CHAPITRE PREMIER
Puis donc» dit la Mort, qu'il faut en tout mon récit être d*une minutieuse exactitude, je të dirai, mon beau fils, que la chose se passa durant l'Avent de Tannée 1562, en la petite ville de Verviers qui est située non loin de Liège, dans les Pays-Bas.
De tout temps cette ville de Verviers fut renommée pour la qualité de ses draps, que Ton y fabrique mieux et à meilleur marché qu'en tout autre lieu du monde, et avant les grands troubles que les affaires de la religion prétendue réformée eurent jetés dans le pays
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allemand et surtout dans le royaume de France, beaucoup de fortunes avaient pris naissance dans cette branche de négoce qui, notamment du côté de la fron* tière française, avait de fort grands débouchés. i
Quand Tardeur des guerres civiles eut rendu les /
communications plus difficiles et l'argent plus caché, il ne se fit pas, à beaucoup près, un si grand commerce et plusieurs de ceux qui se livraient en la viUe de Verviers au trafic des draperies et-étofies de laine eurent grandement à souffrir de ce refroidissement.
Entre les plus maltraités oa. put citer Laurent Bri« chard, qui avait reçu en héritage de son père l'une des boutiques les mieux achalandées du pays. Depuis plus d*un siècle c^tte boutique était connue par son.ensei- ,
gne de la Branche verte. Aucuns prétendent que cette |
enseigne avait été prise des armes de la ville qui sont : t Coupé le chef d'argent à trois lyons de sinople, couronnez d*or,la pointe d'argent à une branche de chêne au naturel englantée d'or. »
— Tu ne te plaindras pas, j'espère, dit la Mort au sculpteur, que je te marchande le détail, et voilà, certes, du luxe de blason dont ma narration aurait bien pu se passer.
— Allons ! fit le sculpteur, c'est vous qui vous interrompez vous-même. Poursuivez donc.
— Il y avait toute raison cependant, reprit la Mort, pour que ledit Laurent Brichard continuât la prospérité de ses ancêtres, car il était fort entendu dans son état, beaucoup plus occupé à son intérêt qu'à celui
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d^autrui, et en outre il avait pris un excellent meuble de comptoir, à savoir une femme des plus séduisantes, qui par sa beauté lui attirait nombre de chalands. Bien des gens, en effet» venaient en sa boutique sous prétexte de lever du drap pour un pourpoint ou pour un manteau, qui en réalité n^avaient en tète que les attraits de la drapière et le moyen delà voir de plus près. Mais soit qu'effectivement la belle marchande eût par devers elle un grand fonds de vert<], soit que, comme beaucoup de ses pareilles, étant tout occupée des affaires de son commerce, de la tenue de ses livres et de ses échéances, elle eût éteint à ces soins le feu de son imagmation féminine, elle se montra si froide aux entreprises des galants, qu'elle finit peu à peu parles décourager tous. Mettant un terme à leurs empressements, elle fit perdre à son mari le plus gros de sa clientèle, car non-seulement on ne venait plus prendre de son drap à plaisir comme autrefois, mais par vengeance des mépris de la Lucrèce, on portait son argent ailleurs, alors même qu'on avait sérieusement besoin d'acheter.
Je ne veux pas assurer que tous maris occupés de négoce se fussent longtemps accommodés d'une sagesse si ruineuse , plusieurs dans cette partie étant connus^ au contraire, pour ne pas se soucier que l'on courtise leur femme, pourvu que le commerce ne chôme, et que l'eau vienne bien au moulin. Mais notre Laurent Brichard n'était pas de cette secte de philosophes qui ne savent distinguer si ce qu'on leur
plante au front est bois de cerf ou lauriers. Par le voisinage des Pays-Bas, où dominait alors cette fière nation , il avait contracté quelque chose de la jalousie et de la bile espagnoles, et vous Teussiez vu plutôt allant mendier par les rues que de souffrir même l'ombre d'une avarie à son honneur conjugal. Aussi, loin de vouloir réformer quelque chose à la coûteuse chasteté de sa femme, il continuait de l'encourager et de l'entretenir, ne s'en lassant pas plus que si elle lui eût grandement rapporté. D'ailleurs, se présentant de face à la mauvaise fortune quand il vit ainsi son revenu diminuer, il réforma peu à peu le train de sa maison, jusqu'à se priver d'un vieux commis que lui avait légué son père , et qu'il mit bravement sur le pavé ; puis, sans se soucier que sa femme gâtât ses belles mains aux gros ouvrages du ménage et de la cuisine, il finit par se refuser jusqu'à une servante, et avec tout cela il ne s'en trouva pas mieux.
