‹ Le capitaine LambertChapitre 26 sur 42 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

— Récapitulons un peu, dit le tailleur dMmages au commencement de ce chapitre :

Nous avons vu maître Fabricius Tué à coups de bâton, Déménagé de chez 'le drapier, Rapporté par son valet à ta porte dudit, Acoisé d'adultère par l'avocat Badoire, Sous'ttié au compte de celui-ci, Porté par la ville sur le dos de cet avocat, Mis au lieu et place d*un quartier de lard, Déguisé en demoiselle.

Enlevé sur le grand chemin, Rudement sermonné par son frère,

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Promené par tout Verviers» sans pouvoir obtenir le secours d*un médecin,

Médicamenté à outrance et sur le point d'être dis- ^ séqué.

En proie, sous ses habits de femme^ aux soupçons les plus injustes.

Livré à une courtisane comme le fut jadis la tète de Saint-Jean,

Prêt à être dévoré par les loups,

Et enfin suspendu presque par protection aux fourches patibulaires.

Voilà, ce semble, assez de tribulations et de souffrances, et vous pourriez bien le laisser «n paix.

D'ailleurs, qu'inventeriez-vous maintenant qui ne fût au-dessous de cette dernière misère ; et est-ce à vous, qui ne paraissez pas manquer d'habileté dans la narration, qu'il faut apprendre qu'une progression dans les douleurs du patient est ici indispensable, sous peine de voir décliner l'intérêt ?

— Tu viens, mon fils, de parler comme le premier critique du monde, lui dit la Mort, et tu aurais bien tort de ne pas vouloir te donner à moi ; car, vois un peu comme nous nous entendons sans même nous être communiqué nos idées ! Tu es de l'avis que le tnalheur de maître Fabricius ne peut rester stationnaire, et cet avis est aussi le mien. Je pourrais bien, à je voulais, le laisser manger aux corbeaux et aux vautours, mais outre que ce serait là un odieux spectacle, il n'y aurait vraiment aucune finesse dans cette

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invention, et d'ailleurs pour la seconde partie de ma narration j*ai besoin qu'il se trouve entier et bien conservé. Comment donc allons-nous résoudre ce problème et le pousser par-delà le cadavre et par-delk le pendu? Certes la chose est difficile ; c'est ce que je vais essayer néanmoins ; mais pour l'intelligence de ce qui va suivre, il faut que tu me permettes d'entrer dans quelques préalables explications.

Tu sauras qu'au siècle où s^ passe notre histoire, vint à s'établir en Europe une erreur populaire qui, née en Asie et due, selon le célèbre chirurgien Ambroise Paré, à un médecin juif, fit bientôt, dans les pays où l'on se piquait le plus de science et de lumière, une étonnante fortune. On s'imagina que la chair de momie, mortifiée qu'elle était et farcie d'aromates, pouvait être considérée comme un excellent spécifique pour les chutes, contusions et meurtrissures, et sous le nom de mumie les médecins prirent la mode de l'administrer à tous les malades. Étendant bientôt sa vertu à toute espèce de cas, ils la déclarèrent bonne à soulager la douleur de tête, à guérir la migraine, la paralysie; elle fut- tenue pour merveilleuse contre le verlige,,les assoupissements, les poisons de toutes espèces et les morsures de bêtes venimeuses ; on l'ordonna pour les crachements de sang, pour les ruptures de vaisseaux, pour les plaies; que sais -je enfin, elle fut un remède universel, ou comme on dit, une selle à tous chevaux.

L'engouement alla plus loin encore, et la momie fut considérée non-seulement comme un remède, mais

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aussi comme préservatif, et en quelque sorte comme talisman. Le roi François I«r, le même qui fut appelé le Restaurateur des lettres, portait toujours sur lui un petit paquet de momie pulvérisée avec de la rhubarbe, et muni de cette antidote il ne croyait pas qu*aucun mauvais cas put Tatteindre, en quoi Tévénement de sa mort montra qu'il s'était bien trompé.

