‹ Le Capitaine KildChapitre 4 sur 13 · QUI ETAIT REELLEMENT BENITO RAMIREZ · texte numérisé non relu

QUI ETAIT REELLEMENT BENITO RAMIREZ

Nous abandonnerons provisoirement le digne capitaine. Kild, que nous ne tarderons pas à revoir, et nous retournerons au Yoladero, où nous avons laissé plusieurs des personnages les plus importants et les plus sympathiques de cette histoire.

Après avoir exécuté leur expédition en faveur des émigrants, les chasseurs avaient jugé à propos de demeurer à couvert dans la grotte du Voladero ; non pas qu'ils redoutassent pour eux des représailles, de la part des Indiens Corbeaux ; il était évident que ceuxci ne les avaient pas reconnus dans le premier moment de leur fuite précipitée, et qu'ils n'avaient pas cherché plus tard à les reconnaître; la raison de cette séquestration temporaire, était beaucoup plus importante; Valentin attendait, disait-il, des nouvelles, il ne voulait rien tenter avant de les avoir reçues.

Curumilla et Navaja avaient seuls été exceptés de

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cette mesure ; c'était à cette exception que Lingot devait la rude leçon qu'il avait reçue.

Curumilla et Navaja servaient d'éclaireurs à leurs compagnons; ils s'étaient partagé la zone environnant le Voladero ; sans cesse ils y battaient les buissons.

La rencontre de Lingot, par Navaja, révéla aux chasseurs quels étaient les hommes que, dans leur amour de l'humanité, ils s'étaient laissés aller à défendre, et qu'ils avaient sauvés d'un désastre complet.

Nous rendrons cette justice à Valentin Guillois, de constater que, bien que les hommes qu'il avait défendus fussent des misérables, il ne regretta pas de l'avoir fait* Non pas qu'il s'intéressât le moins du monde à leur sort, mais à cause des femmes et des enfants qu'ils avaient avec eux; femmes et enfants que probablement ils avaient enlevés et dont ils voulaient trafiquer; malgré le secret dont s'entourait le capitaine Kild, la vérité commençait à se faire jour, et des soupçons graves s'élevaient gur l'étrange métier auquel il se livrait.

Tel était l'état des choses au moment où nous péné* trons dans la grotte de Voladero.

Quatre jours s'étaient écoulés depuis le combat livré aux Indiens Corbeaux; une trentaine de chasseurs blancs et bois-brûlés s'occupaient activement, sous la surveillance de Valentin Guillois, à nettoyer leurs armes et les mettre en bon état, à préparer des provisions de bouche pour plusieurs jours, à garnir et boucler leurs havre-sacs, et enfin se livraient à toutes les occu-

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pations qui précèdent ordinairement une expédition. Il était environ midi, des reliefs de venaison et quelques morceaux de biscuit épars ça et là laissaient deviner que les chasseurs avaient depuis peu terminé leur repas.

— Y sommes-nous, compagnons? demanda Valentin Guillois qui, lui aussi, se livrait à la même, occupation que les autres chasseurs.

* — Oui, nous sommes prêts, répondit Belhumeur.

— Eh bien! alors, partons 1 II faut que ce soir nous campions à six lieues d'ici.

— Ainsi, dit le Castor, vous êtes décidé?

— Tout ce qu'il y a de plus décidé, fit Valentin; du reste, nous saurons ce soir- môme à quoi nous en tenir.

— Mais Navaja et Curumilla nous ont quittés comme chaque jour au lever du soleil ; où nous rejoindront-ils? demanda Belhumeur.

— Que cela ne vous inquiète pas, fit Valentin ; je les ai expédiés en avant, non pas pour préparer nos logements, mais pour nous déblayer la route et choisir l'emplacement où nous camperons.

— Alors rien ne nous arrête plus? dit le Castor.

— Rien, répondit Valentin.

— Partons, partons ! s'écrièrent tous les chasseurs d'une seule voix.

— En route, dit Valentin. Seftor don Pablo, venez, je vous prie, près de moi, vous n'êtes pas, comme nous$ habitué à la vie du désert; je désire veiller sur vous. Je tiens, ajouta-t-il en riant, .à ce que dona Dolorès ne

m'adresse pas de reproches quand je vous aurai réunis.

— Dieu veuille que ce soit bientôt! dit le jeune homme en étouffant un soupir.

— Je l'espère; répondit Valentin, Toute la troupe quitta alors la grotte.

Nous ne la suivrons pas à travers les souterrains qu'elle était obligée de parcourir pour atteindre la forêt; les lecteurs les connaissent déjà.

La journée était froide, mais belle; le ciel était bleu, l'atmosphère pure ; le soleil avait presque entièrement fondu la neige, et, ainsi que le disait en plaisantant Belhumeur, il faisait un véritable temps de petite maîtresse.

