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LES PRÉPARATIFS D'UNE SURPRISE

Une heure plus tard, Valentin Guillois prit congé des Peaux-Rouges, et accompagné par Curumilla, don Pablo Hidalgo et sa charmante fiancée, dofia Dolorès de Castelar, il regagna son camp où, il arriva vers huit heures du soir.

— Quoi de nouveau? demanda-t-il à Belhumeur, en mettant pied à terre.

— Rien, répondit le chasseur; le Castor et Navaja ont poussé une reconnaissance assez loin aux environs, sans rien apercevoir de suspect.

Une tente avait été dressée tout exprès pour dofia Dolorès ; les chasseurs, quelque temps qu'il fasse, ne se construisent jamais d'abri.

Le lendemain à l'aube, Valentin éveilla don Pablo Hidalgo, qui dormait près de lui enveloppé dans ses fourrures*

— Levez- vous, lui dit-il, et me suivez; dofia Dolorès nous attend pour déjeuner.

— Déjeimer déjà! fit don Pablo avec .étonnement ; quelle heuie est-il donc?

— Sept heures du matin, le soleil ne va pas tarder à paraître. Venez.

Don Pablo le suivit ne comprenant pas la nécessité de ce repas matinal, mais n'osant pas interroger le chasseur.

Dans l'enfoncement d'un rocher, près d'un feu brillant, un couvert avait été dressé sur un tapis de Turquie, donaDolorès, assise sur un monceau de fourrures, attendait; en apercevant son fiancé, un délicieux sourire comme un rayon de soleil perçant entre deux nuages, illumina sa ravissante physionomie ; la charmante femme n'était pas encore accoutumée au bonheur.

— A table, dit gaiement Valentin et mangeons bien surtout, qui sait quand nous dînerons?

— Je vous avoue, don Valentin, répondit don Pablo, en s' asseyant, que je ne me sens que très-peu d'appétit encore!

— Tant pis, don Pablo, tant pis, efforcez-vous! Je vous avertis que vous avez une longue course à faire aujourd'hui.

— Une longue course! s'écria dofia Dolorès avec inquiétude*

— Oui, fit le chasseur en souriant.

— Où va-t-il donc? reprit-elle.

— Vous le saurez, senorila, puisque vous l'accompagnerez..

— Moi? -

— Dame ! à moins que vous préfériez le voir partir seul.

— Qu'est-ce que cela signifie? demanda donPablo en laissant tomber son couteau et regardant le chasseur d'un air effaré-

— Allons, fit gaîment Valentin, ne vous effrayez pas ainsi; je n'ai que de bonnes nouvelles à vous annoncer.

— Ah! tant mieux, fit naïvement le jeune homme, en respirant comme un noyé que Ton sauve deTeau.

— Voici, en deux mots, ce dont il s'agit; avant huit jours, une guerre d'extermination commencera dans cette région, le sang coulera comme de l'eau; yous savez cela aussi bien que moi.

Les deux jeunes gens firent un signe de tête affirmatif en se serrant l'un contre l'autre.

— J'ai pensé, continua Valentin en souriant, que vous aviez suffisamment payé votre dette au malheur; maintenant vous êles réunis; il n'y a aucune nécessité de vous rendre acteurs ou spectateurs de ces effroyables combats; mieux vaut vous laisser prendre sur ce chemin de la vie si obstrué de ronces quelques heures de soleil.

— Oh ! vous êtes bon! s'écrièrent les deux jeunes gens en lui prenant les mains*

— Je ne sais pas, dit-il avec bonhomie, seulement je suis homme et j'ai souffert; peut-être est-ce pour cela que je comprends tant de choses ! et il soupira.

Pendant quelques minutes il mangea silencieuse-

ment; mais, tout à coup, relevant vivement la tête:

— Au diable les souvenirs, dit-il 1 ils font un enfant de l'homme le plus fort ! revenons à vous. Voici ce que j'ai arrêté : aussitôt après le déjeuner vous vous mettrez en route ; vos bagages sont chargés, vos chevaux sellés, vos peones prêts, de plus, trois chasseurs, des hommes solides sur lesquels oa peut compter, vous accompagneront jusqu'à la limite des établissements ; avec une escorte de dix hommes on passe partout; vos six peones, mes trois chasseurs et vous, en voilà plus qu'il n'en faut pour mettre en faite les plus déterminés bandits de nos savanes.

