COMMENT DONA ROSARÎO REÇUT LA VISITE DE DON OCTAVIO
bB VARGAS D'ÀLBACEYTfî
Pendant que Blue-Dewil épiait si audacieusement le capitaine, et que malgré les minutieuses précautions prises par celui-ci pour assurer son incognito, il le contraignait, sans qu'il s'en doutât, à poser devant lui à visage découvert, il se passait dans la tente occupée par dona Rosario, certains événements, qu'il est de notre devoir de rapporter.
Après le départ du capitaine Kild, la jeune fille avait eu une longue conversation avec son amie Harriett Dumbar ; conversation dans laquelle il avait été convenu que la jeune Irlandaise, ainsi que d'ailleurs cela lui arrivait très-souvent, ne se retirerait pas pour la nuit auprès des autres prisonnières, où elle avait sa place marquée ; mais qu'elle tiendrait compagnie jusqu'au jour à celle qu'elle s'était donnée si gentiment pour maîtresse et à laquelle, avec son caractère. .si aimant, elle avait voué un dévouement à toute épreuve.
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Doua Rosario . attendait la visite de don Octavio de Vargas.
A quelle heure viendrait-il? Comment réussirait-il à parvenir jusqu'à elle? La jeune fille l'ignorait complètement; mais elle avait foi en la promesse de don Octavio, et, le cœur serré par l'inquiétude, elle se prépara à le recevoir.
Sur Tordre dé dona Rosario et avec l'aide du Pelon qu'elle avait requis à cet effet, HarriettDumbar s'occupa d'abord à recouvrir la toile de la tente à l'intérieur de petates, sur lesquels elle suspendit des fourrures semblables à celles qui déjà formaient la tenture.
Ce surcroît d'épaisseur donné aux murailles de toile eut le double avantage d'augmenter la chaleur du retrait habité par la jeune fille, et de ne plus laisser filtrer au dehors le plus mince filet de lumière, qui dénonçât que dona Rosario veillait, au lieu de se livrer au sommeil.
La lampe d'argent suspendue, destinée à éclairer le compartiment, fut recouverte d'une gaze verte qui en diminua la clarté, et donna quelque chose de mystérieux à la lueur presque crépusculaire qui régna dès lors dans ce retrait parfumé, où grâce au brasero rempli de la cendre brûlante des noyaux d'olives, se répandit une douce et moite chaleur.
Puis, dona Rosario congédia le Pelon et s'étendit à demi sur son hamac ; Harriett se plaça sur un coussin à ses pieds, et les deux jeunes femmes, en proie à toutes les anxiétés de l'attente, demeurèrent les regards
curieusement fixés sur le cadran d'une charmante pendule, du plus pur rocaille, posée sur un piédouche.
Par ordre exprès du capitaine Kild, toutes les lumières sans aucune exception devaient être éteintes dans le camp à dix heures précises; la ronde» que chaque soir il faisait avant de se retirer pour la nuit, avait surtout pour objet de s'assurer que cet ordre était ponctuellement exécuté.
Ce soir-là comme tous les autres jours, le capitaine passa une ronde minutieuse, mais il ne découvrit aucune désobéissance à ses ordres; la tente de dona Rosario, comme toutes les autres, était, ou du moins paraissait être, du dehors, plongée dans une obscurité complète.
Dona Rosario dormait; le capitaine se frotta les mains avec une évidente satisfaction, et la ronde terminée, il se retira dans sa tente, où il se barricada soigneusement.
Nous avons rapporté dans notre précédent chapitre comment toutes ses précautions furent déjouées par Blue-Dewil.
Après avoir quitté le lieutenant, le Pelon, avec cette obéissance passive que nous lui connaissons, et cette finesse qu'il dissimulait si bien sous une apparence un peu niaise, se mit en devoir d'exécuter les ordres qu'il avait reçus.