Les chasseurs se mirent en file indienne -sous la direction de Valentin Guillois, ils prirent le pas cadencé et gymnastique, particulier aux Indiens et aux coureurs des bois et s'éloignèrent rapidement du Voladero-

Sur Tordre de Valentin, trois peones indiens, sur la fidélité desquels on pouvait compter, étaient demeurés à la garde des chevaux, inutiles dans une expédition comme celle qu'on entreprenait, et qu'on avait décidé de ne pas emmener.

La direction que suivaient les chasseurs les fit passer assez près des Bois-Brûlés, et Valentin remarqua avec une certaine surprise que ceux-ci, qui, pendant si longtemps, étaient restés immobiles dans leurs retrancher ments, faisaient des préparatifs comme s'ils pensaient à s'éloigner. Cette observation donna fort à réfléchir au Chercheur-de-Pistes; et, pour tout dire, l'inquiéta se-

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rieusement. Cependant, il n'en laissa rien paraître et continua, tout en songeant profondément, à s'avancer dans la direction qu'il s'était marquée à l'avance.

Mais Valentin Guilloîs n'était pas homme à négliger une précaution, si minime qu'elle fut.

Tout en marchant, il faisait sauter dans sa main quelques pierres, qu'il avait ramassées machinalement en apparence.

Arrivé à un endroit où la sente faisait un coude, le chasseur s'arrêta sans rien dire, laissa passer ses compagnons devant lui; lorsque ceux-ci eurent disparu complètement; qu'il se fut assuré qu'il* se trouvait bien seul, et que personne ne pouvait le voir, il avisa trois arbres, dont la disposition avait cela de singulier qu'ils formaient un triangle régulier.

Le chasseur monta tour à tour sur chacun des trois arbres, s'arrêta à la maîtresse branche cf gratta la mousse sur un espace de quelques pouces, de manière à ce que Ton pût supposer que cela avait été fait, non par un homme, mais par le bec d'un oiseau quelconque.

Au-dessus de l'endroit où il avait ôté cette mousse, qu'il se garda bien de perdre, le chasseur posa une des pierres qu'il avait ramassées et l'enfonça dans les lianes de façon à ce qu'elle fût solidement maintenue, et que, sans être trop apparente, un œil exercé, et la soupçonnant là, pût facilement l'apercevoir.

Après avoir, ainsi que nous l'avons dit, répété cette opération sur chacun.des trois arbres, Valentin réunit en un seul monceau la mousse qu'il avait récoltée et la

déposa au pied rtiêmè de l'arbre qlii, paP Sa position, figurait le sommet du triangle ; et, sur ëê t&s de ititJUsse mêlée de feuilles, il éparpilla Quelques petits cailloux dans un désordre apparent, mais cjui pour lui avait évidemment une signification; car, à dôUx et mêitie à trois reprises différentes, il modifia ces singuliers hiéroglyphes. Cela fait, le chassêUr fôuilîa les eri virons du regard et, certain de n'avoir été espionné par aucUn curieux, il jeta tioribhaiàmiilëhtsoli fdsil sous soil bras, Se remit en marche et rejoignit, ëfl sifflotant, fcëâ Compagnons qui avaient continué leUr foute*

Ainsi que nous l'avons dit, CurUffiillâ et Nilvaja étaient partis au lever du soleil en MltëUrs d'estrade, Valentiîi avait donné à son ami dès instructions particulières, et peut-être pensait-il à lui en accomplissant l'œuvre énigmàliqUe à laquelle nous l'avôliâ vu se livrer et qui était évidemment un signal.

D'ailleurs le Chercheur-de-Pistes était Un esprit beaucoup trop sérieux, et surtout beaucoup trop délié, pour perdre son temps en futilités.

Lorsqu'il rejoignit la petite troupe, il île dit rien à ses compagnons, et ceux-ci ne songèrent pas à l'interroger.

La marche continua ainsi pendant tout le jour, sans aucun incident digne de remarque; nous noterons seulement que deux élans furetittuéâ; mais il le furent non pas à coups de fusil, mais à coups de flèches.

Vers cinq heures du soir, un peu après le coucher du soleil, les chasseurs atteignirent l'endroit où Va-

lehtiii Griiillois avait résolu de camper polir la nuit.

Cet endroit, comme presque toujours, était ûhë 'clairière assez vaste.

Navaja, accroupi près d'un feu qu'il venait d'alltimer, fumait nonchalamment, tout ëii attendant l'arrivée de ses compagnons.

Quant à Curumilla, il était absent.

Valentin Guillois ne fit aucune observation à son sujet et lie sembla point s'ètôhnèr de ne pas lô voih

Un campement de Coureurs des bois n'est pas idhg à établir.

Deux ou trois fôûx sont alliirfaés et entretenus pendant toute la nuit. Puis, après avbir eipédié le repas du soir, chacun s'enveloppe tant bifeh que taàl dans ses fourrures et s'èhdôrt les pieds au feu, laissant au plus .prudent le soiude veiller à là sûreté générale. Les coureurs des bois sont trop habitués à jouer àvéb lé danger pour prendre des précautions tpri leur paraissent superflues.

Don Pablô Hidalgo, étaht le plus jeune de la troupe, avait été chargé par Valentib de la première veille.

