EN ADVINT
William' s Pawlet, le chasseur à qui Valentin Guillois avait confié la mission délicate d'escorter, avec deux de ses camarades, doîia Dolorès de Cagtelar et don Pablo Hidalgo jusqu'aux premiers établissements américains, s'était acquitté de cette mission dangereuse avec toute l'intelligence et tout le dévouement que Valentin, qui le connaissait de longue date, attendait de lui»
Le voyage, un peu retardé par divers accidents peu importants, s'était cependant terminé dans les meilleures conditions ; les voyageurs n'avaient pas été une seule fois inquiétés, ni par les rôdeurs de frontières, bandits sans foi ni loi, qui abondent aux environs des habitations ; ni par les Peaux-Rouges , rôdeurs non moins dangereux; ni enfin par les bêtes fauves, si nombreuses dans les montagnes Rocheuses.
Pawlet semblait posséder un instinct infaillible pour éventer à distance ces divers ennemis et les éviter.
Seul un ours gris, apparaissant à Timproviste en face des voyageurs, avait eu la velléité de leur barrer le passage.
Le redoutable fauve avait payé cher cette malencontreuse fantaisie.
Pawlet, à la grande joie de dona Dolorès, l'avait tué roide et s'était emparé de sa peau, qui était magnifique, de sorte qu'il avait fait une excellente affaire.
L'Amérique du Nord a cela de particulier, que Ton y passe subitement et sans transition de la barbarie' la plus complète à la civilisation la plus raffinée.
Les nuances n'existent pas, et ne peuvent exister chez un peuple qui est, pour ainsi dire, dans un état coninuel de gestation. A peine a-t-on franchi la frontière, que ayant encore derrière soi, à une portée de fusil à peine, le désert dans toute sa majestueuse horreur, l'on se trouve pour ainsi dire enveloppé par la civilisation.
La ville deFort-Snelling, dans laquelle les voyageurs entrèrent quatre jours à peine après avoir quitté Valentin Guillois, était, il y a quelque vingt ans, un simple comptoir de traite; aujourd'hui, c'est une ville bien bâtie, éclairée au gaz, renfermant tous les raffinements du luxe le plus confortable, et dont l'immense commerce s'étend jusqu'en Europe.
Le premiersoin de don Pablo, en arrivant à Fort-Snelling, fut de s'installer dans le premier hôtel de la ville avec sa suite ; après s'être reposé et avoir changé de costume; celui qu'il portait, excellent pour une course dans les prairies, n'étant plus en rapport avec le mi-
lieu dans lequel il se trouvait placé ; il pria Pawlet de le conduire chez le banquier ou plutôt chez le traitant pour lequel Valentin Guillois lui avait donné une lettre.
Après avoir traversé plusieurs bureaux magnifiques dans lesquels écrivaient un monde d'employés, don Pablo Hidalgo fut introduit en présence du banquier.
Ce banquier, véritable gentleman dans la plus rigoureuse expression du mot, reçut parfaitement son visiteur, et après avoir pris connaissance de la lettre que celui-ci lui présentait il se mit à son entière disposition.
— Vous m'êtes chaudement recommandé, senor, dit gracieusement master Maxwell; du reste c'est un plaisir pour moi d'être agréable à master Valentin.
— Ce chasseur est donc riche? demanda curieusement le jeune homme.
— Lui, fit le traitant avec un gros rire; il achèterait la ville s'il le voulait.
— Vous le connaissez beaucoup?
— Qui ne connaît pas Valentin Guillois 1 il chassait le bison sur la rivière Saint-Pierre avant que nous songions à nous établir à Fort-Snelling; il nous a rendu d'immenses services; nous sommes, comme vous pouvez le voir, campés en plein territoire ennemi, les Sioux et les Corbeaux nous enveloppent de toutes parts; nous sommes ici dans le pays des hautes herbes ; la population rouge est six ou sept fois plus nombreuse que la nôtre, aujourd'hui encore.
— Comment I il y a tant d'Indiens que cela dans le Minosota.
~ Seuls les Sioux ou Dacotah dépassent trente mille ; ce sont des sauvages farouches et cruels qui haïssent les blancs, puis viennent les Corbeaux, et d'autres nations pillardes.
