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LA PRISE DU CAMP

i Nous reviendrons maintenant- au capitaine Kild, l'homme aux lunettes vertes, que nous avons négligé' depuis trop longtemps, et qui avait en ce moment le privilège d'exciter un si vif intérêt parmi les nomades de la prairie.

Le capitaine Kild était, nous l'avons dit déjà, la méfiance incarnée.

Un seul homme avait réussi à lui inspirer une certaine confiance.

Cet homme était Benito Ramirez.

* Et, bien souvent, dans son for intérieur, le digne capitaine se reprochait cette faiblesse qu'il éprouvait, il ne savait trop pourquoi, pour le chasseur, et se promettait de surveiller attentivement tous ses actes.

Il est vrai qu'il n'en faisait rien ; mais le doute était en germe dans son esprit, et pour un homme de son espèce, du doute au soupçon, il n'y avait qu'un pas.

Lorsqu'un matin, il avait Y demandé à son guide de

lui faire quitter au plus vite les régions élevées des montagnes Rocheuses, et que celui-ci lui avait proposé deJe conduire par un chemin, presque impraticable à la vérité, mais qui devait, en quatre jours au plus, lui faire atteindre les plaines, il avait accepté cette proposition avec la joie la plus vive- Mais peu à peu, et au fur et à mesure que Benito Ravirez entrait dans les détails circonstanciés du plan qu'il avait conçu, l'enthousiasme du capitaine se calmait, il réfléchissait, et modifiait dans son esprit le projet qui lui était soumis.

Voilà pourquoi, au lieu d'accepter complètement, comme le Mexicain s'y attendait, le projet que celui-ci avait conçu, il avait dressé un plan à côté, et malgré quelques observations de Benito Ramirez, qui n'osait pas trop s'avancer, et pour cause, il s'était obstiné dans son exécution.

Trente hommes soigneusement triés et choisis , placés sous les ordres immédiats de Blue-Dewil, avaient été chargés d'escorter les femmes et les enfants, et de marcher en avant.

Lingot, à peu près remis de ses blessures, avait été adjoint à Blue-Dewil , plutôt pour le surveiller que pour tout autre motif.

Trois jours plus tard, le lieutenant et sa troupe s'étaient mis en marche à huit heures du matin, guidés par Benito Ramirez; puis, vers quatre heures du soir, lorsque cette troupe avait été solidement établie, à l'endroit où nous l'avons vue, Benito Ramirez était re-

tourné sur ses pas afin de rejoindre le capitaine Kild.

D'après les conventions faites entre le capitaine et le guide, le premier ne devait quitter son camp que le lendemain, afin de laisser à la troupe expédiée en avant toutes facilités pour traverser le passage dangereux du chemin.

Ce n'était pas en avant que le capitaine Kild, redoutait une attaque, mais en arrière, où tous ses ennemis, pensait-il, étaient restés; il avait donc voulu commander l'arrière-garde, et se tenir assez éloigné de sa caravane pour que, s'il était attaqué, les femmes et les enfants ne fussent pas exposés à tomber entre les mains * de l'ennemi.

En somme ces femmes et ces enfants étaient la plus précieuse marchandise du digne capitaine.

La surprise de Benito Ramirez fut grande, lorsqu'à deux lieues à peine de la première troupe, il rencontra à Timproviste le campement que le capitaine venait d'établir. Il avait exécuté son plan à lui, et s'était rapproché, afin de pouvoir, à la plus légère alerte, rejoindre son avant-garde.

Bien que le Mexicain fût intérieurement très-vexé que le capitaine lui eût manqué de parole, ce qui pouvait faire avorter ses projets, il se garda bien de laisser voir son mécontentement, et lorsque le capitaine lui dit d'un air goguenard :

— Vous ne comptiez pas me rencontrer par ici, n'estpas, chersenor?

Il lui répondit du ton le plus délibéré :

198 LES BOIS-BKULÉS

— C'est vrai, capitaine; mais, sur ma foi, je vous avoue que je suis très-heureux de vous y voir.

