CHAPITRE III
Un nouveau chapitre aurait été à ajouter à l'étran geté des destinées de mattre Fabricius, si, comme il en courut le risque, i peine rendu à Texistence, il lui eût fallu passer par les mains de la médecine. La vérité est qu'il frisa ce péril, et qu'en le voyant dans une syncope qui se prolongea pendant assez longtemps, on le transporta à Tinfirmerie du collège, où Ton fut sur le point de lui appliquer les remèdes qui se font d'ordinaire aux noyés et asphyxiés. Mais heureusement pour lui, une crise se manifesta qui le dispensa de subir ce fâcheux empressement; tout son corps s'étant couvert
d*une sueur abondante, il parut expulser sous cette forme une sorte de mauvais virus de la tombe, qui^ dans le premier moment de sa résurrection, s'était opposé à une restauration complète et régulière de la force vitale, et entra dans un sommeil calme et paisible qui, se prolongeant pendant plusieurs heures, acheva de lui restituer une vigoureuse et florissante constitution.
Une grande curiosité, comme on peut se le figurer, épiait les premières paroles qu'il allait prononcer, et une assemblée fort nombreuse, qui s'était faite pendant qu'il dormait, attendait avec impatience son réveil. Indépendamment de tous les pères jésuites et du supérieur, se trouvaient réunis autour de son lit les magistrats de la ville, l'antiquaire auquel il devait la vie, un grand nombre de savants venus pour faire des observations, et enfin tous les curieux privilégiés qui avaient pu avoir accès. L'opinion générale était qu'il allait s'exprimer dans la langue des anciens Égyptiens, et, à part le professeur Henderwerkius qui, ne doutant de rien, se faisait fort de le comprendre, chacun pensait avec regret qu'il n'y aurait pas moyen d'abord de communiquer avec lui, et partant de recueillir les merveilleux renseignements de toute sorte qu'il devait être en état de donner aussi bien sur les temps écoulés que sur le monde dont il revenait.
Je vous laisse à penser Télonnement de tous ces gens qui s'attendaient à quelque mystérieuse et solennelle confidence du sépulcre, dans le genre de celle
DE MAITRE FÀRRICIUS 2il
que fait Her rArménien, dans la République de Platon \ lorsqu'un cridenature, poussé dans la langue contemporaine, vint déranger tous les calculs et toutes les prévisions. — Tai faim ! s* écria maître Fabricius en très-bon flamand. — Que dit-il? se demanda-t-on de toute part; personne, vu Tinattendu de ce plat début, ne pensant avoir bien entendu; mais il prit soin luimême de faire la réponse, en répétant d*uae voix forte et d*un ton plus élevé : J'ai faim.
On s'empressa d'aller lui chercher quelques aliments qu'on lui présenta, mais le désenchantement augmenta encore quand on le vit les prendre brutalement avec les mains et les engouffrer bestialement et avec avidité, sans plus s'occuper de l'assistance, qu'un chien rongeant un os à un festin royal. Il n'y avait cependant là rien de bien extraordinaire, car les choses se passaient à la seconde naissance de cet homme, à peu près, comme elles se passent à l'entrée en ce monde de tout être humain ; les besoins physiques y ont d'abord une voix, et ce n'est que plus tard que se développent la pensée et l'intelligence. Ayant traversé la tombe et y ayant fait un séjour prolongé, maitre Fa-
' An dixiènrie livre do livre de Platon, intitulé de VÉtat de fa R^ publique j il est en effet rapporté qn*un nommé Her meurt dans une bataille, que son Ame fait une excursion dans l'antre vie, et qne, revenue • nsuite habiter son corps, elle raconte tout ce qu'elle a vu des tourments et d<>s récompenses du monde à'ouire-tombe.
(Note de Téditeor.)
bricius avait naturellement désappris la vie, et ce n'était point l'affaire d*une heure que de le remettre corps et âme au point où il se trouvait dans le moment qu*il avait cessé d'exister. Aussi continua- t-il de se conduire d'une façon très-peu courtoise, et comme un enfant repu qui quitte le sein de sa nourrice : aussitôt que son appétit fut satisfait, persistant à ne tenir aucun axnpte de ceux qui l'entouraient, il remit la tête surForeiUer ramena sur ses yeux ses couvertures et recommença son sommeil comme s'fl ne fût revenu pour faire autre chose que dormir et manger.