— Je ne sais si je dois accepter tant de grâces, don Valentin?

— Mon cher ami, répondit-il en riant, vous seriez seul, que j'aurais eu garde de me priver de votre concours, car vous êtes brave, loyal et dévoué ; trois qualités fort rares qui ne se rencontrent pas souvent dans le même homme; mais il y a avec vous la senora à laquelle vous devez songer avant tout; ainsi ne parlons plus de cela, et laissez-moi achever : traverser la Cordillière pour redescendre dans les savanes, vous prendrait trop de temps et serait dangereux, surtout aux environs de Dezeret ; et puis en supposant que nul obstacle ne vînt yous arrêter, votre voyage durerait plusieurs mois; songez que nous sommes ici, dans un pays perdu, aux confins de l'Amérique. J'ai trouvé mieux; vous traverserez les États-Unis. Il vous faut trois jours tout au plus avec de bons guides, et ceux que je vous donne sont

excellents, pour atteindre les frontières du Minosota; là, vous vous retrouverez sans transition en pleine civilisation : chevaux, chemins de fer, voitures, tous les moyens de locomotion seront à votre disposition; en moins de quinze jours, vous serez de retour à votre hacienda del Rio Bravo del Norte. Cela vous sourit-il ainsi ?

— Oh! oui, oui ! vous êtes bon, je vous aime, don Valentin, s'écria la jeune fille les larmes aux yeux, nous vous devrons notre bonheur !

— Et vous don,Pablo, vous ne dites rien ?

— C'est que je ne sais comment vous avouer,., murmura le jeune homme embarrassé.

— Que venant au désert, vous ne vous êtes muni que très-médiocrement d'argent; est-ce cela que vous me voulez dire?

— Ma foi oui, don Valentin, puisque vous possédez le talent de tout deviner, pourquoi vous eu ferais-je un secret; de sorte que bien que je sois très riche, je n'ai pas sur moi les fonds nécessaires, pour subvenir aux dépenses d'un voyage à travers les États-Unis; et que je me vois contraint à mon grand regret d'y renoncer et de m'en retourner par où je suis venu ; c'est à peine si j'ai cinq cents piastres avec moi.

— C'est déjà une très-jolie somme, mais elle ne suffirait pas.

~ Vous voyez bien, fit-il piteusement, d'autant plus que nous sommes huit,

— C'est vrai.

— Ah ! si j'avais su!

— On dît toujours cela lorsqu'il est trop tard.

— Enfin il faut en prendre notre parti ! s'écria résolument 'donaDolorès; vous verrez, querido Pablo, quel voyage charmant nous ferons ainsi côte à côte; le temps s'envolera sans que nous y songions seulement,

— C'est très-joli ce que vous dites là, senora , fit Valentin en riant, seulement cela n'a pas le sens commun. J'ai trouvé mieux.

— Voyons, fit-elle curieusement.

Don Pablo Hidalgo hocha lamentablement la tête.

— Bon ! vous ne me croyez pas ?

— Oh! je ne dis pas cela, seîîor, se récria-t-il vivement.

— Eh bien, écoutez; je vous ai dit que je vousiaisais accompagner par trois chasseurs, n'est-ce pas?

— Oui, seîior.

— Très-bien, l'un de ces trois chasseurs, que vous connaissez du reste, se nomme Pawlet. C'est lui que j'ai chargé de la direction de votre petite troupe ; en atteignant la frontière américaine, il vous conduira à un comptoir de pelleteries; le plus riche peut-être de toute l'Amérique du Nord; ce comptoir est dirigé par la raison sociale Milnes, Maxwel and Son ; trois hommes charmants et du meilleur monde, avec lesquels je suis depuis quelque dix ans en relations d'affaires et à qui vous remettrez, je yous prie, cette lettre de ma part.

— Cette lettre? fit don Pablo en hésitant.

— Je devine, moi! s'écria dona Dolorèsen battant des mains.

— Oh ! Mexicain méfiant et incrédule ! fit Valentin en

il. 9,

riant; n'ayez pas peur, cette lettre n'a rien de compromettant, c'est tout simplement une ouverture de crédit sur la maison Milnes, Maxwel and Son, afin que vous soyez en mesure de faire face à toutes les dépenses de votre voyage.

