‹ Le Capitaine KildChapitre 6 sur 13 · AVEC LES PIEDS-NOIRS · texte numérisé non relu

AVEC LES PIEDS-NOIRS

Les Chefs étaient demeurés accroupis sur leurs talons autour du feu du conseil, fumant silencieusement leurs calumets, et paraissant plongés dans de sérieuses réflexions.

Curumilla après avoir donné Tordre que dofia Dolorès fût conduite dans un toldo, où on l'avait respectueusement installée, Curumilla, disons-nous, fatigué sans doute d'avoir tant et si longtemps parlé contre ses habitudes de mutisme, s'était enveloppé dans sa robe de peau de Bison, comme pour se concentrer en soimême ; cependant parfois il relevait brusquement la tête et semblait prêter l'oreille à des bruits perceptibles pour lui seul.

Les Chefs respectaient le silence songeur duSachem,

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bien qu'ils attendissent avec une certaine anxiété qu'il lui plût de le rompre.

Les faits s'étaient effectivement passés de la façon qu'il les avait expliqués devant le conseil.

Valenlin G-uillois, qui jamais n'oubliait les promesses faites à ses amis ou à ses ennemis, avait chargé le Chef de s'introduire sous un prétexte quelconque dans le camp des Bois-Brûlés, de l'examiner avec soin, de tâcher de voir dona Dolorès, de s'entendre avec elle, et d'aviser aux moyens à employer pour délivrer la jeune fille.

Curumilla av^t écouté son ami, comme il le faisait toujours, c'est d-dire en lui répondant ce seul mot :

— Bon!

Puis il était parti et avait été tout droit demander

l'hospitalité au capitaine Griffiths; hospitalité que

celui-ci lui avait accordée d'autant plus facilement qu'il

désirait se mettre bien avec les Peaux-Rouges dont

' il essayait de se faire des alliés.

Bien reçu dans le camp où on le laissait entièrement libre de ses mouvements, le Chef furela avec celte adresse indienne sans égale et qu'il possédait à un si haut degré; sans éveiller les soupçons, il réussit à rencontrer dona Dolorès, à s'en faire reconnaître et à lui faire part d'un projet, dont la pensée lui vint à l'esprit, en causant avec elle; ce projet sembla à la jeune fille à la fois si simple etsi infaillible, qu'elleraccueillit avec joie, et assura le Chef qu'elle le suivrait partout où il lui plairait de la conduire, plutôt que de rester

plus longtemps entre les mains de ses ravisseurs.

Tout bien convenu et bien arrêté entre lui et la jeune fille, le Chef prit congé d'elle, et alla s'étendre auprès d'un feu de veille, où il s'endormit, ou du moins parut s'endormir presque aussitôt

Curumilla s'était dit ceci : Valentin veut délivrer dofia Dolorès, il m'envoie en avant pour tout préparer; si l'occasion s'en présente, pourquoi ne délivrerais-je pas la jeune fille? Essayons; si je réussis, Valentin me remerciera; d'autant plus que je lui aurai rendu un grand service, en faisant tout de suite une chose que lui ne pourrait accomplir que dans quelques jours, et encore !

Le lendemain le Chef prit congé du Capitaine et partit, au moment où celui-ci levait son camp pour se porter au rendez-vous qu'il avait assigné au capitaine Kild.

Mais Curumilla n'alla pas loin ; après s'être un peu éloigné du camp, il s'embusqua de façon à voir sans être vu tout ce qui s'y passait: les chariots furent charges et attelés; puis les Bois-Brûlés montèrent à cheval et se mirent en route; le chef les suivit de loin, sans les perdre de vue une seconde.

A midi les Bois-Brûlés firent halte, pour manger et se reposer; leur troupe était si nombreuse, ils inspiraient un tel effroi aux Indiens ; ils avaient un telle conviction de ne pas être attaqués que, leur repas terminé, ils se livrèrent au sommeil, sans prendre d'autre précaution que de placer deux sentinelles.

Lorsque Curumilla vit les Bois-Brûlés endormis, il jugea que le moment d'agir était venu; il se glissa comme un serpent dans les broussailles, poignarda les sentinelles, qui tombèrent sans pousser un cri; puis, débarrassé de ces surveillants incommodes, il s'empara de deux vigoureux mustangs qu'il conduisit dans les halliers,

Dona Dolorès, que l'espoir et l'inquiétude tenaient éveillée, avait assisté.toute frémissante aux opérations de Curumilla; en le voyant emmener les chevaux, elle s'était levée et l'avait suivi le cœur palpitant; aussi au moment où le Chef se retournait pour aller l'avertir, la vit-il debout et anxieuse derrière lui; Curumilla fit un geste de satisfaction; plaça la jeune fille sur un cheval, monta sur l'autre et se penchant à son oreille :

— Tout doucement, dit-il.

