‹ Le capitaine LambertChapitre 32 sur 42 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

L'église des jésiites à Louvain.

Le personnage que vous apercevez assis en chaire, attendant que son auditoire ait mouché et craché, est le révérend père supérieur du collège des jésuites. Il faut croire que c'est un excellent prédicateur, car vous pouvez remarquer la grande foule qui se presse pour l'écouter. Le voilà maintenant qui se lève^ qui s appuie de ses deux mains sur le bord de la chaire en se balançant un instant dans cette attitude, laquelle est assez familière aux orateurs, comme s'ils prenaient leur élan, puis qui tient à ses auditeurs le discours suivant :

« Mes frères, la sainte relique dont nous a fait présent il y a quelque temps M"** Marguerite de Parme, et

qui est devenue à juste titre l'objet de votre vénération, a jeté les hérétiques dans une colère désespérée.

> Voulant ruiner la foi que vous avez en elle, ils ont fait réimprimer et répandre à profusion un méchant écrit où l'on insulte tout ce qui nous reste des saints, appelant le culte que nous leur rendons, à ces sacrés reliefs, superstitieux et idolâtre, ce qui est assurément contredit même par le sentiment naturel; car si l'affection que nous avons pour une personne fait qu'après sa mort nous nous attachons à tout ce qui lui a appartenu, peut-on trouver étrange que nous honorions les reliques des saints, que nous devons tous aimer comme étant les amis particuliers de Dieu, et nos intercesseurs auprès de lui ?

» D'ailleurs, ne nous donnent-ils rien en échange des hommages que nous leur rendons, et les miracles opé- * rés par eux, la giiérison de tant de maladies, les secours efficaces qu'ils nous apportent dans toutes les circonstances difficiles de notre existence, et jusqu'à la vie qu'ils ont souvent rendue à des trépassés, cela ne vaut-il pas bien quelque reconnaissance et quelque admiration!

» Ne parlons, mes frères, que d'ilne espèce de miracle qui est la plus merveilleuse, des morts ressucités et tirés de leurs tombeaux par les saintes reliques, et vous verrez si nous manquons d'arguments pour confondre les incrédules.

» Dans l'Ancien-Testament, le seul attouchement des os d'Elisée rend la vie à un homme mort qui est jeté

178 LES TRlfiULàTlONS

par hasard dans son sépulcre, et le corps d^Élisée loi* même se met à prophétiser.

» Dans les fastes de la nouvelle loi, nous trouvons on iiisigne miracle produit au moment où fut retrouvée la vraie croix de Jérusalem. Saint Paulin le raconte, et il est consigné dans Tofûce de Y Invention de la sainte Croix.

> Sainte Hélène, mère de Constantin, ayant eu une révélation du lieu où était enfouie cette précieuse relique, fit creuser en cet endroit, et non-seulement on y rencontra la croix du Sauveur, mais aussi celle des deux larrons. Il devenait alors difficile de connattre entre ces trois instruments de supplice quel était celui qui avait sauvé le monde, et les chrétiens se sentaient dans une grande perplexité, craignant d'adresser leurs hommages en mauvais lieu ; mais une heureuse in^iralion vint à la mère de Tempereur, elle ordonna qu'on fût quérir un mort et qu'on le couchât sur les trcâs croix successivement. Les deux premières n'étaient point celles que Ton cherchait, car à leur contact il ne se fit aucun changement dans l'état du cadavre; mais comme on l'eut approché de la troisième, qui était celle du Sauveur, tout d'un coup la vie lui revint et il ressuscita.

» Plus tard, nous voyons le fils d'un certain Irénée, collecteur de tailles à Hippone, rendu à la vie pour avoir été frotté de l'huile précieuse et embaumée qui ne cessait de suinter du corps de saint Etienne, premier martyr.

. bfi MAtTRK FABRtOlUS iTO

» En 1419, le corps de saint Vincent Ferrier, dominicain, rappelle à Texistence un enfant qui, auprès de Valence, était tombé dans Teau bouillante, où il avait été à moitié cuit, et la légende constate que les reliques du même saint firent environ 860 miracles de cette espèce.

» Que direz-vous encore du miracle opéré par saint Stanislas, évêque de Cracovie? Ayant acheté une terre d'un seigneur polonais, il la lui paya sans en tirer quittance. Les fils du vendeur, après sa mort, demandèrent le prix du domaine. Le saint évéque affirma qu'il s'était acquitté ; néanmoins, faute de preuves, il allait être condamné par le roi Boleslas, devant lequel avait été portée la cause, lorsqu'il s'écria qu'il demandait un délai de trois jours pour amener celui qu'il avait payé. Le troisième jour il se rend en habits pontificaux, suivi de tout son clergé, au tombeau du gentilhomme ; et, le touchant avec sa crosse, dans laquelle était enchâssé un morceau de la vraie croix, il lui ordonne de venir témoigner. Le mort se lève, on le couvre d'un manteau et on le conduit au roi. Prenant de lui-même la parole, il déclare avoir été payé, et reproche à ses fils de n'avoir pas cru à la parole du saint évéque. Interrogé ensuite s'il veut, par la vertu de la sainte croix qui l'a fait sortir du tombeau, demeurer en vie, il dit que non, et retourne gravement au lieu de sa sépulture.

» Un autre miracle encore plus remarquable, mes frères, fut fait en 15[(0 par l'image de Notre-Dame de Qaremont. Il est raconté par Abraham Bzovius dans

son livre De mirandis Deiparœ, (Des mirades de la mère de Dieu.)