Il était un peu plus de dix heures et demie ; la nuit était noire, l'obscurité profonde ; la pluie ne discontinuait pas, et, poussée par lèvent, elle fouettait avec un
bruit sec et continu sous la voûte naturelle formée par la roche jetée comme un pont aérien dans l'espace ; le Pelon semblait insensible au froid et à la pluie qui pénétraient les légers vêtements dont il était à peine couvert; il se glissa comme un serpent le long des parois des rochers, traversa le camp dans toute sa largeur; arrivé à l'endroit où se terminait l'esplanade et où les flancs de la montagne s'infléchissaient et formaient dans les ténèbres un gouffre insondable, il s'arrêta un instant et jeta autour de lui un regard anxieux, comme pour s'assurer qu'il était bien seul.
Mais ce fut vainement qu'il essaya de sonder l'obscurité; elle était si épaisse, si intense, qu'à deux pas, il était littéralement impossible de distinguer le moindre objet.
Convaincu que si, lui, ne voyait pas, ceux qui par hasard tenteraient de l'espionner ne pourraient pas le voir davantage, et rassuré par cette réflexion pleine de sens, le jeune homme commença activement à se débarrasser d'un lasso en cuir tressé enroulé autour de sa ceinture; il assujettit solidement ce lasso au tronc d'un chêne gigantesque, qui s'élevait précisément sur la lèvre même du précipice, et après avoir lové avec soin dans sa main ce qui restait libre du lasso, il se pencha sur le gouffre et imita avec une perfection rare, le sifflement railleur du serpent-fouet.
Presque aussitôt un sifflement pareil se fit entendro dans le fond du précipice.
Ce signal fut répété trois fois de part et d'autre sans
éveiller l'attention; d'ailleurs la plupart des sentinelles étaient endormies; à la troisième réponse le Pelon fit tournoyer vigoureusement le lasso autour de sa tête, et, comme il avait eu la précaution d'attacher à son extrémité une pierre d'une certaine grosseur, il le lança dans l'espace avec la force d'une catapulte.
Quatre ou cinq minutes s'écoulèrent ; puis, un nouveau sifflement se fit entendre et le lasso se tendit.
Le Pelon respira avec un mouvement convulsif, comme un homme délivré d'une angoisse poignante.
En effet, ce n'était pas chose facile, au milieu de ces ténèbres épaisses, et sans butre guide que le hasard, de lancer à travers l'espace une corde, précisément à portée de la main de celui qui sans doute l'attendait; mais le hasard l'avait favorisé; le Pelon né conservait plus de doutes à cet égard, et il laissa sa respiration qu'il avait longtemps retenue reprendre son cours.
Bientôt un homme apparut sur la lèvre du précipice et d'un bond sauta sur l'esplanade.
— Merci, Pelon, dit-il aussitôt à voix basse.
— Remerciez Dieu, senor don Benito; c'est lui qui a tout fait, répondit le jeune homme.
— C'est juste : il a dirigé le lasso, mais toi tu le tenais en véritable ginete. Ainsi, merci encore; hâte-toi maintenant de faire disparaître les traces de mon passage, et allons ; il est tard.
— Est-ce que vous ne repartirez point par ici?
— Non, c'est assez pour une fois, hijo ; j'ai failli cent fois me rompre les op. D'ailleurs cela me ferait perdre
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trop de temps; ce n'est pas sortir du camp qui m'embarrasse; hâte-toi donc.
Le Pelon détacha le lasso et le roula autour de son corps ; ce fut l'affaire de deux ou trois minutes.
— Je suis à vos ordres, don Benito, dit-il.
— Tu as terminé?
— Oui.
— Alors conduis-moi; je suis incapable de me diriger moi-même; je n'y vois goutte.
— Bon f que cela ne vous inquiète pas; venez, je con nais le chemin.
— Et Blue-Dewil, où est-il?
— Je ne sais pas; vous auriez voulu le voir?
— Oui, j'aurais désiré lui dire quelques mots.
— : Qui sait? Peut-être le rencontrerez-vous avant de quitter le camp.