A rimitation d'une si haute autorité, tout ce qu'il y avait en Europe de gens riches et de grands seigneurs voulurent avoir leur sachet de momie, d'où il arriva que les momies que l'on obtenait d'Egypte, en petit nombre, devinrent d'un prix exorbitant, et que même à prix d'or les droguistes et apothicaires ne purent s'en procurer.

Ayant vu s'établir cette branche de commerce qui ne pouvait manquer d'être excellente, puisque la demande dépassait de la plus étrange sorte ce qui se trouvait sur le marché, les juifs qui ont eu de tout temps pour toute espèce de négoce des aptitudes particulières et infinies, se dirent : < Si l'on ne peut avoir des momies d'Egypte, il faut que l'Europe en fournisse, » et alors, établissant des fabriques de ce produit, ils allèrent, la nuit, dérober aux gibets des corps d'empalés, de roués et de pendus, ne se souciaut pas de l'état de santé dans lequel ils avaient été réduits à l'état de cadavres, et les transformant en momies, ce qui faisait dire énergiquement à Ambroise Paré : < On 1 nous fait manger indiscrètement la charogne puante 9 et infecte de la plus vile populace, ou de pestiférée,

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¥ OU fiévreux, ou ladres, çonHne s'il n'y avait pas » moyen de sauver un homme tombé de haut, contuss 1 et meurtry, sinon en luy insérant et comme entant un i> autre homme dedans le corps. »

Cette industrie t' étant bien connue, dit la Mort au tailleur d'images, je reprends ma narration.

La courtisane et son précieux larcin arrivèrent sans aucune aventure à Liège, et comme, selon le cœur de cette fille, il n'y avait rien de trop bon pour son larron adoré, elle résolut de le traiter comme un très-haut et puissant seigneur et de le faire embaumer.

Elle manda à ce sujet un juif très-renommé dans le pays pour ces sortes d'opération, et le chargea de cet honorable soin. Celui-ci, qui connaissait le voleur durant sa vie pour avoir souvent acheté des marchandises qu'il lui apportait, remit aussitôt son visage et dit à la courtisane :

— Vous êtes donc bien habile pour l'avoir dérobé! Nous autres qui avions quelquefois à faire aux fourches patibulaires pour notre commerce de momies, quand les arrivages de l'Égyte venaient à nous manquer, nous n'en pouvons plus approcher, vu qu'un enragé y veille nuit et jour, armé d*une arquebuse qu'il décharge sur tout venant.

La courtisane, qui ne s'était nullement engagée au secret avec le gardien et qui trouvait là une occasion de faire valoir son esprit inventif, raconta comment, au moyen d'un substitut qu'elle avait su se procurer, elle était parvenue à séduire le farouche cerbère et aussitôt

le juif se résolut à tirer un bon parti de ce renseignement.

Il s'en fut trouver un bohème de ses amis, homme très-habile à toute espèce de tours d'adresse et de passepasse, avec lequel il s'accointait toutes les fois qu'il avait besoin d'un second pour quelque bon coup et lui ayant conté son projet, pas plus tard que la nuit suivante, ils se mirent en route pour le réaliser.

Ayant pris des habits de capucin, ils chargèrent un Ane de provisions comme s'ils fussent revenus de la quête et, dans cet équipage, ils arrivèrent chez le gardien des fourches^ lui demandant l'hospitalité.

Celui-ci les reçut assez mal, craignant qu'ils ne vinssent le mettre à contribution, et disant qu'il n'avait point de surperllu dont il pût faire l'aumône, mais les bons pères lui répondirent qu'ils ne demandaient que le couvert, afin de pouvoir prendre leur repas, pour lequel > ils avaient avec eux tout ce qui était nécessaire, et ils dirent à leur hôte que s'il lui était agréable d'en accepter sa part, ils l'y invitaient volontiers.

