SCÈNE VI
Le parloir da collège des jésuites.
Maintenant, considérez s'il vous platt la grande foule des gens qui se pressent dans le parloir des jésuites. Tous demandent à parler au père supérieur, disant qu'ils ont quelque chose de particulier à lui communiquer; mais tout le particulier se réduit à la préoccupation du même intérêt, qui est la résurrection du lendemain; seulement, cet intérêt est entendu de deux manières opposées. D'un côté les uns, comme la bourgeoise de tout à l'heure, ont peur de voir revenir quelqu'un qu'ils aiment autant laisser en l'autre monde^ *et ils viennent flairer le moyen d'empêcher qu'on ne rejette en leur chemin un mari, une femme, un oncle dont ils ont recueilli la succession, un prédécesseur auquel ils ne seraient pas enchantés de restituer une place lucrative, un canonicat ou un bénéfice : les autres, au contr^re, viennent supplier qu'on leur ressuscite d'entre les morts, une mère, un fils, un ami, une
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maîtresse ou un amant adorés; mais remarquez ^ la honte de la nature humaine, comme la phalange qui intrigue du côté de la vie, est de beaucoup inférieure en nombre à celle qui travaille dans Tautre sens, remarquez aussi comme elle fait beaucoup moins de bruit que l'autre, et comme elle se montre moins ardente au succès de la sollicitation!
Entre les deux partis se tient isolément un personnage auquel un mobile particulier crée une position exceptionnelle ; au lieu de songer à une satisfaction de cœur ou au salut d*un intérêt, cet homme est venu pour parler au nom de la science, et il - s*entremet pour la résurrection de la monûe déposée au cabinet d'histoire naturelle, afin que toutes les obscurités qui se rencontrent dans l'exploration des antiquités égyptiennes puissent être éclairées par le revenant.
A ce trait, vous reconnaissez l'antiquaire que vous avez vu figurer dans la première partie des Aventures de maître Fabricius.
Le père supérieur ne veut recevoir personne et fait dire qu'il est en retraite ; car ne sachant comment se démêler au milieu de cette émeute d'intérêts contradictoires, il a pris le parti de n'en écouter aucun. Vous voyez alors toute cette foule se disperser d'assez mauvaise humeur ; l'antiquaire seul ne se tient pas pour battu et demande un autre père de sa connaissance: celui-ci étant venu le trouver, voyez avec quel feu noire homme lui explique le merveilleux parti qu*il y a à tirer pour la science de la résurrection de la momie
qu*il a donnée à la ville. Par elle, toutes les religions anciennes seront expliquées, mille questions difficiles d'archéologie, mille points obscurs de Thistoire se trouveront éclaircis. Pendant que Tantiquaire cherche à persuader le bon religieux au moyen de toutes ces considérations, la conviction qu'il veut lui inspirer s'opère dans Tesprit du révérend père, mais par un autre côté.
Il comprend que le parti de rejeter dans le monde un homme qui n'ait aucune affinité avec les passions et les intérêts contemporains, est' celui qui convient le mieux dans la circonstance, puisque par là, sans que personne ait le droit de se plaindre, il sera fait une sorte de clàture générale de toutes les craintes et de toutes les espérances^ que la nouvelle du prodige attendu a soulevées dans Louvain.
Il calcule, en outre, que ressusciter une momie, c'est-à-dire quelque chose qui, dans l'échelle des êtres, est encore plus éloigné de la vie qu'un cadavre, c'est prendre le miracle par le côté le plus saisissant et le plus fait pour frapper l'imagination, puis qu'il semble s'y rencontrer une difficulté particulière. D'ailleurs, en choisissant cette momie, on aura l'avantage d'opérer sur un sujet connu de tous, lequel passe pour mort depuis plusieurs siècles, en sorte que par là, d'avance, il sera répondu victorieusement à tous les soupçons de fraude que les hérétiques se disposent sans doute, déjà, à jeter sur l'événement extra-humain qui se prépare et qui doit les couvrir de confusion. Par toutes cescon-
sidérations, le révérend père jésuite prend sur lui de promettre à Tantiquaire que, dans le chapitre qui doit se tenir le soir môme pour décider de la personne à laquelle la vertu du miracle sera appliquée, son candidat aura toutes les voix.
Sur cette assurance, Tantiquaire se retire, humant d*avance la joie de toutes les révélations auxquelles il s'attend. Le jésuite va de son côté exposer au père supérieur les raisons décisives en vertu desquelles maître Fabricius doit être rendu à la vie.