CHAPITRE PREMIER
Un assez long espace de temps s*écoula sans qu'on v!t revenir la Mort, qui pourtant avait promis d'être bientôt de retour. Le tailleur d'images ayant fait la remarque que son absence se prolongeait beaucoup : Ne vois-tu pas bien, dit l'apôtre, qu'elle était à bout de ses imaginations et qu'elle a pris un prétexte pour s'éloigner et n'avoir point à poursuivre son conte sans issue? Crois-moi donc, réconcilie-toi une bonne fois avec la vie, reprends ton travail, achève mastatuo commencée et attends de la bonté céleste des jours plus heureux qui, couronnés par une fin chrétienne, te mèneront à la possession de la vie éternelle.
— AmenI fit en ce moment la Mort en ouvrant la porte de Tatelier et en donnant par sa présence un démenti aux paroles de Tapôtre.
— Vous n'êtes pas seule? lui dit le sculpteur qui entendait derrière elle, dans Tescalier, le pas pesant d'un homme qu'on pouvait croire lourdement chargé.
— Non, vraiment, je t'amène compagnie, et j*espère que nous allons rire. Allons, brave homme, fit-elle en parlant à la cantonade, un peu de courage, je sais bien que la montée est rude, mais nous voilà arrivés.
Au même moment, entra un petit vieillard voiturant sur son dos une grande boite de sapin qui le faisait assez ressembler à un porte^balk.
— Là! bien! lui dit la Mort, tu peux maintenant décharger ton fardeau et faire tes préparatifs.
Pendant que, sans mot dire , ce nouveau personnage posait à terre sa boite et se disposait à en tirer le contenu, le sculpteur remarqua qu*il avait les yeux fixes et ternes, que pas un muscle ne remuait sous la peau de son visage qui était d*une pâleur mate et légèrement safranée.
— Cet homme n*est pas vivant? demanda alors le sculpteur.
— Non, mon ami, reprit la Mort, et c'est à la circonstance de son trépas que* nous devons en ce moment rhonneuf de sa compagnie. Comme je traversais le Simplon, je Tai trouvé mort de froid au milieu des neiges; une idée alors m*est venue, et je l'ai amené avec moi pour Texécuter.
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— Et quel est ce bagage qu'il porte avec lai ?
— Ce bagage est tout simplement un chef-d'œuvre qu'il va avoir l'honneur d'étaler devant toi; n'as-tu jamais entendu parler de maître Brioché?
— Non vraiment, repartit le sculpteur.
— Alors, lui dit la Mort, tu n'es pas comme les petits enfants de France, qui le connaissaient tous et l'aimaient mieux que leur nourrice. Tu sauras donc que maître Brioché, que }e pourrais à toute force te présenter comme un confrère, est un célèbre directeur de spectacle. Pendant longtemps il montra, aux foires Saint-Germain et Saint-Laurent de Paris, le plus merveilleux théâtre de marionnettes qui se soit jamais vu, et ayant gagné à ce métier une petite fortune, il aurait pu vivre à l'aise et se retirer» Mais l'ardeur d'une renommée européenne l'ayant saisi, après avoir parcouru avec un grand succès les principales provinces de la France, il passa il y a quelques mois en Suisse, où il commença de donner des représentations. Les choses allèrent d'abord assez bien pour lui ; mais récemment, étant venu à Soleure, où il fit en grande pompe l'ouverture de son théâtre, une aventure désagréable lui arriva.
Ses figures mécaniques fonctionnent avec tant de vérité, elles ont si bien l'air d'être douées de la vie, que les bons habitants de Soleure les prirent au sérieux et virent en elles une troupe de lutiiis devant leur existence à la magie. Cette idée ayant peu à peu gagné tous les spectateurs, elle fit explosion au mo-
ment de Tapparition du diable» quand il vient pour emporter le commissaire tué par Polichinel. Tous se levèrent alors en faisant le signe de la croix, et coururent chez. le magistrat pour lui dénoncer le malheureux directeur comme un indigne sorcier.