— Au fait, c'est possible; tu as raison; allons, allons, en route.
— Je vous attends*
— Bien ; alors me voilà.
— Plus un mot.
— Je suis muet comme une tanche.
Ils se mirent en marche.
Le Pelon conduisait don Benito Ramirez littéralement par la main; il suivait la même direction qu'il avait prise pour venir, ouvrant l'oreille au moindre bruit si léger qu'il fût et plongeant ses regards dans les ténèbresi mais sans qu'il lui fût possible de rien distinguer ; mais peu importait au Pelon; il semblait reconnaître
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instinctivement son chemin; il allait en avant sans hésiter, comme s'il eût fait grand jour.
Cette marche hasardeuse se continua ainsi pendant environ dix minutes, puis le Pelon s'arrêta.
— Vous voici arrivé, dit-il à voix basse.
— Nous sommes près de sa tente? répondit-il sur le môme ton.
— A deux pas de l'entrée, le reste vous regarde, sefior.
— Non pas, Caraï! comment ferai-je? je ne suis jamais allé plus loin que la salle à manger; je commettrai quelque bévue qui donnera l'éveil et tout sera perdu.
— C'est juste; pardonnez-moi, senor don Benito; îe n'avais pas songé à cela; suivez-moi.
— A la bonne heure ainsi; mais un moment encore? où le retrouverai- je au cas ou j'aurais besoin de toi?
— Ici même, à la place où nous sommes, senor; ne dois-je pas veiller à votre sûreté?
— C'est vrai; tu as toujours raison; je ne sais plus ce que je dis, ni ce que je fais ; la seule pensée de la revoir me bouleverse tellement que, sur l'honneur, je crois que je deviens fou!
— Soyez homme, senor; songez que dans cette entrevue, vous risquez non-seulement votre vie, ce qui ne serait rien, mais encore celle si précieuse de dona Rosario!
— Cette pensée m'épouvante ; mais elle me redonne le courage qui m'abandonnait; maintenant je me sens
fort ; quoi qu'il arrive, je saurai me conduire en homme : marchons.
— Venez et surtout, plus que jamais, silence I
— Bon, sois tranquille.
Ils pénétrèrent alors dans la tente, dont l'épais rideau alourdi par la pluie, retomba derrière eux avec un craquement sourd dont le bruit sinistre les fit malgré eux tressaillir.
.Depuis près d'une demi-heure, les deux jeunes filles n'avaient pas échangé une parole; le bruit sec produit par Téchappement de la pendule se fit entendre et le timbre sonna,
— Onze heures! murmura tristement dofia Rosario ; onze heures, et il ne vient pas encore.
— Le voilà, maîtresse! répondit Harriett en se levant vivement.
La jeune fille se retourna brusquement : un cri étouffé jaillit de ses lèvres.
Don Benito Ramirez, ou plutôt don Octavio de Vargas, debout dans l'entrebâillement de la porte et tenant le rideau à demi soulevé, la contemplait avec une expression que nul peintre ne saurait rendre.
Il était pâle; sa. main droite s'appuyait sur son cœur, comme pour en comprimer les battements; ses yeux semblaient lancer des éclairs, et une joie immense
rayonnait sur; son mâle et beau visage.
Sans prononcer une parole, les yeux fixés sur ceux de la jeune fille qui lui souriait avec une expression ineffable, il fit quelques pas, et vint s'agenouiller sur le . >
coussin qui un instant auparavant servait de siège à miss Harriett.
Celle-ci s'était reculée dans l'angle le plus éloigné de la pièce, où elle demeurait immobile, souriante et rôveuse.
— C'est vous* vous enfin! vous que depuis un an bientôt je cherche sans espoir! murmura doucement le jeune homme. Dieu soit béni qui a permis que je vous retrouvasse ! oh ! que j'ai souffert pendant cette longue séparation.