— Je vois que, ainsi que vous me l'avez dit, vous êtes campé bien plutôt qu'établis en véritable pays ennemi,
— Positivement, senor, répondit le banquier, mois notre population qui s'accroît tous les jours est composée d'hommes dévoués, d'un courage et d'une persévérance à toute épreuve; les commencements de la colonisation ont été très-rudes et nécessairement diffi-
ciles; nous avions contre nous pays, habitants, animaux, climat, tout nous était hostile; la civilisation marche vite en Amérique, cela est vrai; mais à quel prix! chaque pas que nous faisons en avant, nous coûte des torrents de sang, nous soutenons chaque jour des luttes gigantesques contre les barbares. L'établissement de Fort-Snelling, le plus important de tout le pays, n'a été fondé sur les bases solides que vous lui voyez aujourd'hui que par des miracles d'audace et d entêtement. Les sauvages auxquels nous achetons loyalement les terrains, dès qu'ils nous voient commencer les défrichements, prétendent revenir sur les marches, ils nous harcèlent, nous attaquent, tuent nos pionniers, brûlent nos huttes, pillent nos convois, nous tendent les pièges et les guet-apens les plus odieux ! la mauvaise foi et la
haine dirigent toutes leurs actions ; ils ne nous vendent leurs terres qu'avec l'arrière-pensée de ne pas nous les livrer; en Europe on s'apitoie sur le sort de ces malheureux Indiens, si injustement dépouillés par les Yankees avides, et tués comme des fauves,
— Mais pourtant, cher monsieur, répondit don Pablo, tous les Indiens ne sont pas tels que vous me les représentez.
— Certes non ; je me hâte de le reconnaître, il y en a de sages, d'honnêtes, de loyaux, mais ils sont en petit nombre; master Valentin, qui connaît mieux que personne la race rouge, convient lui-même, que les nations honnêtes sont en minorité; il nous a rendu d'immenses services lors des commencements de notre colonisation ; sans lui et la grande influence dont il jouit dans les tribus indiennes, jamais nous n'aurions réussi à nous établir solidement dans ce pays.
— C'est un grand cœur et un esprit d'élite.
— Il est révéré de tout le monde dans le Minosota, blancs et rouges se feraient hacher pour lui; s'il le voulait, grâce à son immense fortune, à sa vaste intelligence et à son beau caractère, il parviendrait à tout dans notre pays, où Ton sait si bien apprécier les hommes pratiques ; mais il s'obstine à demeurer au désert, il aime les Indiens, et se plaît parmi eux.
— Ils ont donc du bon ces Indiens, dit en souriant don Pablo, puisqu'un homme comme celui dont nous parlons leur porte un si grand intérêt-
— Certes ils en ont, senor, et beaucoup même, nul
plus que moi, n'est porté à le reconnaître ; malheureusement, c'est une race réfractaire à tout progrès et à toute civilisation.
— Dame ! la civilisation et le progrès ne leur sont que médiocrement avantageux, vous en conviendrez,
— C'est vrai, mais par leur faute; voyez-vous, senor, toute race nuisible à la société en général, et qui s'obstine à lutter contre l'intérêt commun, hommes, animaux ou végétaux, doit fatalement disparaître; ceci est une loi fatale de la nature; l'Amérique nous a été donnée par Dieu, pour la civiliser, la moraliser et, à un moment donné, régénérer la grande famille humaine, en reconstituant sur des bases solides dans ces contrées vierges le niveau moral si fort abaissé dans le vieux inonde, pourri de vices, et qui, au moindre choc, tombera en poussière ; nous avons un rôle providentiel à jouer, nous sommes une race militante, tout ce qui refuse de se courber sous notre niveau doit fatalement disparaître ; les Peaux-Rouges ne veulent pas accepter la civilisation, tant pis pour eux, ils seront à jamais effacés de la terre comme l'ont été avant eux les races anté-diluviennes, dont on retrouve à peine quelques ossements pétrifiés au fond des cavernes; il faut qu'il en soit ainsi pour que le progrès accomplisse son œuvre, e£ que la volonté divine, qui nous pousse malgré nous en avant, soit exécutée.
— Je crois, senor Maxwel, que vous attribuez à la Providence un rôle auquel jamais elle n'a songé, répondit le jeune homme en riant.
— Vous verrez, vous verrez, senor.
Don Pablo se leva, le banquier lui compta la somme désignée dans sa lettre de crédit, et ils se séparèrent en se serrant la main.
% Don Pablo se rendit chez le premier armurier de la ville, où il fit plusieurs emplettes, puis il rentra à l'hôtel.
Le lendemain, Pawlet et les deux autres chasseurs vinrent prendre congé de don Hidalgo et de donaDolorès; Pawlet était radieux, il avait très-bien vendu la peau de Tours gris à master Maxwel ; maintenant que sa mission était accomplie il avait hâte de retourner dans les montagnes Rocheuses.