En effet, ils s'éloignèrent au petit pas ; ils marchèrent ainsi pendant près d'un quart d'heure, l'oreille tendue au moindre bruit.

Tout à coup ils entendirent une grande clameur; dona Dolorès voulut mettre son cheval au galop.

, — Pas encore, dit-il.

Les Bois-Brûlés en s'éveillant avaient découvert les cadavres des sentinelles; de là, leurs cris de fureur.

Les fugitifs continuèrent donc à cheminer paisiblement ; seulement, du pas, ils étaient passé au trot, puis au grand trot, de sorte qu'ils s'éloignaient assez rapidement.

Soudain Curumilla se pencha vers dona Dolorès.

— Maintenant ! dit-il.

Les deux mustangs partirent comme le vent.

Cependant, si rapide que fût leur course, ceux qui les poursuivaient n'épargnaient pas leurs montures; on entendait retentir les sabots de leurs chevaux sur la terre durcie, comme le roulement sinistre d'un tonnerre lointain.

— Ma sœur est-elle brave ? demanda le chef à sa compagne.

— Je l'ignore, répondit-elle tout enfiévrée, ce que je sais, c'est que je me tuerai plutôt que de retomber au pouvoir de ces misérables.

— Bon! fit le chef, ma sœur n'a rien à craindre ; Curumilla a juré de la sauver.

— Merci, répondit- elle; je le crois; et j'ai confiance en vous.

La fuite continua.

Bientôt les Bois-Brûlés apparurent; ils arrivaient comme une trombe.

Curumilla, nous l'avons dit, avait des armes excellentes : deux revolvers Galand et une carabine.

— Continuez à galoper, dit-il à la jeune fille.

— Que prétendez -vous faire? Je ne veux pas vous quitter t

— Soit, restez ; votre cheval soufflera. Cela vaut mieux. Curumilla s'arrêta, prit un de ses revolvers, redressa

la tige et épaula comme s'il se fût agi d'une carabine. Les Bois-Brûlés n'étaient éloignés que de neuf cents à mille mètres au plus.

Le Chef tira six fois ; six chevaux roulèrent sur le sol entraînant leurs cavaliers dans leur chute.

Les fugitifs recommencèrent à fuir.

Les Bois-Brûlés, effrayés de la longue portée et de la justesse de ces armes terribles, avaient fait halte ; les chevaux seuls avaient été frappés. Curumilla n'avait pas tiré sur les hommes; les six cavaliers démonlés, moulus de leur chute, ne purent continuer la poursuite ; les autres repartirent ventre à terre.

Mais bientôt le second revolver de Curumilla abattit encore six cavaliers ; les Bois-Brûlés étaient fous de rage; cependant ils continuèrent; ce fut alors que le Chef se servit de sa carabine et déboucha dans la plaine en face du camp des Piékanns ; le lecteur sait le reste.

-Doîia Dolorès était sauvée... provisoirement du moins.

La journée s'avançait, le silence durait depuis plusieurs heures ; Curumilla, de plus en plus absorbé dans ses pensées, ne semblait pas songer à le rompre.

Le Couteau-Rouge se décida enfin à prendre la parole.

— Les oreilles de mon père sont-elles ouvertes ? demanda-t-il.

— Que désire mon fils? répondit le chef en relevant la tête.

— Les guerriers Piékanns réclament de mon père un conseil.

— Les Piékanns sont les enfants de Curumilla ; il écoute.

— Curumilla n'a pas la langue fourchue, un mensonge n'a jamais souillé ses lèvres : les coyotes et les loups s'associent pour chasser l'élan et le bison dans les grandes solitudes, ainsi font les faces pâles pour voler les territoires de chasse des Peaux-Rouges, Quelle est la pensée de mon père? que doivent faire les Indiens pour renvoyer sur les bords du grand lac Salé les faces pâles, dont la convoitise est insatiable ?

Sans répondre, le Sachecn prit un carquois rempli de flèches, posé à terre près de lui, et, après avoir réuni toutes les flèches en un seul faisceau dans sa main, il présenta ce faisceau au Couteau-Rouge en lui disant :

— Mon frère est jeune, sa vigueur est grande, comment fera-t-il pour briser ce faisceau?