La charité faite de cette manière convenait à merveille à ce digne chrétien, et comme il n^était pas habitué à se bien nourrir, sa vue fut très-agréablement réjouie quand il vit étaler devant lui la pitance à laquelle il était convié.

Après qu'on se fut mis à table, les religieux, tout en mangeant, racontèrent qu'ils avaient été désorientés par un lumière qu'ils avaient vu courir devant eux pendant toute la soirée, et expliquèrent ainsi la nécessité où

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ils s*étaient trouvés de venir frapper à la hutte du gardien.

En entendant cette parole, la vieille mère de celui-ci qui était aussi du repas, se mit à dire : Il n'y a rien d'extraordinaire; nous sommes dans T A venl, pendant les plus longues nuits de Tannée et c'est le temps qu'aiment le mieux choisir les follets pour courir, les champs, et y égarer les voyageurs.

— Allons, taisez^vous, lui dit rudement son fils, et n*allez pas commencer vos histoires de sorcellerie ; il n*y a pas de follets, ce sont des exhalaisons qui sortent de la terre par les temps de grande sécheresse comme est celui-ci, et que les sots prennent pour des esprits.

— Oh I oh 1 fit le juif, seriez-vous de ceux de la Réforme, que vous parliez avec cette liberté ?

— Moi, non, dit le gardien, je suis bon catholique, mais je ne crois pas aux esprits.

— Il faudra cependant que tu y croies, fit alors une voix qui semblait parler en dehors de la hutte.

— Quel est donc Tinsolent qui peut être à pareille heure occupé à écouter notre conversation ? fit alors le gardien, et se levant, il se mit en devoir de sortir pour voir qui lui avait adressé la parole.

Mais la voix paraissant cette fois être à Tintérieur, lui dit:

— Me voici auprès de toi, et tu n*as pas besoin d'aller dehors pour savoir qui je suis.

Notre homme se retourna vivement, car il aurait juré

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qu'on avait parlé derrière lui, mais ne voyant personne, il commença à se troubler.

— Eh bien ! dit alor» la vieille femme triomphant de cette aventure, diras-tu encore qu*il n'y a pas d'esprits?

— Oui, je le dirai, répondit le gardien, ne renonçant pas encore à son endurcissement, et je croirai que ces bons pères, par quelque adresse que j'ignore, s'amusent à mes dépens.

— Oh ! que nous ne plaisantons pas, répondit le juif, en pareille matière, et tout ce que nous pouvons faire, c'est d'exorciser celui qui vous a parlé. Se levant alors gravement : « Au nom du Tout-Puissant, se mit à dire |e faux capucin, nous te commandons de dire qui tu es, d'où tu viens, ce que tu veux, combien tu exiges de jeûnes, de messes et d'aumônes. »

— Je suis, répondit l'esprit, un malheureux qui ai été accroché au gibet sans y avoir été condamné par jugement, et par la prévarication de ce gardien qui m'a mis à la place d'un larron infâme qu'il en a descendu; je veux qu'on restitue mon corps à vous, mes bons pères, pour que vous le fassiez mettre en terre sainte, que ce misérable rende gorge de l'argent qu'il a reçu de la fille de joie avec laquelle il a trafiqué de moi, et que de cet argent vous me fassiez dire trois messes et que le reste soit distribué en aumônes.

—Tu croiras cette fois aux esprits I cria la vieille sorcière en voyant son fils atterré de la révélation publique de son crime. D'un autre côté, le bohème lui dit : Mon

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garçon, vous avez Ik un mauvais cas sur la conscience et vous ferez bien de vous en décharger proiniH tement.

— Oui, oui, reprit Tesprit, il fera bien, car si d'ici à un quart d*heure il n'a pas accompli mes volontés,]'!* rai me plaindre au prévôt. Je neTai pas fait encore par égard pour sa mère, qui est une pieuse créature qui croit aux choses de Fautre monde, mais qu'il ne tarde pas!

