LA MISÉRABLE
Depuis vingt ans que M. et M"' Guiilot habitent le même appartement de la rue de Hichelieu, Gerlrude Martin, née Kasller, est à leur service et couche dans la môme chambre du sixième étage.
Elle a élevé les trois fds de la maison qui sont soldats actuellement et qui, dans leurs lettres, n'oublient jamais de mettre une gentillesse à son adresse. A chaque fois, son émotion reconnaissante se traduit par un lent llux de larmes.
Gerlrude est fiée en Alsace en 1865. On l'a amenée en France lors de l'annexion ; elle v a grandi, a épousé un l^arisien et n'est pas retournée « là-bas », quoique sa sœur ainée y soit demeurée. Elle est donc de pure nationalité française.
Mais, par ce temps de guerre, certaines caractéristiques, dans la personnalité, attirent facilement l'attention soupçonneuse du « quartier ) .
Après avoir été ce qu'on appelle une belle blonde, au visage coloré, à la poitrine opulente, Gertrude est maintenant une femme grisonnante avec une grande figure grave du type alsacien, et l'on s'est subitement avisé de ceci : qu'elle avait toujours été d'une étrange discrétion... Oui, depuis le temps qu'elle fait des commissions chez les mêmes fournisseurs, Gertrude, à l'enconlre des autres professionnelles du ménage, a vraiment été peu bavarde sur son propre compte : pour que l'on ait su d'où elle était originaire et qu'elle avait de la famille à Strasbourg, il a fallu le lui demander.-..
L'éveil étant donné, l'on n'a pas tardé à envisager de bien plus grandes singularités.
Certes, en public, Gertrude a l'attitude d'une bonne Française; le matin, en allant chercher le lait, les petits pains et les journaux ; l'ajirèsmidi, aux commissions du dîner, chez la fruitière et chez le boucher, quand les commu-
niques sont bons, par exemple, elle paraît sincèremenL heureuse du succès de nos armes. Mais, attendez, voilà le mystère qui recommence.
Le soir, à dix heures, quand sa vaisselle est faite, et, le dimanche, après le déjeuner, Gertrude, arrivée dans sa chambre, s'y enferme immédialement, la clé en dedans, de façon qu'on ne peut pas voir par le Irou de la serrure; elle n'en bouge plus et c'est un silence interminable — un silence relatif — car, Toreille contre la porte, à force, à force de patience, on perçoit comme un ronronnement et comme un bruit de pages de livre...
Et si on la questionne adroitement : « Vous êtes joliment occupée dans votre chambre; vous n'aimez donc pas, le dimanche, aller au cinéma comme tout le monde? » — elle répond seulement des oui et des non; sa figure reste impassible, mais ses yeux, malgré elle, s'agrandissenl, et l'on distingue, au fond, comme le noir de l'épouvante...
Les chuchotements ont abouti à une dénon-
dation formelle d'espionnage contre Gertrude.
La Sûreté générale, après une enquêle sommaire, a trouvé l'affaire sérieuse, puisqu'elle l'a confiée à l'inspecteur principal Baume, qui passe pour avoir acquis, dans sa longue carrière, une sorte de génie divinatoire.
Le voici en conciliabule secret avec une des délatrices, la voisine de chambre de Gertrude. Il est très bien, M. Baume, à la fois homme du monde, rempli de politesse et tout de suite familier, intime avec vous :
— C'est un peu haut chez vous, mademoiselle Palmyre, mais vous avez une bien jolie vue ! A votre place, sur le chêneau assez spacieux, j'aurais quelques pots de fleurs : des pensées, du réséda... oh! le réséda! Eh bien voilà : tout esl permis quand il s'agit de la défense nationale; je vais donc pratiquer dans cette cloison une petite ouverture pour voir dans la chambre voisine. Soyez tranquille, ce sera proprement fait; j'ai une trousse avec les outils nécessaires.
" Aimez-vous les liistoires, mademoiselle i'aimyi'e? Je me souviens, par analogie, d'une alTaire ancienne qui s'est, ma foi, terminée par
une exécLilioii capitale. Pendant que je fais mon petit travail, il faut que je vous conte ça... Vous n'avez pas froid ? On peut pousser la fenêtre...
« Une vieille rentière avait été assassinée chez elle, boulevard Beaumarchais, et, en fait d'indice, j'avais seulement cette conviction personnelle que le coupable était quelqu'un qu'elle connaissait. On passa au crible toutes ses relations, el je m'arrêtai au seul nom devant lequel on ne pût pas dire : sûrement ce n'est pas cette personne-là. Devant ce nom-là, on ne pouvait rien dire, voilà tout. Il s'agissait d'un employé d'administration, bien noté par ses chefs et de bonne moralité. La régularité de son existence n'avait pas bougé, ni avant, ni après le crime. On l'avait mandé au parquet sous le prétexte de compléter la biographie de la victime, et cette fouille morale n'avait donné corps à aucun soupçon.
« Il était célibataire et il habitait une chambre dans le haut d'une maison du faubourg Saint-Germain, une chambre de domestique, à vrai dire. L'avantage, pour lui, était d'avoir une adresse chic sur ses cartes de visite et sur l'annuaire du personnel.
