CHAPITRE XII
Ayant sur maître Fabricius le beau projet qu'il venait de lui annoncer, le chirurgien, avant de se remettre au lit, le transporta dans son cabinet ; et^ comme à cette époque les libertés de Tanatomie n'étaient pas encore fort grandes, et qu'il n'était pas sans exemple que la dissection d'un cadavre fût devenue une affaire à compter avec la justice, le prudent opérateur eut som d'ôter la clef de ce cabinet, afin que sa servante, qui était d'une nature curieuse et touche à tout^ n'avisât pt'iint le dépôt qu'il y avait fait.
Le lendemain, au petit jour il se leva, et accompagné
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de son fils qu'il ne laissait pas respirer, il partit pour faire, à quelques lieues de Verviers, une opération qui devait le tenir absent toute la journée.
Tout en tracassant dans la maison, la servante, venant à passer devant ce cabinet, s'aperçut que la clef de la porte avait été retirée, et cette circonstance lui paraissant mériter attention, elle applique son œil au trou de la serrure, et alors que voit elle? une femme assise dans cette chambre, que son maître a eu soin de tenir fermée contre son habitude. N'y avait-il pas là matière à de grands soupçons?
Dé garder pour soi seul le secret de cette découverte, il n'y aurait eu aucun plaisir ; aussi cette fille fut-elle aussitôt le conter à plusieurs voisines qui le mirent en circulation, et une heure ne s'était pas écoulée, que le bruit général du quartier était rinfàme déb uche du chirurgien, qui osait bien cacher une maîtresse jusque dans la maison conjugale, au lieu de l'avoir en ville, comme faisaient du moins, avec quelque pudeur, certains maris qui se dérangeaient.
Il est bon d'ailleurs de dire que ce secret, en suivant son cours avait fait comme certains fleuves qui se séparent en plusieurs bras : à l'est du quartier, l'opinion généralement admise était pour croire dans le quartier à mie donzelb de petite taille ayant des cheveux d'un beau blond cendré; à l'ouest, il n'était question qihi d'une grande brune aux cheveux noirs comme jais ; mais deux points où il ne se rencontrait pas de diversité d'avis, c'était le blâme qui poursuivait le mari in-
fidèle et la compassion qu*on avait du malheur de Té* pouse trompée.
Ce sentiment finit par se trouver si ardent chez deux commères, qu'elles ne purent se tenir d'aller le témoigner à la pauvre femme. Entrant chez elle, comme elle ne se doutait nullement de ce qui se passait et était occupée tranquillement à broder une tapisserie, elles commencèrent à lui tenir quelque discours général sur la méchanceté des hommes qui allait toujours croissant et qui tendait à en faire de vrais monstres pour peu que cela continuât. La femme du chirurgien n'ayant pas fait chorus avec elles et ayant dit au contraire qu'elle n'avait point à se plaindre, Dieu merci, du mari que le ciel lui avait donné, ses deux consolatrices commencèrent à se faire des signes et à parler des dangereuses illusions où l'on était souvent jelé sur la conduite de ceux que l'on devrait le mieux surveiller ; enfin elles en dirent tant, qu'elles finirent par jeter l'inquiétude dans" l'esprit de cette confiante épouse. Alors, comme celleci les priait de s'expliquer plus clairement, les mégères jugèrent à propos de se retrancher dans une discrétion désormais fort intempestive, et lui donnèrent assez longtemps la torture du doute, qui est pire certainement que celle d'un malheur dont on sait le fond.
A la fin cependant, et après s'être fait presser en mille manières, elles racontèrent à la malheureuse la prétendue infidélité de son mari.