De toutes les manières, il fallait que le malheureux gardien se résignât, car soit qu'il y eût dans tout ce qui se passait du naturel ou du surnaturel, la menace du prévôt était quelque chose de fort palpable et devant quoi il n'y avait pas ^ balancer. S*adressant donc aux faux religieux :

— Mais vous, mes pères, leur dit-il, voudrez-vous vous charger du corps de ce malheureux ?

— Assurément, répondit le bohème, car on ne refuse jamais la prière d'une âme en peine ; venez donc nous le délivrer.

Comme ils étaient sur le pas de la porte : Et l'argent que vous devez rendre, dit le juif, vous ne nous le donnez pas?

— Ne peut-on me le laisser? répondit piteusement le garùien; ce sera pour me récompenser du mauvais traitement que va me faire le prévôt, car il lui manquera im de ses suppliciés, la première fois qu'il viendra passer une revue, et Dieu sait comme il me mènera !

^ Non, non ! fit l'esprit, il faut rendre l'argent qui

est le prix du sang ; Judas Iscariote, avant d*aller se pen«dre, restitua les trente pièces d'argent.

— Écoutez, mon fils, lui dit le juif pour le consoler, vous direz au prévôt que ce sont ces méchants juifs qui vous ont dérobé le cadavre pour en faire une momie; qu'étant seul pour garder le gibet pendant que vous vous défendiez d'un côté contre certains de leur bande» d'autres sont venus par derrière et ont fait le coup.

^- Ah! répondit le pauvre homme en livrant l'argent que lui avait compté la courtisane^ ce n'en est pas moins là une méchante affaire et j'y perdrai ma place si plus mal ne m'arrive.

L'esprit ne fut pas fort ému de ces lamentations, car tandis que le juif empochait l'argent : « Donnes-tu bien tout, au moins? » dit-il à celui que l'on dépouillait.

— Voyez vous-même, fit le malheureux, et ensuite il sortit pour décrocher roattre Fabricius de la potence.

Pendant le trajet qu'il y avait à faire de la hutte aux fourches patibulaires, Tesprit semblait les accompagner et se parlant tout haut à lui-même : Âb ! disait-il, je vais donc me reposer dans la tombe ! — Plus loin, il s'écriait: Hâtez-vous; car voilà un vilain oiseau de nuit qui tourne autour de ma tète et qui veut me piquer les yeux.

Quand le gardien fut en haut de l'échelle, prêt à détacher le peintre et à le livrer, Fesprit paraissant planer au-dessus du gibet, se mit à dire : Je suis content de toiy et tu répares bien ta faute; pour ce qui est de

moi, je ne dirai rien au prévôt, mais si tu as peur qu*il ne trouve un déficit, mets-toi toi-même à ma place et tu feras le compte.

— Allons ! reprit gravement le juif, on a fait ce que vous vouliez, et il n'est pas d'une âme chrétienne de rire de ceux qui se repentent comme fait cet honnête homme qui s'exécute sans murmurer.

A ce moment maître Fabricius était aux mams de ceux qui avaient comploté de se l'approprier. Alors le bohème qui, au moyen de la ventriloquie à laquelle il s*était longtemps exercé, avait produit tout le prestige, continua la comédie en imitant la voix d'une personne qui se serait enfoncée dans les entrailles de la terre; si bien qu'on l'entendit leur crier: adieu ! adieu ! d'un, timbre de plus en plus affaibli, jusqu'à ce qu'il se jierdtt tout à fait. Pendant ce temps, maître Fabricius avait . été lié sur l'âne que les maîtres coquins avaient amené; ils n'eurent donc plus qu'à pousser cette bête devant eux, et ils s'éloignèrent, laissant pour consolation au gardien les débris du souper que la venue de l'esprit avait interrompu.

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