— Moi, j'avais deviné; dit la jeune femme en tendant avec un sourire charmant sa main mignonne au chasseur.

— Oh! don Valentin, s'écria don Pablo avec effusion, pardonnez-moi, je suis un demi-sauvage; votre délicatesse me confond; je ne sais comment je pourrai jamais reconnaître tout ce que vous faites pour moi.

— Je ne vois qu'un moyen : c'est d'accepter ce prêt aussi franchement que je vous le fais,

— Certes, j'accepte, j'accepte de grand cœur; ce serait vous faire injure que d'agir autrement.

— A la bonne heure, dit gaiement Valentin ; maintenant je vous reconnais. Le crédit que je vous ai ouvert est de dix mille dollars,

— C'est beaucoup, je ne pense pas...

— Vous prendrez ce dont vous aurez besoin, c'est entendu; seulement, ne vous gênez pas; croyez-moi, point de fausse délicatesse, je suis beaucoup plus riche que vous ne le supposez; cette somme n'est rien pour moi ; d'ailleurs, je ne vous en tiens pas quitte. Je compte bien aller vous la réclamer moi-même un jour ou l'autre, lorsque je retournerai en Sonora.

— Oh! si vous faisiez cela, don Valentin, vous mettriez le comble à toutes vos bontés.

— Je le ferai, soyez tranqujlle.

— Dqnnez-mQi yotre parole, senor, ài\ cjofia Dolorès. rr Vous vous méfiez donc de moi, seuorita?

— îfàn, mais je vous saisi oublieux envgrs ceux que vous obligez; votre parole, sinon nous n'acceptons pas** Qu\en (iites-vofiSj Pablo?

— Je suis parfaitement de yotrp $vis, Rplprès.

— Vous voilà pris, senor Valentin, fit-^lp en le menaçant du doigt.

— Allons, répondit-il avec bonhomie, \l faut faire ce que vous voulez, senorita; je vous donne ma parple d'aller vqys voir d'ici à six mpis. Êtes-vous satisfaite maintenant, senorita?

— Je suis bien heureuse, et je vous remercie du plus profond de mon cœur,

— Prenez garde, dpn Pablo mon ami, vous avez là une fiancée qui me semble un peu volontaire; faites bien vos conditions en vous mariant.

— Oh! fini en riant, c'est inutile, je ferai toujours tout ce qu'elle voudra.

— Ohl les amoureux! s'écria Valentin, On se leva, le déjeuner était terminé.

— Maintenant il faut partir, dit Valentin, le temps presse, je voudrais déjà vous voir loin d'ici. Venez.

Il conduisit alors les jeunes gens à une centaine de pas du camp, où une troupe de cavaliers attendait immobile au milieu d'une espèce de carrefour où venaient aboutir plusieurs sentes.

Les deux mules de bât étaient chargées des bagages,

les chasseurs et les peones étaient en selle, ils n'attendaient plus que don Pablo Hidalgo et sa fiancée*

— Vous savez ce que vous m'avez promis, mon cher Pawlet? dit Valentin au chasseur chargé de la direction de la petite troupe.

— Soyez tranquille, master Valentin, répondit le chasseur; d'ailleurs, vous me connaissez.

— Oui, mon vieil ami; aussi, vous le voyez, je n'ai pas hésité à vous donner cette mission de confiance.

— Je vous remercie, vous n'aurez pas à vous en repentir.

— Faites diligence, j'aurai besoin de vous ici.

— Dans sept jours, vous me reverrez.

— J'y compte- Allons, don Pablo, mon ami, embrassons-nous et en route.

Les deux hommes tombèrent dans les bras l'un de Tautre.

Le chasseur, malgré son stoïcisme, était ému-. Don Pablo avait les yeux pleins de larmes.

— Embrassez-moi, seuor Valentin, dit la jeune femme en s'approchant; embrassez-moi, cela me portera bonheur.

— Soyez heureuse, mon enfant, dit le chasseur en la baisant au front. ^

Et, comme il sentait l'émotion le gagner :

— A cheval! à cheval! cria-t-il d'une voix forte. Les deux jeunes gens obéirent,

— En route et bon voyage! reprit-il en leur serrant la main; que Dieu vous protège!

