SCÈNE II
Le géomètre s'étant retiré, Polichinel prend sa tète à deux mains et réfléchit profondément au sujet qui vient de lui être donné, après quoi il met la main à la plume, et s'asseoit à sa table de travail pour composer une diatribe contre le saint suaire.
Mais quand il veut écrire, il s'aperçoit que sa bosse de devant le tient trop éloigné de son bureau pour que son bras puisse atteindre au papier qui doit recevoir son éloquence; il se retourne en vain dans tous les sens, sa bosse continue d'être un obstacle è ce qu*il
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devienne auteur; alors il prend le parti d'appeler Pierrot, son valet, lui dit de se mettre à sa table, et se dispose à lui dicter.
Il n*a pas encore commencé qu'on vient lui annoncer que sa femme est en mal d'enfant, et que le chirurgien ne veut pas venir, disant qu'il n'a pas encore été payé du dernier accouchement de M™« Polichinel, quoiqu'il ait nombre de fois présenté son mémoire. Polichinel est donc obligé d^aller lui-même conjurer le courroux de l'accoucheur, et il sort dans cette intention, ce qui n'avance point son travail.
Pendant son absence, Pierrot s'amuse à regarder tous les objets qui sont dans le cabinet de son maître : il s'approche d'un globe terrestre et le faisant tourner sottement dans tous les sens, il en brise le mécanisme; il s'attaque ensuite à une horloge, et à force de faire tourner les aiguilles sur le cadran, en dérange la sonnerie, dont je vous prie de remarquer le timbre argentin; après cela, il va chercher un superbe Uvre à gravures et en les regardant renverse dessus un encrier. Polichinel ayant laissé sa femme entre les mains du docteur revient pour se mettre à l'ouvrage, mais en voyant tout ce dégât, il entre dans une colère qui jette le désordre dans ses pensées. S'étant fait apporter une bouteille de vin, il en boit deux grands verres pour se rasséréner et ayant repris un peu de calme il va dire la première phrase de son pamphlet.
Mais à ce moment entre la garde, non pas la garde urbaine, mais la garde malade, qui lui apporte le nou-
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veau-né que sa femme vient de mettre an monde; H est fort étonné en lui voyant la face toute noire comme celle d*un nègre, et certains soupçons jaloux cpi'il a eus sur des assiduités un peu trop fréquentes d'Arle* quin dans sa maison, lui reviennent avec une grande force. La garde parvient à le calmer en lui disant que Tenfant a ce teint foncé parce que Taccouchemenl a été laborieux et que cela se passera au bout de quelques jours; sa jalousie ainsi apaisée, il fait signe à Pierrot de se tenir prêt, et ouvre la bouche pour dicter.
A ce moment, il est interrompu par sa cuisinière qui ne pouvant pas prendre les ordres de sa femme, vient savoir ce qu'il faudra préparer pour le souper. Polichinel entre dans une nouvelle colère contre Timper* tinente qui ose le troubler pour un soin aussi matérid, et l'ayant chassée à grands coups de pied et de poing, il croit qu'il pourra enfin commencer.
Point du tout. De grands cris se font entendre : Polichinel se met à sa fenêtre pour savoir ce qui est arrivé; on lui dit que son petit dernier vient de tomber en jouant dans un bassin qui est au milieu du jardin; il demande s^il est noyé, on lui répond que non et qu*ii en sera quitte pour un rhume ; le bon père se fait alors amener l'enfant et prend lui-même le soin de le fouetter d'importance; cela fait, il l'envoie coucher et revenant à Pierrot, qui pendant tout ce temps s'est occupé à attraper des mouches, il dit à son secrétaire : € A nous deux , maintenant , et voyons si l'on nous laissera en repos. »
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Non» vraiment, car voilà bien un autre embarras : on ' vient lui apprendre que sa fille qui , comme sa mère 8*appelleGoiombine, a profité du désordre qui règne dans la maison pour se faire enlever par le beau Léandre, qu'il n*a pas voulu lui donner pour époux. A cette nouvelle, Policbinel s*arrache les cheveux et se frappe, en manière de poitrine , sa bosse de devant à coups redoublés, pour montrer qu'il est en proie au plus violent désespoir. Il ordonne à Pierrot d'aller seller sa Diule ef^e fait apporter ses bottes, ayant le dessein de poursuivre les fugitifs; or, en mettant ses bottes, il laisse échapper cet aveu, qui ne laisse pas d*étre remarquable dans la bouche d'un ministre protestant : € Je crois, vraiment, que le concile de Trente a eu raison quand il a décidément ordonné le célibat des prêtres , car, si je n'étais marié, je n'aurais pas eu un seul des dérangements qui me sont survenus aujourd'hui, et j'aurais pu tranquillement vaquer à mon ministère, au lieu que je ne suis pas même parvenu à dicter la première ligne d'un travail pressé, vu que les embarras du ménoge ne m'ont point laissé un moment de repos. » Cela dit, il sort de son cabinet et se met en route.
Ici l'apôtre ne put se tenir d'interrompre, mais cette fois du moins c'était pour approuver, car il dit tout haut:
— Voilà sous une forme plaisante une satire excellente du mariage ecclésiastique !
La Mort, qu'il n'avait pas flattée jusque-là, fut sen-
sible, comme on peut se le figurer, à cet éloge tombé d*une bouche ennemie, et le décor ayant changé, elle continua avec une nouvelle verve ses explications.