‹ Le capitaine LambertChapitre 10 sur 42 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

— Très-original, ne put s*empécher de dire Tapôtre en souriant.

— Êtes-vous là pour soutenir le contraire, monsieur le sermonneur, et connaissez-vous beaucoup de débuts pareils à celui que vous venez d'entendre ?

— Non pas, certes, répondit Fapôtre, et c'est par où j*adtmre votre talent pour la narration. Un conteur ordinaire se croit obligé de mettre ses auditeurs au courant de ses personnages, avant de les faire agir ou parler; vous, vous procédez d'une allure plus libre; vous nous entretenez d'un peintre, d'un mari, d'une drapière, pour nous les plus inconnus du monde, comme si nous n'eussions jamais eu habitude avec d'autres gens et qu'ils fussent de notre intimité. Ceci me paraît de la dernière nouveauté et de la dernière hardiesse, et je ne vois pas ce que la critique pourrait trouver à reprendre là-dedans.

— Vous raillez, dit la Mort blessée en son amourpropre d'auteur; mais je n'en soutiens pas moins que l'ouverture de mon récit est irréprochable, car enfin ne dit-il pas tout ce qui est indispensable? Ne savez-vous pas, en quatre paroles, qu'un peintre a obtenu rendezvous d'une bourgeoise ; que le mari, avisé de ce rendezvous, s'est tenu caché et a tué le galant, croyant seulement le battre ? ceci ne mène-t-il pas droit à mon sujet, qui est de faire connaître ce que devint ensuite ce peintre trépassé? Mais le moyen d'échapper à la routine et à la sotte curiosité ! 11 faut encore vous dire, n'est-il pas vrai, où ce peintre avait fait la connaissance

14 PftOLOGUB

de ia femme du drapier, — et qui était ce drapier, — et en quelle ville il demeurait, — et en quelle raeî

— Par ma foi, dit le sculpteur, Vintërêt de votre récit ne perdrait pas trop, que je sache, à toutes ces explica tions, et je serais pour mon compte assez désireux de pouvoir m*y rendre compte d*une circonstance singulière, à savoir qu*un rendez-vous ayant été donné à un galant, l'époux en ait été informé et se soit trouvé là k point. D'ordinaire les choses vont d'autre sorte, et les maris ne sont pas si bien renseignés;^

— Vous n'avez qu'à parler, mon maître, pour être servi, dit la Mort au sculpteur, quittant avec lui, qu'il s'agissait d'attirer à elle, ce ton rogue et hargneux qu'elle prenait avec le saint. — Ah ! tu te plais, continua-t-elle, mon enfant, au menu détail? Soit, je te ferai de la peinture hollandaise, où Fartiste passe quinze jours à enfanter le manche d'un balai. Mais comme ce procédé va considérablement allonger ma narration, il faut, pour souffler un peu, que tu me permettes de la diviser en deux parties et par chapitres.

— Divisez -comme vous voudrez; les divisions ne font rien à l'affaire.

— Je ne suis pas de ton avis, mon fils, et je crois au contraire que le rédt gagne beaucoup à la manière dont il est coupé. Je te prierai donc, toi et monsieur ici pré* sent, si vous avez à m'adresser quelques observations, de prendre votre moment pour me les faire; de choisir, par exemple, les tètes de chapitre qui marquent un temps naturel de repos.

Page 1