— Au revoir 1 à bientôt ! s'écrièrent les deux fiancés.

— Oui, au revoir! Soyez heureux,

La petite troupe se mit en route, quelques mots furent encore échangés de loin, puis les cavaliers tournèrent l'angle de la sente, s'enfonçant dans un pli de terrain, et on ne les vit plus.

Valentin demeura un instant immobile à la môme place.

— Oui, murmura- t-il, qu'ils" soient heureux, les pauvres enfants !

Et il regagna son camp lentement et tout pensif.

Curumilla l'attendait.

Les deux hommes eurent entre eux un long entretien; c'est-à-dire que Valentin parla et que son ami répondit par force gestes et quelques interjections prononcées d'une voix gutturale; après cet entretien, Valentin serra la main du chef, et celui-ci quitta immédiatement le camp.

Le rôle que Valentin s'était réservé était assez difficile; il lui fallait constamment se tenir à égale distance des Bois-Brûlés et de la troupe du capitaine Kild, dont il s'était réservé la surveillance spéciale, tout en demeurant cependant en communication directe avec ses nouveaux alliés, les confédérés Peaux- Rouges*

Ceux-ci surtout lui donnaient fort à faire par leur impatience d'en venir aux mains.

Des émissaires avaient été envoyés dans tous les villages d'hiver pour rassembler des guerriers; de son

côté Valentin avait fait prévenir tous les chasseurs et trappeurs blancs, disséminés dans les montagnes dans un périmètre de cinquante lieues au moins; il fallait donner à tous ces secours le temps d'arriver et de se réunir à un rendez-vous qui leur avait été assigné à une vingtaine de lieues environ de la rivière Jourdan, presque à la descente dans les plaines des plateaux secondaires des montagnes.

Valentin avait eu plusieurs entrevues avec Benito Ramirez, ou plutôt Octavio Vargas; par lui il avait eu des nouvelles de dona Rosario; tout semblait marcher vers un dénoûment prochain.

Celui de tous les confédérés qui donnait le plus de peine à Valentin était le chef des Indiens-Corbeaux ; Ahnimiki ne pardonnait pas au capitaine Kild l'échec que celui-ci lui avait fait subir; il ne rayait que vengpance contre les émigrants; il avait fait promettre à Valentin de le conduire lorsque le moment d'agir serait yenu, au camp des blancs; celui-ci n'avait consenti, à la vérité, à lui donner cette satisfaction qu'en se réservant de choisir lui-même l'heure et le temps qui lui sembleraient propices.

Six jours s'étaient écoulés depuis le départ de don Pabip Hidalgo et de dpna Dolorès pour les établissements; rien de particulier ne s'était passé; chaque jour on marchait, puis, le soir venu on campait-; et cela avec des précautions si grandes et si bien prises que depuis si longtemps que durait ce manège, les émigrants n'avaient pas encore pu s'apercevoir c|e la sur-

veillance incessante dont ils étaient l'objet; la môme chose arrivait pour les Bois-Brûlés.

Et pourtant Bois-Brûlés et émigrants avaient constamment de nombreux éclaireurs en campagne, et de hardis batteurs d'estrade en avant et sur leurs flancs.

Mais tout était inutile; çclaireurs et batteurs d'estrade ne voyaient et n'entendaient rien.

Les Peaux-Rouges et les chasseurs avaient disparu sans laisser de traces derrière eux, on aurait dit que la

terre les avait subitement engloutis.

On approchait des plaines; quatre jours encore et l'on atteindrait la rivière Jourdan.

Un soir, Curumilla qui battait incessamment les montagnes dans tputes les flirections, annonça l'apparition de deux troupes assez nombreuses, l'une venant de l'Est et l'autre du Nord-Ouest.

Ces deux troupes, Curumilla n'avait pu les reconnaître suffisamment; cependant il s'était assez ap^ proche d'elles pour se crqire autorisé à affirmer qu'elles étaient entièrempnt composées cThQinme§ b]ancs.

Cette nouvelle inquiéta fort Valentin Guillois, à qui elle donna beaucoup à réfléchir.