Un boucher de Lublin, en Pologne, avait deux fils: Tun âgé de deux ans, l'autre de quatre. Un jour que ces deux enfants étaient seuls dans la maison, Taîné qui avait vu son père égorger divers animaux, voulut jouer au boucher, et prenant un grand couteau, il coupa la tète à son petit frère. Quand il eut fait ce coup, il pensa que peut-être sa mère le fouetterait, et il alla se cacher dans un four, derrière des fagots qui y avaient été disposés d'avance pour cuire le pain. La mère, rentrant un moment après, ne s'occupe pas de savoir oCi sont ses enfants, et met le feu aux fagots. Les cris de son aîné parviennent à son oreille ; elle le retire du four, mais il était étouffé ; en même temps elle aperçoit son autre fils égorgé dans son berceau. Pendant qu'elle se désole, son mari arrive : il s'imagine que sa femme a tué ses enfants, et la tue elle-même. Cette exécution faite, pour échapper à la justice il a l'idée de se dévouer à Notre-Dame de Claremont ; il attelle son cheval à sa charrette, y met les trois cadavres, et part en pèlerinage. L'église de Claremont étant éloignée de Lublin d'au n.oins cinquante lieues il fut plusieurs jours en route, en sorte que les corps avaient commencé à se décomposer; néanmoins il les-porte devant l'image de la Vierge, prie avec ferveur, se frappant la poitrine et versant des larmes. Bientôt il voit le plus jeune de ses fils se lever, l'aîné en fait autant, leur mère se ranime ensuite; et après avoir offert bon nombre de cierges et

DE MAtTRC FABRIGtUS 181

commandé des messes, le boucher s'en retourna gaiement avec sa famille bien portante, comme si aucun malheur ne lui fût arrivé.

» Après ce miracle si prodigieux, mes frères, j'hésite encore à vous entretenir de plusieurs autres moins considérables ; par exemple de six morts ressuscites eo moins de six mois par l'image de Notre-Dame de Chartres ; d'un enfant tombé dans un puits où il resta deux heures et rendu à la vie par l'image de Notre- Dame de Louvain ; d'autres noyés rappelés à ('existence par sainte Elisabeth de Hongrie et par sainte Gertrude, abbesse de Nivelle en Brabant, et enfin, d'un nombre presque incalculable de résurrections opérées par saint Dominique et par saint François d'Assises.

» Lors donc qu'un méchant ministre de Genève qui se fait appeler Calvin, quoique son vrai nom soit Cauvtn, parce qu'il a peur qu'on en fasse Chauvin , à quoi certes prêtent beaucoup ses ouvrages qu'on dirait écrits par un homme ivre; lors donc, disais-je que cet incrédule et cet athée croit avoir à jamais aboli la religion des reliques par le sot traité qu'il a composé et qui est ici colporté avec fureur depuis quelques jours, pensezvous que nous ayons envie d'entrer avec lui en discussion ? Dans quel but, puisque sa croyance est de tout nier et de ne rien croire ; ni les légendes, ni les vies des saints, ni même les pièces authentiques qui ont servi en cour de Rome à leur canonisation? A de tels incrédules on répond par des faits et non autrement. Et c'est

ainsi que nous répondrons.

I8i LES TRIBULATIONS

» Certes, le temps des saints prodiges par lequel le ciel aimait jadis k parler à la terre est bien loin de nous ; certes, au milieu de la corruption de notre siëde il n*y a pas apparence que la divinité ait un grand goût de se manifester à notre indignité : cependant nedése^rons pas, mes frères : pour abaisser Torgueil de Thérésie, Dieu peut encore vouloir nous rendre témoins de grands spectacles.

>Oui, mes frères, un des Pères de notre collège qui pratique d* exemplaires austérités et qui, par la sainteté de sa vie, a droit à des grâces particulières, a eu une révélation : il a été averti que la précieuse relique qui est ici, et dont on veut nier la sainteté, était prête à répondre à ses détracteurs par un miracle. Ck)nmie vous le pensez, nous avons un moment hésité à croire qu'une si grande gloire fût réservée à notre maison, et Thumilité chrétienne nous a fait prendre d'abord pour une suggestion du démon ce saint avertissement; mais réitéré par trois fois et accompagné de circonstances merveilleuses dont nous nous réservons de publier plus tard une relation, il nous a paru enfin s'adresser à notre foi, et nous sommes décidés à ne plus ajourner Tépreuve qui nous est commandée. Ainsi donc, .revenez dans trois jours, mes frères, et amenez avec vous le plus d'hérétiques qu'il vous sera possible, car il s'agit que le saint suaire, étendu sur un corps mort, le ressuscite avec l'aide de Dieu, et c'est dans cette église que ce prodige doit s'opérer.

» Maintenant il vous reste, mes frères, par vos jeûnes

DB MAtTRS PAfiRicina i83

et par vos prières, à mériter que ce grand événement qui, comme je vous Tai prouvé, n*est pas fort rare dans l'histoire ecclésiastique s'accomplisse sous vos yeux; à cette intention, nous dirons ici les prières de quarante heures et nous engageons tous les fidèles à se joindre à nous. »

Après cette allocution qui jette, comme vous le voyez, une grande émotion dans l'assemblée, le prédicateur, dans lequel vous avez pu remarquer une trèsbelle habitude oratoire et un geste très-naturel, descend avec dignité de sa chaire et aussitôt, la foule s'écoulant va répandre dans tnutela ville la merveil* leuse nouvelle qui vient de lui être annoncée.

Page 1