— Et moi? répondit-elle, ingrat, croyez-vous donc que je n'ai pas souffert, hélas! nul ne saura jamais ce que peut contenir de larmes le cœur d'une femme aimante 1
— Pauvre Rosariol si malheureuse* hélas !
— Oh! oui, bien malheureuse, allez, don Octavio; j'ai horriblement souffert pendant cette année, seule avec ma douleur, n'ayant près de moi personne à qui faire partager ce poids de souffrance qui m'accablait, entourée de misérables qui ont fait de moi une esclave ; sans amis, sans soutiens, dans un pays inconnu, loin de tout ce qui m'était cher, me croyant oubliée,
— Oh ! vous n'avez pu croire que je vous avais oubliée, senora; cela n'est pas, ne saurait être ! s'écria-t-il en se redressant et fixant sur la jeune fille un regard désespéré.
—Hélas! don Octavio, reprit-elle doucement, le malheur rend injuste; il rend méchant; les meilleurs natures se sentent défaillir ; elles succombent sous ses
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implacables étreintes de fer; il faut être bien fort, pour lutter à chaque seconde sans faiblir, contre les coups sans cesse répétés de l'infortune; et moi, je ne suis qu'une jeune fille, presque une enfant, dont les premières années se sont écoulées dans le calme, la joie et le bonheur; entourée d'êtres qu'elle chérissait et dont elle était chérie ; au premier souffle de l'ouragan terrible qui, à l'improviste, m'assaillait et s'acharnait sur moi, j'ai succombé, je me suis sentie mourir.
— Mourir! vous Rosario! oh! ne prononcez point ce mot horrible; me voilà, vos douleurs vont finir, je vous le jure; je vous sauverai; je suis fort, moi! et je vous aime, Rosario, je vous aime, ne le savez-vous pas?
— Vous me l'avez dit, murmura-t-elle d'une voix presque indistincte, mais l'amour résiste-t-il à l'absence ?
— Rosario, ma bien-aimée, ne blasphémez pas le sentiment le plus pur et le plus noble que Dieu ait mis au cœur de ses créatures ; je vous aime, vous dis-je, et maintenant que je vous ai retrouvée, rien au monde ne pourra nous séparer de nouveau; je vous sauverai, je vous le jure !
— Oh! je vous crois, don Octavio; je n'avais pas besoin de cette nouvelle preuve de dévouement que vous me donnez, pour être assurée de votre amour! pour* quoi ne serais-je pas franche avecvous? Si j'ai supporté la douleur jusqu'à présent, si j'ai vécu, enfin, c'est que j'ai toujours espéré, que j'ai eu foi en vous, mon bien-
le Capitaine kilû 61
aimé Octavio, que j'avais la conviction que vous ne m'a* bandonneriez pas.
— Jamais, jamais, Rosario ! s'écria-t-il avec feu; moi aussi, j'ai eu des luttes à soutenir, des obstacles à vaincre! mais tout est fini; maintenant ce n'est plus qu'un rêve; je suis heureux, oh! bien heureux, car je suis près de vous!
Et, s'emparant des mains mignonnes que lui abandonnait la jeune fille, il les couvrit de baisers de flamme,
Dofia Rosario, penchée vers lui, le regardait les lèvres souriantes et les yeux briUants de douces larmes.
— Oh! murmura-t-elle, je suis déshabituée du bonheur depuis si longtemps, que, malgré moi, celui que j'éprouve en ce moment me fait peur; [prenez garde, Octavio, les hommes contre lesquels vous allez cornbattre sont des bandits féroces, des scélérats sans foi ni loi ; ils sont nombreux surtout.
— Nous aussi, ma bien-aimée, nous sommes nombreux; je ne me suis pas mis à votre recherche sans prendre les précautions nécessaires; j'ai des amis, des hommes braves, des cœurs forts, ils m'ont promis de ïïTaider, je compte sur eux; il en est un surtout,..
— Valentin Guillois, n'est-ce pas? s'écria-t-elle vivement.