Vers onze heures du soir, le Chercheur-de-Pistes se leva douceùîëht et s'approcha si légèrement de là sentinelle, que celle-ci, quand même elle eût été éveillée, n'aurait pu l'entendre venir.

Don Pabld, peu accoutumé à la vie du désert et de plus rendu de fatigue à cause de la longue taarche qu'il avait faîte dans îa journée, s'était, malgré lui, laissé aller au sommeil, et dormait de tout son cœur.

— Nous sommes bien gardés! murmura le chasseur en souriant, après avoir approché son visage, presque à le toucher, de celui du singulier factionnaire qu'il se garda bien d'éveiller. *

Le chasseur demeura une minute ou deux plongé en apparence dans de sérieuses réflexions, puis il se glissa dans les broussailles et disparut presque instantanément*

Dès qu'il fut hors de la clairière, après avoir jeté un regard vers le ciel comme pour bien s'assurer de la direction qu'il devait prendre, il s'éloigna à grands pas, en homme qui ne craint pas de se tromper et sait parfaitement où il va.

Sa course ne fut pas longue.

Au bout d'une demi-heure, il s'arrêta auprès d'un rocher qui s'élevait au bord d'un torrent, au-dessus duquel il s'avançait en affectant la forme presque ogivale qui lui donnait l'apparence d'un cintre brisé par la moitié; puis, après s'ôtre assuré que son fusil était en bon état, le chasseur se plaça dans la bouche l'index de chaque main et imita à deux reprises le cri doux et mélancolique de la hulotte bleue, le seul oiseau de ces parages qui se fasse entendre pendant la nuit.

Presque au môme instant, un cri pareil se fit entendre à une courte distance, l'ombre d'un homme émergea du couvert, à une vingtaine de pas de l'endroit où se tenait Valentin.

L'homme s'avança résolument vers lui, en conservant, preuve de confiance extraordinaire dans un pareil lieu

et dans de telles circonstances, en conservant son fusil en bandoulière et continuant de fumer une cigarette.

— On ne m'avait pas trompé, dit Valentin dont les traits se détendirent et qui sourit de ce rire silencieux dont il avait contracté l'habitude au désert.

Il ne fallut que trois ou quatre minutes à l'inconnu pour franchir la distance qui le séparait de Valentin.

Les deux hommes s'abordèrent en se tendant la main comme s'ils eussent été de vieilles connaissances, bien qu'il fût évident, à la façon dont chacun examinait l'autre à la dérobée, que cette fois était la première qu'ils se rencontraient face à face.

— Eh bien? demanda Valentin.

— Une heure après votre passage j'ai rencontré le chef; il était en train de déchiffrer une énigme que vous avez laissée sur votre route à son adresse; c'est lui qui m'a dit que je vous rencontrerais ici, et à quelle heure je devais m'y trouver.

— Pourquoi ne vous a-t-il pas accompagné, senor? — Jel'ignore, senorChercheur-de-Pistes, reprit l'autre

en souriant; j'ajouterai, si vous me le permettez, queselon toutes probabilités vous le savez mieux que moi; le chef m'a dit seulement que vous l'aviez chargé d'une mission qui l'obligeait à retourner sur ses pas.

— C'est cela môme, je craignais qu'il n'eût pas bien compris mes recommandations; dit Valentin,

— Oh! quant à cela vous ne devez conserver aucun doute! le chef a déchiffré votre signal, ace qu'il m'a paru, aussi facilement que s'il lisait, dans un livre;

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maintenant înë voici, sëflôr, et tout â Vos ordres.

— Parlez, senor, je vous écoute, Répondit le Chassetir d'un air affable.

Lô jeune homme setiibià réfléchir pêttdâtit quelques secondes, puis il reprit d'une Voix qiië i'émbtion rendait légèrement tremblante :

— Si je me trouvais en présence de tôttt attire hômtiië que le célèbre Chercheur-dè-Pistés, si je pouvais supposer que dans le cœur de cet hôtnme, il pût y avoir JJlace pour tout autres sentirîieïlte que pour fceui qui en ont fait le Roi du désert, et là personnalité devant laquelle, tous, blancs et rouges s'inclinent avefc resjpebt; je lui dirais : senor, je suis huit oii dix fois rhîlliotitiâire ; grâce aux mines que je possédé daris les États de Sonora et de Cbihuàhua, je pourrais si je le voulais être encore plus riche que je ne ie suis ; rendez-moi le service que j*attends de vous, service si important pour moi que pour vous rencontrer et vous adresser môi-tùôrùé nia requête, je n'ai pas hésité à franchir plus de tfr)is cents lieues de désert, où la mort me guettait à chaque pas ; et cette fortune immense, nous la diviserons ëh deux paHs, dont la plus grosse, si vous le désirez, vous appartiendra.

Le jeune homme se tut et fixa un regard anxieux sûr le chasseur.

— Bien, répondit celui-ci avec un Fin sourire, mais à moi, que me direz-vous?

