‹ Le capitaine LambertChapitre 27 sur 42 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Une fois aux mains de ce méchant juif, mattre Fabricius dut passer par une' cuisine dont il ne serait pas fort appétissant de donner ici le détail. Il vous suffira de savoir qu*il fut salé, puis chauffé dans un four où tous les liquides qui étaient en lui se desséchèrent ; qu'il fut ensuite trempé dans une dissolution de poix de cordonnier, ce qui fut tout le parfum dont se servit Tembaumeur, qui voulait mettre à sa préparation de Téconomie. Après quoi on Temmaillota de bandelettes enduites de phosphate et croisées en grand nombre sur toutes les parties du corps, ne lui laissant de découvert que le visage, qu'on eut la politesse de lui dorer; finalement il fut mis dans un étui de carton sur lequel furent peintes

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au hasard des figures hiéroglyphiques, et le voilà momie!

La pensée du juif qui Tavait ainsi accommodé était d'en trafiquer avec quelque droguiste ou apothicaire qui l'aurait mis en pièces et vendu en détail, il se trouva que le bohème eut une autre idée : il proposa de le montrer dans les foires, sous la figure d'un ancien roi d^Égypte. Cette exhibition ayant paru devoir être d'un bon rapport, on ajouta à son équipage une couronne et un sceptre de carton et ayant été baptisé du nom de Pharaon-Cheops^ il commença à être promené par toutes les villes du Brabant et de la Flandre et à y être livré moyennant quelque menue monnaie à l'admiration des curieux.

Ce ne fut pas tout pour lui que d'être ainsi élevé à la dignité royale, et il fallut qu'il consentît en outre à devenir un illustre astrologue et devin. On sait en effet que la véritable industrie des bohèmes est de dire la bonne aventure, et que le reste, comme arracher les dents, vendre du baume, de la poudre à gratter et prendre les mouchoirs dans les poches, quand ils ne peuvent avoir la bourse, n'est que l'accessoire du métier, dont l'abtrologie est le fond.

Que fit alors le bohème qui avait en sa possession mattre Fabricius? Au lieu de le montrer à froid comme une antiquité bonne à considérer pendant quelques minutes, et qui n'aurait pas produit sur la foule un fort grand eilet , voici la manière plus émerveillante dont il le faisait voir, et le parti qu'il en tirait.

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Après qu'à grand renfort de musique et ensuite d*un long discours fait à la porte, où il était traité des momies d'après Hérodote, Scaliger, Diodore de Sicile, Érasme et Fenchanteur Merlin , le populaire était entré dans la baraque, où il devait contempler les traits de Pharaon^Cheop9y célèbre roi d'Egypte^ mort depuis six mile ans, on commençait par ne le point voir, parce que ce n'était point encore )e moment et qu'il était caché derrière un rideau.

Au lieu de lui apparaissait le valet du bohème, vêtu en astrologue burlesque et dégouttant l'eau, vu, disaitil, qu'il sortait du fond d'un puits où il avait eu une ample conférence avec la Vérité.

— Maintenant je sais tout, disait cet homme, et Je puis vous conter le présent, le passé et l'avenir ; mais comme c'est surtout le dernier que vous êtes pressé de savoir, je vais vous apprendre tout ce qui se doit passer durant l'année courante.

€ Cette année, il n'y aura qu'une lune, encore ne serat-elle pas nouvelle; car il y a déjà longtemps qu'elle sert, et les loups ne la mangeront pas, vu qu'elle est logée trop haut.

> Il y aura grande éclipse dans les bourses, qui seront plutôt vides que pleines; les puces continueront à mordre, et les pierres ne seront toujours pas bonnes à faire des oreillers.

> Cette année, il y aura plus d'eau que de vin et grandes maladies; les aveugles n'y verront goutte, les

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sourds entendront mal, les muets ne pourront parler et les ladres se gratteront.

9 Les riches aimeront mieux garder ce qu'ils ont que de le donner -aux pauvres, et il ne fera pas bon aller à la guerre, dont tous ne reviendront pas.

» Il sera sage de faire plus de provision d'argent que de foin, vu que Tun sera plus cher que l'autre, et le boisseau de ducats vaudra cette année plus de dix écus.