— Oui, c'est ainsi qu'on le nomme, je crois; un Français?...
— C'est cela, c'est -cela! Vous le connaissez?
— Pas encore, chère Rosario, mais je lui suis fort
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recommandé; cette nuit même, je dois le rencontrer; mais vous-même, vous le connaissez donc?
— Mais oui, oublieux que vous êtes, et vous aussi.
— Moi?
— Certainement, vous! Pendant notre traversée du Brésil à la Nouvelle-Orléans, ne vous ai-je pas parlé cent fois peut-être, d'un ami dévoué de mon père, qui, depuis près de vingt ans, parcourt les grands déserts américains?
— C'est possible.
— Ne vous ai-je pas dit que si j'étais assez heureuse pour que Dieu plaçât sur ma route cet homme et un chef indien son ami, ils m'enlèveraient à don Miguel? qu'ils me sauveraient enfin ?
— Pardonnez-moi, Rosario, répondit-il en couvrant de baisers les mains que la jeune fille ne lui avait pas retirées, je suis bien coupable ; je le sens, je le vois; mais lorsque je suis près de vous comme je le suis en ce moment, qu'il m'est permis de plonger mon regard dans le vôtre, de m'enivre r du son mélodieux de votre voix, de vous dire comme je le fais, que je vous aime, que je vous aimerai toujours, j'oublie tout ce qui n'est pas vous-même, pour ne me souvenir que de mon amour; votre beauté me fascine à ce point que je m'absorbe en vous; il me semble que nos âmes se fondent en une seule et que je deviens une partie de vous-même.
— C'est étrange, Octavio, ce que vous éprouvez, je le ressens moi aussi, tel que vous me le dépeignez; loin de vous, tout m'est ombre ; votre présence illumine mon
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être tout entier et fait courir dans mes veines des frissons de bonheur ; que signifie donc cela, mon bienaimé Octavio?
— Cela signifie, ma Rosario chérie, que nous nous complétons l'un par Vautre; que chacun de nous emporte avec soi une partie des forces vives de Vautre; que, séparés, nous ne pourrions vivre longtemps, et que si cette séparation était sans espoir de nous revoir, la vie nous abandonnerait aussitôt;
— Oui, je le sens, Octavio; tout ce que vous dites est vrai ; voilà pourquoi il ne faut plus de séparation entre nous; cette fois, ce serait la mort, et je veux vivre, moi! Maintenant que je sais que vous m'êtes resté fidèle! je veux vivre pour être heureuse avec vous et par vous.
— Vous dites vrai, mon cher amour, il faut qu'il en soit ainsi ; mon cœur se gonfle de joie, j'ai la certitude que votre foi en moi n'a jamais failli. Courage! quelques jours encore, et vous serez sauvée.
— Octavio, n'oubliez pas Val enfin Guillois ; il a juré de nous protéger; lui aussi, il peut beaucoup pour moi. e
— Je le sais, ma Rosario chérie, aussi je vous le répète, toutes mes mesures sont prises; cette nuit même je verrai Valentin; j'ai la conviction que cette première entrevue sera non-seulement amicale, mais paternelle; nous nous concerterons immédiatement pour presser le plus possible le moment où vous serez enlevée de ce camp maudit.
»— Que Dieu vous protège, Octavio ! avec son aide vous réussirez.
— Oui, et de plus j'ai pratiqué des intelligences parmi les hommes eux-mêmes du capitaine Kild.
— Prenez garde, Octavio, tous les individus qui se trouvent ici sont des bandits de la pire espèce.
— Je le sais, ma Rosario chérie ; aussi soyez bien convaincue que je n'agis qu'avec la plus extrême prudence ; je n'ai encore que deux amis dans le camp, le lieutenant..,
— Ah ! s'écria-t-elle joyeusement, vous vous entendez avec Blue-Dewil.