Selon le parti qu'ils adapteraient, ces nouveaux venus pouvaient exercer une très-grande influence sur les suites de la guerre ; il n'y avait donc plus à hésiter, il fallait eh finir au plus vite, si Ton ne voulait avoir sur lès bras le double d'ennemis à combattre; car, selon toute probabilité, ces inconnus appartenant à la

race blanche, se rangeraient plutôt avec des hommes de leur couleur qu'avec les Peaux -Rouges.

- Cette supposition était rigoureusement logique, et comme cela arrive trop souvent dans la vie pratique, par cela même elle était fausse; mais Valentin ne pouvait pas s'en douter.

Il assigna au chef des Corbeaux un rendez-vous au coucher du soleil, à une assez courte distance du camp des émigrants, et à l'heure dite il s'y trouva.

Ahnimiki ne se fit pas attendre de son côté.

Après avoir échangé les compliments d'usage, Valentin pria le chef de le suivre, ce que celui-ci, qui pénétrait sans doute les motifs pour lesquels le chasseur lui avait assigné ce rendez-vous, fit aussitôt.

Ils s'enfoncèrent alors sous le couvert, marchant l'un derrière l'autre et sans échanger une parole.

Arrivé auprès d'un arbre creux, Valentin s'arrêta, puis après avoir examiné scrupuleusement les environs, il reprit sa marche.

Cette fois elle ne dura que quelques minutes, Valentin s'arrêta de nouveau, s'assit sur un quartier de roc et invita son compagnon à l'imiter.

Cet endroit était un des mieux choisis pour y faire halte et causer sans crainte d'être entendu. .

Un torrent descendant des montagnes tombait en tourbillonnant d'une hauteur prodigieuse, et allait rejoindre la plaine par les conduits souterrains qu'il s'était creusés.

Les grondements formidables de cette chute d'eau,

étouffaient la voix de telle sorte qu'un écouteur, éloigné de deux pas seulement, n'aurait pu rien entendre.

— J'ai conduit mon frère, dit Valentin, ainsi que je le lui avai^ promis, au campement des émigrants, contre lesquels sa tribu a combattu il a quelques jours.

— Oui, répondit Ahnimiki avec ressentiment, je remercie le chasseur de m'avoir si bien tenu parole. Ces chiens des visages pâles m'ont tué les plus grands braves de ma tribu. Que diraient les Ciualt — femmes des guerriers morts — si en rentrant dans mes villages, je ne rapportais pas les chevelures de ceux qui ont tué leurs maris? J'ai vu le camp, c'est vrai, mais mes jeunes hommes ne sont pas des oiseaux, pour planer dans les airs; il ne suffit pas de dire : voici le camp des visages pâles?

— Que désire donc de plus mon frère ?

— Connaître le sentier qui conduit à ce camp.

— Le Chef Corbeau ne désire pas savoir autre chose?

— Non; que le chasseur m'indique le sentier; et les visages pâles sont morts.

Valentin hocha la tête à plusieurs reprises.

— Vous vous trompez, Chef, reprit-il, ce que vous me demandez ne suffit pas pour vous assurer la victoire; je sais que vos guerriers sont braves, mais les visages pâles sont braves aussi ; de plus ils ont des armes excellentes que vous ne possédez pas.

— C'est vrai, mais mon frère a des petits fusils, dont chacun tue vingt hommes, il a de plus un rifle méde-

cine qui se charge et se décharge tout seul, avec une rapidité extrême; ce que l'œil de mon frère aperçoit, mon frère l'abat à n'importe quelle distance. Le grand chasseur pâle combattra pour ses amis, et ils seront vainqueurs.

Valentin jeta un regard de satisfaction et d'orgueil sur les revolvers et le fusil Galand que, ainsi que nous l'avons dit, il avait achetés pendant son séjour à la Nouvelle-Orléans au capitaine d'un bâtiment français.

Ces armes admirables, dont le mécanisme est si simple, le tir si juste, et la portée si grande, le rendaient invincible., il le savait, car, quelle que soit la perfection qu'aient atteinte les armes américaines, elles sont encore de beaucoup inférieures à celles de nos grands armuriers français et particulièrement de Galand,

Mais cette supériorité même affligeait le chasseur; il redoutait de se servir de ces engins destructeurs; il s'était juré dans son for intérieur, de ne les employer contre ses ennemis que dans des circonstances toutes particulières, et seulement lorsqu'il serait dans l'absolue nécessité dé défendre sa vie.

