‹ Le capitaine LambertChapitre 35 sur 42 · SCÈNE VU · texte numérisé non relu

SCÈNE VU

Un lieu désert et isolé, entouré de rochers. L'entrée d*ane ctyeroe oà brille une laear rongeâtre, et dus laquelle on entend de sonrds gémissements.

Le triste paysage que vous apercevez là, dit la Mort, continuant son explication, vous représente l'entrée du purgatoire, où souffrent, en attendant leur délivrance, les âmes qui n'ont pas été trouvées à leur heure suprême dans un état de pureté assez parfait pour entier directement au paradis. Le personnage que vous voyez descendre au milieu de ce $ite sauvage.

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vétu d'une robe de lin éblouissant, et agitant commQ un beau cygne deux grandes ailes blanches, est Satha* niel, Fange des funérailles, qui vient chercher Tâme de Fabricius pour la reconduire dans son corps, qu'elle doit recommencer à animer aussitôt qu'il aura été touché par le saint-suaire.

S'approchant de l'entrée de la caverne, l'ange appelle à haute voix Fabricius, et aussitôt vous voyez l'âme représentée par une flamme bleuâtre qui répond à cet appel.

— Mon temps d'épreuve est- il donc fini? demande l'âme avec joie.

— Pas encore, répond Sathaniel;.mais vous allez recevoir un grand soulagement ; au lieu de rester à souffrir dans le purgatoire, vous aUez retourner sur la terre oh vous passerez quelques années...

— Je ne veux pas retourner sur la terre, répond l'âme, sans permettre à l'ange de poursuivre, il fait encore meilleur au lieu d'où je viens, et j'aime encore mieux y demeurer.

— 11 ne s'agit pas de votre goût particulier, reprend Sathaniel, mais de l'exécution de la volonté du Très- Haut.

—Le Très-Haut, quelque puissant qu'il^soit, ne peut violer les lois de la justice et de l'ordre éternel, s'écrie l'âme; il n'est pas dans l'ordre qu'un homme qui a fait son temps sur la terre soit obligé d'y subir un second exil. Légalement, il n'y a que trois états pour une

Ame passée dans le second monde, le paradis, le purgatoire et l'enfer. La vie ne peut donc lui être imposée que par violence et arbitrairement.

— Vous faites bien la raisonneuse, dit alors Sathaniel avec colère; vous oubliez la grande indulgence dont on a usé avec vous au moment de votre mort. Au lieu d'être en purgatoire, vous devriez brûler dans la géhenne éternelle ; car, surpris en adultère à votre dernière heure, vous apparteniez à Satan.

— Moi je fus surpris en adultère ? Vous ne pensez pas sérieusement à ce que vous dites. Personne ne fut d'une sévérité de mœurs égale à la mienne, et si je n'eusse été païen, malheur que j'expie depuis plus de deux mille ans, on eût fait de moi un saint.

En entendant ces paroles, • l'ange regarde mieux a l'âme avec laquelle il conversait. Vous n'êtes donc pas mattre Fabricius, peintre liégeois, lui demande-4-il?

— Fi donc ! répond l'âme, je suis Caïus Fabricius, surnommé Luscinus, à cause de la petitesse de mes yeux, personnage consulaire, célèbre dans l'histoire

. par mon austère probité, et que les députés samnites trouvèrent mangeant des pois chiches dans une écuelle de bois. Moi adultère ! quand, durant ma censure, je fis trembler jusqu'aux sénateurs par la rigoureuse observation des lois somptuaires que j'exigeais de tous les citoyens; moi adultère! quand...

— C'est bien, reprend l'ange, nous avons fait une méprise, et ce n'était point à vous que j'avais affaire : retournez prendre votre place au purgatoire, et gardez*

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VOUS qu'une mémoire un peu trop éveillée de vos vertus, ne vous y retienne encore longtemps. De tous les mérites, devant le vrai Dieu, le plus grand, c*est Thumilité de cœur, et c*est là une vertu qu'il faut tâclier un peu de vous procurer.

Cela dit, Tange ayant fait rentrer le personnage consulaire dans le lieu des expiations, appelle le peintre Fabricius de Liège en Pays-Bas, et Tàme de notre Fabricius apparaît.

— Mon temps d'épreuve est-il donc fini? demande également Tàme du peintre.