Le jeune Espagnol remit au chasseur une lettre pour Valentin Guillois, lettre écrite en commun par les deux fiancés, et dans laquelle ils remerciaient le Chercheur-de-Pistes du service immense qu'il leur avait rendu; lui rappelaient sa promesse d'aller les voir; lui disaient que ce bonheur qu'ils lui devaient ne serait complet que lorsqu'ils auraient reçu sa visite; et l'assuraient de leur éternelle reconnaissance; cette lettre était signée par don Pablo et dona Dolorès.
Don Pablo fit ensuite cadeau à chacun des chasseurs d'un excellent rifle, auquel il joignit une paire de magnifiques revolvers à six coups.
Un rifle et une paire de revolvers furent de plus confiés à Pawlet pour être remis au Castor, a qui les deux jeunes gens avaient de grandes obligations; surtout celle d'avoir connu Valentin Guillois.
Dona Dolorès ne voulant pas rester en arrière de générosité avec ces braves gens, qui lui avaient fait si bonne et si sûre escorte, offrit à chacun une excellente montre en or à double boîtier, en les priant d'en remettre une semblable en son nom au Castor.
Ce dernier cadeau combla les chasseurs de joie; ils prirent congé avec force remerciements et assurances de dévouement, puis ils se retirèrent.
Le lendemain don Pablo et sa fiancée quittèrent la ville de Fort-Snelling pour continuer leur voyage.
Au moment du départ, ils reçurent les derniers adieux des chasseurs, qui n'avaient pas voulu les laisser s'éloigner sans les remercier une fois encore*
Deux heures plus tard, Pawlet et ses deux camarades, Jansen et Lemann, quittaientà leur tour la ville, et reprenaient le chemin des montagnes Rocheuses dont les crêtes dénudées estompaient au loin l'horizon comme un nuage grisâtre*
Il leur fallut deux jours, bien que leurs chevaux fussent toujours maintenus au grand trot, pour traverser la région plate, nommée pays des Hautes-Herbes.
En effet, cette contrée n'est qu'une immense prairie, coupée de nombreux cours d'eaux, où les herbes atteignent une hauteur extraordinaire, mais dans laquelle ne croît pas un seul arbre.
Rien ne saurait rendre l'aspect à la fois imposant et désolé de cet^océan de verdure dont rien ne rompt la monotone régularité, et qui est incessamment parcouru par des troupes de guerriers Sioux ou Dacotahs, et des
Indiens Corbeaux en chasse des bisons, des assalhas et des élans qui foisonnent dans ces solitudes,
Pawlet et ses deux compagnons se dirigèrent avec tant de prudence, qu'ils ne firent aucune mauvaise rencontre pendant ce trajet [de près de cinquante lieues, réputé, avec raison, un des plus dangereux que Ton puisse faire.
Le matin du troisième jour, vers dix heures, ils atteignirent les premiers contre-forts des montagnes Ro- . cheuses ; le soir ils campèrent en pleine montagne.
Deux ou trois heures avant le coucher du soleil, Pawlet avait relevé de nombreuses empreintes qui lui firent supposer qu'une troupe considérable les précédait sur la route qu'ils suivaient.
Les traces laissées sur le sol étaient évidemment celles d'hommes blancs; mais quels étaient ces blancs, voilà ce quïl était important de savoir.
Il est souvent beaucoup plus dangereux au désert de rencontrer des hommes de sa couleur que des Peaux- Rouges.
C'est surtout dans ces contrées barbares, que le prqverbe : homo homini lupus y est applicable dans toute sa rigueur.
Le désert est lé refuge naturel de tous les déclassés de la civilisation, qui vont y pêcher en eau trouble, en ne reconnaissant d'autres lois que la force.
Les trois chasseurs résolurent donc de redoubler de prudence jusqu'à plus ample informé.
Le soir, lorsque l'heure de camper fut venue, le ha-
228 'les bois-brulés
sard leur fit découvrir une grotte assez profonde dans laquelle ils s'installèrent avec leurs chevaux, et où ils purent allumer du feu, ce qu'ils n'auraient pas osé faire, s'il leur avait fallu camper en pleine forêt,
La nuit était belle, diamantée d'étoiles brillantes, mais sans lune, et par conséquent assez sombre; de plus elle était très-froide ; ce qui leur fit apprécier l'avantage d'un bon feu de veille pour les réchauffer d'abord et ensuite pour cuire leurs aliments.
Lorsque les chevaux furent pansés, qu'on leur eut donné leur provende, les chasseurs s'occupèrent de leur souper, repas des plus frugals et qui ne nécessita pas de grands apprêts; puis le souper mangé, Tes chasseurs sortirent dans la forêt pour faire la provision de bois sec, nécessaire à l'entretien du feu pendant toute la nuit.
