CHAPITRE IX
— Vous remarquerez, s'il vous plaît, dit Tapôtre en s'adressant au tailleur d'images, que madame ici présente vous tient un long discours pour vous convertir à elle. Or, n'admirez-vous pas l'habileté de ses arguments ? Ne sériez-vous pas bien ravi après votre mort s'il vous arrivait des aventures pareilles à celles qui vous sont racontées, et n'étes-vous pas friand, par exemple, d'être mis dans un sac et d'y suppléer un quartier de porc?
Le sculpteur ayant paru frappé de la force de celte remarque.
— Ah ! que vous n'y êtes pas, mes bons auditeurs.
répondit la Mort, et que maître Fabricius eut bien d'autres malheurs à essuyer ! Ce n'est ici que Tavanlgoût de toutes les indignités auxquelles fut exposée sa dépouille mortelle, et je veux vous le montrer passant par les traitements les plus inouïs que jamais défunt ou vivant ait supportés.
i— Alors, dit le sculpteur, c'est que le plaisir de conter vous emporte, et que vous ne vous occupez plus de rien prouver ; c'est là une disposition artiste ; je la connais : il m'est plus d'une fois arrivé de soigner une image qui m'était payée à peine le prix du bois, comme si on m'eût donné son pesant d'or ; je me souciais alors . de l'œuvre et ne pensais pas au résultat.
— Moi je pense à tout, répondit la Mort, et je sais où je vais; car, si tout ce malheur essuyé et bu, maître Fabricius, comme je le montrerai, préfère encore mon service même compliqué de toutes ces souffrances à la vie la plus heureuse, alors il faudra bien reconnaître que dans mon accointance se rencontrent des douceurs et des charmes inconnus que ne peut se figurer Tima* gination, et qu'il faut avoir goûtés pour les comprendre. Ne t'embarrasse donc pas, mon enfant, de la morale démon histoire, qui est rejetée en son lieu, c'est-à-dire h la conclusion. Maintenant, reprenons le fil de mon récit, car j'en ai encore long à conter.
Aux cris que poussait l'hôtelier, le cocher ne se réveilla point, et il paraît qu'un concert de tambours, peut-être même un peu de canon n'eussent pas été inutiles pour le tirer du sommeil où l'avait jeté le bon
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souper qu'il Tenait de faire; au contraire, le repos de rbôtelière, qui se sentant quelque mal de tête, était allée contre son usage se coucher avant son mariy fut notablement troublé par la voix de son époux en détresse, et ayant passé un jupon, elle descendit de la chambre où elle dormait un moment avant, pour voir ce que ce bruit signifiait.
L'hôtelier ayant raconté sa mésaventure, sa femme commença par le quereller, lui disant qu'il n'avait pas de nez pour flairer les écomifleurs qui venaient boire et manger sans argent, et habile comme bien d'autres après l'événement, elle prétendit que si elle eût été présente elle eût deviné, rien qu'en les voyant, le flux dont était affligée la bourse de ces mauvaises pratiques et qui avait fait qu'elle s'était trouvée vide quand il avait fallu payer.
Après avoir quelque temps contesté sur ce point, les époux passèrent à une question plus importante, celle de savoir ce qu'ils allaient faire de ce mort qui leur restait en gage.
La femme eut aussitôt inventé plusieurs expédients; d'abord celui de l'enterrer dans le jardin, celui de le jeter dans un puits, ou bien celui d'aller le déposer à la porte d'un de leurs voisins avec lequel ils étaient en procès, de manière à faire croire que le meurtre avait été commis chez lui et à lui mitonner une mauvaise affaire.
L'hôtelier n'approuva rien de tout cela, et voilà une assez bonne raison qu'il donnait : « Ce que je crains le
plus, disait le pauvre homme, c'est que les misérables qui sortent d*ici n'aillent me dénoncer comme ayant fait cet assassinat. Car enfin, pourquoi se sont-ils donné le souci de me préparer cette bourde, et d'apporter ainsi ce cadavre chez moi? C'est qu'il me veulent imputer sa mort, et ils diront que je l'ai tué, soit qu'on le trouve ici, soit qu'on le trouve ailleurs où j'irai le porter, parce que leur idée est sans doute tournée à se décharger sur mof du soupçon qu'ils craignent de voir s'arrêter sur eux.
— Que veux-tu donc faire à cela, répondait l'hôtelière?
— Je voudrais que le diable emportât ce défunt, et qu'on ne pu le découvrir ni ici, ni en aucun coin de la ville, parce qu'enfin on ne pourrait dire l'hôtelier du Chat qui pèche a fait le coup, si l'on ne s'apercevait pas qu'il y eût quelqu'un de tué, et s'il n'y avait pas, comme dit toujours notre pratique et ami l'avocat Badoire, un corps de délit.
— Allons, allons, dit le sculpteur, vous êtes aussi embarrassé de votre défunt que l'hôtelier du Chat qui pêchCy et vous allez le rémettre en circulation par quelque moyen misérable et que je n'admets pas, je vous en préviens. Le tavemier vient de dire un mot qui sent sa ficelle d'une lieue.
^ Et quel mot ? demanda la Mort.
— Je voudrais, a-t-il dit, que le diable emportât ce défunt; je vous vois venir ; vous allez nous faire entendre un grand bruit dans la maison, comme serait
par exemple un tourbillon de vent s'engouffrant dans la cheminée, puis apparaîtra un grand homme noir ou rouge, jetant des flammes par la bouche, qui enlèvera le cadavre pour vous sortir de peine; j'ai vu vingt fois dans les auteurs du temps où se passe votre histoire, employer ce plat dénomment.