— A vous, senor Valentin, reprit l'étranger en même temps que ses yeux se remplissaient de larmes, je ne dirai que deux mots : Je souffre, j'ai le cœur brisé par

fcfe CÀÊtfÀtftÉ KILD

le désespoir ; rëndei-hidi le bonheur qui m*à été ravi, et si quelque joilr VoUs ave2 besoin d'ùrië Vie pour sslu- Ver la Vôtre? je Votis ddfiiiërai le rïiièhiië avec joie, comme déjà je vous ai prouvé ma foi entière en vous, eh bravant sans hésiter lés dangers les plttè terribles, pour vous adresser iha pHèrê ; eÊlHi y â fceld d'ëtrarige en voUs, serlor Valëritirij que chabilii au déëett s'incline devant votre volohté qiiëlle qu'elle soit; et que vôtre incontestable siipértdritë est fecôniiiië fcaité discussion môme par voë ënhertiiS:

— Allons, répondit le chasseur, je crois qdë ïidtis hdué entendrons,- senor ; haais il est encore tirie fobnlalité que vous avez oublié de remplir,* il ihë semble?

— Laquelle* seflDr?

— En Vous quittant, thon ami feetiitd Ramirëz iid Vûus a-t-it rien remis pour moi?

— Si, en effet, je l'avais Oublié ; eicuSëi-iHbi, sènor, je vous avoue que malgré idutès më& résolutions, j'Ui été prissiàrittiproViste par votre Rencontré, que Cette partie des instructions de don Bentto Râitiirëz ëlait coiiiplétertiënt sortie de ma pensée.

Il retira alors de sa ceinture urt ldng poignard et le présentant à Valôntin :

— Voici tndn Signe de rëëôhnàîs&ânee, dit-il, est-cd bien cela? maintenant avez-vodS confiance ëhinoi?

— Celte confiance, je l'avais déjà, Sènor ; si j'ai insiste, c'est parce que dans des circonstances aussi graves cjlië celles dans lesquelles nous nous trouvons, aucune précaution n'est de trop ; veuillez me suivre ; nous avohs à

causer longuement ; le lieu où nous sommes est peu convenable pour un entretien tel que doit être le nôtre.

L'inconnu s'inclina et suivit Valentin sans prononcer un mot.

Le chasseur fit le tour du rocher, gravit quelques gradins qui semblaient creusés par le temps dans la pierre dure, se glissa par une ouverture étroite qui donnait sur le torrent, et, après avoir fait quelques pas, les deux hommes se trouvèrent dans une grotte assez profonde et que, du dehors, il était impossible d'apercevoir.

— Vous êtes dans une de mes retraites favorites ; dit Valentin, tout en allumant une torche et prenant plusieurs brassées de bois sec placé en tas auprès de la muraille. Je suis venu ici bien souvent, ajouta-t-il avec un sourire mélancolique. Cette grotte a été le théâtre d'événements bien tristes; mais, il y a près de dix ans de cela, tout le monde les a oubliés, excepté moi ; cette caverne n'est connue que de deux personnes : Curumilla et moi ; vous êtes le seul étranger qui y ayez pénétré depuis les événements auxquels je fais allusion. Nous y sommes parfaitement en sûreté ; nous pouvons causer sans craindre des oreilles indiscrètes ou des regards curieux; les morts seuls nous écoutent, ajouta-til en frappant le sol à un endroit où le terrain formait, en effet, une légère éminence ; les morts gardent fidèlement les secrets qu'on leur confie ; le feu est allumé, asseyez-vous et causons; surtout soyez franc, allez droit au but ; il est important que je connaisse votre

histoire jusque dans ses plus intimes détails, afin de vous pouvoir prêter un concours efficace.

— Je n'ai rien à cacher, senor. Grâce à Dieu, ma vie a toujours été pure; ma conscience ne s'est jamais éveillée en moi que pour blâmer quelques folies de jeunesse.

— Je vous écoute ; mais, pour abréger cet entretien qui pourrait se prolonger peut-être trop longtemps, et vous savez que nos instants sont précieux, je dois vous avertir que don Benito Ramirez, en vdus recommandant à moi, a pris soin de me renseigner de la façon la plus précise sur tout ce qui se rapporte à la partie de votre histoire qui précède l'événement qui nous met aujourd'hui en présence ; je connais donc votre nom, votre famille, votre position dans le monde et la bonne réputation dont vous jouissez. Du reste, vous devez comprendre que Ramirez, mon ami, ne vous aurait pas recommandé aussi chaleureusement à moi, qu'il Ta fait, si quelques doutes s'étaient élevés dans son esprit au sujet de votre honneur. Venez donc tout droit à l'affaire principale, je n'ai que deux heures à vous donner.

