JOSEPH LAMBERT
• CapiUine, on pourra le dire tout à i^Ueure, > (loublemenl retraité. >
Quand Cousinot reçut cette lettre, deux jours après la catas^lrophe, elle lui donna beaucoup à réfléchir, car, malgré Tinsuffisance du style, elle appréciait avec un grand bon sens sa position, et il se demanda si, n'ayant plus aucune preuve dans la main, et ayant aflaire à si forte partie que s'était toujours montrée Mm« de Chabourot, il pouvait prudemment entamer avec elle une lutte judiciaire. Il faut considérer en outre qu'ayant été profondément touché de la mort de Lambert, sentant qu'il avait pour une bonne part à se la reprocher, il se fit une sorte de devoir d'accomplir ce qui pouvait être regardé comme la volonté dernière de son ami» en sorte qu'après être arrivé de Mantes
avec le dessein de fiûre un des plus grands scandales qui se pût imaginer et avoir entamé quelques démarches, il enraya beaucoup sur cette idée, et finit par y renoncer ou peu s'en faut.
Mais, vont s'écrier mes lecteurs, votre histoire est affreusement immorale : le crime y triomphe, et la vertu y est sacrifiée. Nous croyons, nous, au contraire, que notre histoire est des plus morales, et voilà comment nous le prouvons.
D*abord, bien que la baronne de Chabourot finisse par remporter sur son adversaire, nous croyons que peu de gens seront tentés de marcher sur ses traces, et les cruelles humiliations par lesquelles il lui a fallu passer, les peines infinies que nous Tavons vue se donner pour sauver son honneur et la considération de sa famille, les terreurs et les déceptions sans cesse renaissantes au raiheu desquelles elle a marché, nous paraissent une leçon assez concluante, et dont il y a bien un peu à profiter.
De dire ensuite qu'il y ait du danger à constater que Thabileté, le crédit, la fortune, peuvent faire prospérer Timprobité et rinjustice, c'est là vraiment se moquer. Est-ce que cette vérité, toute désolante qu-elle soit, ne frappe pas les yeux chaque jour? Est-ce que le fréquent succès du méchant n'est pas un fait vieux comme le monde et acquis irrévocablement au procès que les moralistes ont de tout temps fait à Thumanité, et y aurait-il un si grand péril à accepter pour une nécessité de cette vie, sauf à en appeler à Tautre, ce scandale passé en force de chose jugée?
Mais, dans tout les cas, renseignement à déduire de notre histoire n'est pas la commodité qui se trouve, pour certaines positions privilégiées, à accomplir le mal; car, si M*"* de Chabourot l'emporte, Lambert y périt ; et c'est là qu'est notre moralité.
Nous ne disons pas que nous avons voulu prouver, ceci serait
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contraire 4 notre théorie du roman, qui, selon nous, a plutôt la mission d'amuser que celle d'instruire ; mais nous disons que, fortuitement si Ton veut, notre narration prouve : que quand, seulement par imprudence, par légèreté, même pur dévouement à nos amis, ce qui est pourtant un honorable mobile, nous nous laissons entraîner à mettre seulement le bout du doigt dans Téngrenage de la grande roue du mal, nous sommes exposés à y être broyés tout entiers. C'est ce qui, précisément, arrive au capitaine Lambert, qu'à cette considération nous avons élevé à la dignité de héros publiquement déclaré de cette histoire.
Comme il le remarque lui-même avec un parfait bon sens, peur s*être trop peu sérieusement occupé du singulier service que lui demandait Cousinot, pour avoir, par l'entraînement de son amitié et de sa reconnaissance, trop lestement consenti à se faire le complice d'une exaction qui, bien que pratiquée sur des méchants, n'en était pas moins une exaction; il a vu son repos troublé, a été amené, selon l'énergique expression de l'aide-major, à épouser le reste de tout le monde, et s'est jeté, en fin de cause, dans un labyrinthe si inextricable qu'il n'a plus vu, pour en sortir, que la grande porte de l'éternité. Voilà, ce nous semble, une vérité bonne à établir; une vérité utile à mettre en relief, parce qu'elle est fine, ténue, déliée, et que les consciences un peu grossièrement constituées ne l'apercevraient peut-être pas d>lles-mémes, si on ne prenait pas la peine de la leur démontrer. Ainsi donc : pour qui peut vivre en paix et faire une bonne tin, la nécessité de la probité exacte, absolue, poussée jusqu'à la plut fine fleur de la délicatesse, voilà notre moralité, la seule que nous reconnaissions comme dépendance et appartenance de notre récit, la seule à laquelle nous apposions notre chifire, que nous revêtions de notre signature, et dont nous déclarions vou-
loir poursuivre les contrefacteurs, selon toute la rigueur des lois.
