‹ Le capitaine DupontChapitre 8 sur 28 · LE VISIONNAIRE · texte numérisé non relu

LE VISIONNAIRE

— Tenez, cher ami, encore une chose admirable el bien particulière à notre époque tragique : l'unanimité d'émolion que détermine « l'actualité », dans un auditoire quelconque, si nombreux soit-il.

Nous n'avons jamais été si forts, et, en même temps, nous n'avons jamais été si impressionnables.

Des fibres, en nous, sont a vif qui tressaillent aux plus lointaines évocations de la barbarie ennemie. iNos enthousiasmes aussi s'exaltent au moindre souffle de l'héroïsme national. El chaque conscience est un sanctuaire oii le noble idéalisme de justice et de liberté trouve un écho prodigieux.

Dans ces conditions, la réelle valeur, la valeur à la fois d'art et de sincérité des œuvres

importe peu : rémolion éclate par un effet d'impressionnisme dû à la couleur et à la fanfare des mois, — le récit, en lui-même, n'a pas besoin d'être génial.

Toutefois, je vous l'accorde, c'est seulement en apparence que nous accueillons avec la même sensibilité les œuvres faites de rhétorique seule et les œuvres jaillies d'une vraie palpitation. En fait, notre humanité profonde ne s'y trompe pas.

La secousse impressionniste provoquée par une composition « toute en mots » cesse presque instantanément et elle ne revient pas : à la seconde audition, l'histoire qui n'a pas été frémie par son auteur, ne nous touche plus.

Au contraire, l'œuvre (( nature », où vibrent des sentiments éternels, détermine une émotion qui se renouvelle et parfois s'accentue à chaque répétition.

Et il le faut bien...

S'il en était autrement, — si les chants sublimes cessaient de nous émouvoir parce que nous les connaissons, — il y a longtemps que l'art n'existerait plus : puisque ce sont toujours les mêmes appels qui s'adressent à l'ame des humains, lleureusemenl, le pouvoir d'émolion

(lu « passionnel » ne s'use pas. Et vous pouvez constater, par exemple, que telle cantate de Beethoven, à chaque nouvelle audition, va chercher en nous de nouvelles fibres impressionnables.

Maintenant, l'émotiou. pour être unanime, ne se manifeste pas de la môme façon chez tous les spectateurs; d'abord, en dépit de tout, elle existe à des degrés ditîérents selon les individus et, ensuite, il y a ceux qui se contiennent et ceux qui ne peuvent pas se contenir.

Moi, par exemple, à raison sans doute de ma profession de médecin, je suis très peu démonstratif; ça se passe en dedans. Tandis que vous, cher ami, soit dit sans offense, vous lâchez les écluses en grand : sanglots, suffocations, soupirs spasmodiques...

Pourquoi ce discours? Parce que, l'autre jour, au théâtre, j'ai été pris à l'extrême, non seulement par le spectacle de la scène, mais aussi par celui de la salle. Et il m'est même arrivé cette aventure, que j'ai fait la connaissance d'un monsieur pis que vous, comme impressionnabilité!

Oh! ne souriez pas d'un air incrédule... Je parie bien vous en boucher un coin avec mon personnage.

C'était mon voisin de droite aux fauteuils d'orcheslre : visiblement un homme du monde, — bien mis et bien élevé, — la cinquantaine, assez grand, et de complexion solide; comme tête : des yeux profonds, songeurs, des joues im peu creuses, d'un creux attendri, un assez gros nez observateur, une bouche aimable, indulgente, malgré la moustache rude, enfin une figure d'arlisie, sculptée pour le drame pathétique.

Et ce monsieur, de condition élevée, était surtout impressionné par les morceaux du programme qui mettaient en scène de très pauvres gens, des gens dont la misère sociale ne pouvait rencontrer chez lui aucune analogie communicative. Et c'étaient des signes de chagrin, à troubler la représentation.

Bref, un certain récit, d'ailleurs admirablement interprété, a si bien mis le comble à son affliction, que je me suis demandé si mes soins professionnels n'allaient pas lui être nécessaires.

Ah! oui, vous avez raison, pour le meilleur

effet de ce qui va suivre, il faut que je vous retrace, à grands traits, ce particulier récit.

Quelque part, dans uu département de l'est, une gentille maisonnette de famille ouvrière, eu bordure de roule. Pas d'étage, trois pièces de plain-pied avec le bout de jardin.

Le soir, après dîner, dans la salle à manger. La maman et Irois enfants autour de la table ronde à toile cirée, surmontée de la suspension à pétrole.

La paix des choses, la douceur familiale. Les meubles bien modestes mais qui ont vécu ; les figures bien simples mais bien aimantes : la ménagère, d'une trentaine d'années, la fdlette, de sept ans, deux garçons, de trois et cinq ans.

