IL
que tout le monde dormait, se glissait mystérieusement dans le jacal servant d'abri provisoire à dona Rdsario, Lingot épiait le. lieutenant du coin de l'Ceil ; il rampa comme un serpent jusqu'au jacal, et appuya son oreille fine comme celle d'un tigre, contré la frêle cloison de la cabane.
Le jacal avait été construit à la hâte avec des branches d'arbres entrelacées, des couvertures avaient été tendues à l'intérieur pour intercepter l'air, et c'était tout*
Le bandit reconnut tout de suite que s'il lui était impossible de voir, du moins il lui était facile d'entendre ; en somme, c'était tout ce qu'il désirait, et en effet, bien que les interlocuteurs parlassent à voix contenue, il ne perdit pas un mot de leur entretien; nous devons constater avec regret, que cette conversation le ' combla de joie et fit éclore une grimace d'une expression diabolique sur son hideux visage.
. Dona Rosario et Blue-Dewil causaient en espagnol, mais peu importait au bandit, il parlait cette langue comme la française.
— Vous avez bien tardé à venir, mon ami, dit gracieusement dona Rosario à Blue-Dewil.
— A mon grand regret, senorita, répondit celui-ci; mais si je viens tard, j'ai en revanche de bonnes nouvelles à vous annoncer*
— Que Dieu vous récompense! les bonnes nouvelles sont rares pour moi.
— Celle-ci est excellente.
LE CAPITAINE KJLD 207
— Parlez vite alors, je vous en supplie,
— - Je serai bref, car le temps nous presse. Vous avez vu sans le comprendre, penora , que le capitaine Kild a partagé sa troupe et en a envoyé une partie en avant,
— Il est vrai; je vous avoue que cela m'a fort inquiétée.
-^ Vous avez eu tort ; voici pourquoi, rien ne pou- < vait être plus heureux pour vous. Benito Ramirez, ajouta-t-il en appuyant sur ce nom, ce qui fît sourire la jeune fille, est seul cause de ce mouvement qu'il a suggéré au capitaine. Cette nuit, vers deux heures du matin, Yalentin Guillois et ses chasseurs, aidés par une centaine d'Indiens Corbeaux, surprendront le camp et vous enlèveront. Dans quelques heures, vous serez libre.
— Mon Dieu ! s'écria la jeune fille avec émotion, serait-il possible ?
* —Je vous en donne ma parole d'honneur ; tout est prêt, convenu, arrêté, réglé de telle sorte, que la sur-
* prise ne saurait échouer. Quand [le capitaine Kild viendra, s'il vient, ce qui n'est pas probable, au secours de ses bandits, il arrivera trop tard. Déjà vous vous trou* verez depuis longtemps sous la protection de Valentin Guillois, de Ramirez, de moi et de tous les autres chasseurs blancs,
— Mais qui donc êtes-vous ? s'écria la jeune fille au comble de la joie et de l'étonnement.
— Je suis, répondit Blue-Devil, un homme dévoué à
Valentin Guillois, je vous l'ai dit déjà, et qui ai j are de vous sauver, senorita ; maintenant, écoutez- moi bien : j'ai, il y a une heure, chargé moi-même deux mules de tous les objets qui peuvent vous être utiles; ces mules serviront de montures à vous et à votre amie Harriett Dumbar ; quant à moi, je vous accompagnerai à cheval; ces mules ont été placées en lieu sûr, sous la sauvegarde du Pelon et d'un homme sur qui je puis compter. Quant à vous, senorita, voici ce que vous allez faire,... Tout à coup la frêle muraille du jacal oscilla brus* quement.
— On nous écoutait ! s'écria Blue-Dewil ens'élançant
au dehors.
Il lui sembla apercevoir une ombre, qui se glissait parmi les dormeurs, mais ce fut tout.
Lingot écoutait avec une si grande attention cette conversation, si intéressante pour lui, que, afin de ne pas en perdre un mot, il s'était penché en avant, plus qu'il n'aurait dû le faire, et avait failli passer à travers la mince cloison.
— Il y a un traître, murmura Blue-Dewil, ce traître ne saurait être que Lingot; comment le confondre ?
Il réfléchit pendant quelques instants, puis il se dirigea vers la sortie du camp, du côté par lequel la caravane était venue. *
Après avoir franchi les retranchements avec précau* tion, et comme un homme qui essaie de se cacher, il s'arrêta et se blottit entre deux ballots.
A peine s'était-il embusqué que Lingot parut.
Le bandit marchait à pas de loup; le corps penché en avant, l'oreille au guet, pour saisir le moindre bruit, et en ayant soin de sonder les ténèbres du regard; il demeura un instant immobile, puis, rassuré par le silence et la solitude, il enjamba à son tour le retranchement.
