‹ Le capitaine DupontChapitre 5 sur 28 · LE FILS · texte numérisé non relu

LE FILS

Monsieur Guidot, rue X..., à Paris.

Mon Cher Père,

J'ai bien reçu tes envois hebdomadaires, l'argent, le labac, les provisions, le linge, les journaux et les livres. Aujourd'hui, pourtant, permets-moi de ne pas tracer la brève formule de remerciement qui m'a déjà servi cinquante fois à m'acquiller.

11 est temps que nous réglions nos comptes d'une façon plus explicite.

Quoi? Je ne suis pas satisfait ?... Je récrimine?...

Mon Dieu, oui. Des événements récents m'ayant ouvert les ycïux sur notre situation respective, — je trouve à propos de nous juger tous les deux, — et surtout de te dwe ton fait...

Mon père, je te reproche de m'avoir mal élevé, — d'avoir fait de moi, — jusqu'au moment de la guerre, — un individu sans conscience... Ah! oui, grâce à toi, j'étais un joli coco, le jour oi!i nous nous sommes quittés!

Ta responsabilité part, comme date, de la mort de maman. J'avais douze ans, tu m'as mis au lycée, — très bien, — mais toi, simple comptable, lu as voulu que ton fils fût pareil aux jeunes gens de riche famille, — pareil superficiellement, — c'est-à-dire habillé avec chic, fourni d'argent comme eux. Et tu t'es absolument gardé de m'éclairer sur notre rang véritable.

Pendant quelques années, ce «. paraître » n'a pas excédé tes moyens : le potache, même de noble extraction, ne peut pas être grand dépensier. Mais, dès que j'ai eu attrapé dix-sept, dix-huit ans, — je me suis cru un homme, — et là encore, dans ton amijilion de me voir le plus heureux possible, tu as pensé qu'il ne fallait m'ennuyer d'aucune morale.

Alors, ma foi, n'ayant ni souci ni cure, j'ai pris pour modèles les jeunes gens les moins sérieux. Tandis que de vrais fils de famille

poussaient leurs études laborieusement, — moi, mon baccalauréat passé, jai jugé à propos d'arrêter les frais, — de ne plus rien faire du tout. Tu élais à ton bureau du matin au soir, je restais livré à mon oisiveté, — le drame de l'argent a commencé.

Quand j'ai eu commis ma première frasque, laquelle t'a mis dans l'obligation de rembourser un peu vite quelques centaines de francs mal empruntés, — tu m'as engagé, avec force ménagements, à choisir une occupation.

Mais ni le besoin, ni le sens moral ne me portaient à travailler. Tu t'étais arrangé pour que je ne sentisse pas la nécessité, — ce précieux, cet indispensable aiguillon, — et tu m'avais laissé prendre pour guide mon égoïsme immédiat, un égoïsme puéril, bête, borné. Et dire que (je m'en rends compte maintenant), dans les rapports sociaux, tu observais une saineet généreuse philosophie! Dire que tu avais à ton actif de belles réalisations de solidarité!

Mon premier emploi ne m'a pas convenu, tu m'en as procuré un autre, — dix autres. Peine perdue : prétentieux et indolent, je n'étais jjon qu'à saboter les besognes qui m'étaient confiées.

Après mon servicç militaire, à défaut de meilleures dispositions, j'avais des appétits plus exigeants. Je connaissais la valeur de tes ressources, — pour les avoir épuisées, — il me fallait davantage, et puis il m'était venu une sorte d'ambition sans vergogne : je voulais être quelqu'un, — fût-ce quel.qu'un de peu recommandable. C'est alors que mon association avec un prétendu homme d'affaires m'a entraîné à des opérations tout au moins douteuses, — et que toi, tu as connu des heures tragiques : tant de fois, tu as dû faire l'impossible pour m'éviter des démêlés judiciaires.

Et, dernière tragédie, le 31 juillet de l'année dernière, quand j'ai eu reçu mon ordre d'appel anticipé, je me suis précipité h ton bureau comme je faisais chaque fois qu'il m'arrivait un embêtement.

Quelle scène! La vision m'en revient nettement aujourd'hui. Moi, grand, mince, d'une élégance de diplomate, avec un visage aux traits fins (genre Alfred de Musset, disait-on), mais dur d'expression. Toi, ma caricature en plus humain, — ton vêtement correct de bureaucrate trahissant quand même Ion origine peuple, —

et une étrange maternité palpitant sur ta figure de vieil homme.

Sans savoir, à cause des tuiles précédentes, lu as pâli à mon apparition, — puis tu as pâli davantage... Dans ce local à sombres cartonniers, où, pour l'amour de moi, tu avais à jamais enterré ta vie, — je venais t'annoncer mon départ à la guerre!... On te prenait ion fils! Ton fils dont tu portais les cravates dédaignées, — dont tu regardais les boîtes à cigarettes de luxe, avec un intérêt d'ancien fumeur devenu abstinent, par pauvreté!...

Sur l'instant, Dieu me pardonne, la folie t'a effleuré de chercher si tu ne pourrais pas partir à ma place, — comme, au besoin, tu serais allé en prison à ma place.

