‹ Le Capitaine KildChapitre 8 sur 13 · LES PREPARATIFS DUNE SURPRISE · texte numérisé non relu

LES PREPARATIFS DUNE SURPRISE

(Suite)

Presque aussitôt Valentin G-uillois releva la tête, et tendant la main à Benito Ramirez :

— Excusez-moi, ami, lui dit-il, de m'être laissé aller à mes pensées devant vous, voilà qui est fini, je les ai refoulées dans mon cœur.

Il se leva et s'approchant du Sachem :

— Mon frère Ahnimiki consent-il à écouter ce que le chasseur blanc a à nous dire? fit-il.

— Mes oreilles sont ouvertes, répondit le Chef. Il se leva et vint reprendre sa première place.

— Mon père comprend -il le français ? demanda le chasseur au Sachem.

— Ahnimiki est un grand Chef dans sa nation, il comprend toutes les langues des pays sur lesquels son cheval de guerre pose le pied, le chasseur blanc n'a pas une langue fourchue dans sa bouche, qu'il parle la

langue des hommes de sa nation, Ahnimiki comprendra, il connaît le Mexique.

Benito Rarnirez s'inclina.

— Avant tout, chasseur, dit alors Valentin, donnezmoi un renseignement, je vous prie,

— Lequel, senor?

— Tout à l'heure j'examinais votre camp, il est placé dans une situation excellente; mais, je ne sais si c'est une illusion, il m'a semblé qu'il avait bien peu d'étendue pour le nombre d'hommes qu'il doit renfermer,

Ramirez se mit à rire.

— Diablos ! dit-il, vous y voyez clair, senor; il ne se-

rait pas facile de vous tromper ; effectivement, notre camp est petit, et cela par une raison toute simple, c'est qu'il n'y a dans ce camp, tout au plus que le tiers de la troupe.

— Comment? que voulez-vous dire?

— C'est une idée à moi, et je vous avoue, senor, que je la trouve bonne.

— Expliquez-vous?

— Mon Dieu, la chose est toute simple, qu'est-ce qui vous importe surtout, c'est de sauver doiia Rosario, n'est-ce pas?

— Sans doute, dit Valentin en jetant un regard de côté sur le Chef Corbeau.

— Que veut dire doûâ Rosario? demanda le Chef, je ne comprends pas.

Valentin le regarda en face.

Le visage du Sachem demeura impassible.

— Hum ! hum f grommela le chasseur à part lui, voilà un gaillard qui me semble jouer un double jeu; et s'adressantauSachem:Jevousexpliqueraicela, Chef, dit-il.

— Bon, fit l'Indien.

— N'oubliez pas, reprit Valentin en s'adressant à Ramirez, n'oubliez pas que ce Kild est un démon, un véritable fléau pour la prairie; enfin un bandit de sac et de corde, auquel il importe d'infliger un châtiment exemplaire. ..

— Oh I je suis parfaitement de votre avis, senor Valentin; mais ce coquin ne saurait nous occuper exclusivement, il ne peut nous, échapper un jour ou l'autre. Je crois donc, quoi que vous en disiez, et malgré tout le respect que je vous dois, qu'il est surtout important de songer à sauver...

— Sauver les marchandises précieuses renfermées dans le camp, interrompit vivement Valentin avec intention.

— Précisément, de sauver les marchandises précieuses...

— Très-important, dit le Sacb^m en baissant affirmativement la tête,

— Et j'ai agi dans ce but, ajouta le chasseur.

— Allons, allons, très-bien, dit Valentin en riant, chacun prêche pour son saint; vous avez bien raison et je ne vous blâme pas ; voyons donc ce plan mirifique. ■

— Oui, voyons le plan ; appuya l'Indien, qui ne corn • prenait rien à toutes cgs paroles à double entente, mais qui, dans son esprit, poursuivait obstinément son but.

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— Je vous répète, senor Valentin, qu'il est d'une simplicité biblique.

— C'est possible, mais je vous avoue aussi, moi, que les choses qui sont si simples que cela, m'inspirent généralement une sainte terreur; ceci n'empêche pas votre explication. Vous disiez donc?

