‹ Le capitaine DupontChapitre 26 sur 28 · L'ÉCHANGE · texte numérisé non relu

L'ÉCHANGE

Elles étaient deux sœurs : Clémenline et Marguerite. Ciémentiue, l'auiée, brune, avec un calme visage régulier, était d'un caractère dévoué ; elle rendait beaucoup de services à la maison^ — il ne lui en coûtait pas de remplacer la bonne, au besoin, — bien qu'elle eût poussé ses éludes jusqu'au brevet supérieur. Aussi, atteignit-elle vingt-deux ans, sans que l'on eût pensé à lui trouver un mari.

Marguerite, à dix-huit ans, parée d'une opulente chevelure à retlets bronzés, otTrait une jolie frimousse pleine de vivacité ; son égoïsme d'enfant gâtée et sa nonchalance au travail ne semblaient pas critiquables; l'on trouvait « qu'elle faisait honneur à la famille ».

M. Bertrand était sous-chef de bureau. A l'instigation de sa femme, il invita en soirée un

jeune rédacteur à qui devait échoir un gros héritage, et lorsque Clémentine eût consenti — oh! très affectueusement, — à céder une partie de sa dot à sa sœur, « dans Tintérêt commun », le mariage de Marguerite fut décidé.

A la noce, Clémentine, demoiselle d'honneur, eut pour cavalier un garçon assez brillant d'esprit et qui devina que cette sacrifiée au cœur souffrant devait être facile à prendre. Il sut se faire écouter; il y eut une idyllique corlespondance, puis de romanesques rendezvous ; bref, un jour vint où Clémentine dut quitter la maison paternelle pour cacher les signes d'une maternité coupable.

Quant à son enjôleur, il la quitta dès qu'elle fut pourvue d'un emploi commercial qui la mettait à l'abri du besoin.

L.es parents s'étant retirés en province, Marguerite rechercha sa sœur et, par crainte d'autre mésaventure préjudiciable à la famille, lui otfrit — d'accord avec son mari — une hospitalité indépendante sous le toit conjugal.

— L'enfant? demanda-t-elle avec une contraction hostile du visage.

— 11 est mort.

— Ah ! tant mieux !

Or, l'enfant vivait et Clémentine n'acceptait l'hospitalité offerte que pour augmenter ses moyens de le faire bien élever. Elle n'eut d'ailleurs aucune peine à cacher son secret, tellement sa sœur et son beau-frère, devenus riches et mondains, s'occupaient peu de son existence.

La guerre.

Marguerite n'a pas d'enfant, donc, selon la mode et aussi par une véritable exigence de conscience, elle s'est fait la marraine d'un soldat dont les parents sont prisonniers dans un département envahi. Puis, un jour, elle et son mari découvrent que Clémentine s'intéresse aussi à un militaire, lequel n'est autre que son fils.

Stupeur! Ils s'écoutent, se consultent intérieurement, et voilà que leurs sentiments sont tout attendris, tout portés à la générosité, Haymond est leur neveu, ils sont disposés à l'aimer comme tel ; ils revendiquent cette parenté. Pour obéir à la première poussée de leur émotion, ils font une scène à Clémentine :

(( Tu nous as caché l'existence de ton fils,

comme si nous élions des imbéciles et des sans-cœur! Non?... Alors, selon un égoïsme féroce, cruel pour nous et pour Uaymond luimême, tu n'as pas voulu «. partager »... Et mainlenani, vas-tu nous permettre de connaître notre neveu? »

Clémentine nç rappelle pas à sa sœur le terrible <( tant mieux! » de jadis, elle est trop lieureuse que Raymond prenne place dans la famille. Justement, il va arriver en permission.

Le voici : un beau garçon et qui a beaucoup de chic. Élève de l'École centrale, il a été mobilisé comme sous-lieutenant du génie.

Clémentine lui fait vite la leçon avant de le présenter : « Je ne puis avoir d'autres joies que les tiennes, accepte donc toutes les invitations, sans aucun souci de moi. »

En effet, tout de suite on décide que Raymond doit surtout sortir avec son oncle; ce serait ridicule que sa mère entreprît de le promener dans Paris : où iraient-ils ensemble? elle n'a absolument aucune relation.

Clémentine, ûgée de quarante-cinq ans, conserve, (m dépit des élégances de sa toilette, une physionomie mélancolique, effacée, de

créature vouée à l'abnégation. Raymond, d'autre pari, quel que soit son sentiment filial, n'est pas un saint : il trouve forcément que la société de son oncle et de sa tante est plus attrayante que celle de sa mère. Et, dès le lendemain de son arrivée, il apparlient à ces aimables gens, du grand malin à l'heure du coucher; sa mère ne le voit pas, autant dire.

