CHAPITRE V
Mattre Fabricius avait plusieurs fois témoigné Tirn tention de quitter la maison des Jésuites, mais ceux-ci qui ne lui connaissaient dans le monde aucun autre asile, et qui d'ailleurs en voyant son humeur sombre craignaient qu'il ne vînt à attentersur sa vie, ne le laissaient pas sortir, et tout en l'entourant des meilleurs traitements possible, au fond, ils le retenaient dans une véritable captivité.
Cependant, M™» Marguerite de Parme, régente des Pays-Bas pour Philippe II, roi d'Espagne, ayant ouï parler du miracle que la relique donnée par elle avait
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opérée, eut la curiosité de voir cet échappé de la tombe et manda qu'on le lui menât à Bruxelles où se tenait sa cour.
Maître Fabricius, comme on peut s*en douter» avec la noire humeur qui le dominait, n'avait pas un grand goût à devenir courtisan, mais comme son désir le plus impérieux était, dans le moment, de quitter un séjour qui, d'instant en instant^ hii devenait plus odieux, il accueillit avec empressement la nouvelle de sa translation, et, accompagné de deux pères qui pensaient, après la montre qu'ils en auraient faite, le ramener dans leur collège, il partit sans se faire. prier, pour la résidence où il était attendu.
Arrivé à Bruxelles la veille de l'Ascension de l'année 1563, il fut immédiatement conduit à l'audience de Mme Marguerite, qui le reçut au milieu d'une grande foule de dames et de seigneurs qu'avait rassemblés la curiosité de contempler les traits d'un homme recommandé à leur attention par la prodigieuse singularité de sa destinée.
Dès le premier moment, les jésuites eurent leur compte, car la régente ayant d'abord demandé à maître Fabricius s'il se sentait bien heureux d'être revenu au monde, il répondit qu'il ne le savait pas encore et qu'il ne pourrait s'assurer de cela que quand on l'aurait fait sortir de la prison où le tenaient MM. de la compagnie de Jésus, qui voulaient le faire entrer dans leur ordre, chose à laquelle il n'avait nulle inclination.
Mme Marguerite ayant demandé aux bons pères si en effet ils le gardaient malgré lui dans leur maison, œuxci répondirent que, ne lui sachant aucune famille ni aucun ami, ils n*avaient pas dû le laisser s'aventurer seul dans le monde, où il n*aurait pas même eu le moyen de subsister, et que, se regardant comme ses tuteurs naturels, ils en avaient provisoirement, et avec tous les procédés possibles, exercé Tautorité.
— Eh bien, fit alors gracieusement la régente, nous vous relevons de ce soin ; puisqu'il est né notre sujet, ainsi que le prouve la langue qu'il a parlé dès son retour à la vie, et qu'il ne s'est pas retrouvé de parents, c'est à nous de lui servir de mère. Vous pouvez donc vous en retourner seuls, car nous le retenons à notre service, et nous aurons soin de son avenir.
En entendant ces paroles, maître Fabricius se montra plus courtoisement reconnaissant qu'on n'aurait dû l'attendre d'un sauvage tel qu'il s'était montré jusquelà. Il posa un genou en terre devant sa protectrice et porta à ses lèvres la bordure de son manteau royal, mais la régente le releva et lui fit l'insigne honneur de lui donner sa main à baiser.
Voyant qu'il était pris de cette façon par leur maltresse, tous les seigneurs et dames de la cour s'empressèrent de lui faire fête, et il faut bien croire qu'il y a dans l'atmosphère des demeures princières quelque chose d'enivrant et qui saisit d'abord, car à la suite de cette gracieuse réception, quand maître Fabricius se vit installé dans un bel appartement du palais et qu'il
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se sentit une douce et plantureuse existence assurée, il fut sur le point de me faire infidélité, et pendant quelques jours il ne fut pas éloigné de croire que son marché de revenir à la vie n'était pas aussi mauvais qu'il l'avait d'abord supposé.