Bientôt ils en eurent un énorme tas amoncelé dans un des coins de la grotte,
— Mes camarades, dit alors Pawlet, j'ai cru apercevoir une lueur briller tout à l'heure à travers les arbres, à une courte distance de l'endroit où nous sommes.
— A environ une portée de fusil, dit Jansen, je l'ai aperçue aussi.
— Eh bien, que pensez-vous de cela?
— Ja pense, dit Jansen, que c'est un feu de veille; nous avons des voisins campés près de nous.
— Quels sont ces voisins? Yoilà la question, dit Lemann.
— Ce sont des .blancs, dit nettement Pawlet.
— Vous en êtes sûr? demandèrent les deux chasseurs .
— Parfaitement ; j'ai découvert leur piste cette après-
dînée.
— Bon, mais peut-être le feu que vous avez aperçu, n'est-il pas allumé par eux?
— Ja'ffirme le contraire.
— Qui le prouve?
— Le feu lui-même; n'avez-vous pas remarqué comme moi, Jansen, que ce feu jette presque autant de fumée que de flamme.
— En effet, j'ai remarqué cela; ce qui me fait pencher pour votre opinion.
— Des blancs seuls, et des blancs peu accoutumés à la vie des prairies, peuvent allumer un feu avec si peu de précautions; des Peaux- Rouges ou de vieux chasseurs comme nous, ne commettraient jamais une pareille imprudence; il ne manque pas de bois sec dans la forêt.
— C'est vrai, il y a là une faute notoire ; et vous concluez?
— Je conclus que nos voisins sont des blancs peu expérimentés, et que, selon toute probabilités, ce sont des rôdeurs de frontières.
— Je ne vois pas trop ce que des rôdeurs de frontières viendraient faire dans les montagnes où il n'y a rien à glaner pour eux; c'est plutôt aux environs des établissements qu'ils devraient être.
— C'est vrai; mais après cela, peut-être avons-nous
230 LES BOIS-BKULÉS
affaire à des émigrants de l'espèce du capitaine Kild, c'est-à-dire à des marchands de chair humaine.
— Cette seconde supposition me paraît plus probable que la première; du reste, je crois que nous ne ferons pas mal de nous en assurer*
-— Oui, le plus tôt sera le mieux,
— C'est bien votre avis, compagnons? demanda Pawlet
— Certes, dit Jansen, il est important que nous sachions à quoi nous en tenir sur le compte de ces étrangers.
— Afin de prendre les précautions nécessaires pour ne pas être surpris par eux, appuya Lemann, si, ce qui est probable, nous avons affaire à des ennemis.
— Eh bien, reprit Pawlet, je me charge d'aller les reconnaître; demeurez tranquilles ici près du feu, avant une heure je vous rapporterai des nouvelles.
— Surtout ne vous laissez pas prendre.
— Oh J- il n'y a pas de danger; à bientôt.
— Bonne chance, lui dirent ses deux compagnons.
— Merci, répondit-il.
Et il quitta la grotte.
Les chasseurs avaient campé pour la nuit sur le versant d'une côte boisée qui descendait en pente douce jusque dans un vallon, boisé aussi, mais de peu d'étendue, et dont le versant opposé, sur lequel la foret se continuait, remontait par une pente presque perpendiculaire; au centre du vallon traversé, selon toute probabilité, par un cours d'eau, sans doute il se trouvait
LE CAPITAINE KILB 231
une clairière ; c'était dans cet endroit que les inconnus, dont le voisinage intriguait si fort les chasseurs, étaient campés.
Le brave Pawlet, après avoir quitté la grotte, s'orienta afin de bien s'assurer de la direction dans laquelle se trouvait le feu, puis, après un instant de réflexion, comme s'il combinait tout un plan dans sa tête, il jeta brusquement son fusil en bandoulière, s'élança vers l'arbre le plus proche et se mit à y grimper avec l'adresse et l'agilité d'un singe.
Parvenu à la maîtresse branche de cet arbre, le chasseur hésita pendant une seconde, puis il attira à lui une branche d'un arbre voisin et sauta; bref, il commença à passer d'arbre en arbre avec une sûreté de mouvements, une précision et un aplomb qui eussent fait honneur à un gymnaste de profession.
Ce singulier mode de locomotion adopté par le, chasseur avait le double avantage d'être plus rapide que s'il avait marché à travers les halliers et les broussailles et de ne pas laisser de traces de son passage ; c'est à cette manière de voyager, souvent adoptée dans les forêts vierges par les Peaux-Rouges et les chasseurs, qu'il ont donné le nom caractéristique de piste en Voir*
Dans certaines circonstances, les nomades du désert font souvent plusieurs lieues ainsi, sans mettre pied à terre une seule fois.