Pour en revenir à nos personnages, dont on ne nous pardonnerait pas de ne point faire connaître la destinée individuelle, nous dirons que dans le temps où Cousinot hésitait encore sur la marche à suivre avec les Chabourot, il reçut une proposition de prendre du service dans Tarmée du pacha d'Egypte, qui, dès celte époque, attirait à lui les Européens. La position dont il s'agissait était aussi honorable que lucrative, seulement il fallait Taccepter sans hésitation, et partir sur-le-champ : voyant là un moyen de se distraire de ses chagrins et de ses mécomptes, Cousinot rompit avec toute pensée de vengeauce, et se décida à passer dans le pays des Pyramides, du haut desquelles ,il fut bientôt loisible à quarante siècles de le contempler.
Aussi heureuse dans son mariage qu'on peut Pétre avec une ancienne blessure au cœur. M""* de Freneuse vécut peu de temps; après dix-huit mois de ménage, elle mourut en mettant au monde une fille qui ût la consolation de son père et les délices de M"* de Janvry.
Quant à M"*' Bouvard, presque aussitôt après la catastrophe, elle quitta Mantes, où elle ne pouvait plus se souffrir^ et revint à Paris jouir de sa position de rentière. Par' malheur, eUe retrouva un ancien jeune premier de la troupe où elle avait tenu les rôles de Dagazon, lequel était devenu un très-aimable pèrt noble ^ et elle eut la faiblesse, en lui rendant le cœur qu'il avait possédé naguère, d'y ajouter le don de sa fortune et de sa main. En moins de deux ans Lambert fut vengé, car aux mains de ce nouvel époux, qui était l'un des pontes les plus distingués de son époque, l'aisance de sa femme eut bientôt fui comme une ombre : suivant la logique de sa vie, la malheureuse fut ré-
diiite, en fin de cause, à accepter une place d'ouvreuse de loges au théâtre des Folies-Dramatiques.
Fort peu de chose à dire de M. de Chabourot, que sa femme ne se hâta pas de rejoindre, et qui, après la révolution de 1830, donna sa démission, et rentra dans la vie privée.
Enfin, cette M°** de Chabourot, dont on s'était trop empressé de nous reprocher la scandaleuse prospérité, eut bien à compter dès ce monde avec la justice divine; car une affreuse maladie s'empara d'elle, et elle mourut royalement, après d'atroces souffrances, comme Anne d'Autriche, mère de Louis XIV, d un cancer au sein.
De fort honorables obsèques furent faites à Lambert, et le clergé de Mantes s'étant montré tolérant, quoique le fait du suicide fût à peu près public, le corps fut admis dans l'église sans difficulté, et l'on ne trouva pas dans ses funérailles l'occasion de scandale que les partis y avaient d'abord entrevue. Deux jours après, le Mantois, Journal des intérêts de Seine-et- Oise^ contenait l'article suivant, qui fait le plus grand honneur à la sûreté des renseignements de son rédacteur.
« Encore un des vétérans de notre vieille armée qui vient do ■ disparaître. Avant-hier, le capitaine Lambert, qui avait été dét coré de la main de l'empereur à Montmirail, et qui s'était re- » tiré dans notre arrondissement, où il s'était fait connaître par B rétendue de ses connaissances horticulturales, s'est tiré un
• coup de pistolet d'arçon auquel il n'a pas survécu. Il paraît
# que d'affreuses souffrances auxquelles il était constamment en 9 proie par suite d'une blessure reçue au siège de Saragosse, » le mettaient souvent hors de lui, et c'est dans une de ces » crises qu'il s'est porté à un acte désespoir qui autrement n'au-
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» rait pas été explicable ; car le capitaine Lambert venait d*ë- » pouser une jeune femme pleine d'esprit, de Tertus et ^e grâ- » ces, qu'il adorait et qui lui avait apporté une très-jolie fortune. » 11 faut dire aussi cependant que depuis quelques mois il avait » été en butte aux persécutions de la police, et que ces tracasn séries n'avaient pas peu contribué à aigrir son caractère, » ayant été obligé, pendant toute une matinée, de défendre » Tarmc au poing rentrée de son cabinet centre une escouade » d'agents qui voulaient y pénétrer sans mandat légal. On • craint pour les jours de sa jeune épouse, qui, depuis le mo- » ment de sa mort, n'a pas cessé de donner les signes du plus » violent désespoir. »
Nous ne nous étonnerions pas que, cet article à la main, quelqu'un ne vînt essayer de nous prouver que cette histoire est toute d'invention et que nous avons été généralement mal ill^ formés.