Le Pied-Noir secoua la tête.

— Je n'essayerai pas, dit-il, je ne pourrais le rompre. Curumilla sourit et présenta tour à tour le faisceau à

tous les autres Chefs, dont il reçut la même réponse.

— Ce faisceau, dit-il alors, ce : sont les nations indiennes ; réunies, aucune force ne serait assez puissante pour les vaincre ; ces flèches ainsi attachées résistent à tous les efforts, mais, séparées, un enfant les briserait.

Et, après avoir éparpillé les flèches autour de lui, il les reprit les unes après les autres* et, au fur et à we* sure, il les cassa toutes;

— Mes frères m'ont-ils compris? ajouta-t-iL

— Oui, répondit le Couteau-Rouge, Sans-Traces, le

grand sagamore des Aucas, nous conseille d'être unis. Les Indiens ont prévenu son désir : déjà plusieurs puissantes nations ont enterré profondément la hache entre elles et se sont alliées pour combattre les visages pâles. Mais l'entreprise qu'elles veulent tenter' est difficile, leurs ennemis sont puissants. Elles redoutent d'être vaincues; pourquoi le Chercheur-de-Pistes, l'ami des Indiens, ne vient-il pas en aide aux guerriers Peaux- Rouges? Avec son appui, ils seraient vainqueurs !

— Le Chercheur-de-Pistes a de nombreux ennemis; ces ennemis le poursuivent; s'il vient en aide aux Peaux-Rouges, peut-il compter sur leur alliance? Il n'est pas seul, plus de trente chasseurs renommés marchent dans la trace de ses mocksens; que mes frères décident !

— Le grand Chercheur-de-Pistes demande-t-il le se* cours des ften'has? dit le Couteau-Rouge d'une voix insinuante; le Sachem est-il envoyé près des Pieds- Noirs pour demander ce secours?

— Non, répondit froidement Curumilla; le Chercheurde-Pistes n'a jamais refusé le secours que lui demandaient ses amis les Peaux-Rouges. Bien souvent il leur est venu en aide, mais jamais, jusqu'à ce jour* il n'a sollicité leur appui ; les paroles prononcées par Curumilla ont été soufflées à son cœur par l'amitié qu'il éprouve pour les Piékanns, mais il n'est chargé d'aucune mission auprès d'eux; peut-être si les Ken'haâ sollicitent l'appui du Grand-Chasseur pâle, consentira-til à le leur accorder, mais jamais il ne réclamera leur

protection. Un Sachem a parlé, que les chefs réfléchissent.

Curumilla se leva et précédé par le Couteau-Rouge, il se retira dans une hutte, que sur Tordre du Chef, on avait faite exprès pour lui.

Là, les Sachems se séparèrent avec toutes les cérémonies exigées par l'étiquette compliquée des Indiens, puis le Couteau-Rouge retourna à pas lents et d'un air pensif, s'asseoir au feu du conseil.

Vers le soir, un peu avant le coucher du soleil, les Chefs, qui avaient tenu entre eux un grand conseil médecine, se levèrent et se rendirent à la hutte habitée par Curumilla.

— Mes frères sont les bien venus, dit-il avec un gracieux sourire.

Les guerriers s'inclinèrent silencieusement, puis sur une invitation muette du Chef ils s'accroupirent autour du foyer de la hutte et allumèrent leurs calumets.

Lorsque les calumets eurent été fumés, après un court silence, le Couteau-Rouge salua Curumilla et prit la parole :

— Les guerriers Piékanns, dit-il, après avoir écouté les paroles du Sachem des Aucas, ont réfléchi pendant plusieurs heures, autour du feu du conseil, sur la détermination qu'il leur convenait de prendre; Curumilla est un Chef sage ; il sait que les femmes et les enfants seuls, ne possédant ni l'intelligence, ni l'expérience des guerriers, prennent étourdiment et sans y songer des déterminations dont ils sont incapables de comprendre la

