‹ Le capitaine LambertChapitre 33 sur 42 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Un cabinet d'avocat.

Au costume que porte Polichinel, vous pouvez connaître qu'il fait maintenant le rôle d'un jurisconsulte prêt à plaider toute cause, k donner toute consultation, à rédiger tout mémoire et toutes conclusions. Il est occupé, ainsi qu'il vous apparaît, k chercher dans le Digeste, le texte d'une loi romaine qui lui serait fort nécessaire pour le succès d'un procès, mais ne trouvant pas ladite loi, vu qu'elle n'existe pas, il prend le

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parti de faire comme si elle existait, et en dispose dans sa tête une citation dont il compte se servir le jour même à Taudience.

Maintenant, voici venir une cliente pour lui parler d'un cas apparemment très-grave, car elle paratt émue ; c*est une bourgeoise qui, arrivant à Louvain de sa maison des champs, a appris le miracle que doivent faire les jésuites, et qui s* en montre trës-viveo^nt contrariée.

Polichinel la fait asseoir et lui dit d'expliquer son affaire. — En deux mots la voici, lui répond la bourgeoise : j'épousai il y a quelques années un mari qui montrait pour moi une très-grande passion ; le premier mois de notre union fut tout confit en douceurs ;U y eut un peu de déchet le second mois sur ces heureux débuts; le troisième, commencèrent à se former des nuages ; le ciel se couvrit tout à fait le quatrième ; au cinquième Forage éclata et sur la fin du sixième mois nous plaidions en séparation.

— Fort bien, répond Polichinel.

— Ma cause était des plus claires, reprend la dame, excès, sévices, injures graves, rien n'y manquait.

— Excellent! fait Polichinel.

— Ce néanmoins, continue la bourgeoise ; je perdis ma cause.

— Et comment vous y priles-vous, s'il vous platt, demande Polichinel ?

— Voyez un peu les hommes, lui dit la bourgeoise, et ce que peut sur leur caprice la contradiction! Tant

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que j'avais été pour mon mari prévenante et empressée, il m*accablait des plus mauvais traitements; sitôt que j'eus présenté requête en séparation et que j'eus été autorisée par provision à me retirer dans une communauté, il se mita se reprendre pour moi de la plus folle passion et n'eut plus de repos que je ne lui eusse pardonné. Comme je ne voulais pas le recevoir, une belle nuit, au risque d'être dévoré par les chiens de garde et tué à coups de fusil par le jardinier qui exerçait une surveillance très-exacte, il sauta par-dessus les murs du couvent, escalada la fenêtre de mon appartement, me surprit sans défense, et comme on l'eut vu sortir le lendemain au grand jour il parut qu'il était survenu entre nous une réconciliation, en sorte que tout le bénéfice de ses mauvais procédés antérieurs se trouva perdu pour moi.

— Ne vous donna-t-il pas bientôt après de nouveaux sujets de reprendre l'instance? demande Polichinel.

— Hélas non, monsieur, répond piteusement la bourgeoise, il continua d'être pour moi plein des attentions les plus désespérantes, il m'obséda des soins les plus constants et les plus insupportables, se montra furieux de repentir et n'eut point la moindre rechute.

— Eh bien, vous fûtes alors une très-heureuse femme?

— Non, monsieur, parce que des gens qu'on n'aime pas, rien n'est bien pris ; mon amour était passé et vous savez, cet oiseau une fois envolé il ne revient plus.

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— Surtout, reprend PolicbineU quand dans laçage on a mis un autre à sa place.

— Que voulez-vous dire ? fait la bourgeoise ayant l'air d'être près de se courroucer.

— Qu'apparemment vous aviez pris quelque inclination ailleurs, car autrement vous eussiez été moins cruelle au repentir de votre mari.

— La vérité est qu'un jeune homme s'était montré très-sensible à mes peines et que moi-même. J'avais été reconnaissante. des soins qu'il prenait pour me consoler ; mais n'allez pas croire, au moins, monsieur, fait la bourgeoise en se levant et en s'avançant vers Po^ lichinel d'un air de menace, que jamais il m'ait fait oublier mes devoirs.

— Tudieu ! madame, répond Polichinel en se reculant avec crainte, je n'ai garde de le penser, et encore moins de le dire.

— Non, monsieur, j'ai toujours su le tenir à distance, et s'il obtint quelque chose, ce fut seulement quand, ^ mon premier mari mort, je l'épousai en secondes noces.

— Ah ! dit Polichinel, il vous &t donc le plaisir de mourir, ce monstre, cet infâme qui vous persécutait de ses bons traitements?

— Oui, monsieur, le bon Dieu l'appela à lui, et c'est justement là ce qui m'amène à vous pour vous consulter.

— Est-ce pour affaire de la succession ? faut-il faire annuler son testament? plaidez- vous pour votre

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douaire? êtes- vous en procès avec vos enfants mineurs?

— Ce n'est rien de tout cela qui m'occupe, et le cas est beaucoup plus grave ; vous avez ouï parler du miracle qui doit se faire demain en Téglise des jésuites ?

— Et qui n'est pas encore fait, répond Polichinel.

— Oh ! il se fera, dit la bourgeoise, ce que jésuite veut. Dieu le veut, peutron dire en variante du proverbe qu'on a fait sur la volonté des femmes, je tiens donc que demain, la terre rendra une proie.

— Eh bien ! que vous importe ?

— Comment, ce qu'il m'importe ! Gomment ! vous, avocat et jurisconsulte, ne voyez-vous pas d'2iJ[)ord l'embarras où je me trouverais s'il arrivait que le ressuscité fût mon premier mari, et le grand procès qui devrait s'ensuivre î

— Quelle apparence qu'on aille justement le choisir?

— Il y a mille raisons de le craindre. D'abord, de son vivant il était fort intrigant et savait obtenir tout ce qu'il voulait ; ensuite, il est bon de vous dire qu'un de ses oncles est membre de la société de Jésus et provincial du Brabant ; qu'il fut désespéré de la mort de son neveu^ et je ne doute pas qu'il n'use de toute son influence pour faire faire le miracle à son profit.

— Eh bien ! quand votre mari reviendrait, votre mariage a été dissous par la mort, et vou^ avez été parfaitement en droit d'en contracter un second.

— Ainsi, le second serait le bon ?

— Sans aucun doute.

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— Je le croyais bien aussi, mais mon mari, avec lequel nous traitions ce matin la question, soutenait au contraire que la justice donnerait gain de cause au défunt.

— Votre mari ne sait ce qu'il dit, et je me charge de faire juger contre son opinion.

— Ah! monsieur, vous me ravissez, s'écrie la bourgeoise hors d'elle-même. Permettez que je vous embrasse en faveur de votre lumineuse décision. Gela fait, elle se met en devoir de sortir sans penser à pa j er le prix de la consultation.

En la reconduisant jiisqu'à la porte, Polichinel lui dit : — Je vous serais reconnaissant, madame, de vouloir bien embrasser un peu mon clerc en sortant, car ses appointements ne se composent que d'un petit droit que je lui laisse prendre sur mes honoraires.

La bourgeoise paraît toute confuse de son oubli, et fouillant dans sa bourse elle en tire deux écus, en s'excusant de la bévue qu'elle a commise ; Polichinel fait de grandes difficultés de les prendre, disant qu'il a déjà été payé une fois ; sa cliente lui répond qu'il se moque; à la fin il empoche l'argent, et prenant son portefeuille sous le bras, il sort en même temps qu'elle pour se rendre au baillage oîx il doit plaider.

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