— Comment, vrai? fit Kiid, en lui lançant un regard inquisiteur par-dessus ses lunettes.

— Mais certainement, capitaine.

— Eh ! eh ! fit Kild , expliquez-moi donc pourquoi?

— Mon Dieu, capitaine, pour une raison toute simple. J'ai réfléchi que, dans le désert, on est surtout menacé des dangers les plus improbables, et que par conséquent on ne saurait prendre trop de précautions.

— Parfaitement raisonné; continuez, mon cher, reprit le capitaine toujours railleur; et alors vous vous êtes dit?.-.

— Etalorsj.eme suis dit, capitaine, que vous commettiez une lourde faute en demeurant aussi en arrière de votre troupe, et qu'il était important que vous la rejoigniez au plus vite; voilà pourquoi je me hâtais de me rendre près de vous, afin de vous engager à vous rapprocher promptement.

— Eh bien, voyez comme c'est heureux, reprit le capitaine, à peine étiez-vous parti ce matin, que la même pensée m'est venue. Vous le savez, je suis, avant tout, homme d'exécution; aussi à peine cette pensée eut-elle germé dans mon esprit que j'ai levé le camp.

— Vous avez eu parfaitement raison, capitaine.

— Ainsi, vous approuvez ce que j'ai fait ?

— Il faudrait que je fusse fou, pour ne pas l'approuver, capitaine !

— Eh bien, vrai, cela me fait plaisir, dit-il en rica T nant, je craignais que cela ne vous contrariât,

— Comment avez-vous pu supposer cela, capitaine! ; — Eh ! mon Dieu, on voit des choses si singulières en ce monde, et vous, senor Benito Ramirez, vous êtes si absolu dans vos volontés que je ne sais jamais comment agir avec vous; enfin n'en parlons plus, voulezyous partager mon dîner?

, — Cela m'est impossible, capitaine,

— Pourquoi cela?

; — Vous oubliez nos conventions, capitaine,

— C'est vrai, c'est vrai ; pardonnez-moi, mettons que je n'ai rien dit.

— Non pas, je ne veux pas que vous puissiez supposer que je vous garde rancune.

— Oh ! qui suppose cela ?

— Eh ! mon Dieu, capitaine, malgré l'amitié que vous me témoignez, je vous l'avoue, je redoute toujours d'encourir vos reproches.

— Bon^ dit Kild, nous nous faisons une confession mutuelle,

— Non pas, seulement je tiens à ce que vous compreniez bien mes intentions.

— Oh ! je les comprends parfaitement,

— Peut-être I ainsi, en ce moment, je suis très-inquiet. J'ai pris la direction du mouvement que nous opérons ; naturellement la responsabilité en doit peser sur moi seul; or, comme je ne veux pas que par ma faute, ou par ma négligence, il arrive malheur à la caravane,

je refuse votre dîner, afin de battre l'estrade autour du camp, et réassurer par moi-même que nous n'avons aucune surprise à redouter de la part des Peaux-Rouges, Ils sentent que nous allons leur échapper, aussi ils sont furieux, ils ne demandent pas mieux, sans doute, que de tenter quelque coup de main hardi. C'est ce que je veux éviter. Les Indiens sont bien fins, capitaine.

— Oui, oui, senor Benito Ramirez, ils sont très-fins; mais nous ne sommes pas des imbéciles, nous autres, eh, eh ! qu'en pensez-vous ?

— Non certes, nous ne sommes pas des imbéciles ; aussi, est-ce une raison de plus pour ne pas nous laisser surprendre par eux,

— Oh 1 oh ! nous y veillerons.

— Eh bien, capitaine, avec votre permission, c'est ce que je vais faire, et cela tout de suite.

— Quand vous reverrai-je, senor Benito Ramirez?

— Demain, avant le lever du soleil.