portée; mais les Piékanns n'agissent pas ainsi, eux, parce que ce sont des hommes; voici ce que disent les Chefs et les grands braves de la nation : Curumilla aime ses frères les Pieds-Noirs; lorsqu'il parlait dans le conseil, si sa bouche soufflait des paroles, son cœur les inspirait, et les conseils qu'il a donnés aux chefs doivent être pris en considération. Le Chercheur-de- Pistes est l'ami des Peaux-Rouges, sans cesse il les a aidés et secourus; il n'a pas besoin d'être aidé par eux, ce sont eux qui ont besoin d'être protégés par lui; Curumilla dit vrai, il n'a reçu aucune mission de son ami. Mais les Piékanns, dont il est l'hôte, réclament de lui un service; les Chefs désirent que le Chercheurde-Pistes se montre parmi eux, qu'il vienne dans leur camp; s'ils savaient où le rencontrer, ils se mettraient immédiatement à sa recherche; mais Curumilla connaît le campement de son ami, il ira vers lui et il lui dira : « Chercheur-de-Pistes, vos fils les Piékanns, ont une peau épaisse sur le coeur, ils implorent votre assistance, ils réclament votre appui contre leurs ennemis; venez près d'eux au plus vite ; que votre présence les console, et fasse succéder, dans leur esprit, la joie à la tristesse qui les dévore. »

— Les paroles de mon frère le Sachem ont résonné à mon oreille avec une douceur extrême, répondit Curumilla; ce que désirent les Piékanns, Curumilla le fera cette nuit même; le nuase, qui s'est étendu sur le cœur de mes fils les Piékanns, doit être promptement dissipé; dans une heure Curumilla quittera le camp de

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ses frères en confiant à leur loyauté la jeune fille pâle qu'il leur a amenée. J'ai dit.

— La jeune fille pâle est la sœur des Piékanns, répondit le Couteau-Rouge avec noblesse ; elle est sous la sauvegarde du Totem de ma nation; nul danger ne saurait l'atteindre, quand môme Curumilla demeurerait pendant le cours d'une lune entière, éloigné de ses amis.

Une heure plus tard, c'est-à-dire aussitôt que la nuit fut complètement tombée, Curumiïla quitta le camp ainsi qu'il l'avait promis.

Nous avons, dans un précédent chapitre, expliqué comment au milieu des ténèbres, éloignés l'un de l'autre d'au moins une demi-lieue, Valentin Guillois et Curumilla étaient cependant parvenus à causer entre eux en imitant le cri de divers animaux, et à échanger ainsi tous les renseignements dont ils avaient besoin.

Un peu avant le lever du soleil, Curumilla était de retour dans le camp des Pieds-Noirs.

Le Couteau-Rouge, leur premier Sachent embusqué près des retranchements, épiait anxieusement l'arrivée du Chef.

— Que dit mon père, le Chercheur-de-Pistes? demanda le Sachem Pied-noir* lorsqu'il eût échangé les premiers saluts avec le Chef.

— Le Chercheur- de-Pistes, dit Curumilla, a répondu ces paroles : « Je ne serai pas sourd à l'appel de mes enfants Rouges : lorsque le soleil sera assez haut dans le ciel pour que l'ombre disparaisse au pied des arbres, j'entrerai dans le camp des Pieds-Noirs, »

— Bon, répondit affectueusement le Sachem, mon frère a paiement tenu sa promesse ; je le remercie. Le Chercheur-de-Pistes sera reçu comme il a le droit de l'être par ses enfants Rouges.

En ce moment, la couverture servant de porte, ou plutôt de portière, à la hutte de dona Dolorès de Caste* lar, fut soulevée par une main mignonne, et la jeune fille parut. *

Bien qu'elle se sût parfaitement en sûreté au milieu des Indiens auxquels Curumilla l'avait confiée, la situation précaire dans laquelle elle se trouvait remplissait d'amertume le cœur de cette jeune fille ; pendant la nuit presque tout entière, elle était demeurée éveillée sous l'empire .d'une surexcitation nerveuse, causée sur elle par les événements dont, quelques heures auparavant, elle avait été l'héroïne, et les pèrépéties d'une course affolée à travers monts et fondrières.

Aux premières lueurs du jour, doila Dolorès sortait pour rafraîchir son front brûlant au souffle glacé de la brise matinale.

Elle s'approcha des deux Sachems et les salua avec un gracieux et mélancolique sourire.

Le Couteau-Rouge, avec cette grâce et cette délicatesse qui semblent innées chez les Peaux-Rouges, salua la jeune femme avec respect et s'informa affectueusement de la façon dont elle avait passé la nuit. Pour la rassurer complètement, il lui réitéra qu'elle n'avait plus rien à redouter de ses ennemis ; que jamais elle ne retomberait entre leurs mains.