Amené devant les autorités de Soleure, Brioché essaya en vain de leur faire comprendre le mécanisme de ses personnages ; aussi éclairé que le reste de la population, le magistrat s'obstina à voir en eux le produit d*un pouvoir magique et surnaturel , et condamna le malheureux à être brûlé avec le petit monde dramatique dont il était la providence. La sentence allait être exécutée lorsqu*im officier suisse qui avait été au service de France, ayant entendu parler d*ua magicien de ce pays près d'être livré aux flammes, eut la curiosité de le voir. Ayant reconnu en lui ce Brioché dont il avait plus d'unB fois, à son grand contentement fréquenté le théâtre, il s'intéressa à lui et s* occupa à faire révoquer la sentence. Se rendant à ses explications , le magistrat ordonna la mise en liberté du condamné; mais dès le premier moment de sa détention, un grand dommage lui avait été porté qui devint irréparable, son valet s'étant enfui avec un cheval et un chariot qui transportait son bagage ; en sorte qu'au sortir de sa prison , il se trouva complètement dépouillé , n'ayant plus pour tout bien que son théâtre et la boîte qui le contenait. Ne perdant pas néanmoins courage , il chargea le tout sur son doâ, et quittant la Suisse qui lui avait été une terre si peu
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hospitalière, il s'achemina versTItalie, où les marionnettes ont toujours été en honneur et grandement recherchées; mais comme il s'avançait seul à travers le Simplon, il prit mal son chemin, fut surpris parla nuit et, s'égarant au milieu des neiges, finit par y être gelé de froid. L'ayant trouvé en cet état etmon sujet, je lui ai ordonné de me suivre. Voilà comment il se trouve ici.
— Ah ça, fit le sculpteur, nous allons voir les marionnettes?
— Sans doute, repartit la Mort, j'ai pensé que cela t'amuserait.
— Très-sensible à votre galanterie, reprit le tailleur d'images, mais j'ai quelque hâte de savoir la suite des aventures de maître Fabricius, et j'aurais autant aimé vous écouter que de prendre l'étrange distraction que vous me ménagez là.
— Justement le sujet du drame qui va se jouer devant toi est la vie de maître Fabricius. A mon avis, elle n*est pas moins intéressante que celle du docteur Faust, qui continue de faire depuis des siècles, en Allemagne, la fortune des théâtres de marionnettes. J'ai pensé qu'en lui donnant la forme d'une action théâtrale, mon récit gagnerait en intérêt et en variété, et d'ailleurs, j'échapperai ainsi au système d'interruptions calculas par lesquelles une personne ici présente n'a pas cessé d'enrayer ma narration.
— Voilà une assez bizarre idée, dit alors le sculpteur.
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— Et qui sent bien un personne fourvoyée, laqudle cherche une manière honnête de ne pas tenir son engagement, continua l'apôtre.
— Laissez donc, reprit la Mort, vous enragei de me voir de Timagination; parce que vous n*étes bon qu*à faire des prônes, vous ne voulez pas qu'on s'ingénie à trouver quelque chose de nouveau. Du reste, l'événement décidera entre nous.
Pendant ce pourparler, mattre Brioché avait monté son théâtre, disposé ses machines, allumé son luminaire; en sorte qu'avant le lever de la toile, il ne paraissait plus y avoir qu'à faire entendre un peu de symphonie. Cependant la Mort reprit la parole et dit à ses auditeurs :
— Je vous ferai observer que je n'ai eu le temps d'expliquer en route à ce pauvre homme que le canevas de la pièce; c*est donc seulement en pantomime qu'il va vous la réprésenter, mais moi je serai là pour vous faire Texplication et vous transmettre le dialogue des personnages; maintenant, allez, les orgues! s'écria-t-elle, et commençons. Aussitôt une serinette, cachée sous le théâtre et jouant toute seule au moyen d'une mécanique, exécuta une belle pièce fuguée, après quoi le rideau se leva, et la Mort se tenant à l'un des coins de la scène , une baguette à la main, pour faire le discours de ce qui allait être représenté, conunença de parler ainsi qu'il suit :
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