CHAPITRE XIV
Durant le ti^^jet qu*avait à faire maitre Fabricius pour se rendre de la maison du chirurgien jusqu'à son nouveau gtte, il fut encore exposé à un terrible danger; car comme il avait été inhumainement attaché sur Tarrière du cheval de la servante, la tète pendante d*un côté et les pieds de Tautre, à peu près comme un sac de farine que Ton eût mis en équilibre, ou, si vous Taimez mieux, comme un criminel étendu sur la roue, dans cette position il fut odoré par une bande de loups qui, courant la nuit [ our chercher pâture, se mirent à sa suite, le flairant de si près que, sans Texcellence
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de leurs montures, les voyageuses ne fussent pas parvenues à leur dérober cette proie.
A la fin, cependant, quand elles furent près d'un village, les aboiements des chiens et la crainte qu*ont naturellement les animaux carnassiers des habitations des hommes, firent lâcher prise à ces affamés, et, peu après, le cortège qui menait pendre le douloureux pein« tre, et où Ton ne voyait ni prévôt, ni archer, ni confesseur comme il est d'ordinaire, mais seulement deux méchantes filles de joie, arriva en vue des fourches patibulaires, espèce d'hôtellerie aérienne où celui que l'on y mène n*est toujours que trop sûr de trouver à se loger.
On était alors au déclin de la lune, et son croissant se levant à l'horizon derrière Téminence où étaient dressés les instruments de supplice, leur formait une auréole lumineuse sur laquelle se détachait la silhouette des potences et celles des malheureux qui s'y balançaient au souffle du vent. Comme elles avaient grande hâte d'être au bout de leur course, ce spectacle, qui en toute autre occasion eût porté la terreur dans l'âme des deux coureuses, leur réjouit au contraire grandement la vue, et, s'empressant de se diriger vers la hutte où logeait le bibliothécaire des pendus, elles y frappèrent à coups redoublés.
Une vieille et hideuse créature vint leur ouvrir, leur demandant ce qu'elles voulaient à cette heure de nuit; les courtisanes ayant répondu qu'elles désiraient parler au gardien :
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— Mon fils n'y est pas, répondit Thorrible sorcière, il est sorti pour faire sa ronde, mais il ne sera pas long à revenir, entrez et vous Tatlendrez.
Voyant qu'elles hésitaient :
— Avez-vous pas peur, leur dit-elle d'un ton d'ironie, qu'il n'y ait ici quelqu'un qui veuille dérober votre vertu? M'est avis que le larcin n'est point à faire, et serait bien attrapé le voleur qui s'en aviserait.
On a va que la courtisane était une fille de bonne humeur; aussi, malgré le grand chagrin qu'elle avait alors au cœur, loin de prendre mal cette boutade de la vieille :
— Entrons, dit-elle à sa servante, car il ne fait pas bon avec ce vent de bise à demeurer en place, et nous attendrons plus à l'aise en cet endroit.
Sitôt qu'elles furent dans la hutte :
— A quoi avez-vous vu, ma mère, dit la courtisane, que nous n'étions pas des femmes de la même vertu f
— A ce que des dames qui ont souci de leur renommée, répondit la vieille, n'ont pas pour habitude de courir les champs à cette heure, portant un cadavre en sautoir pour toute compagnie.
— Ahçà! fit la suivante, vous qui parlez, bonne femme, fûtes-vous donc de votre temps une sainte, et n'avez-vous jamais eu d'amoureux?
— En fait d'amoureux, je n'en ai eu qu'un seul, repartit mystérieusement la vieille, mais qui valait mieux à lui seul que tous ces fretins d'hommes après lesquels vous courez.
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— C'est-à-dire, s'il vous platt, reprit la courtisane, que ce sont eux qui courent après nous ; mais quel était donc ce précieux amant dont tous les nôtres ne seraient pas dignes de faire la monnaie?
— Oh! oh! fit la vieille, cet amant, je vous dirai, à vous qui n'êtes que des folies et des écervelées, quMl s'appelle le Grand-Nègre; mais ce n*est pas là son vrai nom.
— Pourquoi donc vouloir nous cacher ce nom? demanda la suivante, nous vous dirions bien celui de tous nos galants, si nous ne craignions que cette liste ne vous ennuyât.
— Eh bien! je vous répondrai qu'il s'appelle maître Léonard, mais ce n'est toujours pas son vrai nom.
— Enfin, dit la suivante, prenant plaisir à faire parler cette vieille mégère, qui ne lui parut pas d'un trèsbon sens, quel état faisait-il? où demeurait-il? quand le vttes-vous pour la première fois?
— Vrai! repartit la mère du gardien, il ne faut te dire que tout cela? tu n'es ma foi pas trop curieuse; mais je te demanderai moi, à ton tour, si tu as été novice et si tu as jamais gardé les crapauds avec une gaule blanche sur le bord du lac?
— Pour ce qui est de cela, je n'en ai pas souvenir, répondit la suivante.
— Et si ayant bu du Tabourin et mangé du Cymbale tu as été déclarée profès?
— Pas davantage, continua la camérière.
i22 LES TRIBULATIONS
— Et si après la folle cérémonie on t*a donné le pou d'argent?
