CHAPITRE IV
Une des grandes lois de la vib, c*est que Tétat de rintelligence y soit constamment en équilibre avec l'état de» organes; dans l'enfant, chez lequel ces organes sont débiles, l'intelligence est débile; dans l'homme arrivé à tout son développement matériel, l'intelligence est complète et puissante; dans le vieillard dont les sens déclinent, l'intelligence baisse et s'éteint; dans l'homme malade a lieu ordinairement la même décadence.
— Oh! oh! fit ici l'Apôtre en interrompant, prenez garde que vous nous conduisez en plein ma-
térialisme si vous admettez que les sens agissent de la façon que vous dites sur l'esprit.
— Je n'ai rien avancé de pareil, répondit la Mort; j'ai dit que selon la loi de la vie qui a uni, pour en former un tout, le corps et l'âme, l'état respectif de ces deux éléments se maintenait en une assez constante harmonie, mais je n'ai pas prétendu que les sens forçassent l'esprit à aller de leur pas, pas plus que je ne voudrais affimer que l'esprit puisse faire marcher les sens comme il l'entendrait. Je suis, en cette matière, tout à fait de l'avis d'une personne dont je ne pense pas que vous vouliez nier l'orthodoxie. € Le corps, dit un père de l'Église dont je ne » me rappelle pas bien le nom, n'est pas un simple » instrument appliqué par le dehors, ni un vaisseau A que r&me gouverne à la manière d'un pilote. L'âme » et le corps ne font ensemble qu'un tout naturel. » Aussi trouve-t-on dans toutes nos opérations quelle que chose de l'âme et quelque chose du corps; de » sorte que pour se connaître soi-même il ne faut pas » seulement savoir distinguer dans chaque a^e ce qui » appartient à l'une d'avec ce qui appartient à l'autre, » mais encore remarquer tout ensemble comment deux » parties de si différentes natures s'entr'aident natu- * Tellement. Sans doute l'entendement n'est pas atta- % ché à un organe corporel dont il suit le mouvement; » mais il faut pourtant reconnaître qu'on n'entend pas » sans imaginer ni sentir; car il est vrai que, par un » certain accord entre toutes les parties qui composent
» rbomme, rame n*agit pas sans le corps, ni la partie » intellectuelle sans la partie sensitive. »
— Ouf! fit ici le tailleur d'images, qui ne se piquait as d*un grand goût pour la métaphysique.
— Rassure-toi, dit la Mort, et bien que le sujet y prête fort, je n*ai nullement l'intention de me jeter dans tous les développements philosophiques qu'il comporterait; mais je ne peux pas aussi me laisser, ^ns répondre, accuser de matérialisme. Je disais donc, reprit^lie, qu'il y avait chez tout être humain, entre les organes et l'être intellectuel, une disposition naturelle à s'équilibrer. J'en voulais venir par là à expliquer comment mattre Fabricius, qui un peu après sa résurection avait encore paru enveloppé dans les limbes d'une ignorance presque enfantine, avait recouvré au bout de quelques jours la plénitude de son enten* dément, la rapidité de cette éducation ne pouvant être attribuée qu'au grand développement matériel qui préexistait chez lui, puisqu'il était ressuscité a l'état d'homme fait, tel qu'il était mort. Toutefois, une grande lacune se rencontra dans les restitutions auxquelles la tombe fut forcée vis-à-vis de lui, car il n'eu rapporta aucun souvenir du passé, et sans doute dans la prévision des indiscrétions qu'il aurait pu commettre tou«>chant les mystères de l'autre vie, sa mémoire avait été faite table rase, en sorte que, non-seulement tout ce qu'il avait éprouvé depuis sa mort, mais tout ce qui s'était passé dans sa première existence, était pour lui autant de souvenirs perdus et abolis.
De là résulta qu'à toutes les questions qui naturellement lui furent faites sur son nom, sur sa famille, sur rétat qu'il avait jadis exercé, sur le lieu où il était né, il ne put rien répondre, et c'aurait été avec grande raison, et non au figuré, qu'il aurait pu s'appliquer cette célèbre parole de Job : c J'ai dit au sépulcre : Vous êtes mon père, et aux vers : Vous êtes ma mère et mes sœurs. »
Il put encore moins expliquer la manière dont avait eu lieu le travestissement égyptien dans lequel il avait été surpris, et - il resta de tout point un être mystérieux, intrus, sans filiation, jeté par le travers au milieu de l'humanité, où il ne put se réclamer de personne et se rattacher par aucun lien.
Dans cette situation, la sainte maison qui lui avait servi d'hôtellerie le jour, où de retour en ce monde, il s'y était trouvé comme un voyageur égaré sur une terre étrangère, semblait devoir rester son asile^ et rien n'aurait semblé plus logique que de voir le fils d'un miracle prendre, au lieu même où s'était opéré le saint prodige, l'habit reUgieux ; mais il se trouva qu'au lieu d'avoir du goût à demeurer avec les bons pères qui comptaient bien en faire un sujet pour leur ordre, maître Fabricius les prit en une horrible aversion lorsqu'il connut que c'était à eux qu'il devait d'avoir été rappelé à la vie. Tenant pour un insigne supplice ce qu'on aurait voulu lui faire passer en compte pour un bienfait, il n'eut pas plus tôt appris l'obligation qu'il leur avait, qu'il commença de leur reprocher amère-
DE MAITRE PABRtCIUS 217
ment d*avoir troublé le repos de sa tombe; et comme on lui faisait remarquer qu'il n*avait pas même eu le bonheur d'être déposé en terre sainte, et que cette sépulture qu'il regrettait avait consisté pour lui à figurer en spectacle, comme un serpent à sonnettes, ou comme un rhinocéros empaillé, il répondait que cela valait mieux encore que de faire deux fois la besogne de vivre, quand au moins les plus maltraités du sort ne la faisaient qu'une. Aussi vivait-il du moins qu'il lui était possible, se retirant dans les lieux les plus écartés qu'il pouvait trouver, et où pénétrait le moins de lumière; là, assis en silence, la tête dans ses mains, comme un homme qu'est venu visiter une grande affliction, il passait de longues heures, désintéressé de tout ce qui se faisait autour de lui, insensible à tous les soins qu'on pouvait prendre de le consoler, et n'ayant parfois un peu d'énergie que pour maudire le jour où il s'était levé d'entre les morts et n'avait plus dormi.
iS