» On peut dire encore que les lombards ne prêteront que sur de bons gages, que les femmes aimeront mieux le bal que le sermon , qu'elles continueront à jouer de la langue, et qu'il y aura des maris chanceux.

» Je puis vous dire aussi , continuait le méchant plaisant, que les chapeaux se porteront sur la tète et les cornes aussi , que la viande que l'on voudra rôtir se mettra à la broche, que les juges jugeront les procès soit dormant, soit éveillés...... »

A ce moment survenait le bohème qui , donnant un grand coup sur l'épaule de son valet, lui disait : Je t'y prends donc, maraud, à dire du mal de la justice avec laquelle tu veux me brouiller. Qu'est-ce que ce costume ? ajoutait-il ; c'est le mien que tu m'as dérobé et avec lequel tu déshonores la grande et illustre profession de l'astrologie, que tu tournes en bouffonneries infâmes.

Lors, s'adressant à l'auditoire : Messires et dames, continuait le bohème, ce plat coquin vous a dit qu'il vous prédirait l'avenir et ne vous entretient que de

DE TfAITRE PABRICIU8 iii

sornettes ; mais il y a là quelqu'un qui vous dira au vrai et d'un grand sérieux ce que vous pouvez désirer savoir de votre destinée, et vous allez le voir paraître incontinent.

A ces mots, le bohème traçait dans Tair un cercle avec la baguette qu'il tenait à la main : on entendait un bruit de tonnerre, les ténèbres succédaient à la lumière, et la baraque n'étant plus éclairée que d'une flamme bleuâtre, apparaissait mattre Fabricius ne montrant que sa face dorée hors de son étui , et il était présenté comme ayant, par la grande vertu de la nécromancie et kabale égyptienne , le moyen de répondre à toutes les questions que chacun pourrait lui adresser.

Alors, à mesure que quelqu'un des assistants était venu dire bas au bohème ce qu'il voulait connaître» celui-ci, approchant son oreille du visage de mattre Fabricius, faisait mine de l'écouter fort attentivement, ayant même le soin de hocher de temps en temps la tète, comme pour dire qu'il comprenait bien la réponse qui lui était donnée; après quoi il la transmettait à la bonne dupe qui avait payé d'avance pour être ainsi trompée, et le vulgaire est ainsi fait, qu'une consultation donnée de cette manière frappait bien plus l'imagination et trouvait bien plus de créance que si le bohème eût répondu de sa bouche» sans intermédiaire et directement.

Après avoir continué durant quelque temps ce manège, cet imposteur arriva en la ville de Louvain» oili

il commença de donner ses représentations. Or, il se trouva qu'en cette ville vivait un bourgeois atiehit de la maladie des collections et antiquités, et qui dépen* sait toute sa fortune à acheter de ces vieilleries j^utôt que de donner des dots à ses filles, qu'il ne mariait point.

Quand vous vous promeniez avec cet homme dans sa galerie, outre une quantité furieuse de lacrymatoires, de lampes antiques, de médailles, d'urnes, de vases étrusques, de figurines égyptiennes, grecques, romaines, de vieilles sandales, de bas-reliefs, de pierres gravées, il vous faisait voir sérieusement l'épée de Philopœmen, celui qui fut appelé le dernier des Grecs; un reptile empaillé qu'on lui avait vendu comme l'aspic dont la morsure avait donné la mort à Cléopâtre ; un morceau de bois vermoulu qu'il tenait pour une branche de cet arbre par lequel faillit être écrasé Horace et auquel ce poète a adressé la fameuse invective : Illt et nefasio te pomit die. La crédulité et la manie de cet admirateur zélé de l'antiquité étaient enfin poussées si loin qu'un plaisant n'avait pas désespéré de lui faire acheter un pépin de raisin, disant que c'était celui avec lequel s'était étranglé Anacréon, à quoi, cependant il n'avait pas réussi.

On comprend que ce digne antiquaire s'en fut avec tous les autres visiter la momie que faisait voir le bohème. Il ne fut nullement dupe de la scène de sorcellerie qui précédait l'apparition de maître Fabricius et ne demanda pas à savoir sa bonne aventure, mais cré-

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dule par un autre côté, il ne douta pas qu*il n*eût devant les yeux une vraie momie égyptienne et, résolu aussitôt d'en enrichir son cabinet, il demanda au charlatan ce qu'il la lui vendrait?