— Je vous rends grâces, Chef, répondit-elle; mais, ajouta la jeune femme, dont le fier regard étincela d'une sombre résolution, si, malgré votre toute-puissante protection, les bandits qui une fois ont réussi à m'enlever s'emparaient de nouveau de moi, ils ne m'auraient que morte. Je me tuerai plutôt que de redevenir leur captive.

Et, d'un geste significatif, elle écarta le pan de son zarapé et montra le manche d'un long poignard passé dans sa ceinture.

— Ma fille est brave, répondit le Couteau-Rouge en souriant ; mais ses armes lui sont inutiles, elle est sous la sauvegarde du Totem de ma nation, mes guerriers combattront pour elle.

Nous ouvrirons ici une parenthèse pour constater un fait que, nous ne savons pourquoi, un grand nombre d'historiens anciens et modernes ont constamment essayé de révoquer en doute; laissant ainsi se propager une erreur fâcheuse, pour ne pas dire une calomnie honteuse, qui attaque surtout l'honneur des femmes blanches et que, pour cette raison, il est important de détruire.

Le premier propagateur de cette calomnie est le baron de la Hontan ; dans les mémoires plus que fantaisistes publiés par lui sur le Canada, 1715, cet auteur affirme que les dames de Québec et de Montréal étaient si eurieuses des sauvages quelles attendaient avec une vive anxiété l'époque où ceux-ci se rendaient dans les deux capitales du Canada pour y vendre leurs pelleteries.

Le baron de la Hontan ajoute plus bas que les sauvages n'étaient pas moins curieux des femmes blanches, et qu'aucun obstacle n'était assez fort pour les empêcher d'en faire leurs maîtresses- Pourquoi le baron de la Hontan a-t-il écrit cela? Par dépit ou par vengeance peut-être? Le père Charlevoix, l'homme qui a le mieux connu les Indiens de celte époque, relève vertement cette calomnie.

Depuis, lors, jusqu'au jour où nous écrivons, tous les hommes qui ont vécu parmi les Indiens, ont été à même de s'assurer de la fausseté de ce fait honteux.

Voici la vérité à ce sujet : on a constaté que dans les colonies françaises, les planteurs de race blanche ont souvent des maîtresses noires*; mais il est constant que jamais une créole blanche n'est devenue volontairement la maîtresse d'un nègre.

/ Nous répétons que nous ne parlons que des colonies françaises, car dans les colonies anglaises, cela se passait tout autrement.

Bien que nos créoles fussent accoutumées dès l'enfance à vivre au milieu des nègres, qu'elles eussent pour eux souvent une vive affection, et qu'elles les traitassent presque toujours avec une grande bonté, elles ne virent jamais en eux que des hommes d'une race très-inférieure à la leur, et avec lesquels toute alliance était impossible.

Eu Amérique de terre ferme, ce sentiment est poussé beaucoup plus loin; il existe entre les deux races blanche et rouge une antipathie tellement grande, qu'elle

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est poussée de la part des Indiens jusqu'au dégoût le plus profond. Il y a loin de là à la curiosité constatée par le baron de la Hontan.

Bien souvent les Peaux- Rouges se sont emparés de blanches jeunes et belles ; ils en ont toujours fait leurs esclaves, jamais leurs femmes. S'il y a eu alliance entre les deux races, cette alliance n'a été contractée que par des créoles de race anglo-saxonne ou par des hommes de race blanche qui, vivant dans les tribus indiennes, s'y sont mariés et ont ainsi formé cette race, cette classe de métis, auxquels on a donné le nom de Bois-Brûlés; mais il n'existe pas un seul exemple d'une femme blanche, Française surtout, mariée à un Indien ou devenue sa maîtresse de son plein gré.

Aussi les femmes savent-elles que, lorsqu'elles tombent entre les mains des Indiens, elles n'ont pas à redouter le déshonneur, mais la torture et la mort.

Maintenant que nous avons bien constaté que le dire du baron de la Hontan et d'autres écrivains, aussi peu dignes de foi, n'est qu'une odieuse calomnie, nous reprendrons notre récit au point où nous l'avons laissé quelques lignes plus haut

Curumilla était un trop profond observateur; il avait une trop grande et surtout une trop longue expérience du cœur humain, pour ne pas découvrir au premier mot l'inquiétude dont la jeune femme était dévorée; il ne fit donc aucune difficulté de l'instruire de ce qui s'était passé entre lui et. les Chefs Piékanns, et de lui annoncer l'arrivée prochaine de Valenluii