Aussi hocha-t-il de nouveau la tête, et fut-ce avec un mélancolique sourire qu'il répondit à Ahnimiki :

— Mon frère a raison. Le Sachem Araucan et moi, seuls dans la prairie, nous possédons ces armes admirables, mais en ce moment, il ne s'agît pas de tuer quelques guerriers, en laissant échapper les autres; il faut s'emparer du camp et surprendre les blancs, comme on surprend une couvée de vautours; mon frère est un

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Chef trop sage et trop expérimenté, pour ignorer que souvent on réussit mieux par la ruse que par la force.

— Oah ! le chasseur parle bien, sa voix résonne agréablement aux oreilles d'Ahnimiki, sans doute il possède les moyens dont il parle ; grâce à lui, les Corbeaux surprendront leurs ennemis.

— Allons, Chef, dit en riant le chasseur, vous me tirez, malgré moi, mon secret du cœur; il y a du plaisir à parler avec un homme qui comprend à demi-mot.

— Le grand chasseur pâle a donc un secret? dit le chef d'une voix insinuante.

— Oui, je voulais vous faire une surprise, Chef.

— Et cette surprise quelle est-elle? le chasseur la révélera à son ami?

En ce moment le cri du hibou se fit entendre à une assez grande distance, et vint presque mourir aux oreilles des deux hommes.

— Qu'est cela? demandale Chef en relevant vivement la tête.

— La surprise que je vous ménage.

Et, en même temps, il imita le cri du hibou, avec une perfection telle que tout autre qu'un Peau Rouge s'y serait trompé.

— Bon, reprit Ahnimiki, mon frère a un ami dans le camp des blancs, cet ami veut le voir et il rappelle.

— Vous avez deviné, Chef.

— Pourquoi mon frère ne va-t-il pas au-devant de son ami?

— Parce que c'est inutile, Chef; c'est lui au contraire qui sera ici dans quelques minutes.

— Oah t le grand chasseur a vécu si longtemps avec les Indiens, que son cœur est devenu rouge. Il a beaucoup de ruse et de sagesse,

— Merci du compliment, Chef, dit le chasseur en riant; il me plaît d'autant plus qu'il me vient de vous et que vous vous y connaissez- Mais attendez encore un peu, et vous verrez jusqu'à quel point je mérite vos éloges.

— Le grand chasseur pâle était un puissant guerrier dans sa nation, il a pris sans doute de nombreuses chevelures, quand il était jeune?

— Non, Chef, vous vous trompez; les guerriers de mon pays ignorent ce que c'est que le scalp; ils turnt leurs ennemis, mais ils ne leur enlèvent pas la chevelure.

— Bon, les visages pâles sont sages; ils préfèrent attacher leurs ennemis au poteau de torture?

— Pas davantage, Chef; nous tuons et nous blessons nos ennemis, pendant la bataille, mais après le combat, nous ne leur infligeons aucune torture.

— Oah! fit l'Indien, avec une surprise qu'il ne put dissimuler, les visages pâles craignent donc ladouleur?

— Tous les hommes redoutent la douleur, Chef, qu'ils soient blancs, jaunes, noirs, ou rouges. Les hommes de ma nation sont aussi braves que vos plus braves guerriers; mais leurs coutumes ne 'sont pas les vôtres; ils entendent la bravoure d'un façon différente. Votre

stoïcisme dans la souffrance, n'est pour eux qu'une marque d'orgueil et de vanité puérile; j'essayerais vainement de vous donner une explication à ce sujet, vous ne pourriez la comprendre. Du reste, ajouta-t-il en souriant, nous n'avons plus le temps de causer de ces choses; un entretien plus sérieux nous réclame. Entendez-vous ce bruit dans les broussailles?

— Ahnimiki l'entend, depuis quelques instants déjà.

— Eh bien, Chef, ce bruit nous annonce l'arrivée de l'ami que nous attendons. Préparez-vous à le recevoir et à lui faire bon accueil.

— Le frère du chasseur pâle est l'ami d' Ahnimiki, répondit le Chef en posant la main droite sur sa poitrine.

Presque au même instant les buissons s'écartèrent et un homme parut.