Celui-ci fit d* abord de grandes difficultés, cependant quand il vitTaraaleur près de se retirer :

— Vous avez, lui dit-il, Tair si honnête et si désireux de posséder ce trésor, que je veux bien m'en défaire à votre profit ; mais vous ne 1* aurez pas pour rien, car vous voyez qu'il me rapporte, et de plus il faut compter les frais de son transport depuis le grand Caire, d*où l'a amené un marchand portugais, et encore les droits qu'il a payés à l'entrée et enfin les frais d'entretien qu'il m'a coûtés.

— Parbleu, repartit plaisamment l'antiquaire, vous allez aussi me demander le montant de sa nourriture I

— Je ne dis pas cela, fit le bohème, mais croyezvous qu'il ne faut pas des soins pour la conservation d'un objet aussi précieux ? J'ai dépensé plus de dix écus rien qu'en chaufi'age pour le maintenir toujours au sec et dans la température du pays d'où il est venu.

Après beaucoup de contestations, ils convinrent d'un prix de cinquante ducats que le bourgeois devait compter à cet affronteur sitôt que Fabricius lui aurait été livré.

Une fois mis en possession de son achat, l'antiquaire n'eut rien déplus pressé que de convoquer les savants

m us TRIBULATIONS

de la ville pour qu'ils vinssent dire leur avis sur cette momie et tâcher à lui donner un nom.

Une circulaire fut donc envoyée par lui à tous les érudits de sa connaissance, où il les invitait d'assister h l'ouverture d'une momie égyptienne et à celle d'un pâté d'Amiens, qui devaient se faire dans son logis le troisième jour avant les Ides de Mars et ils étaient bien suppliés de tenir compte de cette invitation.

Au jour fixé, le premier des convives arrivé chez Tantiquaire fut le professeur Henderwerkius, qui était surtout compétent pour le cas dont était question, car sa réputation s'était faite par une thèse sur l'emôaumement des momies dont il passait sa vie à donner des éditions, lesquels il faisait nouvelles au moyen d'une note qu'il y ajoutait de loin en loin et tous les deux ou trois ans. Du reste, si cette thèse n'était pas un puits de science, on ne pouvait pas dire qu'elle eût été un travail stérile, car au vu de la première édition, ledit Henderwerkius avait été appelé à une chaire au collège de chirurgie; la seconde lui avait valu la place de doyen du gymnase public ; la troisième l'avait fait gardien du cabinet d'histoire naturelle ; la quatrième, conservateur des antiquités de la ville et de la Bibliothèque ; et enfin, à la cinquième, comme il ne se trouvait plus de poste à lui donner, on lui avait décerné une pension de deux cents ducats. On voit donc qu'il se connaissait en momies mieux que personne, et qu'on avait bien fait de le convoquer.

Suivit après, le docteur Rolfincius, célèbre dans la

médecine par son commentaire de Dioscoride, qui n'avait que le défaut d'être en six volumes in-folio et si chargé de citations et de notes qu*il était très-difficile de repêcher le texte au milieu de cet océan.

Vint ensuite Blancardus Solenander, archéologue et numismate, qui faisait alors grand bruit dans la république des lettres par une brochure d*un peu moins d'une feuille, mais qui réparait sa brièveté par l'ampleur du titre, lequel était celui-ci : Le Réveil^Matin des beslitres qui ne veulent qu'une monnaie de cuiwe trouvée en lahourant dans un champ près de Cambrai soit le véritable as romain, et qui aiment mieux folle^ ment, impudemment et pitoyablement soutenir qu'elle est un sol parisis mal marqué et rongé de rouille.

Enfin entrèrent ensemble l'alchimiste, astrologue^ helléniste et hébraïsant Santorellus et le curieux des choses de la nature Aldovrande, connu par ses grandes et lumineuses recherches sur les œufs de pucerons...

— Jamais il ne se vit un pareil besoin de diffamer, dit l'apôtre, interrompant cette description de l'aréopage devant lequel maître Fabricius allait être traduit.