LE CAPITAINE KILB 139

Cette nouvelle causa une vive émotion à dona Dolorès; la jeune femme sentit l'espérance se glisser doucement dans son cœur et réchauffer de ses bienfaisants rayons ; il lui sembla que l'intervention dans ses affaires

du Chercheur^de-Pistes ne pouvait que lui être avantageuse, d'autant plus qu'il lui parut impossible que don Pablo Hidalgo, après l'insuccès de la tentative qu'il avait si vaillamment exécutée contre les aventuriers, n'eût pas trouvé l'occasion de se mettre en rapport avec le célèbre coureur des bois, et par conséquent de trouver auprès de lui l'appui qui jusque-là lui avait manqué pour agir efficacement en faveur de celle qu'il aimait, et la soustraire, une fois pour toutes, aux persécutions dont elle était depuis si longtemps la victime.

Ce fut donc avec une anxiété mêlée d'espérance et de joie que la jeune femme attendit l'arrivée du Chercheur de pistes, et qu'elle se prépara à le recevoir.

Le Couteau-Rouge et les autres Chefs Pieds-Noirs n'étaient pas moins impatients que la jeune femme ; mais ils avaient mis sur leurs visage ce masque d'impassibilité indienne au moyen duquel les Peaux-Rouges réussissent si bien à cacher leurs sentiments, môme les plus vifs.

Midi sonnait, dirions-nous, si nous nous trouvions dans une ville au lieu d'être en plein désert du Grand- Nord, lorsque les Indiens, dont tous les regards étaient fixés sur la campagne, qu'ils interrogeaient fiévreusement, virent tout à coup un cavalier émerger d'une sombre chèneraie, située à l'extrême limite* de l'hori

zon, et se diriger au galop de chasse vers le camp*

Ce cavalier était seul ; les Indiens n'eurent besoin que d'un regard pour le reconnaître : c'était Valentin Guillois.

Le Couteau-Rouge porta à sa bouche Yitkitchota suspendu sur sa poitrine et en tira une note stridente.

A ce signal, une quarantaine de guerriers sautèrent à cheval. Le Couteau-Rouge se mit à leur tête, et tous, bondissant à sa suite comme une légion de démons, s'élancèrent à fond de train dans la plaine.

Ils s'étendirent bientôt en éventail, faisant caracoler leurs chevaux, brandissant leurs armes au-dessus de leurs têtes, lançant leurs fusils en l'air et les rattrapant sans ralentir leur course furieuse; exécutant, en un mot, tous les exercices de haute école hippique, auxquels Jes Arabes ont donné le nom de fantasia, avec une habileté et une précision admirables.

A un certain moment, ils firent une décharge générale de leurs fusils ; puis se mettant sur une seule ligne, ils poussèrent une charge à fond de train, et avec une adresse merveilleuse et qui semblait tenir du prodige, ils vinrent s'arrêter, comme si les pieds de leurs chevaux eussent subitement pris racine en terre, à dix pas à peine de Valentin.

Le Chercheur-de -Pistes n'avait ni hâté, ni ralenti l'allure de son cheval. Il était depuis beaucoup trop longtemps identifié avec toutes les coutumes indiennes, pour ne pas reconnaître dans cette démonstration, ce qu'elle était en réalité, c'est-à-dire un témoignage écla-

tant de la considération respectueuse que les Indiens éprouvaient pour lui, et de la joie qu'ils ressentaient en le voyant arriver seul et confiant au milieu d'eux.

Le Couteau-Rouge et les autres Chefs de la tribu avaient continué à se rapprocher à petits pas ; bientôt, ils furent auprès du chasseur.

Alors les salutations commencèrent.

Chez aucune nation, même des plus civilisées de l'Europe, ou de l'Orient, on ne trouve une étiquette, nous ne dirons pas plus, mais seulement aussi méticuleuse que chez les Indiens.

Le roi Henri III, qui le premier en France s'occupa sérieusement de régler l'étiquette de la cour; le roi Louis XIV, qui, à force de l'augmenter, en fît, pour ainsi dire, un dogme, quelque chose de saint et de révéré, établissant une barrière infranchissable entre la personne du souverain et les gentilshommes des plus anciennes familles de France, n'ont rien fait de comparable aux raffinements obtenus par les Indiens sur la question d'étiquette.

Les saluts et les présentations se prolongèrent pendant plus d'une heure et demie.

Valentin Guillois supporta patiemment toutes ces exigences ; il avait un but qu'il voulait atteindre, rien ne pouvait l'arrêter.