Il ne fallut que quelques minutes à Pawlet pour franchir le flanc de la montagne et se trouver non-seule*
ment dans le vallon, mais encore à la limite extrême du couvert.
Arrivé là, le chasseur se blottit au plus épais de l'arbre qui lui servait d'observatoire improvisé et il regarda.
C'était bien réellement un camp d'hommes blancs qu'il avait devant lui, sa longue expérience ne l'avait pas trompé; seulement ce camp était beaucoup plus considérable, et le nombre des hommes réunis là était beaucoup plus grand qu'il ne l'avait d'abord supposé.
Ce n'était pas un feu qui brûlait, mais dix, autour de chacun desquels des chasseurs étaient, soit couchés et dormant, soit accroupis et fumant, ou causant entre eux.
En les voyant si nombreux, Pawlet comprit que, s'ils avaient laissé des traces derrière eux, ce n'était pas par ignorance des coutumes indiennes, mais par dédain d'une précaution que la force dont ils disposaient rendait presque puérile*
Le digne chasseur s'affermit d'autant plus dans cette pensée que, parmi les hommes groupés autour des feux, il lui sembla retrouver plusieurs visages de connaissance.
En somme, ces voyageurs, quels qu'ils fussent, étaient environ quatre-vingts.
Pawlet ne découvrit aucune femme.
Ce n'étaient pas des trafiquants d'esclaves.
Ils n'avaient avec eux ni wagons, ni bestiaux.
Ce n'étaient pas non plus des trafiquants ou des marchands ambulants.
Dix ballots, de moyenne grosseur, très-soigneusement fermés, étaient empilés près d'un jacal en branchages, la seule habitation qui existât dans le camp.
Les chevaux des voyageurs, parmi lesquels se trouvaient cinq mules, étaient attachés à des piquets et mangeaient leur provende à pleine bouche.
Devant un feu allumé à une légère distance du jacal, deux hommes assis sur des crânes de bison, causaient entre eux avec une certaine animation en fumant de fines cigarettes de paille de mais.
— Ce sont des Mexicains, murmura le chasseur; quel diable de métier font-ils, et pourquoi viennent-ils par ici ?
Et il examina plus attentivement les deux individus.
Le premier, bien que très-vert encore, devait approcher la soixantaine, ses cheveux étaient blancs; ses traits avaient une grande expression de bonté et de franchise ; en ce moment, il semblait soucieux.
Le second était un jeune homme de haute taille, aux traits fins et distingués, sa physionomie douce et rêveuse, peut-être un peu trop belle pour un homme, avait une indicible expression de volonté et d'énergie ; il avait les yeux bleus et de long cheveux blonds tombant en boucles soyeuses sur ses épaules; une fine moustache commençait à tracer une légère teinte de bistre sur sa lèvre supérieure ; il ne devait pas avoir plus de vingt ans.
Il portait avec une aisance parfaite, le costume pittoresque des coureurs des bois» tout dans ses manières
décelait l'homme de race, et était empreint d'un grand cachet de distinction, sans morgue et sans hauteur.
Lui aussi avait un voile de mélancolie rêveuse, répandu sur sa physionomie fière et sympathique à la fois*
* — Ces gens-là ne sont ni des pirates des prairies, ni des chasseurs de bisons, ni des marchands, murmura le chasseur après un mûr examen, que sont-ils? Il faut que je le sache. By god I ajouta-t-il en riant, ils ne me tueront pas sans me laisser le temps de m'expliquer ; allons, il faut tenter l'aventure ; qui sait? peut-être me trouverai-je plus en pays de connaissance que je ne le suppose.
Ces réfl exions furent faites avecla rapidité d'un hom m e habitué à prendre promptement son parti ; le chasseur après s'être assuré de la position exacte des sentinelles placées, de distance en distance, autour de la clairière, se laissa glissera bas de son arbre, et se dirigea d'un pas ferme vers le camp sans essayer d'assourdir le bruit de sa marche. /
A peine le chasseur avait-il fait une dixaine de pas, qu'il entendit un bruit auquel son oreille exercée ne pouvait se méprendre.
C'était le bruit sec d'an fusil que Ton arme.
— Eh 1 cria-t-il, pas de mauvaise plaisanterie, s'il vous plaît; ne tirez pas, je suis un ami.
— Ami, ou ennemi, arrête, si tu ne veux recevoir
une balle en pleine poitrine, répondit une voix rude, d'un ton de menace,
— Soit; venez me reconnaître ; c'est drôle, ajouta-til, entre haut et bas, voilà une voix que j'ai entendue quelque part.
Un bruit se fit dans les buissons, les broussailles s'écartèrent, et deux hommes parurent, le canon du fusil en avant et le doigt sur la gâchette.
