‹ Le capitaine DupontChapitre 6 sur 28 · LE PRISONNIER · texte numérisé non relu

LE PRISONNIER

Qui définira exaclement le pouvoir moral du capitaine Dupont?

Qui dira le nom de cette extraordinaire faculté qu'il a cragir sur les gens, mais d'agir de façon à les changer pour toujours.

Il y a l'influence du visage, du regard, de la voix, il y a l'influence de la bonté, de l'honneur... Le nom de tout cela réuni?...

L'infirmerie d'un camp de prisonniers allemands.

Comme le visiteur passait au milieu de la salle et tournait la tète à droite vers une des

rangées de lits, les regards quémandeurs d'un malade le forcèrent à s'arrêter.

L'individu, âgé de vingt-cinq ans, blond, le masque américain plutôt que germain, paraissait être un fiévreux au dernier degré de la consomption.

— Je parle français, murmura-t-il craintivement.

Une chaise était là ; le visiteur s'assit.

— D'où êtes-vous ?

— De Colmar.

— Origine alsacienne?

— Non.

— Quelle profession?

— Graveur en musique.

Un silence. Le visiteur éprouvait cette paralysie de la pensée qui vous rend pareil à un acteur pris d'une défaillance de mémoire : il ne trouvait plus un mol à dire.

Devant ce mutisme subit, le malade sourit Irislement :

— Vous me détestez bien fort?

Le visiteur se ressaisit aussitôt :

— .l'exècre, j'abomine le militarisme de chez vous; mais vous, personnellement, pauvre garçon, pourquoi vous délesterais-je? Vous

n'avez pas l'air d'un éventreur de femmes, d'un assassin d'enfants...

— Oh! soyez-en sûr, je n'ai pas de crimes sur la conscience. Mais les Français ont tant de molifs de haine.

— Nous, Français, nous voulons que celle guerre soit la dernière. Eh bien! pour la paix future, il ne faudra pas seulement cesser, de part et d'autre, les armements à outrance, il faudra aussi, de part et d'autre, renoncer à la haine, ce mihtarisme moral.

Le malade eut un soupir de soulagement :

— Vous espérez que cela sera possible?

— 11 suffira que l'arbitrage international se guide sur la justice et sur la vérité, et il en sera fait de la haine en bloc, de la haine par ordre et par principe.

— En effet, la guerre est fille du mensonge et de l'erreur.

— Heureusement que les bons instincts sont éternels : on peut les fausser pendant un certain temps, ils finissent toujours par se redresser. En ce moment même, malgré notre patriotisme exaspéré, malgré notre sainte et légitime fureur de vaincre, on trouve encore chez nous tous, — du plus humble au plus haut

placé, — celle santé de Fémolion qui caractérise bellement notre race... Avant d'entrer dans cetle salle, je me suis arrêté auprès des hommes chargés de visiter les colis envoyés d'Allemagne à vos compatriotes. Ce sont d'anciens blessés, par conséquent des ayants droit à la rancune, eh bien, quand ils défont cerlains paquets au contenu dérisoire, ils n'éclatent pas en moquerie vengeresse. Au contraire : ils sentent la prodigieuse tristesse des choses, ils évoquent les expéditrices, les pauvres mères, les pauvres femmes... J'ai observé un borgne qui a extrait d'un emballage méticuleux ces misères : deux pommés de terre cuites, un bout de fromage de cent grammes environ et une noix, rien d'autre, j'ai vu luire comme une larme dans l'œil encore bon qui restait à cet éprouve de votre guerre...

— Oh! monsieur, veuillez croire que chez nous aussi il existe des senliments généreux... Savez-vous que ceci fut écrit en allemand : « Je ne reconnais d'aulre signe de supériorité que la bonté... »

— Par qui?

. — Par Beelhovcn...

— Il y a un siècle... Aujourd'hui, vos diri-

géants ont placé la barbarie au-dessus de tout.

Le fiévreux rejeta la tête en arrière, comme s'il avait reçu un coup, et il montra des brochures posées sur la tablette de son lit.

— Puisque je connais la langue française, on m'a donné à lire les rapports officiels sur les atrocités allemandes... Hélas! ceux qui éprouvent la pire sensation d'horreur sont peut-être ceux qui se voient associés de force à ces crimes épouvantables...

Il songea :

— Ainsi moi, si déjà mes jours n'avaient été comptés, cela aurait douloureusement hâté ma mort.

Puis il implora :

— Voulez-vous entendre ma confession?

« Mon frère et moi, nous étions cavaliers dans le môme peloton de uhlans. Cari avait vingt- trois ans...

« L'année dernière, au mois de septembre, notre régiment a eu un engagement avec un régiment de hussards français. La mêlée fut interrompue par une canonnade venue de nos positions éloignées et qui était une fausse manœuvre, puisqu'elle atteignait indistincte-

menl tous les combattanls. Les forces de cavalerie durent abandonner la plaine et se masser respectivement dans des bois qui se faisaient vis-à-vis, à deux kilomètres d'intervalle.