— Eh bien, c'est dit, au revoir, senor Benito Ramirez; surtout au moindre mouvement suspect que vous apercevrez dans la monlagne, avertissez-moi,

— Oh I rapportez-YOus-en à moi pour cela , capitaine.

Le chasseur fit un dernier geste d'adieu, jeta son fusil sur son épaule et s'éloigna à grands pas.

— Quel excellent garçon que ce Ramirez, grommela le capitaine en le regardant s'éloigner ; c'est véritablement un plaisir d'avoir affaire à des hommes comme celui-là !

Tout en parlant ainsi, le capitaine entra dans sa tente et se mit à table.

Cependant plus le temps se passait, plus la nuit se faisait noire, et plus le capitaine Kild, sans savoir à quoi attribuer ce qu'il sentait, se trouvait en proie à une inexprimable inquiétude. Un sombre pressentiment lui serrait la gorge ; une tristesse profonde, s'emparait de lui ; le cœur lui manquait. Il lui semblait qu'un danger terrible et inconnu le menaçait.

Enfin, les choses en arrivèrent à un tel point, vers une heure du matin, qu'il se leva de sa couche, sur laquelle il se tordait depuis de si longues heures en appelant vainement le sommeil, et il quitta sa tente.

Tout était calme au dehors.

Un silence profond planait sur le désert ; on n'entendait pas un cri, pas un bruissement.

— Est-ce que je deviendrais fou? murmura à part lui le capitaine avec une angoisse secrète.

Il se recoucha.

Mais à peine fut-il de nouveau enveloppé dans les fourrures qui lui servaient de lit, que son inquiétude se réveilla plus grande et plus poignante que jamais.

— Il faut en finir ! murmura-t-il.

Dès ce moment, sa résolution fut prise* Il se leva en toute hâte, prit ses armes, sella luimême son cheval, se mit en selle, sortit du camp et s'élança en avant à toute bride. ' ♦

Cette course affolée dura près de trois quarts d'heure* Tout à coup, il tira vivement sur la bride.

202 LES BOIS-BRULèS

Son cheval s'arrêta sur ses jarrets tremblants.

Le capitaine pencha le corps en avant et prêta l'oreille ; il lui avait semblé entendre un bruit sourd et continu dont il ne pouvait deviner la cause.

Mais ce fut vainement qu'il écouta pendant trois ou quatre minutes.

Un bruit vague, indéterminé, saùS cause appréciable, parvenait jusqu'à lui.

Le capitaine sauta à bas de son cheval et appuya son oreille contre le sol.

Au bout d'un instant, il se releva, pâle, hagard, les traits décomposés, en murmurant d'une voix frémissante :

— Ce sont des coups de feu! Les Indiens attaquent le camp ! Le guide m'a trahi! Oh ! Ramirez maudit, si tu tombes entre mes mains!*.* Allons, allons! tout n'est peut-être pas encore perdu !

Et, se relevant brusquement, il voulut saisir son cheval à la bride et se remettre en selle.

Mais l'animal, effrayé par la brusquerie de ce mouvement auquel il ne s'attendait pas, tourna sur luimême, pointa les oreilles, et, lançant une ruade, il partit à fond de train dans la direction du camp, , — Malédiction! s'écria le capitaine Kild, en proie à une rage inexprimable; tout me manque à la fois !

Et, machinalement, il mit l'animal enjoué.

Mais, presque aussitôt, rabaissant son fusil :

— Je suis fou ! murmura-t-iL Quand je le tuerai, en arriverai-je plus vite?

LE CAPITAINE KTLP 2Q3

Et, à son tour, il partit au pas gymnastique, sur les traces de son cheval :

Mais celui-ci, qui avait une avance considérable et détalait toujours, atteignit le camp bien avant le capitaine.

Les sentinelles, en voyant le cheval revenir sans cavalier , les harnais en désordre , supposèrent qu'un malheur était arrivée leur chef; elles donnèrent IV larme et réveillèrent tout le monde ; de sorte que lorsque le capitaine, essoufflé, hors d'haleine et accablé de fatigue, atteignit enfin le camp, il trouva tous ses gens debout, en proie à la plus vive inquiétude et.se consultant sur ce qu'ils devaient faire.