— Qui êtes-vous ? et que demandez-vous ? reprit l'homme qui déjà avait parlé.
— Le diable m'emporte si ce n'est pas la voix de mon vieux camarade Tom-Trick ! fit le chasseur sans répondre à la question qui lui était adressée.
— Oui, je suis Tom-Trick; après? fit l'autre d'un ton bourru.
— Toujours aimable et caressant, ce cher ami, fit le chasseur en riant; comment, tu ne me reconnais pas, vieil ours!
— Eh ! Dieu me damne! c'est Pawlet ! s'écria l'autre avec la plus grande surprise.
— Allons donc, ce n'est pas malheureux ! tu as mis du temps à me reconnaître.
— Qu'est-ce que tu viens donc faire par ici? demanda Tom-Trick en désarmant son fusil, mouvement imité aussitôt par son silencieux compagnon. .
— Je viens te voir, répondit-il en riant.
— Ah ! fit l'autre avec méfiance.
— Oui, tout à l'heure, du haut d'un arbre où j'étais perché, pour examiner le camp plus à mon aise, j'ai
cru te reconnaître et, ma foi, je n'ai pas résisté au désir de te serrer la main.
— Tu es bien aimable, fit l'autre en ricanant; viens donc un peu par ici, peut-être notre capitaine ne serat— il pas fâché de causer avec toi.
— A son aise ; je ne demande pas mieux.
Ils se mirent en route sans plus longue conversation.
Cinq minutes plus tard, ils pénétraient dans le camp.
La nouvelle s'était déjà répandue de l'arrivée d'un chasseur étranger.
Aussi tout le monde était-il debout, regardant curieusement le nouveau venu, qui lui, s'avançait avec insouciance entre les deux hommes qui lui servaient de gardes du corps.
Plusieurs chasseurs reconnurent Pawlet, et vinrent lui souhaiter cordialement la bienvenue parmi eux.
'Celui-ci répondit joyeusement a leurs avances, et leur distribua de nombreuses poignées de main, de sorte que ce fut au milieu d'une escorte considérable qu'il fut conduit en présence du capitaine.
Ainsi que Pawlet Favait supposé, le capitaine de cette nombreuse troupe était le vieillard que, du haut de son perchoir, le chasseur avait aperçu assis devant un feu près du jacal, et causant avec ce grand jeune homme blanc de si haute mine*
En voyant s'approcher les chasseurs conduisant un étranger au milieu d'eux, il interrompit sa conversation et s'adressant aux arrivants :
— Que.se passe-t-il donc, mes enfants? demanda- Ml, quel est cet étranger que vous m'amenez et que la plupart de vous semblent si bien connaître?
— Pour cela, capitaine, répondit Tom-Trick, pour sûr que nous le connaissons et beaucoup même.
— Qu'est-ce qui ne connaît pasPawlet, le chasseur de bisons? dit un autre .
— Ouï, oui, s'écrièrent plusieurs voix à la fois, c'est Pawlet, notre camarade.
— Bien; alors ce n'est pas un ennemi pour nous ? dit le vieillard en souriant,
— Pour ça, il n'y a pas'de danger; j'en jurerais ! reprit Tom-Trick.
— Alors pourquoi me l'amenez-vous ainsi comme un prisonnier?
— Parce que, capitaine, la consigne est la consigne, je ne connais que cela; il a voulu s'introduire dans le camp, je l'ai arrêté, quoique je sois son ami; j'aurais agi de. même quand ça aurait été mon frère.
— Vous avez bien fait, Tom-Trick, répondit le capitaine; et s' adressant au chasseur qui jusque-là n'avait encore pu placer un mot : Vous avezessayé de vousintroduire dans mon camp? lui demanda-t-il.
— Oui, mon capitaine, répondit le chasseuravec un salut respectueux; mais Tom-Trick vous dit que je me suis présenté franchement, sans me cacher, comme un honnête homme qui demande l'hospitalité et non comme un espion qui médite une trahison.
— Ça c'est vrai, fit Tom-Trick ; et quant à être un
traître, Pawletne mange pas de ce pain-là, c'est connu; n'est-ce pas, les autres?
— Pawlet est un brave chasseur, nous répondons de lui, dirent les assistants d'une seule voix.
— Cela suffit, mes enfants, reprit le capitaine en souriant, retirez- vous ; quant à vous, chasseur, cette hospitalité que vous demandez vous est accordée, ajoutat-il; asseyez-vous là, près de moi, je désire causer avec vous.
— A vos ordres, mon capitaine, je suis venu pour cela.