— Certes, ma mignonne ; s'il ne m'avait pas aidé serais-je parvenu jusqu'à vous; c'est lui quim'a engagé à vous demander cette entrevue ; je ne sais comment il a manœuvré, mais il a réussi à aplanir toutes les difficultés ; de plus il m'a abouché avec un jeune homme, presqu'un enfant, qui lui aussi m'a été très-utile, je vous le jure ; sans son dévouement je n'aurais jamais réussi seul à m'introduire près de vous.
— Ah! vous voulez parler du Pelon, dit-elle avec un
charmant sourire.
— C'est de lui en effet que je vous parle; mais pardon, chère-bien aimée ; vous connaissez ces deux hommes depuis longtemps?
— Je les connais depuis que j'ai quitté les Etats- Unis avec les misérables qui se sont emparés de moi.
— Eh bien, que pensez-vous d'eux? quelle est votre opinion sur leur compté?
— Quelle est mon opinion sur le compte de Blue Devait et «la Pelon?
— Oui, chère Rosario; vous comprenez que moi qui ne suis ici que depuis quelques jours, je les connais à peine, ou pour mieux dire pas du tout; ils m'ont rendu à la vérité de grands services ; ils disent vous être dévoués; mais en somme rien ne me prouve encore à moi que ce dévouement soit réel, je crains de m'être trompé et d'avoir commis une lourde faute en me fiant à eux comme je l'ai fait; rien ne ressemble plus à un homme dévoué qu'un traître, et entre nous je vous avoue que ce diable de Blue-Dewil n'a pas une physionomie engageante ; j'en ai peu rencontré d'aussi patibulaire.
Dona Rosario se mit à rire,
— Pauvre Blue-Dewil, dit-elle en riant toujours, sa figure lui fait grand tort, mais ce n est pas de sa faute s'il est si laid,
— Certes non, répondit le chasseur sur le même ton; et de plus ce n'est pas une raison suffisante pour se méfier de lui.
— Vous auriez tort de vous méfier de Blue-Dewil, mon cher Octavio, répondit la jeune fille redevenant sérieuse, c'est un honnête homme; dévoué et sur lequel je compte entièrement.
— Vous me dites là ce que yous pensez, chère Rosario?
— Oui, mon ami; Blue-Dewil, j'en ai la preuve entre les mains, n'a été placé près de moi que pour me servir et me venir çji aiçle au besoin.
66 LES BOIS-BRULÊS
— Placé près de vous?. . je ne vous comprends pas, ma Rosario chérie; que voulez-vous dire? qui donc l'a placé ainsi près de vous, je vous prie?
— Qui, Octavio? cet ami dont je vous parlais il n'y a qu'un instant, Valentin Guillois.
— Valentin Guillois! s'écria-t-il avec un dépit mal déguisé, vous ne me parlez en effet que de cet homme • vous avez donc en lui une grande confiance?
— Sans bornes, mon ami. Valentin Guillois a sauvé dix fois peut-être la vie à mon père; ma" mère avait pour lui un respect qui était presque de la vénération ; maintenant que je suis seule au monde...
— Seule au monde! vous, Rosario? s'écria-t-il avec douleur, et moi ne suis-je donc rien pour vous!
— Jaloux! fit-elle avec un adorable sourire, vous n'est-ce donc pas moi?
— Oui, Rosario, oui, c'est vrai, pardonnez-moi, j'étais fou.
— Je vous pardonne, Octavio, parce que vous ne connaissez pas Valentin Guillois; cet homme qui est à lui seul aujourd'hui toute ma famille; que je n'ai jamais vu et que pourtant j'aime et je vénère comme s'il était mon père ; voyez-le, Octavio; et lorsque vous aurez causé cinq minutes seulement avec lui, votre cœur sera changé, et vous éprouverez pour lui le même sentiment qu'il m'inspire.