(' En désespoir de cause, je me mis en relations avec son voisin, un palefrenier, chez qui je pratiquai un percement de cloison pareil à celui-ci. Mon plan élait de voir rentrer l'employé, de le voir tournailler dans sa chambre, le soir, avant de se coucher. A cet eiïet, je devais me glisser bien à l'avance chez le voisin et attendre patiemment, autant d'heures qu'il faudrait. Je choisis l'après-midi ensoleillé d'un dimanche de juillet oii tous les habitants de l'étage supérieur devaient être en promenade.
« Parfaitement : là-haut c'était le désert, aucun bruit, aucun mouvement. Avant de m'installer dans un fauteuil, je portai distraitement mon regard chez l'employé... Stupeur! 11 était là!... Oui, par ce soleil resplendissant qui appelait dehors tous les reclus de la semaine, il était là!... Devant une table, assis, immobile, avec une attention profonde, il lisait... il lisait, l'un après l'autre, les journaux qui commentaient le crime... son crime... »
Cette fois, M. Baume choisit un tiède, un lumineux dimanche de septembre.
En chemin, il médite les données de l'enquête première, faite tout simplement auprès des patrons de Gertrude.
Celle-ci, veuve à trente ans et mère d'un jeune enfant, a prfs par nécessité l'élat de domestique. Elle a consacré tout le fruit de son travail à l'éducation de son fils ; rien pour elle, une robe par an. Quand son garçon a été bachelier, elle l'a envoyé chez sa sœur, mariée à un négociant de Strasbourg, pour qu'il se perfectionnât dans la langue allemande et s'initiât aux afi'aires. Là-bas, le jeune homme qui devait s'en retourner au bout de quelques mois, a été retenu pur la perspective d'une situation et aussi par les beaux yeux d'une cousine... Bref, au moment de la guerre, il avait vingt ans, n'avait pas encore été soldat en Erance, et, à raison de son temps de résidence en Alsace, il a été incorporé de force dans l'armée allemande. 11 semble que, depuis lors, sa mère n'en a plus eu de nouvelles.
. M. Baume arrive à destination. Le couloir du sixième étage, mal éclairé par un vasistas aux vitres crasseuses, offre une double rangée de portes closes, couleur marron, nues comme
des portes de cachots. En Ire les murs poussiéreux el maculés, règne une odeur moisie, une atmosphère de solitude lugubre.
Chaussé de feutre, M. Baume passe comme une ombre et pousse une porte laissée à dessein entre-bâillée. Tout de suite, il adapte à l'ouverture de la cloison un appareil grossissant qui lui permettrait de déchitîrer les lignes tracées, si par hasard elle écrivait... car elle est là...
Longtemps, longtemps, dure la terrifianle immobilité de Fhomme à Taffût, ramassé, collé contre le mur.
Enfin, M. Baume quitte son observatoire et, les mains derrière le dos, déambulant dans la chambre à pas comptés, il se met à coordonner les choses dans sa lêle, car il comprend, il devine, il sait...
Et voici son résumé.
En bas, dans l'apparlement, Gerirude est bien la vieille domestique dévouée, partageant avec soumission les sentiments de ses maîtres. Et c'est bien vrai, qu'auprès des gens, dans la rue, chez les fournisseurs, elle a le môme cœur que les patriotes, les plus enlhousiastes, pnr
exemple, à savourer les chiffres monstrueux des pertes allemandes. C'est bien vrai, dehors, devant le monde...
Mais là-haut, dans son chez elle?.. Car, enhn, c'est son chez elle : ce lit, celle table, cette chaise, et c'est là, aux clous des murs et dans cette petite malle, que se trouve tout ce qu'elle a gagné dans son existence, tout ce qu'elle possède au monde d'objets personnels.
Donc, là-haut, — oii elle s'appartient, où elle n'est plus la servante à gages, où elle a le droit d'elle une femme ordinaire, avec des pensées, des joies à elle, des atTections intimes, — là-haut, toute seule, entre le ciel et le carreau de sa chambre, — oui. Seigneur mon Dieu qui nous juge/, — toute seule, quand personne ne la voit et qu'il fait soleil, qu'il fait un temps à être une créature aimante selon la nature... là-liaut... ?
La voici. Après les indispensables rangements quotidiens, elle s'assied devant une table él se met à lire un cahier, à voix basse, en remuant les lèvres pour prononcer, comme fait un curé lisant son bréviaire.
Sur ce cahier, elle a copié, d'une grosse écriture, des vérilés llamboyantes, évidemment
cueillies çà el. là dans les articles des journaux.
« La victoire française sera le salut du monde; il faut la souhaiter, comme le Iriomphe du Droit, de la Justice el de la Liberté.
« Il n'y a de paix possible que par Técrasement du militarisme prussien. Il faut, pour l'avenir de Thumanilé, que les armées alliées poursuivent leur eiïort jusqu'à l'anéantissement de la force ennemie, etc., etc. »
Eh bien, oui, quoi! Immobile, comme si un carcan de fer la tenait au col et défendait à sa tête de bouger vers les images familiales accrochées au mur, de bouger même vers votre ciel. Seigneur mon Dieu, qui avez fait si doux le cœur des mères, — immobile, appliquée, le visage pétrifié, elle lit, elle lit, elle lit, la misérable... pour s'empêcher de penser...