CHAPITRE XIII
Après qu*un peu d'ordre eut été remis dans la maison du chirurgien et dans Tesprit de ses habitants, il reprocha vivement à sa femme sa crédulité et sa sotte jalousie qui, après avoir été cause d'un immense scandale, allaient le priver de la bonne occasion qui était venue le chercher chez lui et à laquelle maintenant il lui fallait renoncer; « car, ajouiait-il, au moyen de ces deux trompettes que tu avais eu la bonne idée d*avoir tout à l'heure ici, il va se faire dans la ville un tel bruit d'événements mystérieux arrivés daus notre logis, que je ne puis prudemment conserver le sujet dont je me proposais de faire à notre fils une anatomie dont il eût
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grandement profité, et il faut à présent que je m'en débarrasse comme ont fait ceux qui me Font amené. » Et ainsi s'accomplissait la destinée de mattre Fabricius, qui était d*étre une sorte de Juif errant après son tré-* pas, de ne pouvoir trouver de repos nulle part et de ne rencontrer que des gens occupés à se défaire de lui sitôt que le caprice de son étoile l'avait poussé en leur9 mains.
Le ohirurgien, son dernier hôte, était donc occupé à méditer une manière commode de réconduire, quand cet homme fut averti qu'une jeune dame, qu'à son cos- tume de deuil on pouvait présumer une veuve, demandait à l'entretenir un moment.
Ayant, sur son ordre, été aussitôt introduite, cette femme, dont la beauté était parfaite, la toilette splendîde, mais les manières assez délibérées, ne se vit pas plus tôt seule avec lui, qu'au lieu de lui exposer quelque cas médical, comme il s'y attendait :
— Vous allez, lui dit-elle, trouver ma question singulière ; mais on m'a assuré que vous étiez un homme aimant fort à rendre service, et qui aviez une fabrique des mieux montées dans le genre de marchandise que j'ai besoin d'acheter. Aussi, je n'ai pas hésité de venir exprès à Verviers pour m'adresser à vous."
— Je ne sais en vérité ce que vous voulez dire, reprit le chirurgien, se faisant un rempart de gravité pour tenir à distance celte espèce d'éventée,
— Je vous l'expliquerai donc sans aucun détour, reprit-elle, et afin de ne pas vous tenir longtemps en
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suspens, je vous demanderai tout simplement si vofiis n'auriez pas par hasard un mort à me céder?
— Le sujet de vos plaisanteries est étrange, répondit le chirurgien, et je m'étonne qu'une femme de votre condition...
— Je ne suis pas de condition, reprit la dame, et il faut que vous veniez bien rarement à Liège pour ne pas connaître la Francischina.
— Vous l'avez dit, madame, je ne vous connais pas, et comme vous pouvez voir, j'ai pu vivre jusqu'ici sans cet honneur.
— Alors vous n'êtes pas comme les gens de Liège, qui veulent tous être de mes amis, et qui se meurent de douleur de ne pouvoir s'en passer la joie ; car enfin j'ai beau faire mon cœur aussi grand que je puis et y mettre des rallonges, toutle monde ne saurait y trouver place, et il reste toujours dehors une émeute de gens qui demandent accès, et restent à la porte pour entrer à leur tour.
— Eh bien, madame, enfin, reprit le chirurgien, qui vit bien alors à qui il avait affaire, quel est, au juste, le sujet de votre visite ?
— Figurez-vous, monsieur, qu'au milieu de cette tourbe de soupirants, j'en avais distingué un seul que j*aimais de toute mon âme, et savez-vous pourquoi je
" l'aimais ? Par ce qu'au lieu de me faire comme les autres des présents il se plaisait à en prendre de moi. Car il n'est rien de si rare, vous l'avez peut-être ob«
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serve, qu'une âme assez haute pour savoir noblement recevoir.
— Cela est vrai quelquefois, repartit le chirurgien.
— Eh bien, monsieur, celui-ci était si bien doué de cette perfection qu'il consentait que je lui fournisse la nourriture, le vêtement, l'argent pour traiter ses amis, pour son jeu, pour ses aumônes ; que vous dirai-je, enfin, tout ce qui pouvait lui manquer.
— Voilà, fit en riant le chirurgien qui finissait par prendre plaisir à ce bavardage, le cœur le mieux placé dont j*aie jamais ouï parler.
— n faisait mieux encore, et quand je ne lui donnais pas, il n'hésitait pas à m'exposer de lui-même ses besoins, et l'autre semaine, il vint me dire : Francischine, vingt-cinq pistoles me font bien faute en ce moment.
— Vous courez à votre cassette, fit le chirurgien...
— Comme vous dites, mais les eaux étaient si basses dans le moment qu'on y avait pied partout et qu'elle n*était nulle part navigable.
— Vous aimez les métaphores, que je vois, et vous voulez dire que vous étiez sans sou ni maille ; — mais comment arrangez^vous cela avec cette émeute de galants qui est toujours à votre porte ?