Les présentations terminées, les Indiens reprirent le chemin du camp en poussant force hurlements de joie, chargeant et déchargeant leurs fusils et recommençant en même temps et dans des proportions plus extraor-

dinaires encore la brillante fantasia que précédemment ils avaient déjà exécutée.

A peine de retour dans le camp, les Chefs se réunirent dans le calli ou hutte médecine, et tinrent un grand conseil auquel tout naturellement assistèrent Valentin Guillois et Curumilla.

Beaucoup de discours furent prononcés*

Valentin prié de parler, expliqua alors dans les plus minutieux détails la politique qu'il convenait aux Indiens de suivre*

Ces développements écoutés avec la plus sérieuse attention, frappèrent vivement les Chefs qui adoptèrent à l'unanimité et presque sans discussion, les propositions du chasseur.

Comme nous ferons assister bientôt le lecteur à l'exécution du plan proposé par Valentin Guillois, il est inutile d'en parler quant à présent. Nous nous bornerons seulement à constater que le Chercheur-de-Pistes vivement sollicité par tous les Sachems de prendre le commandement des forces alliées, refusa péremptoirement de le faire.

En effet, la guerre que les Indiens venaient à l'instant de résoudre, était une guerre essentiellement indienne; une revendication que lés Peaux-Rouges faisaient de leurs territoires de chasse; une protestation contre l'envahissement de leur pays par les Blancs; et, bien que les hom mes contre lesquels les Indiens allaient faire la guerre, ne fussent pas les compatriotes du chasseur, cependant eux et lui étaient sinon de la môme couleur

mais tout au moins avaient la môme origine ; par conséquent son intervention en qualité de chef de la ligue, - pouvait jusqu'à un certain point, être considérée comme une trahison, ou tout au moins une apostasie ; le seul

rôle qu'il lui fût permis de prendre était donc celui de conseiller et de simple volontaire dans les rangs des guerriers.

Les Peaux-Rouges connaissaient trop l'inflexibilité de caractère du chasseur pour essayer de lui faire modifier sa résolution, et bien qu'à regret ils s'inclinèrent devant sa volonté.

A l'issue du conseil, des émissaires furent expédiés dans plusieurs directions, afin d'instruire les confédérés, des mesures qui venaient d'être prises; leur demander leur approbation et les prier en même temps de se réunir le plus tôt possible, afin que les tribus alliées fussent en mesure d'agir efficacement dans un délai très-court.

En effet, il importait surtout que les Blancs disséminés sur un grand espace dans le désert, ne fussent pas prévenus des mouvements de leurs ennemis, et fussent surpris à Timproviste; sans qu'on leur eût laissé le loisir de se concerter entre eux, de s'appuyer les uns sur les autres, et d'organiser ainsi la défense.

Le soir même les Chefs qui avaient contracté alliance avec les Pieds-Noirs arrivèrent au camp.

Chacun de ces Chefs, au nombre de cinq, élait suivi de trente guerriers d'élite.

Il y avait un Chef Sioux, un Cher Corbeau, un Piccaneau, un Renard et un Àssiniboin;

Tous étaient des guerriers expérimentés, des grands braves, aux talons desquels de nombreuses queues de loups étaient attachées, qui depuis longtemps avaient^ fait leurs preuves, tant sur le sentier de la chasse que sur celui de la guerre, et sur lesquels on pouvait compter,

Valentin les vit arriver avec un vif sentiment de joie.

Le chasseur suivait, avec un plaisir secret et qui s'augmentait à chaque instant, la marche des événements; marche qu'il avait préparée avec tant de finesse et de prudence, pour la réussite de ses projets; ce qu'il avait obtenu comme résultat en quelques jours à peine était énorme.

En effet, arrivé un mois auparavant à peu près seul dans ces contrées désolées, où tout devait lui être et

lui était en réalité hostile, avec la résolution fermement arrêtée d'entamer une lutte mortelle contre un ennemi puissant et aguerri ; il était parvenu, non-seulement à réunir autour de lui une troupe d'amis dévoués, braves et pleins d'expérience ; mais encore à se créer des relations avec les Peaux-Rouges, les seuls souverains réels de ces immenses territoires; et à s'allier avec eux contre l'ennemi qu'il voulait abattre.

Cet ennemi, isolé maintenant dans le désert, se trouvait à son insu entouré d'un réseau invisible et d'autant plus redoutable, dont les mailles allant sans cesse se resserrant, ne tarderaient pas à l'envelopper de toutes parts et finiraient certainement par l'étouffer.