— Pas encore, reprend Sathaniel, mais vous allez recevoir un grand soulagement; au lieu de rester à souffrir dans le purgatoire, vous allez retourner sur la terre où vous passerez quelques années.

— Je ne veux pas retourner sur la terre, répond Fabricius II aussi délibérément que Tavait fait son homonyme.

— 11 ne s'agit pas de vçs volontés, mais de Tordre du Très-Haut, répond l'ange assez étonné de voir cette répugnance passée en une espèce de mot d'ordre à l'usage de tous les habitants d'un même lieu.

— Quelle est donc, dit avec humeur maître Fabricius, cette fantaisie de me faire revivre ? Ne souffré-je pas déjà assez au lieu où je suis ?

— Vous devriez souffrir bien davantage, car mort en état de péché mortel, vous étiez la propriété de J'enfer ; on a usé avec vous d'indulgence en reconnais-

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sance des serviœs que vous avez rendu à la religion par votre pinceau, mais ne vous donnez pas maintenant des airs de rébellion qui vous réussiraient mal.

— Je ne veux pas retournez sur la terre, répond rame avec une nouvelle angoisse.

— Vous y retournerez cependant, j'ai ordre de vous conduire et je l'exécuterai.

— Non, non, je n'irai pas, est toujours le refrain de rame qui se lamente et sanglote misérablement.

— Voyons, voulez-vous décidément me suivre, lui dit Satbaniel ?

— Laissez-moi rentrer en purgatoire, répond maître Fabricius.

— Prenez garde, je vais appeler les démons!

— Faites-les venir, j*aime mieux aller en enfer que de recommencer à vivre.

— C'est ce que nous allons voir, fait l'ange. En même temps il frappe du pied la terre; voyez s'ouvrir des trappes d'où sortent des bouffées de flammes, puis apparaître une bande de démons armés de torches, et plus hideux les uns que les autres; aussitôt ils se mettent à la poursuite de mattre Fabricius, qui n'est plus si brave en les voyant, et qui se sauve de tous côtés pour leur échapper; à la fin, étant sur le pofint d'être happé par un grand diable rouge qui jette des flammes par les narines, il ne voit plus de refuge que dans le sein de Tange, et se jette entre ses bras.

— Je savais bien que je vous ferais obéir, lui dit

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alors Sathaaiel en riant, comme une mère qui, pour faire prendre une médecine à son fils, a été obligée de faire monter un ramoneur: messieurs, ajoute- t-il, d'un ton goguenard, s'adressant à la troupe infernale, voilà deux fois que vous manquez cette âme, vous êtes de grands maladroits.

Pendant que Sathaniel s'envole avec maître Fabricius, voyez la colère des démons qui dansent de fureur et font mille singeries...

— Ils sont fort amusants vos diables, dit à ce moment le tailleur d'images, qui avait pris jusque-là beaucoup de plaisir à la représentation, mais je ne sais ce qu^ils brûlent et qui répand une puanteur horrible.

— Parbleu î fit la Mort, de l'esprit de vin et de la colophane, indispensables éléments de toute scène diabolique.

— Non, non, il y a quelque chose de plus que cela et qui infecte, répartit le tailleur d'images, cela sent la laine et la plume roussies.

— En effet, repdt la Mort, je commence à m'apercevoir d'une odeur étrange; voyez donc, maftre Brioché, si vous n'avez pas mis le feu quelque part avec vos démons ?

Comme elle disait cela, une fumée épaisse s*échappa de dessous la scène. Faisant alors l'office de pompier, la Mort courut derrière le théâtre pour voir de quel côté se manisfestait ce commencement d'incendie; elle n'eut pas plutôt regardé qu'elle s'écria : Ah ! mon Dieu,

le feu a pris à la perruque et au chapeau de Polichînel ; et elle se hâta d'arracher le tout de dessus sa tète pour empêcher le sinistre de se propager : mais le mal était plus grand qu'elle n'avait pensé. Polichinel avait communiqué le feu à un châssis de papier huilé qui devait servir, un moment plus tard, à représenter le lever du soleil. Tout d*un coup, ce châssis se mettant a flamber alluma les toiles couleur d'azur qui garnissaient le cintre pour y figurer le ciel ; en un moment, le dégât fut immense et irréparable; quoique le tailleur d'images et l'apôtre lui-même se fussent empressés à porter secours, la flamme gagua avec tant de rapidité que tous les décors furent consumés ou considérablement endommagés ainsi que les acteurs, et il devint d'autant plus impossible de continuer la représentation que maître Brioché, dont la destinée paraissait attachée à celle de son théâtre ne garda plus, après sa destruction, aucune apparence de vie.