— Moi-même, répondit-il, je dois être, au lever du soleil, au camp du capitaine Kild. Je serai bref :

J'étais passager à .bord du navire sur lequel don Miguel Tadeo de Castel-Leon s'était embarqué à Bahia, pour se rendre à la Nouvelle-Orléans, avec les deux enfants que vous savez. Je m'étais trouvé compromis dans un pronunciamiento^ et, pour échapper à ceux dans les mains de qui se trouvait le pouvoir, j'avais quitté

èô Tis feDlS-BRULÊS

le Mexique, pour më réfugier aii Ërésil. Vous saVez comment se passent lés Choses dans notre màlheurëUi pays. Au bout de quelques mdis, mes amis politiques chassèrent ceux qui m^vàiËiit obligé à m'èxilër. Dès que la nouvelle me parvint, je më hâtai de quitter le Brésil. Le seul navire en partance faisait voilé pour la Nouvelle-Orléans. De cette ville à la frontière mexicaine il n'y a pas loin. L'argent îié ïHB tnahquait pas, je m'embarquai. Là prudence est surtout une vertu mexicaine. Ignorant si Un 'troisième pronunctamiento ne viendrait point, petidant le vtJyage, Renverser nies ainis et refaire de moi un proscrit, je jugeai convenable de conserver le plus strict incognito. Je parlé l'anglais presque fiiissi couramment qUe Ma làhgue maternelle ; je me fis passer pour Un Hche pldtiteur du Texas établi à Galvëstowii, et que ses affaires COrttttiCreiâles avaient conduit au Brésil. Les Américains du Nord pratiquent l'égoïsme le plus absolu, vous ne Tighorez pas, Seiîor : chacun chez eux vit pour soi et sans s'occuper de ce que fait son voisin, tant que, bien entendu, ce voisin ne s'avise pas de se mêler imprudemment à des affaires qui iié le regardent paë. Personne n'essaya donc de percer le mystère dé mon iitcognitù, qui fut parfaitement respecté. Don Miguel Tadeti de Castel-Leon, après avoir pris auprès du Capitaine certains renseignements sur moi, essaya d'entamer des relations dont je ne compris pas bien le but d'abord. J'éprouvais pour cet homme une répulsion instinctive ; les politesses dont il m'accablait nie causaient Un malaise inexplicable; pourtant

LE CAPITAINE KtLD Ô?

comme je n'avais aucun fftOtif piàùsible pour repousser bomplétëniënt &ë3 aVaflëes, tout en demeurant âveé lui dans une certaine réserve* je ne jugeai pas prudent de m'en faire un ennemi: Résolution dotit plus tard je me féliëitai; lorsque nos relations devinrent plus intimée , je téussîs â apprendre dès malheureux enfants l'histoire terrible que Vous savez. Ce lie fut qu'en tremblant, et eii më recommandant aVee des larmes de leur garder le secret, que Luis et sa sœtir, doM Rosatto, ûl'apprirentld mort fatale de îeiif pèfB et de leur mère et lés horribles persécutions auxquelles ils sô trouvaient en butté de la part de leur ihdigiië parent. Je compris alors podb quel motif don MigUël Tàdeo avait si opiniâtrement Cherché à lier ttvec moi des relations ; vers qtièl but tendaient lés questions qu'il to'adressdit continuellement sur l'esclavage dans les contrées méridionales deâ États-Unis, et de quelle façon il était pratiqué. Je sëi^i franti avec Vous* sëflor, comme je vous l'ai prômië; si je vous disais que', révolté par l'horrible conduite de don Miguel j la pitié bien naturelle que m'inspiraient cëfe malheureuses victitaës m'avait seule poussé à les défendre^ je tnentirûië; Je plaignais les pauvres enfants de toute mon âme ; j'aurais au besoin tenté de les défendre cïtmtrë Certaines brutalités, dont la barbarie aurait justifié mon intêrventioh, mais jamais je n'aurais été au delà. D'abord^ parce que celte affaire ne me regardait nullement, de plus, parce que la position de don Miguel Tadëù paraissait claire, bien assise, que rien en apparence ne le distinguait des autres passa*

gers ; non, co qui m'engagea à me dévouer corps et âme au salut de ces infortunés enfants, ce fat une raison toute personnelle. Dona Rosario avait alors près de quinze ans, elle était grande, bien faite, ce qui la faisait paraître un peu plus âgée; je ne vous dirai rien de sa beauté, sefior, vous la connaissez sans doute?

— Non, fit Valentin en secouant la tête avec mélancolie; mais j'ai beaucoup connu sa mère, dont, m'at-on dit, elle est tout le portrait.