Les chasseurs se retirèrent ainsi que leur chef le leur avait ordonné, mais non sans avoir auparavant, pour la plupart, serré amicalement la main de Pawlet.
Celui-ci s'assit sur un crâne de bison, en face du
capitaine.
— Vous comptez de nombreux amis parmi nous ; lui dit en souriant le vieillard,
— Ce n'est pas étonnant, senor, répondit-il avec bonhomie, tout en bourrant sa pipe, voilà quinze ans que je cours le désert, ils me connaissent presque tous.
— C'est juste; comment se fait-il que vous traversiez seul la lorêt à cette heure de nuit, et que vous soyez contraint, vous un vieux chasseur de bisons, de de^ mander l'hospitalité dans mon camp?
— Bon, je vous vois venir, senor, répondit-il en riant * c'est mon histoire que vous voulez savoir?
— Oui ; trouvez-vous quelque inconvénient à me la raconter?
— Moi, pourquoi cela, capitaine? pas le moins du monde ; je n'ai rien à cacher, grâce à Dieu !
— Alors, si vous n'êtes pas trop fatigué, après avoir bu un verre de rhum à votre bienvenue , vous nous direz les motifs de votre présence ici ?
— Je vous dirai tout ce que vous voudrez, capitaine ; quant au verre de rhum, quoique je ne sois pas un grand buveur, je l'accepterai avec plaisir, vu que la chaleur est loin d'être exagérée.
— Eh bien, à la bonne heure, voilà qui est parler, dit gaiement le capitaine; je crois que nous nous entendrons.
— Et moi, j'en suis sûr, seflor, dit-il d'un tonde bonne humeur.
Le capitaine appela un domestique assis près du jacal, et lui donna ses ordres, qui furent aussitôt exécutés.
— A votre santé, chasseur, dit le vieillard en choquant son verre contre celui du chasseur et celui du jeune homme.
— A la vôtre, mon capitaine, répondit Pawlet. Il but son verre d'un trait.
— Hum ! fit-il en le rendant au domestique, cela fait du bien; j'avais besoin de cela, sans mentir.
11 alluma sa pipe.
— Vous voulez donc savoir pourquoi je suis venu vous trouver, seflor? reprit-il au bout d'un instant.
— ÔUij si cela ne vous contrarie point?
— Pas le moins du monde, capitaine ; voici la chose
en deux mots : Pour lors, senor, il est bon que vous sachiez que plusieurs de mes camarades et moi nous nous sommes réunis dans les montagnes Rocheuses aux environs de la rivière du Vent, pour mener à bien une expédition très-dangereuse. Cette expédition dure déjà depuis plusieurs mois; pour lors il y a quelques jours, nous avons eu la chance de sauver une jeune fille que les Bois-Brûlés de la rivière Roqge avaient enlevée, je ne sais dans quel but, et que son fiancé, don Pablo Hidalgo, avait prié notre Chef de délivrer, ce qui a été fait ; pour lors, quand donaDolorès a été rendue à son fiancé, qui est un très-riche Mexicain, notre Chef a dit aux deux jeunes gens : c'est pas tout ça, vous voilà heureux, vous n'avez plus rien à faire ici, il faut retourner chez vous par les États-Unis, et ça, tout dé suite; comme vous n'avez probablement pas d'argent sur vous, vu que l'argent ne sert à rien dans le désert, si ce n'est à s'assassiner les uns les autres, voilà une lettre de crédit pour un banquier de Fort-Snelling où je vais vous faire conduire par trois de mes camarades, vous, votre fiancée et vos domestiques; quant à l'argent que je vous avance, vous me le remettrez un de ces jours, quand nous nous reverrons. J'ai donc été chargé avec deux de mes camarades de conduire ces braves jeunes gens à Fort-Snelling où je les ai vus partir en voiture pour aller s'embarquer sur un bateau à vapeur du Mississipi. Après avoir accompli notre mission, mes camarades et moi nous nous sommes mis en route pour rejoindre au plus vite notre Chef, qui
nous a recommandé de nous presser, parce qu'il a grand besoin de nous là-bas.
— Et quel est votre Chef, mon camarade, pouvez-vous me le dire?
— Pourquoi pas, sefior? c'est un des plus renommés chasseurs du désert, aimé çt redouté de tout le monde; blancs et rouges le respectent; mais chaque chose viendra en son temps, laissez-moi finir.
— C'est juste, continuez.
— Voilà trois jours que nous sommes en route, après avoir traversé la région des Hautes-Herbes ; nous sommes entrés aujourd'hui dans les montagnes; nous n'avons pas perdu de temps?
— En effet, c'est bien marcher.
— Ce matin, j'ai découvert votre piste.
— Ce n'était pas difficile.