Mais, au même instant, il fut brusquement saisi à la gorge, une couverture fut jetée sur sa tête et, en moins de deux minutes, il se trouva ficelé et garrotté de façon à ne pouvoir faire un mouvement.
Ce qu'il y avait de plus terrible pour Lingot dans cette aventure, c'est que, pris àl'improviste et ignorant à qui il avait affaire, il éprouvait une crainte presque superstitieuse.
Cependant il soupçonnait le lieutenant.
Celui-ci le laissa provisoirement à la place où il se trouvait; et il se hâta de retourner au jacal où il avait laissé dofia Rosario en proie aune indicible anxiété.
— Nous n'avons pas un instant à perdre, lui dit-il.
— Parlez, que faut-il faire? répondit résolument la jeune fille, ordonnez.
— Hâtez-vous de jeter un manteau sur vos épaules, répondit-il d'une voix haletante, que miss Harriett en fasse autant, et suivez-moi toutes deux ; surtout pas d'hésitation, pas de frayeur, le moment est suprême. Je ne vous le cache pas, senorita, il s'agit pour vous d'être libre ou de mourir !
— Je veux être libre ! s'écria-t-elle avec exaltation. Blue-Dewil s&uleva alors une dç§ couvertures, déplaça
210 LES BOIS-BRTJLÉS
quelques branchages et, faisant signe aux deux jeunes filles de le suivre, tous trois sortirent du jgtcal par cette porte improvisée.
Le jacal avait été construit presque à toucher la montagne.
En cet endroit, elle s'élevait en pente douce, de fqçon à ce que, sans trop de fatigue, on pût se tenir debout, tout en s'abritant derrière les buissons et se retenant à eux afin de conserver l'équilibre,
Blue-De^vil marchait en avant, et frayait le passage à ses compagnes, dont les pieds délicats avaient peine à les soutenir.
Enfin , après [d'énormes fatigues , les trois fugitifs réussirent à tourner le camp dans la direction opposée à celle où était resté le capitaine.
Ils regagnèrent alors le sentier, qui était frayé et assez large, ce qui leur permit de s'avancer avec une rapidité plus grande ; en moins de trois quarts d'heure ils atteignirent un épais fourré, au milieu duquel deux mules avaient été placées sous la garde du Pelon, et de Thomme de confiance dont le lieutenant avait précé-; demment parlé à dona Rosario.
— Ici vous êtes en sûreté, dit-il, quelque bruit que vous entendiez, quelque clameur qui soit poussée près devons, demeurez cachées jusqu'à ce que vous me voyiez reparaître. Je vous jure sur l'honneur qu'aucun danger ne vous peut atteindre. Et toi, drôle, ajouta-t-il en s'adressant à l'émigrant, tu sais ce que tu m'as promis ?
t^B , CAPITAINE KILB 211
J/homme ainsi qualifié de drôle haussa les épaules.
— Vous n'avez rien à me recommander, dit-il; est-ce
.que vous ne me connaissez pas ?
— C'est bien! c'est bienl fit Blue-Dewil en riant;
au revoir I chacun sera récompense selon se? mérites.
Et, après avoir encore fait quelques recommandations aux deux jeunes femmes, il retourna au camp par le même chemin qu'il avait guivi pour venir.
Spn premier soin fut de faire une ronde.
Personne n'avait bougé.
Il se rendit alors à l'endroit *où il avait laissé Lingot ; il coupa légèrement, en deux ou trois endroits, le lasso avec lequel il l'avait garrotté et, le laissant se tortiller comme une anguille, il rentra dans le jacal de dona Rosario, et se hâta de boucher la brèche qu'il avait faite dans la cloison.
À peine achevait-il ce travail qu'il lui sembla entendre pn léger frôlement auprès du jacal.
En effet, aussitôt que Lingot avait senti ses liens se relâcher, il avait mis tout en œuvre, pour recouvrer la liberté de ses membres, ce qui lui avait réussi assez rapidement.
Mais ce fut en vain qu'il chercha des yeux et essaya de découvrir l'homme qui avait tranché ses liens.
Il se trouvait seul.
Alors il rentra dans le camp, et essaya de retrouver Blue-Dewil; car il était intimement convaincu que c'était lui qui l'avait si adroitement ficelé.
Ne rencontrant nulle part le lieutenant, machinalement il se rapprocha du jacal.
Son étonnement fut extrême, et il retint à grand'peine une exclamation de surprise, lorsqu'en mettant son oreille à la cloison il entendit qu'on parlait à l'intérieur de la cabane.