— Je ne pus voir dona Rosario sans l'aimer, ou plutôt sans en devenir éperdûment amoureux; jusqu'alors, je n'avais jamais aimé. J'ignorais la puissance fatale de cette passion; je faisais plus, avec ce dédain de convention que tous les jeunes gens de mon âge se piquent d'avoir, j'allais presque jusqu'à nier que l'amour existât. En débarquant à la Nouvelle-Orléans, je fus forcément séparé de don Miguel et des deux enfants ; mais j'eus le temps de dire à dona Rosario de prendre . courage quoi qu'il arrivât, que toujours je veillerais sur elle. La pauvre et chère enfant me dit adieu les yeux pleins de larmes et s'éloigna en compagnie de son parent ou plutôt de son bourreau. Mais je tins strictement le serment que je m'étais fait à moi-même. Tout en demeurant invisible, je ne perdis pas de vue la jeune fille; après le départ de don Miguel pour le Brésil, je réussis à voir dona Rosario, pendant les courtes promenades qu'elle faisait les jours de congé avec ses compagnes de pension. La situation dans laquelle se trouvaient dona Rosario et son frère, me semblait jusqu'à un

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certain point autoriser les moyens même les plus violents pour leur venir en aide, et les arracher aux mains de leur implacable ennemi, dont l'absence cachait sans doute un piège. Après m'être assuré du consentement de don Luis et de celui de sa sœur, je fis venir ma mère à la Nouvelle-Orléans; ma mère devait prendre les deux enfants sous sa protection, remplacer auprès d'eux la famille qu'ils avaient perdue et servir de chaperon à dofia Rosario jusqu'à ce que je fusse revenu du Chili où je voulais me rendre dès que j'aurais délivré les enfants. Je voulus de plus avertir le consul du Chili de de la trahison infâme dont dona Rosario et son frère étaient victimes, et réclamer pour eux sa protection,

— Tout cela était parfaitement combiné, senor ; vous agissiez réellement en homme de cœur et d'intelligence,

— Je me mis immédiatement en mesure d'exécuter les projets que j'avais formés. Malheureusement, des raisons indépendantes de sa volonté retardèrent l'arrivée de ma mère à la Nouvelle-Orléans ; le jour môme où je voulais agir, j'appris que don Miguel était revenu à la Louisiane ; et que depuis huit jours environ les deux jeunes gens avaient disparu, sans qu'il fût possible de découvrir ce qu'ils étaient devenus. Cette affreuse nouvelle me réduisit au désespoir; le coup que je reçus fut terrible; pendant quelque temps on craignit pour ma vie. J'étais en proie à une fièvre cérébrale horrible. Pendant près de deux mois, je demeurai littéralement entre la vie et la mort. Mais enfin, la jeunesse fut plus forte que le mal, et je revins à la vie pour

souffrir. Grâce à la présence de manière à îâ Nouvelle- Orléans, où elle se trouve encore, les deux ldiïgs mois pendant lesquels je deiiiëlirai étendu stir tm lit de doiileur, Savaient pas été entièrement perdus. Certains individus adboits, lancés sur la piste des deux malheureuses créatures, avaient réussi à découvrir leurs traces.

Dès que je toe sentis assez fort pour recommencer la lutte qtie j'avais entreprise, j& me remis à l'œuvre. Ce fut aldrsque, par un hasard providentiel, je fis la coïinaissance de dtin Benito Râtnirez, et que, grâce àuri léger service que j'eus le bohhetirdeliïirendrë, je parvins à gagner son amitié et à l'intéresser à l'affaire qui m'oc-

cupàit Don Benito Ràmirez më parla de vous, senor, comme du sëtil hdtatùe qui pouvait, s'il le voulait, sauver celle que j'àime, et il m'autorisa à prendre son nom.

Je ne vous dirai rien qui vous paraisse extfaordi^ naire, senor, en vous appreharit que je Connaissais déjà votre nom et votre réputation ; tant vous les avez faits grands, vous simple chasseur. Mais don Benito Ramirez jugea ihdispensable de me soumettre à Un apprentissage de trois itlois avant que dé me donner carte blanche et de me laisser agir à ma guise.

Né en Sohora, habitué à la vie au grand air qiife mènent tous les habitants du pays, je connaissais déjà le désert ; mais l'expérience me ïhâiiqùait un peu. J'étais fort adroit aux exercices du corps, je montais bien à cheval, je possédais mie certaine habileté dans le ma-

niement des armes. J'aVai^eïiun mOt,toUs les ëlétaents nécessaires polir devenir, avec le tèfflps, uii excellent coureur de bois. L'apprentissage fiit rlidfe. Mon maître prenait à tâche de më placer àrimprOVisté dâils les positions lés plus terribles, etl thé ïaissàrit le soiil de m'en tirer comme je le pourrais, tout en veillant de loin sur moi, ainsi qu'il ine le dit plltétârd; Tardelif dont j'étais animé était si grande que ées tMiérâotë d'apprentissage me valurent des années. Aujourd'hui, je suis roitipu à toutes les fatigues de là vie des sâVàhes ; mon adressé est remarquable : ma bàllë ne* manque jamais lé but; le froid, le dliaud, les privations* si grandes tfu'ëlles soient: je subis tôîit avec une égale ihdiflëretice,

tJn jour, dori Betiito Rd'niirez toe dit enfin : ibaiîitenant, ami, voiis êtes tel que jfe voliiais vous voir; allez trouver Vàlentih Ortrillbis, vdiis le rèricôntt , erez atix environs du Votàdero de POiifâ gris, dans les montagnes Rocheuses; pfésôntez-iui ce coutead et dites-lui que c'ëët moi qui vous eriVoié vers lui.