Émue, comme on peut se l'imaginer, de cette confidence, la fenune du chirurgien vouhit elle-même véri-
fier le fait de cette trahison, et étant montée avec ses voisines au cabinet, les voilà regardant Tune après Tautre par le trou de la serrure, comnoe on fait k un spectacle de la foire, et toutes trois furent dupes de riUusion que produisait le déguisement de mattre Fabricius, dont on ne pouvait d'ailleurs apercevoir le VTsage, attendu la manière dont il se trouvait placé. Mais ce ne fut point tout ; l'une des commères qui avait un œil auquel rien n'échappait, se met tout d*un coup à dire :
— Je sais quelle est la belle, je lui ai vu vingt fois cette robe, et elle l'avait encore dimanche dernier à vêpres où elle était assise à deux pas de moi.
— Et qui est-ce donc ? demandèrent les deux autres.
— Regardez-y plutôt vous-même, reprit^elle, et dites si l'hôtelière du Ckat qui pêche n*a pas une robe <le cette étoffe et de ce dessin.
— Vous avez ma foi raison, dit après une seconde inspection l'autre commère, et nous en découvrons de belles.
— Mais êtes-vous sûre, dit la femme du chirurgien, que cette hôtelière soit la seule à porter une robe de cette espèce?
— Je le crois bien vraiment, car c'est celle que son mari lui rapporta lors d'un voyage qu'il fit à Paris il y a sept ans, et cette robe émut tout Verviers dans sa nouveauté ; mais il y a un moyen de nous mieux ren* seigner, c'est d'aller voir si la dame est dans sa mai-
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son, car, dans ce cas, elle ne serait pas au même moment cachée en cet endroit.
Aussitôt les deux espionnes sortirent et furent chez rhôtelier demander à parler à sa femme.
— Elle n'est pas descendue, répondit-il, elle souffrait hier soir de vapeurs de tête, et ayant été obligée de se relever cette nuit pour plusieurs voyageurs qui nous sont venus, comme elle était ce matin très-entreprise, je Tai engagée à garder le lit.
Les deux commères n'eurent pas besoin d'en entendre davantage : elles se regardèrent d'un air d'intelligence, se disant en elles-mêmes : a La bonne dupe ! » et sortant aussitôt, elles allèrent publier ce nouvel embellissement à l'histoire qui, depuis le matin, occupait une partie de la ville, si bien que le reste delà journée il ne fit que se succéder au Chat qui pêche des gens qui venaient, en moquerie, demander connment se portait l'hôtelière ; et Fhôtelier se disait : < Ma femme est donc bien considérée que, sur le bruit de son indisposition, tant de gens viennent prendre de ses nouvelles; la femme de M. le bourgmestre serait malade, que vraiment on n'en ferait pas plus! >
Sur le soir, le chirurgien étant de retour, les deux commères qui avaient le mot, et qui guettaient sa venue, entrèrent comme pour visiter la chirurgienne^ et alors celle-ci commençant t'altaque, comme son mari se faisait rendre compte des gens qui l'avaient pu demander durant la journée : — Il vint aussi, dit-elle, le tavemier^ du Chat qui
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pêche y dont la femme s'est perdue depuis ce matin, et ce fou prétendait qu'elle était ici à prendre de vos remèdes.
— Voilà une sotte idée, fit le chirurgien.
— Pas si sotte ; car votre servante, passant devant voire cabinet, dont vous aviez ôté la clef, a regardé par la serrure et assure l'avoir reconnue.
Le chirurgien comprit aussitôt la jalousie de sa femme, et pour ne pas faire connaître à des étrangers le secret du dépôt qu'il gardait chez lui, il la prit à part et lui conta l'aventure de la nuit et la destinée qu'il réservait à maître Fabricius.
Revenant aux commères :
— Nous nous étions bien trompées vraiment, dit la dame, et je n'avais aucune raison de prendre du souci.
— Bien, se dirent à elles-mêmes ces deux femmes fort désappointées de n'être point mises du secret, en voilà une encore qui se laisse jouer au premier root de son mari, et vraiment il serait bien sot de ne pas se moquer d'elle puisqu'elle est si facile à être dupe.