La maman termine bien vile des chaussettes tricotées pour papa qui est depuis si longtemps dans les tranchées et qui, enfin — mon Dieu, quel bonheur, — arrive en permission demain, peut-être dès le matin.

Julie fait ses devoirs. Dédé a un bout de papier et un crayon pour dessiner; Tonton, une minuscule poupée. Ces deux derniers babillent sans interruption :

— C'est vrai, maman, dil Tonton, que papa nous reconnaîtra pas, tellement qu'on a grandi?... et alors, des fois, si on va l'attendre à la gare, il nous demandera : «■ Vous n'auriez pas vu les petits Kousseau? »

Dédé, pour ses cinq ans, est un enfant qui promet; il aura de la rétlexion et de la sensibilité, — ainsi, il a très bien idée de la guerre, — et, par exemple, tous ses dessins — combien naïfs et informes — s'y rapportent selon un certain sentiment. Un bon gros père, qui parle posément :

— Moi, si je voyais un pauv' soldat qu'a faim, je lui donnerais ma tartine de quatre heures.

Julie, sans lever le nez de dessus son cahier :

— Pas un soldat prussien!

— S'il pleure, je lui donnerais tout de même, peut-être qu'après il serait moins méchant...

Au bout d'un instant :

— Regarde, Julie, je l'ai dessiné : un grand bonhomme avec son casque à pointe; à côté, tout petit, c'est moi; alors, je lui dis : « Tiens, pleure plus, voilà ma lartiue, prends-la si tu veux... »

La voix de Dédé a, de vrai, cette inflexion, délicieusement triste et douce, du reproche mêlé au pardon.

iMais les chaussettes pour papa sont finies, — c'est l'heure d'aller au lit, — d'autant plus que demain, à raison de la fête si attendue, ce sera le remue-ménage dès le grand malin.

L'image attendrissante des enfants endormis : Tonton serre sa poupée sur son cœur, et Dédé garde son papier dans sa main.

Le lendemain à l'aube, les premières lueurs du jour n'ont pas encore éveillé la campagne.

Le papa en permission arpente la route, tout amusé d'arriver si tôt, en surprise... Et tout à coup .. avez-vous jamais entendu un homme hurler à la mort?...

Pendant la nuit, la maisonnette a été bombardée par un avion allemand : des raines à demi-calcinées, le toit crevé, les murs écroulés, un épouvantable chaos de matériaux, de meubles, de linge...

Rien ne bouge.

iMaintenant un pleurement d'animal, une toute petite voix pointue, haletante, c'est le [)apa, c'est le mari qui parle tout seul en grattant à deux mains les décombres, vite, vite,

comme fait un chien avec ses paltes de devant, au bord d'un terrier.

— N'est-ce pas, maman, lu étais partie avec les enfants, tu n'étais pas là?... C'est moi Lolotte... si tu élais là, tu me répondrais bien... mais non, il n'y a personue... je ris... je m'entends rire...

Là, mon cher ami, il vaut peut-être mieux que je m'arrête... Brusquement, il y a, émergeant des décombres, un petit bras rigide, la pauvre menolte de Dédé, qui serre encore le dessin, vous savez : « Tiens, voilà ma tartine...

Vous vous rendez compte de l'état où pouvait être mon sensible voisin. Or, après ce récit, c'était l'entr'acte. Quand il eut essuyé ses yeux et tamponné sa ligure, il ne put faire autrement que de m'adresser la parole :

— Croyez-vous, monsieur, que c'est ridicule!

Je prolestai :

— La sensibilité est une faculté précieuse qui n'est pas donnée à loul le monde.

LES AMES TRAGIQUES <si

— Oui, mais l'excès devient une infirmité... on a Fair imbécile...

— Sincèrement, monsieur, nulle émotion ne saurait paraître excessive devant une évocation comme celle-ci, qui atteint aux dernières limites du tragique...

Allons bon! Son chagrin lui revenait! Cette fois pourtant il put le refouler en dedans, mais à condition qu'il se tût et qu'il serrât les mâchoires, en s'efforçant d'appuyer le menton sur son plastron.

Ainsi j'eus loisir de bien l'examiner, et ma foi, — médicastre 'invétéré, — d'élablir un diagnostic, — vous allez voir, pas trop maladroit.

« J'avais devant moi un être d'exception, <( en qui se jouaient les sentiments éternels, « jamais usés, jamais amoindris. C'étaient la a pitié et l'amour qui sculptaient son visage. « Cet homme possédait à l'extrême le sens de a la juste bonté, de sorte que, nécessairement, « l'injustice du mal lui était intolérable.