— Voici l'affaire en deux mots : vous savez le système que j'ai adopté avec le capitaine Kild, la brusquerie jusqu'à la brutalité, la liberté entière.

— Oui, oui, je crois me rappeler que vous m'avez parlé en effet de quelque chose comme cela; continuez.

— Il y a quelques jours, j'avais planté déjà un premier jalon de ce projet; ce matin je suis revenu à la charge et j'ai réussi à lui persuader qu'il valait beaucoup mieux pour lui, afin d ! éviter certains dangers qui, je l'avoue, n'existent que dans mon imagination, faire prendre aux femmes qu'il a dans son camp un chemin de traverse, dans lequel les chevaux ne peuvent s'engager; chemin difficile, périlleux môme dans certains endroits, mais qui lui ferait gagner beaucoup de temps, et raccourcirait de près de huit jours le chemin qui lui reste à faire pour atteindre le Saut de l'Élan, sur la rivière Jourdan.

— Mais il n'existe aucun chemin de traverse ou autre, qui raccourcisse autant le chemin! s'écria Valentin en riant.

—Je le sais parfaitement, senor; mais j'avais mon idée, répondit le jeune homme sur le môme ton.

— A la bonne heure, je comprends ; continuez.

— Trop de paroles, dit l'Indien d'un air contrarié, visage pâle, trop, beaucoup bavard*

Les deux chasseurs se mirent à rire de l'impatience de leur compagnon, et Rarairez continua sans tenir le moindre compte de la réflexion tant soit peu brutale du Chef des Indiens Corbeaux :

— Le capitaine Kild admit ma proposition, seulement il la modifia à son idée. Voici le plan qu'il adopta, et je dois à la vérité de reconnaître qu'il est fort bien conçu. Puisque les femmes peuvent passer par ce sentier, ditil, les hommes y peuvent passer aussi. Seulement pour éviter un encombrement, les femmes passeront d'abord, et à quelques heures de distance les hommes prendront la même route. Ce qui fut dit, fut fait. Les femmes se mirent en route; c'est leur camp, que vous ave? aperçu tout à l'heure; le capitaine Kild a suivi à distance; il est campé à trois lieues et demie plus bas; voilà!

— C'est assez ingénieux, dit Valentin Guillois en riant; seulement je ne reconnais pas la prudence habituelle du capitaine Kild.

— Pourquoi cela, senor?

— Mais il me semble -que cela saute aux yeux; comment, il partage sa troupe en deux parties et c'est la plus faible qu'il met en avant; de plus, il campe, lui personnellement, à trois lieues et demie de cette première troupe, c'est-à-dire hors de portée de la défendre en cas d'attaque !

— Il m'est facile de répondre à vos deux objections.

sefior ; quand il a envoyé les femmes en avant, c'est qu'il espérait les rejoindre; s'il ne l'a pas fait, c'est que le temps lui a manqué, et qu'il n'a pas osé s'avancer plus loin dans les ténèbres; d'ailleurs, comme depuis la tentative de surprise, faite par les guerriers du grand Sachem Ahnimiki,le capitaine Kild n'aplus été inquiété, qu'il n'a plus aperçu un Peau-Rouge, et que les nombreux éclaireurs que chaque jour il charge de battre la campagne n'ont jamais rien aperçu de suspect, le digne capitaine est dans une sécurité profonde, et positivement convaincu que personne ne s'occupe plus de lui ; du reste j'ai soin de le maintenir dans cette bonne opinion ; il résulte donc de tout cela, que le capitaine Kild ne redoute aucune attaque.

— Combien se trouve-t-il de guerriers blancs dans le camp dont parle mon frère? demanda l'Indien qui suivait toujours sa pensée.

— Celui où je me trouve, moi?

— Oui,

— Une quarantaine environ; mais je dois vous avertir que ce sont les plus braves de la troupe; de véritables démons, et que si vous ne les prenez pas par surprise, vous aurezun rude écheveau à démêler avec eux.

— Mon' frère le chasseur blanc, nous indiquera le chemin qu'il faut suivre et nous les surprendrons.