— Tu te trompes complètement, mon ami, repartit la Mort, et tu vas voir qu*il y a un peu plus de naturel dans mon récit , qui se pique eatout point de vraisemblance.
On n'entendit donc pas de grand bruit dans la cheminée, il ne parut ni homme noir, ni homme rouge ; mais revenant à Tunde ses expédients, Thôtelière demanda pourquoi ils ne feraient pas une fosse dans le jardin afin d'y déposer celui qui les gênait si étrange* ment.
— Ce n'est pas là un moyen qui me plaise, reprit le tavernier, tu dis que je n'ai pas de nez pour flairer les mauvaises payes, mais il semble que la justice, elle, en ait un pour odorer les dépôts suspects faits ainsi à la terre, car ils ne manquent presque jamais de se découvrir au bout de quelque temps.
— Il faut imaginer quelque chose, cependant, ré- ' pondait l'hôtelière.
A ce moment, comme ce discours se tenait i. voix basse dans la salle où le cocher de l'abbaye de Saint- Jean-des-Buis continuait son somme , cet homme se mit à rêver tout haut , et, croyant parler à l'ab-
— Mais, madame, j*ai attendu, disait-il, cette fiUe pendant trois jours.
— Que nous conte ce dormeur? fit l'hôtelière.
— Oui, madame, pendant trois jours, fit le cocher en s'animant dans les explications qu'il croyait donner^ on ne Ta pas vue; ainsi je n'ai pas pu l'amener.
Produit d'un songe où, comme il arrive souvent, le songeur avait présent à la pensée durant son sommeil la chose dont il s'était occupé durant la journée , ces quelques paroles furent pour l'hôtelier la cause d'une illumination subite qui se fit dans son esprit.
— Monte à notre chambre, dit cet homme à sa femme, et apporte ici quelques-uns de tes habits ?
L'hôtelière lui ayant demandé ce qu'il en voulait faire : « Vas-y, lui dit-il, ou j'irai moi-même. » Elle obéit alors, assez curieuse de voir la suite. Pendant qu'elle fouillait dans son bahut, l'hôtelier s'en fut droit à l'écurie, fit sortir les mules qu'il attela au coche, puis s'en revint trouver sa femme.
— Mainter.ant, lui dit-il, prend ces bardes et suismoi. Comme ils furent rentrés au lieu oh gisait maître Fabricius :
— Oh lies vilains, fit l'hôtelière, l'avoir tué! si jeune ! mais vois donc, malgré sa pâleur, comme il est de bonne mine. A son visage délicat, n'étaient ses mous« taches blondes, on dirait d'une femme.
— Justement, dit l'hôte, c'est ce que nous allons en faire. Aide-moi à le vêtir de ce que tu as Ih.
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— Mais je ne voudrai plus rien porter de tout cela après ]ui, dit rhôtelière.
— Va donc, va donc , fit le tavemier ; je te les remplacerai.
La nouvelle façon qui était donnée en ce moment au pauvre garçon, qui, en bien peu de temps avait déjà passé par tant d'étamines, se trouvant parfaite, le tavernier le^rit, alla l'installer dans le coche dont il ferma soigneusement les rideaux, rentrant alors dans la salle où le cocher dormait toujours :
— Allons, allons, l'ami, fit-il en secouant vigoureusement le dormeur, votre voyageuse est arrivée, et elle a grand hâte de partir, ainsi réveillez-vous.
— Hein ! fit le cocher bâillant comme un gouffre.
— Je vous répète que la demoiselle que vous attendiez vient d'arriver, et qu'elle veut partir sans retard, disant que son frère est sur ses talons et qu'elle n'a pas une minute à perdre.
— Et où est-elle ? fit le jardinier de Saint-Jean-des- Buis, qui avait peine à se mettre au pas de cette impatience.
— Elle est déjà montée dans votre coche, qui est attelé dans la cour et qui n'attend plus que vous.
— Eh bien ! j'y vais, dit le sonneur de Saint-Jeandes-Buis en se mettant en mouvement avec autant de peine qu'une compagnie de milice bourgeoise; mais je me réconforterais bien avant de me mettre en route d'un verre de genièvre.
L'hôtelier s'empressa de lui passer cette fantaisie.
M LES TIUBULàTlONS DE NAITRE FABIUCIUS
et comme l'autre voulait payer, toujours d'avance, suivant son habitude :
—Ne tirez pas votre argent, dit le tavemier rendu généreux par la circonstance , et laissez-moi Thonneur de vous régaler en trinquant avec vous.
Après cette politesse, le cocher ayant épuisé tous les délais qu'il pouvait honnêtement faire subir à celle qu'il devait mener, se mit décidément en devoir d'aller faire sa charge; comme ils furent dans la cour, l'hôtelier, qui marchait en avant, se mit à crier plaisamment :
— Ne vous impatientez pas, mademoiselle, voici votre conducteur.
— Oui, oui, me voilà, dit alors le commissionnaire de Fabbaye de Saint-Jean-des-Buis, qui, môme mieux éveillé, aurait eu encore de la peine à échapper au piège qui lui était tendu. Sans avoir même l'idée de regarder sous les rideaux de fon coche, il ajusta les rênes de ses mules, monta sur son siège, et se dirigea grand train du côté de l'abbaye.