SCENE m
La nuit. — Une chambre d'Anbergie.
Policbinel continue à être livré i un grand chagrin ; il n*a pu retrouver la trace de sa fille, et se demande si tous les malheurs qui lui arrivent ne sont pas un avertissement du ciel qu*il doit abjurer le protestantisme et rentrer dans le giron de TÉglise. A ce moment il se fait un grand vent dans la cheminée, et vous voyez apparaître le diable en personne qui vient reprocher à Polichinel ses mauvaises pensées. — Comment, malheureuXj^ semble-t-il lui dire, tu songes à abandonner la communion de Luther et à retourner au papisme?
— Apprends à mieux parler lui répond Polichinel que la présence du diable n*a pas trop ému, je ne suis pas de la communion de Luther mais de celle de Calvin.
— Il n'importe, répond le diable, tu es toujours un ministre de la réforme qui veut chasser le pape de Rome.
— Soit, mais est-ce bien être habile à nous de nous
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faire ainsi des sectes différentes dans le sein d'une croyance encore mal établie ; et les catholiques, quand ils nous voyent ainsi divisés, n'ont-ils pas raison de dire que si nous savons ce que nous ne voulons pas, nous ne savons nullement ce que nous voulons.
— Laisse là toutes tes querelles d'intérieur, reprend le diable ; il s*agit, aujourd'hui, de détrôner la messe ; cette besoii^e faite, vous aurez tout loisir de vous disputer. Mais elle ne se fera guère vite la besogne, si tout le monde y travaille aussi lentement que toi; on te charge ce matin d'écrire un traité qui est de la dernière urgence, et tu ne l'as pas même encore commencé à llieure qu'il est. Cependant les jésuites empoisonnent la population de Louvain de la dévotion du saint suaire (remarquez, s'il vous plaît, l'horrible contorsion du diable en prononçant ce mot), et vous verrez qu'ils mettront les protestants dehors si.on ne se hâte d'ébr^inler la foi en leur relique.
— Pounquoi aussi, m'as-tu fait enlever ma fille, répond Polichinel 1
— Moi, j'ai fait enlever ta fille?
— Parbleu, n'est-ce pas toi qui inspires toutes les méchancetés qui se commettent sur la terre?
— Voilà, par exemple, une manière commode de rendre l'humanité blanche comme neige; comme si elle n'avait pas en elie-méme, originellement et sans aucune suggestion de ma part, la puissat)ce et l'instinct du mal ; apprends que je n'ai jamais inspiré à Léandre l'iiiée d'enlever ta fille, et.que c'est une in-
spiration qui lui est venue de son propre fonds. La seule influence que j*ai eue dans cette affaire, c'est celle de persuader au ravisseur d*épouser Colomlûne, ce qui est fait à Tbeure qu'il est.
— Régulièrement et avec le sacrement? demande Policbinel.
— Tous les ministres s*y seraient entremis qu'on ne sauraient voir une union plus légitime et mieux cimentée.
— Ah çà ! s'écrie Policbinel, quel sot démon es-tu donc, pour sauver ainsi l'bonneur des filles?
— Laisse donc, benêt, reprend le diable, je ne suis pas pressé et je retrouverai toujours mon compte ; ta fille est une coquette, Léandre, un jaloux furieux ; leur ménage sera un enfer comme toutes le» unions faites d'inclination; il peut y avoir au fond de cela du poison ou quelque bon côop de poignard qui me réjouiront plus qu'une innocence perdue.
— Ma foi! qu'ils' s'arrangent, reprend Policbinel; la femme qui est en puissance de mari n'est plus à la garde du père, et de cette façon ma fille ne m'aura pas coûté de dot. — Ah çà, tu dis donc qu'il est fort urgent d'écrire contre le saint suaire?
— De la dernière urgence, car avec leur relique, les jésuites mettent le feu dans toutes les imaginations et la réforme perd chaque jour du terrain.
— Eh bien, je retourne à mon domicile et je passe la nuit à ce travail, dont le plan est déjà tout fait dans ma tète.
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— Q n'est pas nécessaire, reprend le diable : voici qui vaut tout ce que tu pourras tirer de ta cervelle, c*est un petit écrit fort substantiel quecCalvin lui-même a rédigé et qui a paru récemment à Genève. 11 a pour titre: Traité des Reliques\ et de fait, les reliques y sont ti:aitées et bafouées de manière à ne s'en point relever. Il ne s'agit que d'en commander une édition à dix mille exemplaires dont tu te chargeras de corriger les épreuves et de la faire répandre dans le peuple.
C'est à merveille, répond Polichinel ; donne et j'en fait mon affaire.
— Surtout' ne laisse pas de coquilles* dans cette réimpression. Maître Calvin est d'humeur assez bilieuse ; n'ayant pu s'entendre avec Michel Servet, sur quelques points de doctrine, en manière d'argument, il l'a fait brbler vif et a composé ensuite un gros volume pour prouver qu'en vertu du libre examen on avait toute espèce de droit de rôtir les hérétiques. Si tu allais laisser défigurer son œuvre par quelques fautes d'impression, il est homme à ne te le pardonner jamais.
^ GtlYin a en effet publié an Une soas ce titre : Traité dm Reliques ou Avertissement très^utile du grand profit qui revien-' droit à lo chrétienté s'il se faisait inventaire de tous les corps saints et reliques qui sont tant en Italie qu'en France, en Allemagne ^ Espagne et autres royaumes et pays, (Note de l'éditeur )
* Terme d*impr{inerie, lettre mise à la place d'une autre dans le iraTaU de la compositioo. (Note de rédltear.)
— J*y veillerai de près, répond Polîchiael, et ne suis embarrassé que de la manière de me rendre promptement à Louvain. J*ai fait faire une si longue traite à ma mule qu'elle en est devenue fourbue. •
— N'est-ce que cela? Prends le bout de ma queue. Polichinel fait ce qui lui est indiqué. Maintenant
voyez comment le diable s'envole par la cheminée ^ emporte le digne ministre avec lui.