— C'est précisément pour cela que je suis venu vous trouver, chef,

— Ainsi vousêtes d'avis d'une attaque immédiate? — Cettenuit même, oui, senor, et voici pourquoi; cette

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nuit, la troupe du capitaine Kild est séparée en deux, ce qui rend notre tâche beaucoup plus facile, — Bonne parole, jeune tête, vieille sagesse, dit l'Indien.

— Demain, le capitaine Kild réunira sa troupe en une seule, et ne la partagera plus en deux comme il a fait aujourd'hui ; il en a trop bien reconnu les inconvénients; alors quand nous l'attaquerons, ce ne seront plus quarante hommes seulement que nous aurons* à combattre, mais quatre-vingts; cette dernière raison mérite je crois considération,

— En effet, ce que vous dites'est parfaitement juste et je l'approuve ; mais dans une expédition aussi sérieuse, nous ne devons rien faire à la légère; ce qu'il nous faut surtout, c'est de la prudence et de l'adresse ; un échec compromettrait tout; nous devons combiner nos moyens de façon à rendre le succès infaillible,

— Mon frère le Chercheur-de-Pistes parle bien; c'est un grand guerrier; il est sage, il nous conseillera.

— Tenons donc un conseil alors* Ahnimiki s'inclina.

— Tenons un conseil, dit-il-

— Soit, mon avis est que nous devons attaquer; nous avons donc tous trois la même pensée; seulement peutêtre varions-nous sur les moyens d'exécution à employer; c'est sur ces moyens surtout qu'il est important de bien nous entendre, si nous voulons réussir; que mon frère le Sachem expose le plan qu'il a conçu, ses frères pâles écoutent.

Le Sachem hocha la tête à deux ou trois reprises,

fuma pendant deux ou trois minutes son calumet qu'il

avait allumé, puis le passant à Valentin :

, — Le Chercheur-de-Pistes estrami des Peaux-Rouges, dit-il, cette guerre n'est pas la sienne ; il n'a pas d'injures à venger ; il combat pour aider ses frères rouges, par son courage, comme Grand Brave et par sa sagesse au feu du conseil ; Ahnimiki est le premier Sachem de sa nation, il a à venger la mort de ses guerriers tués par ce chien voleur des visages pâles; une peau est étendue sur son cœur, les paroles^que soufflerait sa poitrine seraient malgré lui des paroles de haine et de colère; la haine est mauvaise conseillère; elle aveugle les hommes les plus clairvoyants; le Chef n'a pas conçu de plan ; il ne peut en concevoir un bon, parce que ce plan serait l'œuvre de sa haine; il ne parlera pas; c'est au grand chasseur des visages pâles, seul, qu'il appartient de donner son opinion, parce que cette opinion étant exempte de tout autre sentiment que celui de la justice, sera bonne; le Chercheur-de-Pistes a le regard perçant de l'aigle, le courage de Tours gris et la prudence de Toppossum.; qu'il parle, le Sachem obéira et dira : c'est bon. J'ai dit.

— Et vous, senor Ramirez ; que pensez-vous que noua devions faire?

— Senor Valentin, le Sachem a parlé avec une grande sagesse; je partage entièrement son opinion, dites-nous ce qu'il faut faire, nous obéirons.

Le chasseur se recueillit un instant, puis après avoir rendu le calumet au Chef Corbeau, il prit la parole :

— Eh bien! dit-il, je parlerai donc puisque tous deux le désirez.

Les deux hommes inclinèrent affirmativement la

tête.

— Je crois, Chef, continua Valentin, qu'il est important que vous laissiez reposer vos guerriers jusqu'à minuit ; ils auront ainsi dormi six heures et se réveilleront frais, dispos et en état de combattre vaillamment. D'un autre côté, j'ai remarqué depuis longtemps que c'est dans la seconde partie de la nuit, vers deux heures du matin, que le sommeil est. le plus profond, et rend ainsi les surprises plus faciles ; c'est donc à deux heures seulement, que nous devons tenter notre coup de main.

— Hug! dit le chef avçc satisfaction*

— A minuit, continua Valentin, on éveillera les guerriers, ils se lèveront, se glisseront silencieusement dans leshalliers, en rampant comme dés serpents jusqu'aux approches du camp des visages pâles; puis au signal que vous donnerez, ils s'introduiront dans le camp de tous les côtés à la fois; je vous assure que s'ils savent s'y prendre, ils auront facilement raison d'hommes ainsi surpris au milieu de leur sommeil,

— Bon! mon frère parle bien; ce qu'il dit est juste. Mais quel chemin prendront les guerriers Peaux -Rouges pour s'approcher du camp des visages pâles? Le grand chasseur blanc a oublié d'en instruire son frère.