Car, tandis qu'il économisait à outrance, voulant violenter sa mauvaise étoile, et voulant ramener chez lui l'abondance, il risqua, dans plusieurs entreprises hasardeuses, de grosses sommes d'argent, qui toutes se perdirent ; en sorte que son humeur devint de plus en plus acre' et sombre, qu'il rudoya sa femme lorsqu'elle essayait de le dérider par quelque caresse, et qu'il en vint à ensemencer son âme d'une foule de méchantes pensées qui, pour germei*et fleurir, n'attendaient plus qu'une occasion et un peu d'aide de Satan.
A l'époque où cette décadence de Laurent Brichard
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était parvenue à'son dernier période, les religieuses du Saint-Sépulcre qui avaient à Verviers un couvent de leur ordre, ayant pris le dessein de faire peindre en la coupole de leur église une résurrection, furent conseillées de confier ce travail à un jeune artiste du pays de Liège , qui après avoir longtemps demeuré en Italie où il avait étudié sous les plus grands maîtres, était venu récemment se fixer dans sa patrie.
Convié d*abord de peindre un tableau pour les Réeollets, maître Fabricius avait si bien réussi dans cette entreprise, qu'à Tenvi, les communautés religieuses s'étaient empressées à faire emploi de son talent. Après les Récollets étaient venus les Carmes, puis les Capucins, pvàsles Dames de la Visitation, qui s'étaient livrées à mille intrigues pour être servies, avant toutes les autres, d'une Descente de Croix; pais les Jlécollectines, puisles Conceptionistes, lesquelles avaient demandé une Annonciation ; enfin, il n'y avait pas jusqu'à l'hôpital de Liège qui avait voulu orner sa chapelle d'un ouvrage dudit Fabricius; mais quand, le tableau terminé, il fut que&tion d'en toucher le prix, le généreux jeune homme avait déclaré ne rien vouloir prendre, disant qu'il avait travaillé pour l'amour de Dieu et des pau/res, ce qui lui valut l'applaudissement général de ses concitoyens.
La fresque qu'il s'agissait maintenant de peindre pour les Dames du Saint-Sépulcre était une œuvre capitale et de longue haleine. Calculant qu'il serait obligé de faire en la ville de Verviers un séjour d'au
moins imc -année, maître Fabricius se résolut à y former une sorte d'établissement. Comme il aimait à vivre à Taise, il y loua une maison qu*il occupa seul. Après ravoir meublée le plus honnêtement du monde, et tout en s*occupant de son travail, il commença de mener dans le pays Texistence d*un gentilhomme auquel l'argent ne manquait pas, et qui savait en faire un trèsjudicieux emploi.
La maison de maître Fabricius était voisine de celle de Laurent Brichard, et même, par le jardin, les deux habitations se touchaient de si près qu'elles n'étaient séparées que par un mur facile à escalader. Le peintre avait donc à tout moment, en passant, Foccasion de voir la drapière, et la beauté de celle-ci ne manqua pas de faire sur un habile connaisseur une très-vive impression.
Après avoir été accueilli le plus poliment du monde à titre de chaland, il vit ses assiduités moins bien reçues quand il essaya, à titre de voisin, de prendre quelque habitude dans la maison de Laurent Brichard. N^étant pas homme cependant à se décourager facilement pour quelques froideurs, U essaya d'une autre manière de s'insinuer dans l'amitié des époux, et proposa de faire le portrait de la dame ; mais quoiqu'il s'y fût pris le plus délicatement du monde, disant que le modèle était si avenant et si beau que, loin de demander quelque chose pour ses peines , il croirait plutôt redevoir^ur l'honneur et le plaisir qu'il aurait eus de te peindre, son offre ne fut point acceptée, et force
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lui fut d'aviser à quelque autre moyen de satisfaire sa passion.