— Qu'avez- vous encore à dire? reprit la Mort avec colère, car on a vu que ce n'était jamais sans amertume qu'elle répondait aux remarques de l'apôtre ; il faudrait cependant en finir avec ces interruptions ; le plus grand des conteurs, Cervantes lui-même, ne tiendrait pas à ce régime.

— J'ai à dire qu'il faut que tout passe par votre langue et qu'il n*y a rien de sacré pour vous.

^ Et à qui donc, 8*il vous platt» ai-je manqué de respect?

— Vous vous êtes moquée depuis que vous avez commencé de parler, d'abord de la justice, que vous avez montrée impuissante à punir le meurtre de maître Fabricius ; des avocats, dans la personne de maître Badoire ; des maris malheureux ; des pères de famille qui veulent avoir action sur Tavenir de leurs enfants ; des maisons religieuses, en essayant de faire croire que le souci des biens temporels y comptait pour beaucoup ; des médecins, des bourgeoises et des artistes, car tout votre conte n*est-il pas la satire de leur condition, et les malheurs burlesques que vous prêtez à votre peintre ne sont-ils pas une sorte d'allégorie de laquelle il faut déduire qu'il n'est pas de déboires et de mésaventures auxquels on ne doive s'attendre dans la carrière des arts? Maintenant, voici venir le tour des antiquaires et des savants.

— Dites donc aussi que je me suis moqué des hôteliers, des cochers, des filles de joie, des voleurs, des juifs, des saltimbanques, des sorciers et des pendus, car il y a de tout cela dans mon conte ; avec la tournure que vous savez donner aux choses, je ne sache pas de récit qui puisse passer pour innocent et vous trouveriez à reprendre même dans l'Évangile.

— Trêve à vos sottes comparaisons.

— Et vous, trêve à vos interprétations déloyales. — * Faut-il vous quereller ainsi, dit le tailleur d'images

essayant une amicale intervention.

DE llàlTRB rJUBMClUS HI

— Non, fit la Mort, mais c^est qu'aussi je perds patience; monsieur m*a cherché des querelles de gram^ maire, il a essayé de vous prouver que je plaidais ma cause tout de travers, que je ne savais pas même commencer une histoire ; maintenant le voilà qui veut me brouiller avec toutes les professions humaines en faisant croire que je les tousne en dérision.

— ^ Il faut savoir souffrir la critique, même quand elle se tromperait, fit le sculpteur.

— Croyez- vous donc, repartit la McMt, qu'il n'y aurait pas eu beaucoup à dire sur le sermon de monrsieur f'Mais j'y ai mis une parfaite convenance, et loin de l'interrompre, j'ai fait plus que de Técouter en silence, puisque j'y ai dormi ; qu'il en agisse de même, car ce n'est plus combattre à armes égales que de voir ainsi le fil de ses idées coupé à tout moment.

— Calmez-vous, dit le sculpteur, on ne vous interrompra plus. Voilà donc l'antiquaire et tous les érudits de Louvain rassemblés dans sa maison. Que firent tous ces honnêtes. gens?

— Parbleu, reprit la Mort, ils dînèrent, puisqu'ils . étaient venus pour cela^ et monsieur va dire encore que je les diffame, parce que je suis obligée de constater que, pendant tout le repas, chacun d'eux fit, à tour de bras, son propre éloge et se porta aux nues, tandis que les autres savants qui n'étaient point présents furent déchirés à belles dents et estimés à rien.

— Et maître Fabricius? dit le sculpteur.

Quand tous ces gens, dit la Mort en reprenant son

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récit, à bout de leurs médisances, se furent bien repus : Ah çà ! fit notre antiquaire, nous avons maintenant le dernier service, et il y a à côté d'id un certain monarque égyptien qui serait bien honoré d'avoir avec vous un quart d'heure d'entretien.

Aussitôt la troupe se leva et l'on passa dans le cabinet des curiosités, où mattre Fabncius avait été déposé.