Je lui obéis, senor, et me voici.

— Vous avez oublié tpielque chose dans votre récit, sèùor don Octâvio.

— Je sais ce que vous voulez dire, senor, voiis voulez parler dé mon eftgagëmght àveb le capitaine Kild?

— Oui ; du reste, je Voua félitile devoir si bien réussi à le troua per ; mais prenez garde, le drôle est bien fin : au moindre soupçon, vous seriez perdu.

— j'aurai soin de ne pas éveiller sa tnéfiancé, répondit en souriant le jeune hoiiittie.

— Dieu le veuille! Quoi qu'il arrive, comptez sur moi. Avant de vous connaître, avant de soupçonner même votre existence, gavais résolu déjà de me dévouer corps et ârae au salut de ces deux enfants. Le père de don Luis et de dofla Rosario a été mon ami le plus cher. J'ai fait le serment de sauver ses enfants ; jusqu'à ce jour, je n'ai jamais failli à aucune de mes promesses. Sachez, don Octavio, que vous aurez autour de vous plus d'amis et d'alliés que vous ne pourriez le supposer. Un ami intime de la famille de don Luis doit, en outre, bientôt nous rejoindre. Cet ami se nomme don Gregorio Peralta ; c'est lui qui m'a donné tous les détails de cette horrible histoire ; voilà plusieurs mois que nous nous sommes attachés aux pas de Thomme que vous voulez abattre. Bien que, jusqu'à présent, il ait déjoué toutes nos combinaisons , nous en aurons bientôt raison, soyez-en convaincu. Dans son camp même, un de nos amis a réussi à se glisser avant nous; il a reçu mes instructions. Vous avez dû le reconnaître au premier mot.

— Vous parlez de Blue-Dewil, n'est-ce pas?

— Oui; ayez toute confiance en lui ; cela est d'autant plus important, que, sans le vouloir, il pourrait contrecarrer vos projets, et faire ainsi avorter les nôtres.

— N'ayezaucune crainte à cet égard, senor; Blue-Dewil et moi, nous n'ayons pas de secrets Fun pour l'autre ; vous en aurez bientôt la preuve,

— Tant mieux. Maintenant, sachez qu'il y a en ce moment plus de trente chasseurs qui, sous mes ordres,

se sont voués à la délivrance de dona Rosario. Avant un mois, nous serons soixante ; nos alliés sont en route; mais les distances sont longues au désert, et dans quelques jours seulement ils nous rejoindront.

— S'il en est ainsi, nous sommes certains de réussir! s'écria don Octavio avec joie.

— J'espère que nous réussirons, car notre cause est juste ; mais nous avons bien des obstacles à vaincre, bien des ennemis à combattre, avant d'atteindre le but vers lequel nous tendons- Ces ennemis sont d'autant plus redoutables, qu'ils ne reculent devant rien. Ce n'est que depuis deux jours que je sais qu'un homme dont j'ai sauvé le campement est un bandit de la pire espèce, un certain capitaine Rild, le complice et le bras droit de don Miguel Tadeo, qui, lui, est parvenu, onne sait comment, à dissimuler si bien ses traces, que nul ne sait où il se trouve. Ces renseignements m'ont été fournis, par miracle, par un de mes agents les plus dévoués et les plus fins, qui lui sert de lieutenant, et que je croyais en Sonora.C'est Blue-Dewil auquel, je vous l'ai dit, vous pouvez avoir toute confiance. Mais c'est don Miguel que je redoute le plus. Cet homme possède un génie infernal pour le mal; il doit rôder autour de nous; mais où est-il ? voilà ce qu'il me faut absolument découvrir, et j'y parviendrai. Soyez prudent, don Octavio ; vous vous êtes mis dans un guêpier. Ce Kild est un misérable qui n'hésiterait pas à vous poignarder sur l'ombre seule d'un soupçon. Nous avons d'autres ennemis encore, les Indiens d'abord, puis ce fameux chef des

Bois-Brûlés, Olivier ou John Grifûths, cet étrange composé de bien et de mal, et dans l'esprit duquel un crime ne pèse pas plus qu'une bonne action ; et enfin tous les bandits et les pirates de la savane. Vous voyez que nous avons affaire à forte partie. Je soupçonne môme qu'une entente secrète existe entre Kild et, par conséquent, don Miguel et Griffiths. J'ai plusieurs fois rencontré, sur la frontière, un mauvais dr£le qui lui -sert de lieutenant, un certain Margottet. Ce jeune coquin ne m'inspire qu'une confiance très-médiocre ; je crois même qu'au besoin il pe reculerait pas devant un crime, Enfin, vqus void averti, mon jeune maître; agissez en conséquence. Malgré tous mes efforts, je n'ai pu encore lire dans le jeu de Kild; il y a en lui quelque chose qui me çléroute. S'il n'était pas, et depuis si longtemps, connu dans la prairie, je croirais presque.,, mais non, c'est impossible ; je me trompe!... Dans tous les cas, prenez garde, senor : un pub!*, une imprudence, une maladresse, je ne dis pas nous perdrait; il y a longtemps que nous ayons fait le sacrifice de notre vie; mais, ce qui est beaucoup plus grave* perdrait ceux que nous ayops juré <\e sauver ! Allez, dou Oçlayio, je suis heureux de vous connaître ; vous êtes une belle et loyale nature; je ferai pour yous pe que* je ferais pour iin frère. Surtout, entendez,- vpus avecEilue-Pewil; cV?t un vieux routier ; il sent les coquins comme un bpn chien sent le gibier.