Et là-dessus voyant qu'il n'y aurait rien de plus, elles se disposaient à se retirer, quant la servantes entrant à poitit comme un personnage de comédie dont le tour serait venu, dit tout haut à son maître :
— Je ne sais pas, monsieur, s'il revient un esprit dans votre cabinet, mais on y remue tout, on y casse des verres, que j'en suis toute saisie.
s— Ah 1 fit la dame en regardant son mari avec colère, et revenant à ses premiers soupçons, les morts
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que vous cachez dans votre capharnaum ne sont pas plus tranquilles que cela !
— Les morts! se dirent en se regardant les commères ; et comme elles étaient assez superstitieuses et parfois faciles à croire à quelque sorcellerie, elles commencèrent à regretter d'être venues.
De son côté, le chirurgien eut une autre idée : il avait eu la veille une grande difficulté à croire que maître Fabricius fût autre chose que pris de vin, il s'imagina donc volontiers que les remèdes sans nombre qu'il lui avait faits opérant après coup, il s'était ranimé de lui-même, et se tournant vers son fils d'un air triomphant :
— T*avais-je pas bien dit, lui dit-il, que ce n'était qu'une léthargie et qu'il en reviendrait?
Cela dit, s'adressant aux dames qui s'étonnaient de le voir si tranquille :
— Venez examiner un peu la belle cure que j'ai faite et dont je vous dirai tout le détail sur place.
A ces mots, prenant un flambeau, il se dirigea vers le lieu ou était déposé maître Fabricius, et chacun le suivit avec une extrême curiosité d'arriver à un dénoûment.
Il faut se représenter toute cette troupe échelonnée sur un escalier étroit où deux personnes ne pouvaient passer de front, et montant comme à l'assaut d'une brèche, les deux commères se tenant en arrière, vu qu'elles étaient les moins rassurées, et n'étant suivies que de la servante, qui n'avait pas osé passer devant pour tenir son rang.;
Le chirurgien, avant de mettre la clef dans la ser-
rure, écouta un moment; aucun bruit n*ayant pu être saisi malgré le silence qui régnait, il ouvre enfin la porte. Aussitôt une furieuse bouffée deventsoufQe dans sa main la lumière; au sein de cette obscurité retentit un gémissement lugubre, puis, par-dessus l'assistance épouvantée, passe un objet ailé qui bat follement Tair de son vol lourd et bruyant; le chirurgien lui-même demeure étonné et interdit; sa femme, par un instinct de mère, se jette sur son (ils qu'elle embrasse fortement; les deux conmières, frappées de terreur, se mettent en devoir de fuir, renversent la servante sur laquelle elles trébuchent à leur tour, et s* entassent misérablement; jamais il n*y eut une déroute plus complète. Et c'était à faire rire maître Fabricius luimême...
— Ah çà ! que signifiait cette scène, interrompit le sculpteur, et comment Texpliquez-vous?
— Le plus simplement du monde, répondit la Mort. En fermant la porte du cabinet, le docteur en avait laissé la fenêtre ouverte pour que l'air ne se viciât pas. Par celte fenêtre, quand la nuit fut venue, était entrée une orfraie que l'odeur d'une proie avait attirée, et en volant par la chambre, elle avait produit le bruit qu'avait entendu la servante, et cassé plusieurs des bocaux oh le chirurgien conservait dans l'esprit-de-via des curiosités anatomiques. Au moment où la porte s'était ouverte, il s'était fait un courant d'air qui avait éteint la lumière, et l'orfraie épouvantée avait choisi son chemin pour fuir par l'escalier, et avait été prise au moins
pour le diable. Quant aux commères, sitôt qu'eUes eurent pu se remettre sur leurs jambes, elles n'avaient point demandé la suite de l'aventure, et avaient gagné la rue, abtmées de meurtrissures, en criant qu'il se passait des choses horribles dans la maison du chirurgien. Ce bruit, s'étant répandu par la ville, parvint jusqu'aux oreilles de la justice, qui le lendemain matin fit une descente dans ce lieu devenu suspect; et elle y aurait découvert maître Fabricius si, dès le soir même, il n'en fût sorti par la circonstance que nous allons voir dans le chapitre suivant.