— Ah ! monsieur, dans les existences les mieux arrangées il y a toujours de ces moments de gêne ; je lui
moDtre donc que je ne puis faire ce qu'il me deman^ dait, lui disant d*attendre jusqu'au soir ; lui, alors, sans colère et sans reproche, de me répondre : t Ne vous tourmentez pas ; j'y aviserai d'une autre sorte. »
— Cet homme de tout point savait vivre» fit le chirurgien.
— Là-dessus le voilà qui sort de la ville, pensant que l'air des champs chassera les sombres vapeurs dont son esprit était rempli ; comme il marchait le long du grand chemin, vient à passer un marchand monté sur une mazette, ce marchand le heurte fort rudement en passant ; mon ami se contente de lui dire avec douceur : < Â qui donc en a cet animal avec sa rosse? • L'autre, prenant le parti de son cheval, met pied à terre, et dit que son cheval lui a coûté trois cents écuset qu'il n'est pas une rosse; on en vient à se gourmer. Mon ami a le malheur d'être le plus fort, le marchand gagne au pied et voilà qu'en fuyant il laisse tomber de sa poche une bourse où il pouvait bien se trouver trente à quarante pistoles, plus ou moins.
— Celait bien là l'affaire de votre ami.
— Lui, ramasse la bourse pour la rendre au marchand la première fois qu'il le rencontrera, et de peur que le cheval ne se sauve par leschataps il saute en selle et rentre dessus à Uiége. Un maquignon vient à le rencontrer et offre à mon ami de lui acheter ce cheval pour deux cents écus; mon ami ne l'estimait pas deux cents livres, quoique le marchand en eût dit ; jl accepte le m.irché, se proposant toujours d'en remettre l'argent avec
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les pistoles au propriétaire ; la justice, on ne sait comment, est informée de cette discussion qui avait eu lieu • sur la grande route, entre deux quidams, à Toccasion du mérite d'un cheval ; cela la regardait-il? Mais il faut qu'elle mette son nez à tout; elle informe donc, et par cette infâme habileté que vous lui connaissez à tout dénaturer, parvenant à donner à cette affaire une tournure de vol de grand chemin, elle fait emprisonner mon ami, et ne Ta pas plus tôt fait emprisonner qu'elle le fait conduire au gibet.
— Ah ! fit le chirurgien, quelle horrible violence !
— Oui, monsieur, s'écria la pauvre femme, éclatant ici en sanglots, mon pauvre Arthur ! ils me Tont peudu!
— Que voulez- vous que je fasse à cela ? que je le ressuscite ?
— Hélas ! il n'y a pas à y penser, et il est bien mort; mais je voudrais maintenant Favoir pour lui donner la sépulture.
— Eh bien ! faites-le prendre là où il est.
— Pensez-vous que je ne l'aie pas essayé, mais comme depuis quelque temps il ne se passait pas de semaine qu'on ne vint dévaliser les fourches patibulaires, on y a mis un gardien.
— Ne pouvez-vous corrompre cet homme ?
— J'y ai bien tâché, mais le gardien dit, pour ses raisons, que M. le prévôt est très- regardant et que tous les jours, après son dîner, il vient passer la revue de
ses pendus, et que s*il n*en trouvait pas le compte il lui ferait un mauvais parti.
— Je comprends, dit le chirurgien, il vous faudrait quelqu'un pour tenir la place de celui' que vous déroberez.
— Vous Pavez dit, fit Famante éplorée.
— ' Eh bien ! j*ai votre affaire.
— Ah ! monsieur, que vous êtes bon ! s'écria la courtisane, en lui jetant les deux bras au col ; et combien vous faut-il ?
— Rien; le plaisir de vous obliger sera ma récompense.
— Vous venez, dit le sculpteur, trouvant l'occasion de faire à son tour de l'érudition, de nous faire un conte qui ressemble furieusement à une ancienne histoire que j'ai lu je ne sais où, sous le titre de la Matrone d'Èphèse.
— Avec cette notable différence, répondit la Mort, que dans le conte dont vous parlez, on voit une chaste épouse, après avoir commencé par pleurer en grande pompe son mari, finir par donner ses restes mortels à un goujat pour remplacer un pendu qu'il était chargé de garder et qu'on lui avait volé ; tandis qu'ici c'est une Samaritaine qui se met en démarches pour avoir seulement la consolation de descendre le corps de son amant de la potence et de lui donner un sépulture honorable.
— D'où vous concluez, répondit le sculpteur, qu'une courtisane sait mieux aimer qu'une honnête femme ?
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— D*oû je conclus, reprit la Mort, que le malheureux peintre auquel était réservé le sort d'être accroché, comme un malfaiteur, à un gibet, n*échappa au scalpel du chirurgien que pour être livré à la courtisane qui, accompagnée d'une fidèle servante, se mit aussitôt en route pour lui parfaire sa destinée.