Le capitaine, lorsqu'il eut un peu repris sa respiration et qu'il lui fut possible de parler, expliqua en quelques mots à ses hommes ce qui se passait, et, laissant trois ou quatre aventuriers à la garde du camp et des bagages, il ordonna aux autres de monter à cheval et de le suivre.

Cinq minutes plus tard, ils galopaient tous, le capitaine en tête, pour rejoindre l'avant-garde .

Au far et à mesure qu'ils avançaient, les coups de feu devenaient plus distincts, et on entendait résonner, comme un glas funèbre, le cri de guerre des Indiens.

Les trois partis indiens avaient, ainsi que nous l'avons rapporté, attaqué simultanément, et de trois côtés différents, le camp des émigrants.

Mais, malgré les précautions qu'ils avaient prises, la

surprise n'avait pas été aussi complète qu'ils l'avaient espéré.

Au lieu d'avoir affaire, comme ils le supposaient, à des hommes endormis et faciles à égorger, ils s'étaient trouvés en face de gens résolus à leur opposer une vive résistance et à vendre chèrement leur vie*

Au lieu de surprendre, c'étaient eux au contraire qui avaient été surpris.

Accueillis par une décharge à bout portant, ils reculèrent en désordre et s'abritèrent contre les balles, afin de combiner une nouvelle attaque.

Valentin Guillois ne comprenait rien à ce qui se passait après les renseignements qu'il avait reçus de Benito Ramirez ; une sérieuse inquiétude s'était emparée de lui ; il savait en effet, que les Indiens se laissent aussi vite entraîner par une terreur panique, qu'ils mettent d'ardeur et de résolution dans leur attaque.

Voici ce qui s'était passé dans le camp, et que Valentin Guillois ne pouvait savoir.

Pendant la marche, Lingot avait remarqué, avec une jalousie secrète, que Benito Ramirez et Blue-Dewîl, contre leur ordinaire, avaient eu ensemble une longue conversation à voix basse, et avaient paru cette fois être parfaitement d'accord, contre leur habitude.

Lingot, le lecteur le sait, nourrissait contre Blue- Dewil, une haine secrète, qui ne demandait qu'à éclater au grand jour, d'autant plus que le lieutenant, chaque fois que l'occasion s'en présentait, ne se gênait nullement pour lui témoigner le mépris le plus complet.

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De plus, le bandit avait vu avec envie l'intimité qui s'était si fortement établie entre Benito Ramirez et le capitaine Kild.

Depuis quelque temps déjà, le capitaine lui-même ne montrait plus à Lingot la confiance à laquelle il avait habitué celui-ci. Le bandit se sentait soupçonné. Il comprenait que sa position se faisait chaque jour plus difficile près du capitaine et du lieutenant.

D'un autre côté, il était loin d'avoir la conscience nette.

Un homme de cette trempe, a toujours quelque chose à se reprocher.

Le bandit avait conçu le projet d'abandonner ses compagnons, et d'aller chercher fortune à l'aventure; mais il ne voulait partir que les mains pleines et après s'être vengé des insultes qu'il se figurait avoir reçues.

Aussi épiait-il l'occasion propice, avec toute l'astuce dont le démon l'avait doué.

Ainsi que nous l'avons dit, la longue conversation du guide et du lieutenant lui avait donné l'éveil.

Pendant les deux visites que Benito Ramirez avait faites au camp dans la soirée, les deux hommes s'étaient entretenus de nouveau avec une grande animation.

Lingot était sur des épines.

Il était évident pour lui, qu'il y avait un projet dans l'air; projet que Ton s'obstinait à lui cacher, et que pour cette raison même, il tenait énormément à découvrir.

Vers dix heures du soir, au moment où Blue-Dewil, après avoir fait sa ronde dans le camp, et s'être assuré

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