— Non pas, je ne l'ai point oublié, répondit Valentin avec un sourire équivoque, mais avant de vous faire cette révélation, il faut que nous convenions bien de

nos faits, Chef; j'ai une demande à vous adresser et, une promesse à obtenir de vous,

— Que mon frère s'explique; Àhnimiki l'aime, et s'il le peut, il fera ce qu'il désire.

— Je l'espère, Chef.

— Mais pourquoi, reprit l'Indien, mon frère le chasseur a-t-il attendu si longtemps pour adresser cette demande à son ami?

— Pourquoi? je vais vous le dire, Chef. Parce .que j'ai tenu avant tout à vous prouver que j'agis avec vous franchement, que je n'ai pas l'intention de vous tromper, et que vous pouvez compter sur moi.

— Je n'ai jamais douté de (mon frère ; il ne saurait donner sa parole en vain, comme une vieille femme bavarde^ ou un Yankee ; j'attends que mon frère s'explique.

— Eh bien, Chef, sans de plus longues phrases, je vous dirai qu'il me répugne de faire la guerre aux femmes qui sont des êtres faibles et ne peuvent se dé<- .fendre ; la femme, quelles que soient sa nation et sa couleur, ne saurait être considérée par les guerriers comme un ennemi; les guerriers braves doivent tuer les hommes, respecter et protéger les femmes ; en deux mots je désire que vous me promettiez sur votre Totem, le grand Calumet sacré de votre nation, et par l'alliance que nous avons contractée l'un avec l'autre, que toutes les femmes qui se trouvent dans le camp des visages pâles, seront non-seulement épargnées, mises à l'abri de toute insulte, mais encore seront placées sous ma protection spéciale,

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et que seul j'aurai le droit de disposer de leur sort; à ' cette condition j'aiderai mon frère de tout mon pouvoir et je le laisserai disposer de toutes les richesses que renferme le camp.

— Mon frère demande beaucoup ; les Corbeaux ont besoin d'esclaves; les femmes pâles savent préparer la nourriture aux guerriers.

— C'est possible, Chef, mais quant à celles-là, non* seulement elles ne seront pas esclaves et ne prépareront aucune nourriture à vos guerriers ; mais encore elles seront remises entre mes mains; je vous avertis que lorsque ma résolution est prise, elle est immuable ; ainsi c'est à prendre ou à laisser. Que voulez-vous faire?

— A: cette condition, mon frère, le grand chasseur pâle, enseignera les sentes qui conduisent au camp des visages pâles? .

— Je vous en donne ma parole, Chef.

— Oah! c'est bon; Ahnimiki aime le chasseur, pourquQiunnuage s'élèverait-il entre deux grands guerriers" pour des femmes? Ce que désire mon frère, Ahnimiki le fera. Il le promet sur son Totem et sur le Calumet sacré de sa nation*

— Merci, Chef,, j'ai votre parole et je la garde; je sais que vous n'y manquerez pas. Maintenant, écoutez-moi avec attention : trois sentiers conduisent au camp des émjgrants. Deux partent des hauteurs, le troisième est le sentier même que ces émigrants ont suivi pour atteindre l'endroit où ils se sont arrêtés pour passer la

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nuit. Voici donc ce que je propose à mou frère le Chef des Corbeaux :1e Sachem divisera ses guerriers en trois troupes : les deux premières seront de trente guerriers chacune; la troisième en comptera quarante. Celle-&, comme étant la plus nombreuse, Suivra le sentier du bas, afin de couper la retraite aux blancs et empêcher ceux de leurs amis qui, ainsi que l'a dit le senor Ramixez, sont campés à deux ou trois lieues d'ici, de leur porter secours. De quelle troupe le chef veut-il prendre le commandement?