— Excusez-moi, sefiorita, disait Blue-Dewil, excusez-moi de vous avoir quittée si brusquement; j'avais cru que quelqu'un nous écoutait au dehors; mais je me suis bientôt assuré que je me trompais. Alors, comme on ne saurait être trop prudent, je suis sorti du camp, afin de m'assurer si les mules dont je vous ai parlé étaient toujours à l'endroit où je les ai cachées. Il n'y a donc rien de changé dans nos dispositions. Vers deux heures, au moment où on attaquera le camp, je viendrai vous prendre pour vous mettre en sûreté. D'ici-là, essayez de dormir, car vous aurez bientôt à endurer des fatigues extrêmes. Je dois vous prévenir en outre que, dans la crainte d'une trahison, je prendrai certaines précautions pour votre sûreté, car nous pourrions être trompés, et avoir affaire à des ennemis au lieu de n'avoir en face de nous que des amis. A bientôt, senorita, à l'heure dite vous me verrez apparaître.
Lingot entendit alors un certain mouvement de pieds, et il se hâta de s'éloigner et de s'étendre près d'un feu.
— Ah ça, fît-il en voyant Blue-Dewil sortir du jacal, est-ce que j'ai la berlue, ou bien me suis-je trompé?
LE CAPITAIKE KILD 213
Sacrebleu ! si ce gaillard -là m'a mis dedans, il est rudement fortl C'est égal, nous verrons.
Blue-Dewil semblait chercher quelqu'un ; enfin, il so dirigea vers l'endroit où Lingot était couché.
Celui-ci ferma vivement les yeux.
— Eh ! garçon, lui dit Blue-Dewil, en le poussant assez rudement du pied, assez dormi quant à présent 1
— Hein? quoi? fit le bandit en bâillant à se démonter la mâchoire, que me voulez-vous, lieutenant? est-ce donc vous qui m'appelez?
— Oui, mon ami, j'ai à causer avec vous.
— A vos ordres, lieutenant, reprit l'autre en bondis* sant sur ses pieds.
— Venez par ici, continua Blue-Dewil, en l'entraînant à l'écart ; quoique tous ces gaillards me semblent dormir à poings fermés, dit-il d'un ton de bonhomie goguenarde, je ne sais pourquoi il me semble toujours qu'ils sont éveillés comme des lièvres au gîte et qu'ils ont leurs longues oreilles ouvertes. Or, la conversation que nous allons avoir ensemble, ne doit être entendue que de nous deux.
— Bon; de quoi s'agit-il donc?
— Mon ami, dit nettement Blue-Dewil, en jetant un regard autour de lui, comme si, malgré la précaution qu'il avait prise, il redoutait d'être entendu, nous sommes dans une situation déplorable, je dois vous en avertir, dans un guêpier dont je ne sais pas, le diable me confonde, comment nous ferons pour sortir*
— Ah ! baht fit Lingot avec un grand sérieux.
214 LES BQïgrpitpLÊS
— C'est comme j'ai rhoiraeur de vous le dire; peuts être qu'avant deux heures nous serpns tous gcalpés.
— Eh, lieutenant! ne plaisantez pas, s'il vous plaît! cette perspective ne me sourit que très-médiocrement.
— Dame, mon ami, les philosophes doivent s'attendre a tout; aussi je vous répète que notre situation est très-loin d'être agréable; j'ai pensé à vous, parce que je sais que vous êtes un gaillard malin, qui, si vous le voulez, pouvez nous donner un solide coup de main.
— Quant à cela, lieutenant, vous comprenez que je suis tout prêt à vous obéir ; que faut -il faire ?
— Me seconder, tout simplement. Ramirez m'a averti que les Indiens doivent nous attaquer cette nuit; est-ce vrai? est-ce faux? je n'en puis encore rien dire; seulement, je crois qu'il est bon de nous tenir sur nos gardes,
— Sacrebleu! je le crois aussi, lieutenant.
Les deux hommes jouaient leur rôle avec une perfection si grande, que chacun se laissait prendre aux paroles de l'autre en croyant se tromper mutuellement,
— Il est minuit et demi environ; dans une demiheure, on éveillera nos hommes* Comme il est possible que nous soyons à la fois attaqués en avant et en arrière, nqus partagerons la troupe en deux, Vous prendrez le commandement de l'une, et moi, le commandement de l'autre; cela vous convient-il?
— Parfaitement
— Quel poste préférez-vous ?
— Oh ! celui quevous voudrez, dit Lingot, je n'y mets pas d'amour-propre,
LE CAPITAINE KILB 2Î5
— C'est égal, parlez hardiment, je tiens à vous satisfaire •
— Eh bieti, lieutenant, puisque cela vous est égal, je me mettrai, si vous voulez, à l'arrière-gàrdë,
— Vous n'êtes pas dégoûté, mon gaillard, c'est le poste le plus périlleux.