(( Par complément, il avait une faculté de (( vision qui faisait de lui un souffrant conti- (( nuel : les malheureux, les victimes, les « éprouvés du sort, — une fois évoqués, il les

« portait vivants dans son cœur, et gardait « l'obsession inoubliable de leur détresse. »

Un élan de sympathie et d'admiration me lit cherchera prolonger la conversai ion. Après un silence, je repris donc en souriant :

— Seulement, maintenant que nous avons cédé à notre sensibilité, — pour nous calmer, nous devons nous dire, qu'après tout, cette cruelle histoire n'est qu'un conte...

Ah! mon cher ami, je m'en souviendrai longtemps! J'ai vu peut-être le plus misérable, le plus angoissant sourire qui eût jamais déchiré une figure humaine :

— Je sais bien, monsieur, cette pauvre histoire, c'est moi qui en suis l'auteur.

rORPHELINE

— Ah ! bonjour ma tan le ! Tu as donc appris que j'étais ici? Justement M""^ Romain vient de sortir. Je suis bien contente de te voir; on a beau dire qu'une jeune fille de quatorze ans, studieuse et réfléchie, ne doit jamais s'ennuyer ; depuis avant-lîier, je m'ennuie joliment !...

Mardi, à mon institution Sainte-Cécile, au lieu de trouver Mélanie dans le parloir, à quatre heures, j'ai trouvé M""" Romain qui m'attendait et qui m'a serrée dans ses bras avec une émotion surprenante : « Votre maman m'a chargée de vous emmener chez moi, me dit-elle; elle a dû partir précipitamment, sans doute une occasion pressante d'avoir des nouvelles de votre papa. »

Je voulais passer à la maison pour tâcher d'avoir ^des renseignements plus précis auprès

de Mélanie; mais il paraît que maman a profité de la circonstance pour l'envoyer dans sa famille.

Et voilà. Je suis toute malimpressionnée. Cet appartement, où pourtant je suis venue souvent avec plaisir, m'a donné une sensation de ^ froid, de tristesse, et M"" Romain elle-même me semble singulièrement changée. Elle a un , air affligé, presque un air atterré, que je ne lui \ connaissais pas. Elle m'embrasse à chaque instant, mais sans rien me dire : avant, elle était moins caressante, mais beaucoup plus parlante.

Si bien que j'ai failli prendre peur. Elle s'en est aperçue, et, avec des regards etTarés, elle m'a bredouillé, comme pour s'excuser, l'histoire d'un neveu dont elle est sans nouvelles depuis plusieurs semaines. Remarque : jusqu'à maintenant, elle n'avait jamais fait mention de ce neveu qui lui cause tant d'anxiété.

Enfin, nous, heureusement que papa nous > avait prévenues et que nous nous attendions au ] manque de nouvelles.

Ah ! tu ne savais pas ?

Quand, papa est venu en permission, il a

trouvé maman pas bien du tout avec sa maladie de cœur, et il s'est beaucoup inquiété de ce qui arriverait si, tout à coup, nous étions privées de noire « courrier du front ».

Là, j'ai deviné, à sa façon hésitante, la réserve exigée par quelque secret militaire : « Justement, a-t-il dit, c'est à prévoir... Je peux être placé en observation, isolé, à ce point que, pendant un laps de temps très long, il me soit défendu de vous écrire un seul mot; toutes mes forces, toutes mes facultés devront se tendre yeïs un point unique. Ne Iracerais-je qu'une seule ligne, mon altention se relâche : je n'en ai pas le droit. »

Maman a eu l'air de trouver cette consigne bien extraordinaire. Moi, je sens ça : l'ennemi est en face ; la sécurité de toute une armée dépend de votre vigilance ; vous n'avez plus de femme, vous n'avez plus d'enfant! -

Tu n'es pas incommodée .par la salamandre, matante? Non, tu es très bien... Décidément, ça devient une manie : toi aussi, tu me fais l'effet de n'avoir pas ta mine habituelle.

Et alors, tu sais, c'était bien un secret militaire. Précisément, comme papa nous Tavait

donné à entendre, il est empêché depuis un mois de nous adresser la moindre communication.

Mais sa précaution, à l'égard de maman, n'a pas servi à grand'chose : les crises cardiaques sont de plus en plus fréquentes. Il en résulte que, moi, je n'ai pas le bon moral que je voudrais avoir. 11 m'arrive de penser que papa pourrait tout de môme être blessé...

Comment, ma tante, (u... Qu'est-ce que?... Ah ! tu m'as fait peur! J'ai pâli, hein! J'ai ciii que tu savais quelque chose...