, — Le poste le plus périlleux revient de droit â Ahnimiki, il suivra le sentier du bas. ' , — Soit, reprit Valentin, ce poste appartient à mon frère ; à présent je vais lui apprendre pourquoi l'attaque ne peut avoir lieu avant deux heures du matin. , — Les oreilles du Chef sont ouvertes.

— Parce que, à un quart de lieue d'ici, campés dans la montagne, se trouvent une quarantaine de chasseurs et trappeurs blancs qui se sont volontairement placés sous mes ordres; ces chasseurs, je dois les avertir; ils aideront à l'exécution de notre surprise ; ce qui vous , permettra, Chef, de renforcer votre troupe en prenant avec vous cinquante guerriers au lieu de quarante. A .deux heures après minuit, le cri du hibou répété deux fois donnera le signal de l'attaque. Si l'un des détache- , ments ne répondait pas à l'appel, c'est qu'il serait survenu un empêchement quelconque, et l'attaque serait provisoirement suspendue. Tout cela vous çonvient-il ainsi, Chef?

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— La sagesse parle par la bouche de mon frère, les paroles que souffle sa poitrine sont entrées profondément dans l'esprit d'Ahnimiki; le Chef se souviendra, il donnera à ses guerriers l'exemple de l'obéissance.

— Eh bien, puisque tout est convenu avec mon frère, et que lui et moi nous nous entendons, il est temps de nous séparer ; nous n'avons pas un instant à perdre pour être en mesure d'agir à l'heure dite. Curumilla, le grand Chef Araucan, indiquera à mon frère le sentier qu'il doit suivre pour gagner son poste sur le sentier du bas; cela fait, le Chef priera mon frère Curumilla de revenir près de moi, j'ai besoin de m'entretenir avec lui; d'ailleurs, il servira de guide à ceux de ses guerriers que le Sachem choisira pour suivre le senor Ramirez et moi-même ; Curumilla les conduira ici où nous les attendrons.

— Oah! mon frère le chasseur pâle a toujours raison; Ahnimiki retourne au campement; dans deux heures, les guerriers promis par le Chef seront ici, conduits par le grand Sachem Aucas.

Llndien se leva alors, salua gracieusement les deux hommes et, se glissant comme un serpent au milieu des halliers et des broussailles, il disparut presque aussitôt à leurs regards.

Valentin et Ramirez demeurèrent un instant silencieux l'un près de l'autre.

' Cependant, au bout de quelques minutes, ils se levèrent et s'éloignèrent dans une direction opposée à celle qu'avait prise le Chef Corbeau.

Ils atteignirent bientôt une espèce de carrefour, si Ton peut donner ce nom à un espace de terrain assez médiocre entièrement dépourvu d'arbres, où venaient aboutir et pour ainsi dire s'enchevêtrer les unes dans les autres plusieurs sentes de bêtes fauves, et au milieu desquelles, en y regardant d'un peu près et avec attention, il aurait été facile de reconnaître les traces du passage récent d J un assez grand nombre d'hommes.

— C'est ici que nous nous séparons, mon cher don Octavio, dit Valentin en pressant affectueusement la main du jeune Mexicain ; vous, pour retourner au camp du digne capitaine Kild, afin de veiller à ce que rien ne vienne entraver nos projets ; moi, pour aller prévenir mes compagnons, dont le bivouac est installé à quelques centaines de pas d'ici, dans la montagne. Du reste, avant deux heures je serai de retour.

— Vous me retrouverez à cette place, seiior don Valentin, prêta exécuter vos ordres.

— C'est convenu, mon ami; à bientôt.

Valentin Guillois fit quelques pas pour s'éloigner; mais soudain il s'arrêta, sembla hésiter pendant un moment, puis il revint vivement vers Ramirez* '

— À propos, lui dit-il, j'oubliais de vous avertir que malgré le serment que m'a fait le Sachem sur son Totem et le Calumet sacré de sa nation, je n'ai qu'une trèsmédiocre confiance dans la loyauté de nos alliés Peaux-Rouges. Les Corbeaux sont des Indiens pillards qui haïssent les blancs; ils pourraient fort bien profiter de cette occasion pour nous jouer quelque tour.

— Caraï ! s'écria Benito Ramirez en tressaillant, les croyez-vous donc capables d'une telle trahison?