Instruit de la gène extrême où le ménage du drapier était tombé, il chargea une de ces matrones qui» dans tous les pays du monde, se rencontrent pour faire les commissions galantes , d'offrir de sa part à la belle indifférente une forte somme d'agent si elle voulait, pour une soirée seulemeat, lui accorder la faveur de sa compagnie. Quoique la négociation eût été conduite par rbabile entremetteuse avec toute l'adresse et toute la mesure que l'on pouvait y désirer, elle n'eut, comme on s*en doute, aucun bon résultat; la messagère d'amour fut éconduite avec une indignation pleine de dignité, et Témotion que garda la drapiëre de cette audacieuse tentative faite contre sa vertu fut si forte, que son mari étant venu à rentrer comme elle était encore toute animée et hors d'elle-même, elle ne put se tenir de lui dire l'impertinente audace du peintre liégois.
Contre sa prévision , Laurent Brichard écouta assez froidement 'cette confidence, et lui dit qu'elle avait eu tort de refuser cette offre.
— Comment, repartit avec colère la vertueuse dame, vous voulez maintenant que je prenne un galant et que je me livre pour de l'argent! •
— Simple que tu es, repris le drapier, ne sais-tu pas ma tendresse et que nul malheur ne saurait être plus grand pour moi que de te voir tomber en quelque faux pas î Hais à qui nous insulte par une proposition
infâme ne pouvons-nous pas rendre la monnaie de sa pièce?
^ — . Et selon vous, c'est bien punir cet insolent que de lui accorder un rendez-vous ?
— Oui, si je le sais, que je sois là caché quand il viendra, et qu'ayant pris son argent, qui dans nos embarras nous est comme envoyé du ciel, je TaccommodQ en outre de bonne sorte, pour lui apprendre à niieux s'adresser.
Inutile d'entrer dans tout le détail des objections que la drapiëre fit à ce beau plan ; tantôt disant qu'il répugnait à sa pudeur de laisser croire même pour un moment qu'elle put faillir, tantôt que le peintre pourrait venir avec des armes et se défendre, tantôt qu'il leur ferait en justice un procès où la moitié au moins du scandale serait pour eux.
Poussé à bout par la misère, Laurent Brichard, après avoir eu réponse à tout, exigea que les choses se passassent ainsi qu'il l'avait combiné. Habituée à lui céder en toute occasion , sa femme n'eut plus qu'à se mettre en mesure de donner suite à ce beau projet.
Forcené lui fut point d'user d'une grande industrie, car la mégère qui avait une première fois entrepris de se faire écouter, tenace et effrontée comme toutes les femmes de son espèce, ne manqua pas de revenir à la charge et de renouveler ses propositions. Ayant été cette fois écoutée plus tranquillement, son offie alla jusqu'à deux cents écus que le galant devait compter pour
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prix des bontés qu*on aurait pour lui : le marché fut passé à ces conditions.
Le jour même où mattre Fabricius reçut cette bonne nouvelle, ayant guetté l'absence de Laurent Brichard, il entra dans la boutique et vint mettre aux pieds de sa conquête Tivresse de son bonheur. Conmie celle-ci , attendu le peu de goût qu'elle avait au rôle qu'on lui faisait jouer, le recevait avec assez de froideur, il attribua aux derniers combats d'une sagesse expirante l'espèce de tristesse à laquelle sa belle amie paraissait en proie, et se montra réservé et respectueux. Il ne la quitta pas néanmoins qu'il n'eût su le moment de leur premier tête-à-tête, lequel demeura fixé au soir du lendemain.
Pendant toute la journée qui précéda cette bien-* heureuse soirée, il fut impossible à l'amoureux de donner un coup de pinceau, et, comme tous les hommes qui attendent quelque bonheur et viennent ensuite se plaindre que la vie est courte, il aurait voulu supprimer de son existence toutes les heures qui le séparaient encore du moment fortuné après lequel il soupirait. La nuit enfin venue, après avoir passé à se parfumer et à essayer lequel de ses habits relevait le mieux sa bonne mine, un temps assez considérable, ne voulant pas confier à son valet sa bonne fortune, il le chargea d'une commission au dehors et se mit en devoir de se rendre à son rendez-vous ; mais la discrétion qu'il avait voulu conserver dans cette démarche fut en pure perte, car ce valet, qui était comme tous ses pa-
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reils, curieax et malfaisant , se douta de quelque chose, et au lieu d'aller oCi on l'envoyait, il ee cacha dans un coin de la maison d'où il vit son maître se diriger par le jardin, appUquer une échelle au mur qui le séparait de la maison de Laurent Bricbard, et monter ensuite à l'escalade; or, le secret de maître Fabridus, entre les mains du trompette de la ville aurait été aussi bien en sûreté qu'entre les mains du drôle qui yenait de se l'approprier.