— C'est vrai, vous ne la cachez pas ; ce soir, en ramassant du bois pour notre feu de veille, j'ai aperçu vos foux; dans le désert, il faut surtout se méfier de ses voisins, hommes ou fauves, surtout les hommes, parce que sur cent il y en a quatre- vingt dix-neuf de mauvais.
— Vous dites là une triste vérité, mon ami, fit le vieillard en hochant la tête.
— Voilà quinze ans que je chasse dans les prairies, vous comprenez que j'ai appris bien des choses, et que je* sais à quoi m'en tenir là-dessus; pour lors, après souper, j'ai dit à mes deux camarades : c'est pas tout ça, ces voisins que nous avons là me taquinent, je veux savoir à quoi m'en tenir sur leur compte ; restez ici bien
tranquilles à vous chauffer, moi, je vais pousser une reconnaissance de leur côté; Je suis donc venu en courant d'arbre en arbre; après vous avoir examinés tout à mon aise, je me préparais à m'en retourner, lorsqu'en vous regardant, capitaine, une idée m'est passée par la tête, et, aulieude m'en aller, je me suis présenté à votre camp. Voilà, vous en savez maintenant autant que moi.
— Pas encore, fit le vieillard en souriant, vous ne m'avez pas dit quelle était (cette idée qui vous avait passé par la tête, et vous avait engagé à vous présenter dans mon camp.
— C'est ma foi vrai, capitaine, je vous remercie de m'y faire penser, j'avais complètement oublié. ' Pour lors, figurez-vous que tous nous aimons beaucoup notre Chef, nous nous ferions hacher pour lui rendre service, il le sait bien, aussi il nous rend notre amitié avec usure ; depuis plus d'un mois il est très-inquiet, parce qu'il ne reçoit pas de nouvelles d'un ami qu'il a laissé dans les établissements, et qui lui avait promis de le re* joindre; depuis quelque temps, il nous répète sans cesse : attendons, ne nous pressons pas, don Gregorio ne tardera pas à arriver et alors.*.
— Quel nom avez-vous prononcé ? s'écria vivement le vieillard,
— Le nom de l\ami de notre chef, celui qu'il attend, don Gregôrio, est-ce que vous le connaissez ?
— Peut-être; est-ce qu'il ne lui donnait pas un autre nom encore?
LE CAPITAINE KILB 243
— Si, By god, il rappelle don Gregorio Venalta, Berarda, Peralta; oui, c'est cela, don Gregorio Peralta !
Le vieillard et le jeune homme étaient en proie aune agitation extrême ; ils échangeaient des regards pleins d'éclairs, leurs yeux étaient mouillés de larmes, et pourtant leur physionomie était radieuse.
— Oh ! le doigt de Dieu est là ! s'écria le vieillard avec agitation; c'est lui qui a conduit ici ce chasseur.
— Qu'est-ce que vous avez donc, senor? demanda Pawlet tout interloqué et sans savoir quelle contenance, tenir; est-ce que, sans le vouloir, je vous aurais, fait de la peine ?
— Non, mon brave, non, au contraire ; vous nous avez causé une joie immense.
— Oui, oui, mon ami ! s'écria le jeune homme en lui tendant la main, votre Chef, ce chasseur qui vous commande, il se nomme Valentin Guiilois$ n'est-ce pas?
— Oui, Valentin Guillois, le Chercheur-de-Pistes, répondit Pawlet.
— Et il a avec lui un Chef indien, son ami, son frère, reprit le jeune homme, en proie à une émotion qu'il n'essayait môme pas de dissimuler,
— Gurumilla, le Chef Araucan; ah ça, est-ce que, par hasard, mon idée serait bonne et que, sans le savoir, j'aurais?...
— Retrouvé l'ami de votre Chef; oui, mon ami, je suis don Gregorio Peralta; je vais le rejoindre, je le cherche.
— Ah! bonté divine, c'est un coup du ciel! décria joyeusement le chasseur, eh bien, soyez tranquille, mon digne sefior, vous ne chercherez pas longtemps Valentin Guillois, je vous le promets; je vais vous conduire tout droit vers lui, moi !
— Bien, mon ami, bien,, j'accepte.
— Et moi je vous remercie ; je suis le fils adoptif, le frère de...
— Dona Rosario, la jeune fille que nous voulons délivrer?
— Oui!
— Ahl by god! s'écria le chasseur en s'appliquant sur la cuisse un coup de poing à assommer un bœuf, que j'ai donc bien fait de suivre mon idée et d'entrer dans le camp !
— Oui, mon ami, car vous nous avez rendus bien heureux! s'écrièrent les deux hommes en lui serrant les mains avec effusion*