— Je ne dirais ni oui ni non; de plus, quoique le secret ait été bien gardé, j'ai une peur effroyable que ce démon d'Àhnimiki , qui est fin et retors comme un serpent , n'ait quelque soupçon de me devoir la défaite qu'il a éprouvée lors de son attaque contre le camp des émigrants.

—Le croyez- vous?

— Je ne sais que penser ; mais qu'il sache ou non à quoi s'en tenir à ce sujet, cela ne m'inquiète pas; je suis convaincu qu'il n'osera rien tenter ostensiblement contre moi, il saittrop bien qu'ilne serait pasle plus fort; cependant il est possible qu'il ne résiste pas au plaisir de me jouer un mauvais tour, si l'occasion lui en était offerte de façon à ce qu'il puisse se disculper de toute participation, si je meplaignais; en somme, je crois que, dans tous les cas, nous ferons bien de prendre nos précautions*

— Mais quelles précautions? Je ne vois pas trop.,.

— Parce que vous ne vous donnez pas la peine de réfléchir, mon ami, interrompit Valentin; ne vous ai-je pas dit que j'avais avec moi une quarantaine d'amis, chasseurs et trappeurs, sur lesquels je puis compter.

— C'est vrai, vous me l'avez dit,[sefior.

— Eh bien, je partagerai ma troupe en deux; c'està-dire que je vous confierai une vingtaine de mes chasseurs auxquels j'aurai soin de donner des ordres particuliers; si vous aperceviez parmi nos alliés quelque

hésitation suspecte, grâce à ces braves gens, dont chacun vaut quatre Peaux- Rouges, il vous serait facile de maintenir les guerriers Corbeaux; et même, le cas échéant, de les mettre à la raison.

— Cette idée est excellente, querido senor, s'écria-Wl . avec joie, je vois que vous pensez à tout.

— Eh ! mon ami, fit-il, avec bonhomie, n'est-ce pas mon devoir? soutenu ainsi par vingt hommes résolus et de votre couleur, vous n'aurez plus rien à redouter. . Les Indiens comprendront que toute trahison est impossible et agiront en conséquence; vous voyez que c'est très-simple.

— Très-simple en effet, senor, dit en riant le chas- ; seur, mais encore fallait-il y songer.

— Maintenant je vous laisse, reprit Valentin Guillois ; dans deux heures, ainsi que nous en sommes convenus, nous nous retrouverons ici.

— J'aurai garde d'y manquer; au revoir, senor Va-: lentin...

Les deux hommes se serrèrent la main, et cette fois, ils se séparèrent définitivement,

Benito Ramirez, nous continuerons, quant à présent, à lui donner ce nom, Benito Ramirez réussit à se glisser dans le camp des émigrants sans être aperçu des sentinelles, qui, d'ailleurs fatiguées de la longue traite de la journée, et croyant n'avoir aucun danger à redouter, n'exerçaient pas une sérieuse surveillance et dormaient, pour ainsi dire, les yeux ouverts.

La plus complète tranquillité régnait dans le camp;

les émigrants, roulés dans leurs couvertures et couchés devant les feux à demi éteints, étaient plongés dans un profond sommeil.

Deux heures s'écoulèrent sans que nul incident, de quelque nature que ce fût, ne vint troubler le silence du campement.

Benito Ramirez, qui s'était étendu au pied d'un épais buisson de groseillers sauvages, réussit à s'éloigner sans attirer l'attention.

Il ne lui fallut qu'une vingtaine de minutes pour atteindre l'espèce de carrefour, dont nous avons parlé, et au centre duquel Valentin lui avait donné rendezyous.

Le chasseur, toujours actif, l'avait devancé; depuis près d'un quart d'heure, il était arrivé avec sa troupe, et attendait.

Les signaux de reconnaissance furent faits; Benito Ramirëz pénétra dans le carrefour.