Mais ça n'a été qu'un vertige, — tout de suite tu as refoulé ton émotion égoïste, tu t'es etfacé, tu l'es supprimé; tu n'as plus pensé qu'à l'intérêt général et qu'à moi, considéré comme l'un des servants de la cause sacrée. Tout de suite, tu as voulu me donner Taide et la sauvegarde les plus précieuses, — tu as voulu que je partisse avec un beau moral.

Tu as arraché de ton cœur d'admirables, de sublimes paroles.

En réponse à ce noble adieu, je t'ai rabroué sur le mode agressif qui m'élait coutumicr :

— Ça va bien ! . . . En fait de boniment, passemoi donc de l'argenl...

Tu imagines quel piètre soldat j'ai fait, — même à la caserne, loin du danger, — moi qui, jusqu'alors, n'avais pas eu le courage de servir mon propre égoïsme!

Et quand mon régiment a été envoyé sur le front, la pire chose s'est produite... La pire chose... Tu n'oseras pas deviner, il faut que je précise : à la première attaque menée contre l'ennemi, j'ai lâché les camarades, je suis allé me cacher en arrière...

Attends un peu! tu n'as pas fini de frémir!

L'action terminée, ma compagnie a repris place en seconde ligne et j"ai été appelé devant le capitaine. Quels personnages nous faisions, le capitaine Dupont, un quadragénaire à belle et rude figure d'homme d'honneur, avec de sales vêtements en lambeaux, et moi, propre, bien habillé, mais avec une sale figure décomposée! Ça a été une sorte d'horrible exécution.

— Vous connaissez le code militaire, vous savez quelle peine s'applique à votre cas : la

peine de moii... Vous êtes marié, vous avez des en fan Is? Non... Ah! vous étiez chez voire père... Qu'est-ce qu'il fait? Il est caissier-comptable, et vous? Vous hésitez... employé de commerce... Dites donc la vérité : vous n'avez jamais rien fichu, vous viviez aux crochets de votre père... Il vous aime bien, je vois ça, il a soin de vous... et, aujourd'hui, voici sa récompense... Il ne vous a donc jamais parlé de devoir, de dévouement, votre père? Si...?

Un instant lumineux, comme si tu apparaissais en personne. Puis :

— Je n'ai qu'à faire mon rapport et quarante-huit heures après vous serez fusillé... Je l'ajourne ce rapport, à cause de ces paroles que vous venez de réciter... Mais, pendant les trois jours que nous devons rester à l'arrière, je ne veux pas vous voir, ni que personne ail à subir votre contact : vous resterez enfermé dans la cabane aux matériaux... Quand nous retournerons sur le front, vous reprendrez votre place dans le rang, mais je vous défends de me saluer... s'il y a lieu, le moment venu, je vous dirai (|iie vous pouvez me saluer. . »

Récemment, le capitaine Dupont, en pas-

sant, m'a posé la main sur l'épaule, et, les yeux dans les yeux :

— Maintenant, Guidot, je vous permets de me saluer.

Oh! je ne suis pas encore un héros, je n'ai enlevé aucune position d'assaut, je n'ai pas pris de drapeau à l'ennemi, mais enfin je suis changé tout de même.

Je suis guéri de mon éducation première. Pour avoir failli être fusillé, au nom de l'indispensable solidarité, je comprends qu'il existe des principes supérieurs, des devoirs, des affections primant l'amour de soi...

Et voici l'une des conséquences de mon évolution.

A vingt-huit ans, pour la première fois de ma vie, je me mets à penser attentivement à mon père...

Oui! et alors il faut que tu viennes, papa...

Je veux te voir, je ne t'ai jamais vraiment regardé... Je veux t'embrasser, je n'ai jamais fait, même au soir de la guerre, que poser mes lèvres distraitement sur ton front.

Mais je veux que tu paraisses devant moi d'une certaine façon, c'est là une des caractéristiques de mon nouvel état... Oh! je n'ai rien

d'épalant comme personnalilé; il arrive simplemenl que l'alavisme a pris le dessus et que j'ai un peu ton cœur « en dehors ».

Donc, je suis, vis-à-vis de toi, comme tu as toujours été vis-à-vis de moi. Et j'éprouve pardessus tout le sentiment qui a régi ta manière de m'élever depuis le lycée: je veux que tu sois aussi (( riche » que les autres; ça me déchirerait, ça me ferait l'edet d'une inloléralile injustice que tu n'eusses pas la même part que les pères les mieux partagés...

Alors, cesse les envois de friandises, mes camarades n'en veulent plus, et viens dans la tenue d'un monsieur chic, bien habillé, qui a de quoi dans ses poches, et sui'tout, papa, porte ton orgueil sur la figure, aie l'air d'un monsieur fier de soi, de son sang, de sa race...

Tu peux...

Le capitaine Dupont, à qui j'ai fait ma confession et répété encore ton langage d'adieu, a dit, en dardant de haut son regard, qu'il te saluerait le premier...

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