Il y eut à remarquer ceci, qu'entre tous ces gens qui se croyaient en présence d'un vénérable débris de l'antiquité, pas un n'eut même un soupçon de ce sentiment de dévotion méditative qu'éprouvent les hommes d'imagination à l'aspect des objets demeurés, vivants témoignages des siècles écoulés. Us eurent encore moins l'idée qu'une àme avait jadis habité ce vieux détritus humain ; que cette chair, aujourd'hui inerte et desséchée, avait autrefois tressailli d'émotions semblables à celles qu'éprouvaient les hommes de leur âge ; tout cela eût été pensées de poète qui sont fort méprisées des érudits, et dans les restes mortels de mattre Fabrîcius les nôtres ne surent voir qu'un thème à controverse scientifique et une matière à ces subtiles recherches sans nom et sans but dans lesquelles se consumait leur vie?

Une question d'abord à examiner, c'était celle de savoir s'ils avaient sous les yeux une momie véritable et non adultérée, mais ce point-là ne fut pas même l'objet d'un doute, car si l'on eût admis la contrefaçon, toute occasion de discuter et d'étaler' ses connaissances et

DE MAITRE FÂBRIUUS U9

son système disparaissait aussitôt, et ce n'était pas le compte de toute cette savanterie. D'ailleurs, cette manière de savoir d'abord au juste le point sur lequel porte la controverse est celle des gens simples et des paysans ; mais les gens de science prennent la chose par l'autre bout, et vous les voyez écrire force mémoires, se renvoyer mille arguments, et quelquefois mille injures, afin de déterminer l'endroit juste de la mer où est située une certaine île, sauf à savoir ensuite si cette île existe quelque part, et si aucuns navigateurs l'ont jamais vue.

Mattre Fabricius étant donc admis sans difficulté pour un habitant de la vieille Egypte, on eut la prétention de savoir, après quelques mille ans passés sur sa tête, ce qu'il avait pu faire durant sa vie et quel homme il avait été.

D'un commua accord, il ne faut pas croire en effet que les savants ne sachent rien, il fut décidé que le sceptre et la couronne qui se trouvèrent dans Tétui dont fut tiré le peintre étaient une interpolation du charlatan qui l'avait vendu ; ces attributs n'étant pas admis pour ceux auxquels se reconnaît la royauté égyptienne. Néanmoins cette fausse indication jeta nos gens dans la voie de chercher à mattre Fabricius une condition princière, et après a voiftttentivement étudié les hiéroglyphes de fantaisie qui avaient été peints sur la boîte funèbre qui servait d'enveloppe au malheureux, Blancardus Solenander n'hésita pas à le proclamer pour être le roi Osymandias, célèbre par les

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conquêtes et les supeibes monuments qu*on hn attribue.

Cette opinion fut aussitôt contredite par Santorelhis qui nia .qu'Osymandias ait jamais existé, soutenant que ce nom d'Osymandias n* était qu'un surnom ayant appartenu à Tun des deux Sésostris, et voulant dire três-puissanU

— Diodore de Sicile et Strabon qui parlent d'Osy- Diandias ne savaient donc ce qu'ils disaient? fil Blan* cardus assez aigrement.

— Diodore de Sî/cile . n'en parle qu'en un endroit, reprit Santorellus, et je ne sache point que Strabon en ait dit un mot.

— Gomment, il ne le mentionne pas sous le nom d'Ismandès ?

— Soit, mais Osymandias et Ismandès...

— Ne sont qu'une seule personne, ainsi que le prouve la parfaite parité de noms ; d'Osymandias vous faites Osymandës, d'Osymandès par contraction Osmandès, puis changeant V omicron en iota vous avez Ismandès; vous voyez bien que c'est le même mot.

— En effet, dit l'antiquaire qui assistait comme spectateur à cette lutte philologique, j'ai vu souvent établir des parentés entre des mots moins proches. Mais une question, s'il vous plak, et que vous pardonnerez à mon ignorance : vous avez parlé tout à l'heure de deux Sésostris, je croyais qu'il n'y en eut qu'un.

— Il y en eut deux, repartit Santorellus, peut-être trois, et si l'on en jugeait à la diversité des noms que

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nous avons arrangé de faire porter sur deux personnages, il y en aurait eu plus d*une demi-douzaine, car Sethosis, Sethos, Sesoosis, Sesonchosis, Sesonchis, Ramolsès, Rhamsës et Manès, ne nous représentent pas plus de deux monarques égyptiens.