Cet homme était don Benito Rarnirez, ou du moins le personnage qui avait pris ce nom, que d'ailleurs il portait bien.

Dès qu'il aperçut le chasseur et le Chef Corbeau, il s'approcha d'eux sans hésiter,et les salua avec une gracieuse aisance.

— Soyez le bienvenu, senor Ramirez, dit le chasseur en lui tendant la main, nous vous attendons.

— Je serais arrivé plus tôt, dit le jeune homme avec un sourire, mais vous vous souvenez, senor Valentin, que vous m'avez expressément défendu de quitter le camp avant six heures du soir.

— C'est vrai, je reconnais mon tort. Assevez-vous là

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près de nous et causons. Avant tout j'ai l'honneur de vous présenter un des Chefs les plus justement célèbres de la prairie; et un de mes meilleurs amis, en ce mondent, Ahnimiki, le grand Sachen des Indiens Corbeaux. Les deux hommes s'inclinèrent l'un devant l'autre, et ils se serrèrent cordialement la main, mais sans échanger une parole.

— Là, maintenant que la présentation est faite dans toutes les règles, revenons à nos affaires, senor Ramirez; yous me permettrez, Chef, de in'entretenir un instant avec mon ami de choses qui me regardent seul, et n'ont, par conséquent, aucun intérêt pour vous.

— Ahnimiki est sourd et aveugle, quand son ami le désire, répondit le chef; quand il plaira au chasseur il appellera son ami.

Il se leva en souriant, alla s'asseoir à quelques pas plus loin et il alluma son calumet qu'il se mit à fumer avec toute la gravité indienne.

Le chasseur, après avoir fait un geste amical au Peau-Rouge, s'adressa de nouveau à Benito Ramirez.

— A nous deux, lui dit-il,

— Je ne demande pas mieux, senor, nesuis-jepas complètement à vos ordres?

— Je sais que vous êtes un brave et noble cœur; je vous aime* et. croyez bien que je ne faillirai pas à la promesse que je vous ai faite.

— Oh! il est inutile de revenir là-dessus, senor Valentin, votre parole est là, inscrite dans mon cœur.

— Eh bien, soyez tranquille, avant peu j'espère la

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dégager; qu'y a-t-il de nouveau? êtes -vous toujours dans les bonnes grâces du capitaine Kild?

— Mieux que jamais,

— Très-bien; et votre ami Blue-Dewil 5 enêtes-vous toujours satisfait?

— Toujours; nous sommes dans les meilleurs termes; c'est l'homme le plus singulier que je connaisse, l'esprit le plus excentrique et le cœur le plus dévoué qui existe; vous avez en lui un ami sûr et précieux.

— Allons, je vois que vous l'appréciez comme il le mérite; oui, c'est un ami précieux et qui ne recule devant rien.

— C'est vrai; tout en jouant son rôle avec une perfection telle que parfois je crois qu'il se trompe luimême, il est infatigable; toujours cherchant, toujours furetant; il est en ce moment lancé sur une nouvelle piste.

— Laquelle donc?

— Tout simplement celle de notre plus cruel ennemi.

— Don Miguel Tadeo de CastelLeon?

— Lui-même,

**• Il croit avoir retrouvé ses traces?

— Il l'affirme du moins.

— Viva Diost ce serait un coup de partie, si c'était vrai; cet homme qui a su se faire si complètement invisible, qui a disparu sans avoir laissé de traces !

— Blue-Dewil prétend que c'est parce que nous cherchons très-loin, ce que nous avons presque sous la main.

— Hein! que voulez-vous dire? s'écria-t-il en tressaillant, je ne vous comprends pas, don Octavio.

— En un mot, cher sefior, répondit le chasseur, Blue-Dewil prétend que don Miguel Tadeo que nous supposons, réfugié dans quelque établissement frontière, est tout uniment caché dans le camp môme des émigrants.

— Bon ! c'est de la folie !

— Hum ! je ne partage pas votre opinion. Blue- Dewil est bien fin ; il n'est pas homme à se laisser leurrer et à prendre des illusions pour des réalités.

— Je sais cela. Mais sur quoi fait-il reposer cette supposition?