— Je désire vous prouver, lieutenant, que vous vous êtes trompé sur mon compte.
— Eh bien, vous êtes dans l'erreur, répondit Blué- Dewil, avec un accent de mordante ironie, qui fit malgré lui tressaillir le bandit, je vous assure que je ne me suis pas trompé le moins du monde sur votre compte, et que je sais parfaitement à quoi m'en tenir à votre égaïd; aussi, soyez tranquille, il ne tiendra pas à moi que justice ne vous soit rendue.
— Je vous remercie, lieutenant, mais un honnête homme n'a pas besoin de récompensé pour avoir bien fait son devoir ; répondit le bandit d'un air béat.
— C'est égal; ainsi je puis compter sur vous?
— Je vous en donne ma parole.
— C'est convenu ; surtout veillez bieii !
— Oht n'ayez crainte !
Les deux hommes se séparèrent, fort satisfaits l'un de Vautre, «n apparence du moins.
Lingot avait demandé le commandement de l'arrièregarde, tout simplement, parce que c'était de ce côté que se trouvait placé le jacal de doîia Rosârio, et que c'était de ce côté aussi qu'il avait vu Blue-Dewil quitter le camp.
Nous avons rapporté de quelle façon les Indiens avaient été reçus par les émigrants.
Cette réception, nous l'avons dit aussi, avait donné à réfléchir à Valentin Guillois.
Cependant, après quelques minutes de délibération, les guerriers résolurent de tenter une nouvelle attaque.
Blue-Dewil avait profité de ces quelques instants de repos pour s'assurer de ce que faisait Lingot.
Le bandit avait disparu.
Aux premiers coups de feu, il s'était précipité dans le jacal; il ne lui avait fallu qu'un regard pour s'assurer qu'il avait été joué par le lieutenant.
Alors il avait sauté par-dessus les retranchements, et, au risque de se faire écharper par les Indiens, il s'était précipité à corps perdu dans le sentier et avait réussi, grâce à des prodiges d'audace inouïs, à passer à travers les guerriers.
Au même instant, la seconde attaque commençait.
Cette fois, ,les émigrants ne résistèrent que mollement aux Indiens, qui réussirent à sauter par-dessus les ballots et à pénétrer dans le camp.
Un cri terrible se fit entendre au dehors.
C'était le capitaine Kild, qui arrivait à la tête de ses derniers hommes et attaquait les Indiens par derrière.
Alors s'engagea une lutte formidable.
Mais les émigrants étaient démoralisés ; ils combattaient sans ensemble, et ne pouvaient ainsi opposer une sérieuse résistance.
Aussi leur' défaite fut bientôt complète, et ils se mirent à fuir dans toutes les directions.
Le capitaine Kild, après avoir vaillamment combattu, reconnaissant la folie d'une plus longue résistance, avait donné le signal de la retraite et s'était éloigné à toute bride, suivi par une vingtaine de cavaliers, seuls survivants de sa nombreuse troupe.
Les Indiens, joyeux et enivrés de leur succès, laissèrent le capitaine s'éloigner sans chercher à s'emparer de lui.
Les guerriers Corbeaux avaient strictement tenu la parole donnée à Valentin Guillois.
Les femmes et les enfants avaient été religieusement épargnés.
Valentin et Benito Ramirez cherchèrent fiévreusement dona Rosario au milieu de ces pauvres créatures affolées de terreur, et qui, les prenant pour des ennemis, se jetaient à leurs genoux en implorant leur pitié, quand, tout à coup, Blue-Dewil, qui avait quitté le camp après la première attaque, apparut au milieu d'eux.
Il était pâle, défait ; ses yeux hagards roulaient dans leurs orbites avec une expression presque folle.
En l'apercevant, les deux hommes s'élancèrent vers
lui.
— Eh bien! lui dirent-ils, dona Rosario, où estelle ?
— Perdue ! s'écria-t-il ; disparue ! enlevée ! v Les deux hommes demeurèrent atterrés,
il. 13
— Oh ! nous la retrouverons ! s'écrièrent-ils.
Et, abandonnant le camp aux Indiens, ils se dirigèrent, suivis par la plupart de leurs compagnons et guidés par Blue-Dewil, vers F endroit où celui-ci avait conduit les deux jeunes filles.
Ce fut en vain que les chasseurs se livrèrent aux recherches les plus actives.
Doua Rosario, miss Harriett, le Pelon, et Brown, l'homme de confiance du lieutenant, avaient disparu sans laisser de traces.
Les mules elles-mêmes, ainsi que le cheval de Blue- Dewil, avaient été emmenés.
Par qui avait été exécuté ce hardi coup de main ?
Par qui les jeunes filles avaient-elles été enlevées?