— Soit, chère Rosario, et c'est croyez-le bien, d'autant plus probable que cet homme extraordinaire jouit d'une réputation immense parmi les chasseurs, les trap-
peurs et même au milieu des tribus indiennes; les Peaux- Rouges ont pour lui le plus grand respect; ils le consultent dans leurs querelles et leurs différends ; et toujours ils se soumettent sans murmurer à la sentence qu'il a prononcée; oui, oui, Rosario de mi aima. J'ai le plus vif désir de me rencontrer face à face avec cet homme étrange et de le trouver tel qu'on me Va représenté et que vous-même me l'avez dépeint,
— Lorsque vous le connaîtrez, je vous le répète, cher Octavio, vous sentirez combien sont faibles toutes les louanges qu'on lui adresse comparées à celles que véritablement il mériterait,
— Bien, bien, belle enthousiaste, je m'avoue vaincu, je vous rends les armes; revenons, s'il vous plaît, à Blue-DewiL
— D'accord, cher Octavio mio, en quoi puis-je vous être agréable $ son sujet?
— En me prouvant, ma bien-aimée, que vous ne vous trompez pas sur le compte de cet homme, et que vous êtes bien sûre de ce que vous avancez,
— Je n'avance rien qui ne soit rigoureusement vrai, mon ami; ainsi que je vous l'ai dit, les preuves sont entre mes mains, pardonnez-moi de ne pouvoir vous les montrer, c'est un secret qui m'a été confié, et que j'ai promis de garder,
— Je n'insiste plus, je vous crois, Rosario, et pourtant il y a dans cet homme quelque chose de mystérieux que je ne puis définir et qui m'inquiète; il est évident pour moi qu'il porte un masque, fort laid, à
la vérité, mais qui n'en est pas moins un masque.
— Il est approprié au rôle qu'il joue ici, querido Octavio; ce masque vous inquiète, fit-elle avec une raillerie charmante. Eh ! Dios mio, vous-même êtes-vous ce que vous paraissez? Non, n'est-ce pas? Tous nous portons des masques ici, jusqu'au terrible capitaine Kild.
— Quant à celui-là, dit une voix sombre, il est tombe- Les jeunes gens se retournèrent en étouffant un cri
de terreur.
Harriett Dumbar, dans la cachette où elle s'était réfugiée, tremblait comme la feuille.
— Qu'est-ce à dire? s'écria le chasseur en s'avançant vers le lieutenant immobile et pâle devant la portière encore agitée.
Blue-Dewil l'arrêta froidement, d'un geste irrésistible.
— Je veux dire, reprit-il, que si votre masque et le mien nous conservent encore notre incognito, il n'en est plus de même du capitaine Kild, j'ai fait tomber le sien, j'ai enfin réussi à voir son visage.
— Il serait possible I s'écria donaRosario en joignant les mains.
— Vous avez réussi! fit le chasseur avec joie.
— Oui, grâce aux indications que vous m'avez laissées, senor, et dont je vous remercie.
— Ainsi vous l'avez vu?
— Oui, à visage découvert, face à face, pendant plus
d'une demi-heure, sans qu'il lui fût possible de soupçonner que je l'épiais.
— Et voilà pourquoi en entrant...
— J'ai prononcé les paroles que vous avez entendues, oui, senor. Vous craignez, ajouta-t-il avec un sourire railleur, que je n'aie écouté votre conversation; rassurez- vous, je n'écoute que lorsque j'ai un puissant intérêt à le faire; seules les dernières paroles prononcés par la senora ont frappé mon oreille.
— Peu importe, senor, répondit dona Rosario, vous n'auriez cette fois, ce qui est rare quand on écoute, entendu que du bien de vous ; et cet homme, parleznous de cet homme, je vous en conjure.