Valentin avait donc la conviction et presque la certi-

tude d'un succès prochain et définitif; aussi était-ce avec raison qu'il se félicitait des progrès qu'il avait faits dans l'accomplissement de sa vengeance.

Cette nuit- là même, après un nouveau conseil auquel Valentin fut appelé à prendre part, les Chefs tombèrent définitivement d'accord. C'est-à-dire qu'une alliance offensive et défensive fut conclue entre les diverses nations indiennes, eh ce moment réunies sur les grands territoires de chasse des savanes de la rivière Rouge, et les chasseurs et trappeurs blancs, dont Valentin Guillois avait été reconnu chef; et la guerre déclarée à tous les métis, sang-mêlés, Bois-Brûlés, émigrants ou autres de race ou d'origine blanche qui prétendraient, malgré la volonté des Indiens alliés, envahir ou seulement traverser leurs territoires de chasse.

Des coureurs furent expédiés dans toutes les directions pour avertir les tribus alliées de la résolution prise par le conseil; des hérauts, choisis parmi les guerriers les plus célèbres, reçurent la dangereuse mission d'aller jeter dans les camps des blancs et des Bois -Brûlés les flèches sanglantes attachées par une peau de vipère, emblèmes symboliques d'une guerre à outrance; puis, sur un signe des principaux chefs, le poteau de la guerre fut dressé au milieu du camp.

Le Couteau-Rouge toucha le premier le poteau de sa hache en chantant et en dansant, le cri de guerre fut poussé et la danse du scalp commença; elle dura la nuit tout entière.

Une heure avant le lever du soleil, les Chefs alliés

ii. 9

prirent congé du Couteau-Rouge et retournèhent à leurs camps respectifs, afin de presser les derniers préparatifs de la campagne qu'ils allaient entre-

prendre.

Notons en passant que les Indiens, sur le sentier de la guerre, rompent brusquement et sans transition avec leurs habitudes indolentes et paresseuses ; ce ne sont plus les mêmes hommes; la guerre les métamorphose entièrement; ils endurent, avec un stoïcisme inébranlable, les fatigues les plus grandes et les privations les plus dures ; ' parfois même ces sauvages grossiers, et dont la gloutonnerie est effrayante, demeurent, sans se plaindre, deux, trois et même quatre jours entiers sans prendre aucune nourriture et sans qu'une goutte d'eau mouille leurs lèvres.

Il semble que la fatigue n'ait pas de prise sur ces organisations de granit ; rien ne les arrête, rien ne les surprend; insensibles au froid comme au chaud, à la pluie comme au soleil, ils se rient de la douleur; aucun obstacle ne saurait les rebuter, aucun contre-temps ne réussirait à les abattre.

Là est le secret de la rapidité de leurs mouvements, de la fureur de leurs attaques et de l'indomptable énergie qu'ils déploient en combattant.

Valentin Guillois connaissait depuis longtemps ces précieuses qualités de ses nouveaux alliés ; aussi espérait-il beaucoup du concours qu'ils lui donneraient

Après le dernier conseil tenu au coucher du soleil, il avait eu avec Curumilla une courte conversation, à la

suite de laquelle le Chef avait immédiatement quitté le camp.

Le chasseur s'était tenu à l'écart des démonstrations belliqueuses de ses alliés ; pendant toute la nuit, il resta assis devant un feu de veille, sans que, pendant une seule minute, le sommeil vînt clore ses paupières.

Une heure environ après le lever du soleil, Curumilla rentra au camp.

Le Chef n'était pas seul; un homme raccompagnait; cet homme était don Pablo Hidalgo.

En apercevant les nouveaux venus, Valentin se leva et se dirigea vers eux.

— Vous voilà enfin, dit-il, en tendant avec un bon sourire la main au jeune homme, je vous attendais avec grande impatience.

— Nous avons marché toute la nuit, répondit le jeune homme en souriant; moi aussi j'avais bâte de vous voir, j'avais comme un pressentiment que quelque chose d'heureux m'attendait près de vous, senor: vous êtes si bon pour ceux que vous aimez*

— Ce pressentiment ne vous a pas trompé; venez, sënor;

Il se dirigea aussitôt vers un toldo peu éloigné* à là claie duquel il frappa.

Cette claie s'ouvrit; une femme parut;

Deux cris de bonheur furent poussés à la fois.

Doua Dolorès était dans les bras de don Pablo.

Valentin les considérait en souriant; bien que ses yeux fussent humides;

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