•v- Un mot à pe sujet, s'il vqus plaît, senor ; ce que vous m'avez dit, il n'y a qu'un instant, à propos de ce

LE CAPITAINE KILD Ôo

misérable Kild, me rappelle que Blue-Dewil assure avoir enfin soulevé le iqasque derrière lequel ^se cache ce drôle.

.~- Il serait possible? s'écria Valentin

-*- Il m'a affirmé l'avoir reconnu la nuit dernière, lorsque, retiré dans sa tente, le capitaine, qui ne se croyait pas espionné, avait jeté bas son déguisement.

— Ah ! ah ! voici un renseignement précieux.

— Vous en jugerez ! Il affirme que cet homme n'est autre qu'un bandit nommé Harry Brown, qui cacherait lui-même une personnalité plus redoutable encore, celle d'un certain don Cornelio Bustamente !

— Bustamente ! s'écria Valentin avec agitation. Ohl je connais ce nom ! Mon Dieu I pourquoi don Qregorio n'est-il pas ici? EnOn, patience!... Mais adieu ; voici l'heure où nous devons nous séparer. Don Cornelio Bustamente ! je n'oublierai pas ce root ; dans deux jours, nous nous reverrons.

— A quel endroit? Il est important que je sache le lieu exact.

— Nous nous rencontrerons, cher senor, près du morne nommé le Brûlis - d'Hiver ; retenez bien ce, nomi

-^ Soyez tranquille, j'aurai bonne mémoire.

— Et maintenant, bonne chance ! merci encore pour le précieux renseignement que vous m'avez donné. Retournez au plus vite dans votre camp, dont vous êtes loin encore ; moi, je n'ai que quelques pas à faire. Dans deux jours, à la même heure; Adieu.

Les deux hommes se serrèrent affectueusement la main et quittèrent la caverne, en prenant chacun une direction différente.

Quand Valentin arriva à son campement, don Pablo dormait encore, et, naturellement, personne n'avait songé à le relever ; donc, sa faction continuait,

Valentin lui frappa doucement sur l'épaule.

Le jeune homme tressaillit, se redressa, et, se frottant les yeux, il s'écria :

— Hein ? quoi ? qu'y a-t-il ?

— Rien, lui dit Valentin. Seulement vous êtes trèsmal comme cela pour dormir ; vous êtes gelé. Allez vous étendre près du feu.

— Je crois, en effet, que je m'étais endormi, dit le jeune homme ; j'étais tellement fatigué, que je n'ai pu résister au sommeil. Pardon, mon cher maître.

— Oui, vous faites un apprentissage très-rude. Allez vous reposer, don Pablo, et laissez-moi le soin de continuer votre faction.

— Oh 1 maintenant, je suis éveillé ; je ne me rendormirai plus.

— C'est possible ; mais, demain, si vous ne prenez pas cette nuit quelques heures de repos, vous serez incapable de nous suivre; et je vous avertis que la journée sera longue.

Le jeune homme ne demandait pas mieux que d e suivre le conseil du chasseur ; il n'avait insisté que parce qu'il se sentait un peu humilié d'avoir été surpris endormi. Aussi no fit-il pas de plus longues difficultés

pour se laisser convaincre, et cinq minutes plus tard il dormait à poings fermés*

Le reste de la nuit se passa tranquillement.

Une heure avant le lever du soleil, le cri du hibou se

fit entendre à trois reprises.

Valentin répondit par un cri semblable.

Si quelqu'un des chasseurs avait été éveillé en ce moment, il aurait été étonné, non sans raison, de la singulière conversation qui s'engagea alors entre Valentin et son invisible interlocuteur.

Les cris d'oiseaux les plus diSérents se répondaient sans interruption, mêlés aux abois du chien des prairies, aux glapissements du loup rouge, aux miaulements du jaguar ou aux grognements de Tours gris.

On aurait cru que tous les fauves et tous les oiseaux de la forêt tenaient un sanhédrin diabolique.

Mais, quel que fut le sens réel de cette conversation à laquelle Valentin prenait une part si aciive, elle parut le satisfaire ; car, lorsqu'elle fut terminée, il dit, en allant éveiller Belhumeur pour qu'il prît la faction à son tour :

— Il a réussi ! tout va bien !

Au lever du soleil , les chasseurs se remirent en marche.

Curumilla n'avait pas encore reparu; mais Valentin ne sembla pas, plus que la veille, s'inquiéter de cette absence.

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