Or, Marguerite, toute aux nouvelles circonstances, a complètement oublié le petit soldat, son filleul. Et le voici également; mais, quoiqu'il ait annoncé sa venue en permission, aucun ordre n'a été donné à la maison et personne n'est là pour le recevoir. Si : il y a Clémentine...

Un brave gars de vingt ans, à l'air éveillé, intelligent, presque « fui », — mais tout de même un ouvrier, un gamin du faubourg, — le filleul. Il s'appelle Jean Terneuf. Là-bas, dans les tranchées, on l'appelle Terre-Neuve, à cause d'une espèce de vocation qu'il a pour aller, sous le déluge des projectiles, repêcher les camarades blessés.

Clémentine explique bonnement :

— Je ne suis pas votre marraine...

Lui, il la contemple, la mine gourmande, extasiée, et il a une réponse admirable, touchante et risiljle :

— Oh ! ça ne fait rien !

Cela signifie : « Je me contenterai de vous; j'aspire à un accueil maternel, j'ai besoin de tendresse, de câlinerie, vous ferez parfaitement mon affaire, et je suis prêt à vous donner toute ma dévotion filiale. »

Mais Clémentine songe avec ravissement : il va bien falloir que ma sœur me rende Raymond.

Hélas! pas du tout. Le soir, Marguerite, en rentrant avec son chic neveu, regarde sans intérêt le petit soldat; puis, le plus naturellement du monde, elle propose :

— Alors, dis donc, Clémentine, ça ne te fait rien? Puisque nous nous occupons de Raymond, tu seras bien aimable, — en échange, — de te charger de ce jeune permissionnaire.

Clémentine a le cœur navré, pourtant elle consent de bonne grâce : elle sortira avec le filleul, comme elle aurait pu sortir avec son fils.

11 arrive une chose curieuse : le jeune Terneuf ne montre plus sa gourmandise caressante, maintenant que l'on a vraiment opéré la substitution de marraine, qu'il avait souhaitée d'un si beau cri : « Oh ! ça ne fait rien ! ». 11 est même différent de ce qu'il prétendait être dans ses lettres : a Quand je viendrai en permission, il faudra m'excuser : je serai sans-gêne, effronté, — je ferai comme si j'étais votre fils, — je vous traiterai comme une seconde maman, une aulre maman censément gagnée à la loterie, par une bien bien bonne chance ».

Sans doute que, devaut la réalité trop raffinée, sa vraie nature inculte a pris le dessus. Le fait est que son expansion consiste uniquement en un bavardage anecdotique ou complaisant. Oh! il est bien gentil, on lui devine même toutes sortes de qualités morales, — mais il n'a pas le grand besoin d'affeclion maternelle qu'il annonçait. Au contraire, il semblerait plulôt éviter les épanchements, comme on évite la fausseté gênante de certaines manières cérémonieuses. 11 se recule, il devient u en bois »,

au moment où il lui serait permis de s'approcher, d'être démonstratif.

4u bout de quatre jours, Clémenline reconduit le filleul à la gare. Sur le point de lui dire adieu (bientôt, Raymond partira aussi), elle a une façon attirante, quémandeuse de le regarder, une façon de pauvre mère...

Puis, déçue de voir qu'elle n'inspire même pas de sentiment à ce sans-famille, les yeux mouillés, elle exhale un cri de reproche :

— Enfin, tout de même, vous allez bien m'embrasser une fois, avant de partir?

Quelle subite transformation! Voilà le prétendu insensible tout ému; oh! mais, haletant, frémissant :

— Oh! pardonnez-moi, madame! Ce n'est pas que je ne vous aime pas comme une maman... Oh! si... En vous voyant, aussitôt, j'ai eu envie de votre bonne câlinerie... Mais ensuite, votre fils et l'autre dame sont venus... j'ai tout compris, tout senti... Oh ! ce n'est pas de votre faute!... Vous m'avez souri bien vite... tant que vous avez pu... qunnd vous m'avez accepti'' en échange : vous vouliez m'empêcher de deviner, et je n'ai jamais vu personne avoir

un si bon sourire... Seulement, voilà : toute votre bonté est entrée dans moi et m'a appris ce que je devais faire... Ah! si je m'étais écouté!... Mais non, voyons ! Je ne pouvais pas me câliner comme votre fils... je ne pouvais pas vouloir l'échange pour de vrai... Ça vous aurait fait de la peine, — comme une maman qui donne à un autre enfant la part de son enfant privé de dessert, elle est plus punie que lui... Mais, ça n'empêche pas que je vous remercie bien, que je vous suis bien reconnaissant... »

Et le brave garçon inculte, sans éducation, a tout à coup une figure hagarde, les yeux éperdus,— il ne supporterait pas que la dame eût du chagrin, il donnerait tout plutôt que de la voir pleurer, — il sanglote en suppliant :

— Mais je vous promets qu'ils vous aiment bien lous... votre fils vous aime bien... je vous promets !... je vous promets!

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