Les chasseurs étaient groupés autour de Valentin Guillois; ils semblaient écouter avec attention les instructions que celui-ci leur donnait; mais en apercevant Benito Ramirez, il se tut et s'avançant vivement vers le jeune homme :

— Compagnons, dit-il aux chasseurs, voici l'homme dont je vous ai parlé, quelques-uns de vous le connaissent déjà et savent ce qu'il vaut ; je vous le recommande fortement, il est aussi brave, aussi dévoué que n'importe lequel de nous. Si nous réussissons cette nuit à délivrer doua Rosario, c'est à son courage et à son in-

telligence que nous le devrons. Je prie donc ceux de vous que je placerai provisoirement sous ses ordres de lui obéir comme ils m'obéi raient à moi-même. Et maintenant à l'œuvre : Belhumeur, mon camarade, vous voudrez bien choisir, je vous prie, dix-neuf de nos compagnons, qui avec vous se joindront à la troupe du senor Benito Ramirez. Je vous ai fait part de mes craintes au sujet de nos alliés; je ne veux rien préjuger; cependant comme, ainsi que vous le savez,, les Indiens Corbeaux sont des féroces pillards, je dois le dire, et qu'il est important qu'ils ne déshonorent pas notre victoire par des cruautés indignes de gens de cœur comme nous sommes, je vous recommande la plus grande prudence ; et surtout pendant le combat que nous allons livrer, de veiller, non-seulement à ce que nos amis Peaux-Rouges ne nous trahissent pas, mais encore à ce qu'ils ne manquent pas à la parole que leur chef m'a donnée en leur nom, d'épargner les femmes; souvenez-vous que quoi qu'il arrive, les femmes doivent être efficacement protégées, et mises à l'abri de toute insulte; vous m'avez bien compris?

— Parfaitement, répondit Belhumeur au nom de ses camarades,

— C'est bien, il ne nous reste plus maintenant qu'à faire bravement notre devoir, Dieu qui connaît nos intentions, et qui sans doute les approuve, combattra pour nous, je l'espère! Qu'y a-t-il de nouveau, senor don Benito Ramirez?

— Rien, seuor; répondit le jeune Mexicain avec un

sourire d'une expression assez équivoque; les émigrants du capitaine Kild, continua-t-il avec intention, dorment comme s'ils ne devaient jamais se réveiller.

— C'est probablement ce qui leur pend au nez, dit Bel humeur avec un sourire narquois; nous tâcherons de ne pas vous faire mentir, senor.

En ce moment on entendit un léger bruissement dans les broussailles, et presque aussitôt Curumilla parut,

— Quelles nouvelles apporte mon frère ? lui demanda Valentin,

— Les guerriers Corbeaux sont là; ils attendent à la chute du torrent.

— Combien en avez-vous amenés, chef?

— Trente, répondit-il en souriant à sa manière, c'està-dire en faisant une atroce grimace; Curumilla a pensé qu'il était inutile d'en amener davantage ; le ca-> pitaine Kild peut venir de ce côté; assez de guerriers.

— Je le pense comme vous, chef; si avec soixantedix hommes résolus Ahnimiki ne parvient pas à arrêter les bandits qui tenteraient une diversion pour protéger les leurs, il y mettra de la mauvaise volonté, ou les guerriers qu'il commande ne sont que des femmes bavardes.

Et se tournant vers ses compagnons :

— Le Chef a eu une excellente idée, ajouta- Ml, de n'amener qu'un si petit norpbre d'Indiens avec lui. Du reste, la facilité avec laquelle Ahnimiki a consenti à la demande du Chef, dissipe tous mes doutes. Il est maintenant évident pour moi que les Corbeaux jouent franc

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jeu, et qu'ils ne nourrissent contre nous aucune pensée de trahison,

— En effet, répondit Belhumeur, s'il en était autrement, le Chef n'aurait pas consenti à envoyer un aussi faible détachement. Mais est-ce que vingt Indiens seulement seront engagés dans le combat?

— Non pas, ils seront quatre-vingts, ceux- ci ne forment que le premier détachement commandé par le sefior Ramirez; allons, allons, tout va mieux que je ne l'espérais* hâtez-vous d'aller chercher vos hommes, nous, n'avons pas un instant à perdre, amenez-les au fur et à mesure ici, nous formerons les détachements et nous nous mettrons en route.

Curumilla sourit d'un air do bonne humeur et s'éloigna*

Son absence fut de courte durée.

Après quelques minutes les guerriers apparurent.