<( Nous, les uhlans, nous restions v:;n selle, à contempler l'espèce de piste où s'abattaient les rafales d'obus et oii rien ne bougeait plus, quand, tout à coup, d'un bout de l'horizon, nous voyons arriver, au trot, un cheval égaré, portant son cavalier qui brinqueballait de la tête, tel un étrange mannequin. Il passa assez près, pour que l'on pût se rendre compte.

« C'était un cavalier allemand qui avait un sabre au travers du corps. L'arme, pointée de haut en bas, s'enfonçait dans le dos jusqu'à la poignée et sortait par le creux de la poitrine, de telle façon que l'extrémité s'en était prise et coincée entre ce que vous appelez : le chapelet des sacoches et le sac cachou. Ainsi, — vision fantastique, horrifiante, — le mort, bras pendants, étriers lâchés, ballottait, oscillait, encensait de la têje, mais ne tombait pas...

Les yeux du fiévreux chavirèrent comme s'il allait perdre connaissance, et, la bouche ou-

verte, il fui un instanl sans voix. 11 reprit péniblement :

— Et voilà qu'un cri de torture et de folie jaillit de mon gosier : je reconnaissais mon frère Cari... Mon cheval obéit au frisson, à l'impulsion tragique de tout mon être : il bondit d'un élan formidable à la chasse du cheval macabre... Mais celui-ci prit un galop sauvage dès qu'il se sentit poursuivi.

« Ce fut, dans la lugubre plaine, une course hallucinante. Nous sautions par-dessus les morts et les blessés, nous franchissions les trous d'obus. Les yeux hors de la tête, hypnotisé par la poignée du sabre meurtrier, je poussais, je poussais... Dix fois j'allongeai le bras vers la bête emportée, dix fois elle regagna de l'avance.

«. Et son cavalier s'agitait de plus en plus en contorsions désordonnées, il dansait du buste, il secouait la tête, les bras, les jambes en marionnette disloquée. Alors, je tâchais de le calmer, je l'appelais, tanlôt doucement en pleurant : « Carlo, mon petit Carlo, c'est « moi... », — tantôt éperdu, en hurlant : « Cari ! Cari ! » .

« Enfin, à proximité des lignes françaises, deux hussards parvinrent à capturer la bête qui commençait à être à bout de souffle. Lancé à fond de train, j'arrivai moi-même parmi les cavaliers français.

(( Me voici prisonnier, immobilisé. Alors, en démence, pareil à un enfant qui réclame un cher objet que l'on veut lui ravir, je réclamai à l'officier présent :

« C'est à moi... à moi... C'est mon frère.

« Le capitaine, droit sur son cheval écumant, était couvert de boue; il avait mené la charge en tête de ses escadrons et il en gardait encore un visage implacable et farouche.

« Il m'entendit; instantanément une douceur comme céleste fondit la dureté de son visage, son regard presque me caressa et il eut la voix émue, la voix unique d'un père :

« — Mes enfants, dit-il à ses cavaliers, ce garçon-là n'est pas un combattant venu se faire prendre sur nos lignes, c'est en quelque sorte un parlementaire venu réclamer un mort... Allons, mes enfants, il faut laisser ce frère emporter le corps de son frère.

«( On m'a remis la bride du cheval de Cari; l'officier et les hussards ont salué le mort, et,

au pas, les deux frères, nous sommes retournés à noire escadron. »

Le malade ferma -les yeux, et, après une prière ou une lamentation intérieure, il continua :

— Avant la guerre, je n'étais pas un militariste bouillant, loin de là... Mais, une fois sous les armes, — inutile de nier la vérité, — j'avais suivi l'élan commun. Mon frère tué, j'aurais dû être animé du désir de le venger, j'aurais dû redoubler de... bravoure, puisque c'est le mot propre... Au contraire, je fus pris d'un découragement mortel et, en même temps, je fus comme empoisonné par le remords de ce découragement ..

« Autrefois, on eût dit qu'un sortilèire me possédait; j'entendais continuellement la voix du capitaine français : « Mes enfants... » et j'en étais, j'étais du nombre...

<( Ma fièvre date de là... La santé, la vie, c'est quand toutes les forces se concilient en nous; la maladie et la mort, c'est quand des fermentations inconciliables sont en nous. »

Un recueillement accablé, paupières closes.

Le visiteur se leva, prêt à formuler quelqu' adieu compatissant, puis il se ravisa pour articuler d'un ton assez rude :

— Mais vous êtes tout de même retourné ;i la bataille contre les Français?

Le prisonnier, en train de mourir de son cœur empoisonné, montra encore une fois au visiteur Fatroce angoisse de son regard, et il répondit à voix basse :

— Vous le voyez bien : oui et non...

La Misérable.

Le Visionnaire.

L'Orpheline.

Le Meurtrier.

L'Actrice.' L'Admiratrice.

Le Grand Blessé.

L'Assassinée.

Page 1