— Jamais je ne reçus de présent pareil.
— Et si tu saurais préparer la main de gloire et faire la graisse pour le tour du petit cheval?
, — Je me croyais bien quelque savoir en cuisine, répondit en se moquant la servante, mais jamais je n'avais ouï parler de ces mets.
— Eh bien ! je vais t'en dire la recette : pour faire la main de gloire^ tu te procures d'abord la main d*un larron pendu!
— Joli début, fit la suivante.
-^ Tu l'enveloppes d'un morceau de drap mortuaire et la mets dans un vase de terre qui n'ait jamais servi, avec sel, salpêtre, zimat et poivre long, le tout bien pulvérisé. Tu la laisses en ce pot l'espace de quinze jours; après quoi, tu l'exposes au soleil de la canicule et achèves de la dessécher dans un four échauffé avec de la fougère et de la verveine.
— Voilà bien de la préparation, dit la camérière.
— Cela fait, tu mêles graisse de pendu, cire vierge et sésame de Laponie ; de cette mixture tu enduis les cinq doigts de la main, qui te forme ainsi un chandelier à cinq branches; alors, dans toute maison où tu l'allumes tu rends ceux qui s'y trouvent endormis et immobiles, et ils ne peuvent non plus remuer que s'ils étiiient morts; mais il faut te garder que le seuil de la porte n'ait été ffotté d'un onguent fait de fiel de that noir.
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de graisse de poule blanche et de sang de chouette, car alors le charme ne saurait opérer.
— Mais votre fils, dit la courtisane, il tarde bien de rentrer.
— Eh ! laisse-le, reprit la vieille, il reviendra toujours assez tôt pour me dire que je suis folle et que je me suis tourné la tête à lire le Grimoire; le malheureux,' il ne croit à rien.
— Ah çà! et la graisse pour le tour du petit cheval? reprit la suivante qui passait volontiers le temps à écouter toute cette sorcellerie.
— Pour ce qui est de celte graisse, je ne t*en dirai pas la composition puisque tu n*es ni novice ni profës, et qu'elle ne doit être connue que de ceux qui ont affaire au sabbat; sache seulement qu'il y entre de la mandragore et de la pierre memphite. Mais veux-tu que je te conte le tour du petit dheval f
— Très-volontiers, repartit la suivante.
— La chose se passa à Magdebourg, une jolie ville, ma foi, et où les filles de votre métier ont toujours prospéré; mon mari, qui était un bohème que m'avait fait épouser Vautre, celui qu'il ne faut pas nommer, montrait un jour sur la place de la cathédrale un petit cheval qu'il avait dressé à faire des choses miraculeuses, quand il vit venir une troupe de gens que le magistrat envoyait pour se saisir de lui et le mettre en prison : c Ah! ah ! fit-il, on ne peut plus être tranquille sur la terre; allons donc dans les nuages. » Aussitôt il frotte son fouet de la graisse en question, dont il
avait toujours soin d'être muni, et le jette en Tair; le fouet commence à s'enlever comme un manche à balai de sorc'ère; le petit cheval, qui dans ses exercices rapportait ce fouet ni plus ni moins qu'un chien, le voyant qui s'envole, se jette après et est aussi entraîné; mon mari, comme s'il eût voulu retenir son bidet, se pend à la queue et est emporté de même; moi, je me pends aux jambes de mon mari, ma servante s'accroche à l'un de mes pieds, notre valet aux jupons de ma servante; et alors, tous ensemble, le fouet, le petit cheval, mon mari, moi, ma cuisinière et mon laquais serrés comme grains d'un chapelet, nous commençons à monter, monter...
Comme on en était là de l'histoire, un grand coup fut frappé à la porte; c'était le gardien qui revenait ayant fait sa ronde :
— Ah! ah! c'est vous, la belle, dit-il à la courtisane. Il paraît que la fantaisie d'avoir votre amant mort vous tenait bien au cœur, car vous n'avez pas été longue à lui trouver un suppléant.
— Allez-vous maintenant me le donner? lui demanda cette fille?
— Hum! répondit le rusé, je viens de voir h la porte ce que vous m apportez en échange ; c'est petit et mesquin, ça ne paye pas de mine, et jamais ça né fera à mon exposition l'effet de votre amoureux, qui était de bonne corpulence et bel homme tout à fait.
— Mais en vous offrant du retour, fit la courtisane, ne peut-on s'arranger?
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— Ah! voilà! avec du retouron accommode bien des marchés; mais combien donnez*vous?
La courtisane ayant payé généreusement '.Allons, fit le gardien, je vois bien qu'il faut vous obliger, venez donc prendre livraison.
Là-dessus ils sortirent, et un moment après mattre Fabricius, ayant quitté Ja terre, pendait misérablement à la chaînette de Tune des potences; et voyez un peu le degré d'humiliation où ilen était venu! il n'avait pas été trouvé bon de plain-pied au rôle de remplaçant d'un larron infâme; et si une fiUe de joie, du prix de ses débauches, n'eût payé pour lui obtenir une place en ce lieu de plaisance où il allait demeurer pour y être battu des vents et exposé en pâture aux oiseaux du ciel, le gibet même n'eût pas voulu de lui et l'aurait repoussé comme une indigne proie.