— Sur une foule de petits faits qui, tous insignifiants en apparence et, pris isolément, ne signifient rien, réunis en une masse compacte, forment un corps et prennent tout à coup des proportions énormes. Vous savez que notre ami se prétend, avec raison selon moi, artiste ; il prouve, par l'impossible et l'improbable; et je dois convenir qu'il se trompe rarement. Dans le cas présent, il s'est fait ce raisonnement, qui ne manque certes pas d'une certaine logique : Je suis entouré d'ennemis très-fins, très-déliés, qui ont tout intérêt à me découvrir; je n ? ai qu'un moyen de leur échapper : c'est de disparaître, de trouver une cachette si bien choisie, que personne ne songe à m'y relancer. Comment obtenir ce résultat, qui est pour moi une question de vie et de mort?

— Oui, comment?

— Le moyen est simple; c'est toujours Blue-Dewil

qui parle ou plutôt raisonne comme, selon lui, a dû raisonner don Miguel Tadeo. .

— Oui, oui ; c'est convenu, allez.

— Le moyen est simple. Je confie le commandement apparent à un homme dont je suis sûr, dont je tiens l'existence entre mes mains, et qui, par conséquent, a tout intérêt à me servir; puis, cela fait, je me mets dans la peau d'un aventurier quelconque, et je m'engage dans sa troupe, en ayant grand soin de me confondre dans la foule et de n'avoir avec mon remplaçant que le moins de rapports possible, autres que ceux strictement exigés par mon service. Évidemment une combinaison si audacieuse échappera à tous les soupçons; nul ne supposera que j'aie eu la témérité de me cacher dans mon propre camp, d'autant plus que, et je compte là-dessus, un jour ou l'autre, le hasard, qui gouverne le monde, fera à son insu tomber le masque de mon remplaçant, que jusque-là on aura pris pour moi, et sur qui tous les soupçons se seront dirigés ; alors le tour sera joué, mes ennemis complètement déroutés, et je déjouerai facilement tous leurs efforts; car, lorsque se voyant aux abois, ils me chercheront très-loin, je serai plus près, et rien ne me sera plus facile que de me débarrasser d'eux une fois pour toutes.

— Ce raisonnement est subtil.

— Trouvez-vous qu'il .manque de logique ? .

— Je ne dis pas cela; cependant, je doute de la réussite.

— Blue-Dewil l'affirme.

il. 10

— Quelle preuve a-t-il à l'appui ?

— Aucune encore ; mais il répond d'en avoir sous deux jours. ,

— Il Yise donc quelqu'un ?

— Pardieu ! Sans cela, son raisonnement n'aurait ni queue ni tête?

— C'est juste. De qui s'agit-il?

— D'un pauvre diable, malingre, débile, qui s'est fait le souffre-douleur de tous les autres aventuriers, qui s'en servent à peu près comme d'un domestique pour lui faire faire tout ce qui leur répugne, sans que jamais il se rebiffe ou se plaigne; enfin, un de ces êtres inoffensifs qui semblent nés pour servir de jouet à ceux qui les entourent.

— Hum 1 Blue-Dewil ne me semble pas avoir eu la main heureuse en cette circonstance.

— Peut-être. Je lui ai fait cette même observation ; il m'a répondu, en riant, que c'était précisément à cause du rôle abject joué par cet homme que ses soupçons s'étaient dirigés sur lui. Il prétend que les grands ac^ teurs- étant enclins à exagérer leurs rôles, don Miguel Tadeo avait, malgré lui, tellement chargé le sien, que, sans le vouloir, il l'avait rendu ridicule, et surtout suspect aux yeux d'un homme clairvoyant. Remarquez que cet homme, qui se nomme ou se fait nommer Stilder, est taillé en hercule, et n'a nullement la physionomie d'un imbécile.

— Enfin, qui vivra verra. Blue-Dewil demande deux jours, n'est-ce pas ?

— Deux jours, oui, senor/

— Eh bien, attendons jusque-là- Et dona Rosario, Tavez-vous prévenue, ainsi que vous vous y êtes en* gagé? ' •

— Oui, seîior; dona Rosario est prévenue; elle est

au comble de la joie ; le moment venu, elle sera prête,

— Pauvre chère enfant ! D,ieu permettra, je l'espère, que nous puissions la sauver.

Et il laissa tomber sa tête sur sa poitrine et sembla s'abîmer dans de trisles et sombres pensées.

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