Non ! hein ? Papa blessé ! mon papa à moi ! . . . Imaginer que papa serait terrassé, privé de ses forces, qu'il devrait cesser d'entraîner ses soldats en avant, pour le droit et pour la patrie... Non ! C'est comme si l'on me disait qu'il cessera de faire jour sur terre, que le soleil ne reviendra I)lus.

Et cet autre tourment que je chasse aussi de mon imagination : si jamais une dépêche nous informait'que papa est blessé, maman tomberait sans connaissance.

Mais, ma petite lante chérie, à ton tour, ne

pâlis pas comme ça!... Je suis bête aussi... C'est de ma faute... Changeons de conversation. Figure-toi que, cette nuit, les yeux, ouverts, dans mon lil, j'ai réfléchi à ce que sera la vie après la guerre.

Ah ! ça t'intéresse?

Eh bien! après la victoire, la vie sera beaucoup mieux qu'avant: il y aura plus de bonté, plus de justice, comme si uue lumière plus pure, plus radieuse éclairait le monde.

Quoi? Ça a l'air de le navrer ce que je dis Là? Tu ne crois pas? Il n'en sera pas de même pour tout le monde, dis-tu. Il y aura, par exemple, des êlres frappés dans leurs affections qui seront plus malheureux qu'avant.

Ecoute la suite de ma méditation; tu vas voir que j'ai pensé à tous.

Forcément, toutefois, j'ai commencé par des considérations personnelles. Pour moi, après la victoire, la vie ne pourra pas être meilleure qu'elle était avant la guerre; ce n'est pas possible; tu le sais, puisque je suis fille unique et que j'ai cette chance d'avoir des parents qui me gâtent... C'en est scandaleux !... Papa surtout!

Entre parenthèses, tous les chefs ont beau

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être de braves gens, il y en a tout de même de plus paternels, de plus familiers les uns que les autres; alors, quelle veine pour les soldats quand ils tombent sur un chef comme papa, dont la générosité, de poche et de cœur, dépasse toute vraisemblance! Aussi, les « bonhommes » qui viennent nous voir, il faut les entendre parler de leur capitaine !

Encore entre parenthèses : nous avons bien ri avec maman. A sa dernière permission, papa a emporté tout l'argent qu'il y avait à la maison, tout! pour ses poilus. Il nous a oubliées complètement! Les civils n'ont pas besoin d'argent... Amusant, hein!...

Donc,' la guerre finie, c'est certain il recommencera à ne savoir quoi dépenser pour me faire plaisir.

Mais, je t'en supplie, ma bonne tante, tu as l'air de plus en plus navré. Voilà! voilà! j'arrive à la seconde partie de ma méditation, la partie qui concerne les malheureux.

Çam'est venu tout à coup. « Pardon ! pardon ! la vie doit être cliangée aussi pour moi; il y aura plus de justice; je veu.v en être, je veux donner ma part. Vivement la victoire ! Vive-

ment papa, maman, que je vous embrasse et que je vous explique... »

Tu sais, la nuit, celte facullé que l'on a de voiries gens à qui l'on pense... Je nous voyais tous les trois assis dans le salon, et je pérorais gravement :

(( Mon petit papa, ma pelite maman, je ne veux plus être l'enfant gâlée que j'étais avant la guerre; je ne veux plus être « fille unique » ! Comme on partage ses jouets, ses gâteaux, — ce qu'on a de meilleur, — avec les moins favorisés que soi, je veux vous parlager avec d'autres enfants!

« Oh! ne croyez pas que je vous aimerai moins parce que je vous partagerai !

« Mais, mon petit papa, ma petite maman, la justice, c'est que ceux qui ne sont pas méchants ne soulîrenl pas; la justice, c'est que le sacritice et le dévouemeni laissent quelque chose après eux.

« 11 y a des enfants, de pauvres faibles enfants, qui n'ont rien fait pour mériter d'être malheureux; au contraire, il y en a qui ont si bon cœur! Ils mériteraient plutôt d'avoir tous les bonheurs ; et penser qu'ils ont le nom

d'orphelins, que l'on ne peut pas prononcer sans un sanglot!...

« Il y a tous ces héros qui n'ont pas mérité d'être tués une seconde fois... »

Papa et maman souriaient, la figure déhcieusement allendrie; je les prenais l'un après l'autre, je m'appuyais à leur épaule...

Ah mais! ah mais! ma tante, qu'y a-t-il? Qu'est-ce que tu as?... Pourquoi te mets-tu à sangloter?... Et vous, Madame Romain, vous étiez donc là?... Et vous sanglotez aussi !... Pourquoi? Pourquoi?... J'ai peur!... Non! non! je ne veux pas !... Non!... Papa, maman, où êtes-vous?... Oii êtes-vous?...

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