Au lieu de paraître émue de ce contre-temps, la Mort qui est l'une des plus ruséescréaturesqui existent, en tira parti aussitôt pour le besoin de la cause qu'elle plaidait et qu'elle ne perdait pas un moment de vue, au milieu de toutes les digressions ou variétés de formes qu'ellemême ou la nécessité des choses jetait dans son exposé de la vie de maître Fabricius.

Le but principal de cette narration et sa morale en quelque sorte, comme on s'en souvient, étant la glorification d'elle-même et l'amour prétendu que ses victimes ont pour elle : < Vois un peu ici, dit la Mort au sculpteur.

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la vérité de la scène qui se jouait tout à Theure devant toi et qui te représentait des gens aimant mieux souffrir en purgatoire que de déserter ma bannière et de retourner vivre une fois qu'ils ont fait cette tâche. Voilà maître Brioché que j'avais investi pour un peu de temps d'une espèce de vie factice afin qu'il pût manœuvrer son petit théâtre; eh bien, il n'a pu y tenir, l'ennui Ta pris de ne pas être mort tout à fait, et pendant que nous étions là bien tranquilles, il a mis désespérément le feu à son spectacle, afin d'être plutôt relevé de la faction supplémentaire que je lui faisais faire dans ce bas monde. » La Mort mentait en donnant ce tour à l'incendie qui venait d'avoir lieu et qui au contraire était un événement des plus fortuits etdes plus naturels, mais elle faisait comme cesgénérauxhabilesqui,lors même qu'ils sont surpris, savent tirer parti de leurs désastres. Toutefois, son commentaire sur l'événement qui venait d'avoir lieu n'eut pas un très -grand succès, car le tailleur d'images lui dit :

— Je commence à croire comme M. Saint-Bamabé, que vous êtes plus embarrassée que vous ne le dites de la continuation de votre histoire: vous nous faites là beaucoup de phrases et employer beaucoup de machines quand il suffisait de conter droit devant vous; tâchez donc un peu de conclure, car la nuit s'avance et il faut que demain j'aie pris un parti définitif et que je sois décidé à vivre ou à mourir.

— Ei) bien, mon garçon , lui répartit la Mort, je le conseille de vivre, car lu n'es réellement pas bon à

autre chose, et je ne sais^ pas, en vérité, pourquoi je perds mon temps à te catéchiser.

— Ah ! ah! vous vous fâchez, reprit le scuîptoir; je vous croyais d'un meilleur caractère.

— C'est qu'il est fort peu encourageant, repartit la Mort, quand on fait tout ce qu'on peut, quand par tous moyens on essaie d'être agréable aux gens, de les voir toujours le blàn^e et le reproche à la bouche. Après tout, un peu plus tôt, un peu plus tard, tu me reviendras, que m'importe donc ta détermination. .

— Allons, cahnez-vous la Mort, lui dit le tailleur d'images, si je me plains des grands détours où vous vous jetez avant d'arriver à la conclusion, n*est-K:e pas une preuve que votre conte m'intéresse : voyons , reprenez votre siège, et, puisque voilà le drame interrompu, dites-nous la suite on récit.

— Je n'en ai pas le temps ; voilà mattre Brioché qu'il faut que j'aille mener à son jugement et tu te plaindrais encore du délai.

— Ne pouvez-vuus remettre ce soin après le dénoûment de votre conte, et faut-il tant se gêner pour un directeur de marionnettes?

~~ Un directeur de marionnettes et un empereur sont égaux devant moi et j'ai vis-à-vis d'eux les mêmes devoirs à remplir.

— Eh bien, faites vos fonctions et revenez vite.

— Puisque tu le prends ainsi, repartit la Mort et que tu as vraiment du goût à mon conte, je te rends mon estime; deux minute^ et je suis de retour.

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Cela dit, elle ramasse le pauvre Brioché, le met sous son bras comme s'il n*eût pas plus pesé qu'un pantin de bois et sort avec lui ; cependant le théâtre achève de se consumer, et bientôt il n'en reste pas plus de tj'aces que de toutes les salles d'opéra qui , d'après un calcul assez bien justifié , passent pour brûler, en moyenne, une fois tous les trente ans.

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