C'étaient des hommes d*élite; aux traits durs, à l'air, sombre; tous portaient le signe distinctif des grands braves, c'est-à-dire de nombreuses queues de loup attachées à leurs talons, mais, lorsqu'ils combattaient à pied, comme en ce moment, elles étaient retenues le long des jambes par des courroies de cuir.

La moitié de ces guerriers étaient armés de ces fusils de fabrique américaine, dont les trafiquants nomades des États-Unis inondent les prairies, armes fort mal conditionnées ; beaucoup plus à redouter pour ceux qui s'en servent que pour ceux contre qui on les dirige.

Les autres avaient la lance, l'arc et le tomahawk.

Valentin Guillois, après avoir soigneusement examiné les guerriers, les salua gracieusement et les plaça sous les ordres de don Benito Ramirez.

Quelques minutes plus tard, vingt autres guerriers, tous armés de fusils, arrivèrent conduits par Curumilla et vinrent d'eux-mêmes se ranger derrière Valentin

Guillois.

Le Chercheur de Pistes choisit alors dix chasseurs parmi ceux qui lui restaient, et les confiant à Curumilla :

— Que mon frère se rende auprès du Sachem des Corbeaux, lui dit-il, et qu'il place ces guerriers des visages-pâles sous ses ordres, Curumilla demeurera près du Sachem.

Curumilla s'inclina sans répondre, et s'éloigna suivi par les dix chasseurs.

Puis, sans plus longue conversation, les deux troupes restées dans le défilé se séparèrent.

Celle de Valentin avait le plus de chemin à faire; il lui fallait tourner le camp, en se glissant par une sente presque impraticable, et gagner la route par laquelle s'avançaient les émigrants afin de leur barrer le passage en avant, tandis que le Sachem des Corbeaux avec cinquante guerriers et dix chasseurs leur barrerait le passage en arrière.

Cette manœuvre fort simple en apparence était en réalité très-difficile à exécuter.

Cependant à force de patience, d'adresse, et surtout de courage, Valentin réussit a faire descendre à ses

compagnons un ravin presque impraticable, et à s'établir solidement sur la sente sans qu'aucun bruit suspect n'eût dénoncé leur présence.

Par son ordre les guerriers, aidés par les chasseurs, amoncelèrent des arbres morts et des quartiers de roche, de façon à former ainsi une barricade qui interceptait toute la largeur de la route.

Le plan de Valentin était fort simple et d'une exécution très-facile. Voici pourquoi :

Benito Ramirez avait fait établir le camp sur une espèce d'esplanade, comme on en rencontre si souvent dans ces parages, esplanade formée par un immense rocher saillant, au-dessus d'un précipice d'au moins huit cents mètres; derrière était la montagne dont les pentes abruptes paraissaient infranchissables.

A droite et àgauche s'étendait le sentier, courant en zigzags sur les flancs escarpés de la cordillière.

La situation des émigrants était donc des plus critiques, puisque devant eux, ils avaient la troupe de Valentin Guillois, solidement retranchée ; derrière eux celle du Chef Corbeau; et au-dessus d'eux, sur les flancs de la montagne, seul endroit par lequel ils pouvaient tenter de s'échapper, Benito Ramirez se tenait en embuscade.

Après s'être assuré, d'un coup d'œil, que ses ordres avaient été ponctuellement exécutés, Valentin, à trois reprises différentes, imita le cri du hibou.

Presque aussitôt le même signal fut répété derrière le camp et sur la montagne.

— Bon ! murmura Valentin, nos amis sont à leurs postes ! Attention, compagnons !

Et laissant dix Indiens armés de fusils et deux chasseurs à la garde de la barricade, il se mit à la tête du reste de la troupe, et lui et ses hommes commencèrent à ramper dans l'ombre comme des serpents en se rapprochant insensiblement de ceux qu'ils voulaient surprendre.

La môme manœuvre était, en môme temps, exécutée * par Benito Ramirez et Ahnimiki.

Tout à coup, sur un ordre de Valentin Guillois, Peaux-Rouges et chasseurs se relevèrent, jetèrent au vent leur horrible cri de guerre, et bondirent comme une meute de tigres à la curée par-dessus les ballots qui formaient la clôture du camp des émigrants.

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