— Voilà, dit Tantiquaire, qui me paraît un peu bien embrouillé, mais si vous ne voulez pas que ma momie soit Osymandias, quel nom, s'il vous platt, lui donnezvous?

— Moi, fit Santorellus, je le tiens pour Thoutmosîsl*' " ou plus exactement Thooutmès, chef de la dix-huitième dynastie égyptienne et dont le vrai nom serait plutôt Amenoftep.

— Moi, dit le docteur RolBncius, je croirais plutôt que ce fut Ramessès Miammoun, l\^5^ roi d*Égypte et seizième de la dix-huitième dynastie.

— Alors, fit Santorellus, vous seriez bien près d'entrer dans mon idée, car vous savez qu*Âménophis et Thoutmosis sont une seule et même personne ?

— Et vous, seigneur Henderwerkius, qui en savez sur r Egypte plus long que personne, fit l'antiquaire, ne nous direz-vous pas votre opinion?

— C'est une chose vraiment curieuse, répondit celuici, de voir comment Hérodote et Diodore de Sicile n'ont rien connu aux embaumements dont ils nous parlaient. Je ne vois ici aucun des caractères qu'ils assignent aux momies, et j'y retrouve au contraire tous ceux que je leur ai reconnus.

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— Vous chargez le tableau, dit ici le sculpteur ; il n*y a pas de gens qui aient jamais pensé en savoir plus, après deux mille ans passés, qu'un témoin oculaire comme fut Hérodote,

— Tu te trompes, mon enfant, dit la Mort, et je te citerais vingt mémoires où des hommes très-savants ont inculpé les anciens d'erreurs et d'inexactitude, parce que leur description ne s'accommodait point à l'état des momies, sans doute faites à la main, dont eux modernes avaient été dupes.

— Une belle avance alors que la science ! fit le tailleur d'images.

— Une grande vanité, mon fils, repartit la Mort, comme tout le reste , mais que les savants ont du moins trouvé le moyen de rendre plaisante et gaie.

Pour en revenir à notre Fabricius, continua-t-elle, après avoir longtemps disserté sur tout le procédé de l'embaumement, tel qu'il était, selon lui, pratiqué par les Égyptiens, Henderwerkius, pressé de conclure et de s'expliquer sur le personnage qu'avait dû jouer le peintre durant sa vie, décida, contre l'avis de tous ses confrères, qu'il n'était point de race royale, et n'avait poinfrégné , mais qu'il avait exercé une fonction fort honorée et fort considérable, ayant été gardien du bœuf Apis...

Une réclamation générale allait accueillir cette opinion quand, en dehors de la pièce où avait eu lieu la

consultation, ont entendit la voix d'une personne qui paraissait fort animée de colère, et au même moment une femme entra dans Tappartement.

— Vraiment, monsieur mon mari, dit-elle, pour son début, il paratt que pendant mon absence il se fait ici une bonne vie, car je viens de trouver la nappe misé et des restes à nourrir tous les mendiants de la ville.

— Ma mie, ne vous emportez pas, fit Tantiquaire, vous voyez que nous n'étions que six à table, H la chère au contraire a été si mince que j'en avais honte.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria la dame qui s'était approchée pour voir l'objet qui attirait l'attention de tous les assistants avant son arrivée , un nègre mort! Tenezvous donc ici le sabbat ?

— Ce n'est pas un nègre, repartit le bourgeois, c'est une momie d'Egypte; tu sais bien cette chose dont on fit prendre un morceau à notre valet, quand il se fut donné ce grand coup à la tète en tombant dans l'escalier ?

— Ah çà ! demanda naïvement la bourgeoise, vous allez donc vous mettre apothicaire?

— Non, i/ia mie, fil le bourgeois, je n'ai pas acheté cette momie pour la revendre, mais pour en orner mon cabinet.

— Ainsi vous avez Tidée de garder cela ici ?

— Sans aucun doute, et ce sera une des plus précieuses de mes antiquités...