— Je suis venu précisément pour cela, senorita, mais le temps nous presse; je serai bref. L'homme qui commande ces bandits et qui se fait appeler Kild, est jeune, il a trente ans à peine ; il est d'un brun olivâtre, on le prendrait pour un Espagnol; il est beau, de cette beauté fatale, qui révèle les mauvais instincts, et respire le meurtre et la rapine; sous le nom de Harry Brown, auquel il a donné une célébrité sinistre, il a été outlawed, c'est-à-dire mis hors la loi, par le gouvernement des États-Unis. Maintenant, ce nom est-il bien réellement le sien? ou n'est-ce qu'un pseudonyme sanglant, sous lequel se cache- une personnalité plus sanglante encore? ceci je l'ignore ; mais je le saurai bientôt; et qui sait? peut-être ce soi-disant Harry Brown n'esl-il autre que ce Cornelio Bustamente dont vous m'avez fait le portrait, senorita?
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— Je ne sais pourquoi, en vous écoutant, cette pensée m'est venue à moi-même, senor; et plus j'y songe, plus elle se change en certitude dans mon esprit; d'ailleurs ce Oornelio Bustamente était l'ami, l'obligé même, de don Miguel Tadeo de Castel-Leon.
— Et il s'est fait son âme damnée pour l'exécution de l'odieuse machination dont vous avez été la victime, dit vivement le lieutenant, mais don Miguel Tadeo, ce démon, ce maudit qui tient tous les rouages de cette sanglante et horrible combinaison, où est-il, lui? Que fait-il? Comment a-t-il réussi à dissimuler, et à faire perdre si complètement ses traces? Voilà ce qu'il nous importe de savoir, et ce que je saurai bientôt, je vous le jure, si Dieu me vient en aide !
— Mais comment? par quels moyens? s'écria vivement le chasseur.
— Ceci me regarde, senor, dit-il un peu sèchement; je tiens un fil, cela me suffit; bientôt tout Técheveau sera dans mes mains ; ayez foi en moi, et laissez-moi faire; j'ai juré à master Valentin G-uillois de réussir, je réussirai ou mon cadavre blanchira sur les sables du désert,
— Oh ! senor Blue-Dewil, j'ai en vous la foi la plus entière.
— Je vous remercie, sehorita; mais l'heure nous presse, nous perdons un temps précieux ; senor Ramirez, il est temps de me suivre.
— Déjàt ne put s'empêcher de s'écrier la jeune fille.
— Il le faut pour que je puisse vous revoir, ma Ro-
sario chérie; senor Blue-Dewil, je ne vous demande que cinq minutes pour prendre congé de la seûora.
— Cinq minutes soit, mais pas une de plus, répondit leJieutenant.
Il souleva la portière et disparut.
La séparation des deux jeunes gens fut navrante, ni l'un ni l'autre ne pouvait s'y résoudre; dona Rosario sanglotait en se tordant les mains avec désespoir; enfin le chasseur réussit à s'arracher de ses bras, il confia la jeune fille, presque évanouie, aux soins d'Harriett Durabar, et à demi fou de douleur il se précipita au dehors, après avoir, d'une voix étouffée, jeté un dernier et suprême adieu à celle qu'il aimait d'une passion si chaste et si profonde ; son cœur se brisait, il lui fallut quelques minutes pour reprendre son sang-froid; si Blue-Dewil, toujours impassible, ne Pavait point soutenu, au premier pas, il serait tombé.
Le lieutenant le guida avec une sollicitude paternelle à travers le camp, le lui fit traverser sans encombre, et lorsqu'il se fut éloigné, chancelant encore et brisé par l'émotion, il suivit dans les ténèbres son ombre qui allait s'effaçant de plus en plus, en murmurant à voix basse :
— Pauvre jeune homme ! quelle âme! quel cœur! Oh oui, je sauverai ces deux enfants. Dieu ne saurait condamner ces âmes chastes et innocentes à une éternelle douleur I
Il revint, à pas lents, reprendre le poste qu'il avait choisi près de la tente de dona Rosario et après avoir
congédié le Pelon, il s'enveloppa dans son manteau, se coucha sur le sol et ferma les yeux.
Jusqu'à l'aube il demeura immobile sur la terre nue et trempée ; dormit-il? lui seul aurait pu répondre.