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— Monsieur mon mari, fit alors la femme de Tanti-» quaire avec une certaine solennité, j'en ai déjà enduré beaucoup, j*ai vu passer le plus clair de notre bien en pots fêlés, en jetons de cuivre rouilles et en vieilles savattes ; mes pauvres filles que j'aurais eu le moyen d'honorablement établir, et qui sont aujourd'hui sans dot, y ont perdu leurs maris ; mais pour cette dernière fantaisie que vous avez de faire de votre maison un cimetière, je ne la souffrirai pas.

— Qu*estr-ce à dire ? demanda le bourgeois d*un ton impérieux.

— Ah ! il ne faut pas prendre vos grands airs pour m'épouvanter, je suis buttée, voyez-vous à ne pas vouloir loger sous le même toit avec un déterré.

— Mais, ma chère amie, ce n'est pas ce que tu pcDses, c'est une antiquité.

— Antique ou non antique, c'est un homme qu'on a eu l'impiété de soustraire à sa sépulture, et qui doit porter malheur à la maison oix il sera recelé.

— Que l'ignorance et la superstition sont une sotte chose ! s'écria l'antiquaire avec angoisse.

— Ainsi, continua sa digne épouse, comptez qu'au premier quart d'heure où vous vous absenterez, j'appelle les sacards et leur fais porter cette vilainie au fossoyeur, qui la logera à sa vraie place, laquelle est la terre sainte et non la demeure d'un chrétien.

Croyant pouvoir intervenir utilement dans ce débat conjugal, le professeur Henderwerkius prit alors la

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parole et se hasarda de dire à la femme de Tantiquairé :

— Cependant, madame, je vous ferai observer...

Il n'alla pas plus loin dans son discours, car il fut vertement interrompu par la bourgeoise qui, se retournant vers lui et vers ses confrères, leur dit avec une rude franchise :

— Quant à vous, messieurs, qui encouragez ce fou à s'engager de plus en plus dans la voie de se ruiner, et qui venez gruger son bien pendant que je suis à notre maison des champs à m*occuper de tous les soins qu'il néglige, je vous dirai tout net que votre procédé ne me parait pas très-bon, et que vous feriez aussi bien de rester chez vous à vous occuper de ce que vous appelez les sciences, et dont vous savez au moins tirer un bon revenu, sans venir mettre dans la tête de mon mari, qui n'y sait trouver que des occasions de dépense, vos idées biscornues.

Cette attaque était trop peu mesurée et trop violente pour ne pas porter coup ; aussi tous les gens dont on incriminait ainsi la conduite firent-ils mine de prendre leurs chapeaux et leurs manteaux pour se retirer. Voyant ce dénoûment, Tantiquaire courait de Tun à l'autre, les suppliant de ne point faire attention aux paroles d'une mal apprise et de ne pas le quitter qu'on n'eût décidé si sa momie était Osymandias, Thoutmosîs ou le gardien du bœuf Apis.

Heureusement pour lui, sa femme se mit à dire: Que je ne vous Casse pas sortir, mes bons messieurs» pour un

peu de vos vérités que je vous ai forcés d'entendre; c'est moi qui vous quitte la place ; et là^dessus elle s'en fut hors de Tappartement.

Son mari courut mettre le verrou derrière elle, pour retenir, d'une part, les fugitifs et empêcher d'autre part une nouvelle invasion, et il voulait qu'on reprît, comme si de rien n'était, la discussion, quand le professeur Henderwerkius s' adressant à ses confrères : Messieurs, dit*il, quelle que soit la diversité de nos avis touchant la qualification à attribuer à cette momie, il n'en reste pas moins prouvé qu'elle est un précieux morceau d'antiquité, et qu'il se trouve menacé, par la violence d'une femme hors d'elle-même, d'une trèsprochaine destruction.

— C'est qu'en effet, reprit piteusement l'antiquaire, ma chère moitié est capable d'exécuter la chose dont elle m'a menacé.

— Ne serait-ce pas alors l'occasion de nous rendre tous ensemble auprès du conseil de ville, afin de le décider à acquérir cette rareté î

Les érudits ayant paru accueillir cette ouverture, l'antiquaire intervint pour s'opposer à cette démarche et dit qu'il avait une autre idée, qui était d'offrir luimême sa momie pour être placée dans un dépôt public, se réservant seulement que son nom fût mentionné, comme étant celui du donateur, à côté de l'objet donné.

Cette reconnaissance ayant été facilement convenue,

maître Fabricius devint ainsi propriété municipale et, quelques jours après, il était installé au cabinet d'histoire naturelle pour y être montré sous verre, à côté des perroquets et des crocodiles empaillés.

Si cette sépulture n*était pas très-honorable ^ , elle fut du moins assez paisible ; et jusqu'au moment où maître Fabricius en fut relevé, aucune aventure ne vint s'ajouter à celles dont il avait été le héros.

Je mentionnerai cependant, en finissant, un fait dont il n'eut pas plus la conscience que de tous les autres, mais qui établissait jusqu'au bout la singularité de l'étoile qui le poursuivait dans son trépas. Laurent Bricbard, au moyen, de l'argent, fruit de son meurtr<^,avait

* Une Bépalture pareille fat donnée momentanément k Tnrenne, qvi tYait d*abord été inhamé à Saint-Denis, à côté des raees royales. On lit dans les SéfuUurê» nationaiêi de Legrand-d'Aussy : « Son eorps, parfai- » temrnt eonsenré, était entièrement desséché lors des exhomations de

• 1793. Il fat henreasement oablié dans la chapelle oà on l'avait mo* » roentanément déposé; et, par conséquent, ne fut pas jeté dans les > fotses communes. Les administrateurs du Muséum d'histoire naturelle le 9 réclamèrent comme objet d'art, et il resta deux années sous une cage 9 en Terre dans le cabinet. Tansporté ensuite au musée des Petits-Au* a gustins, il fut placé dans un tombeau avec cette inscription : j» PmmhiI, va Un aux «n/anCt d« Mart çim Tur^iMM êst dant ce t<mbêau i » Les consuls le firent transporter aux Invalides où on réUblit son tom-

• beau de Saint-Denis. Cette translation fut très-pompeuse; on remar » quait, à la suite du eorps, la cuirasse, l'écbarpe de ce grand homme, p et le boulet qui le tua. Ces objets avaient été prêtés par le due de 9 Bonitlon, auquel ils appartenaient. » (Note de l'éditear.)

trouvé le moyen de relever son commerce ; il eut occasion de faire avec sa femme un voyage à Louvain, et, suivant Tusage de tous les étrangers, ils visitèrent le cabinet d'histoire naturelle. S*élant arrêtés devant la momie, qui était tenue pour une des pièces les plus curieuses de cette collection, comme les traits du peintre n'étaient pas devenus fort méconnaissables, malgré la dorure qui les recouvrait, le méchant drapier avisa cette ressemblance, et la fit remarquer à la drapière, en raccompagnant de très-impertinentes railleries. Mais il porta bien la peine de cette impiété, car M''* Brichard, qui était alors enceinte, fut épouvantée au dernier pdnt de cette rencontre, et soutint que la momie les avait regardés d'un air menaçant. Quoi qu'il en soit, six mois après elle accoucha d'une fille en laquelle on reconnaissait tous les traits de maître Fabricius, et dont le visage se trouva, dès sa naissance, affligé d'une jaunisse qui la faisait ressembler d'une manière assez peu avenante à une femme du royaume de Visapour.

— Après cette dernière circonstance dit la Mort au sculpteur; je ne trouve rien à ajouter qui doive figurer dans la première partie de cette histoire, nous aUons donc entamer la seconde; mais il faut, avec ta permission, que j'aille faire la cueillette des âmes qui, pendant que je j)arlais ici, ont dû mûrir pour moi de par le monde ; du reste, je ne m'absente qu'un moment, et l'entr'acte ne sera pas long.

Ayant ainsi parlé, la Mort déploya ses ailes, mit sa {aux au poing, et prenant* son vol à travers l'Italie,

DE MAITRE FABRIQUS 159

elle gagna les États du pape et s'abattit sur le territoire de la célèbre république de Saint-Marin. Là, elle fit sa première victime de Tun des deux gonfaloniers qui éprouva que, pour être placé à la tète d*un empire de trois lieues en superficie et commander une armée de soixante hommes, on n'en est pas moins soumis à la commune loi.

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