Mais c'est surtout quand les besoins de son existence matérielle sont amplement satisfaits que l'homme intérieur, qui n'est plus alors distrait par rien dans ses contemplations, court le danger de ces maladies de l'âme, auprès desquelles les plus cruelles souffrances physiques doivent être comptées pour rien.
Si le germe de celte douleur qui te jetait, il y a quelques heures entre mes bras, dit la Mort au sculpteur, en lui rappelant adroitement le sujet de leur entretien, si, dis-je, ce germe du désespoir est souvent déposé par le fait des événements les plus courants de la vie au fond de l'organisation humaine, combien n'avait-il pas dans maître Fabricius de raisons de se développer.
Essayons d'énumérer un peu les tortures intimes auxquelles, dans le sein même de sa brillante fortune, il était incessamment livré.
D'abord, il ne se savait pas lui-même; il avait beau plonger sa mémoire dans le passé, quelles que fussent les profondeurs oCi elle s'abîmait, elle ne ramenait rien h la surface du présent; privé des plus douces jouissances, il n'avait pas de souvenirs d'enfance, pas de souvenirs de patrie, pas de souvenirs de famille ; et
quand, après de longues heures passées k tkcher de recouvrer quelques lambeaux des temps écoulés, il avait bien constaté son impuissance à renouer cette chaîne qui semblait à jamais rompue, il se prenait à pleurer de ces larmes amères qu*on voit rouler dans les yeux du bâtard et de l'orphelin, lesquels ne peuvent se consoler, parce qu*ils n*ont pas connu les auteurs de leur jours, ou qu'ils n*en ont su que le nom.
Tourmenté ensuite, comme le resté de rhumanité, delà solution de toutes les graves questions qui constituent IV/re, aussi bien que tous ses semblables, il aurait voulu savoir d'où il venait en arrivant dans la vie, où il allait en en sortant, et outre le malheur commun à tous de ne pas pouvoir trouver le fond de ce doute, il avait en propre la souffrance d'un sentiment vague, que le mot de cette grande énigme lui avait été révélé dans la tombe, et que depuis i] l'avail perdu.
Sans doute la religion était bien là pour lui répondre, et le fait suriiumain qui l'avait ramené sur la terre témoignant de la vérité des révélations célestes, aurait dû l'aider à prendre une confiance absolue dans leur promesses et dans leurs enseignements; mais l'orgueil de son esprit se révoltait devant la nécessité de croire, quand antérieurement il avait su, et cette chance d'erreur que la ferveur de la foi se dissimule à elle-même, mais qui n'en est pas moins dans un certain degré au fond de toute croyance, le décourageait ue résoudre ses doutes par un procédé faillible quand l'autre vie
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l'avait mis précédemment en possession de la certitude et de Tabsolue vérité.
Enfin, une plus grande raison que toutes les autres de se trouver mal sur la terre et de vouloir la quitter, c'était la conscience par lui acquise que tout y est fini, que tout y est limité, que tout y passe et que l'infini qui est l'aspiration naturelle de l'humanité est dans un autre monde.
Cette conscience, les hommes l'ont tous sans doute, mais imparfaite. Chaque désir satisfait est pour eux un relai, et de cette façon, sans trop s'apercevoir de la longueur du chemin, toujours trompés, mais toujours espérant, ils gagnent de proche en proche leur dernière heure, qui les met enfin en possession du but poursuivi par eux.
Au contraire, mahre Fabricius avait maintenant la route à rebours ; il venait de l'infini où il avait séjourné et dont sa pensée, quelque habile qu'eût été la précaution de le faire oublier, avait gardé une empreinte puissante, et force lui était maintenant de se traîner en remontant dans la voie du fini, dont son accointance avec moi lui avait fait connaître tout le néant. Aussi, immédiatement allait-il au fond de chaque chose ; supprimant entre le commencement et la fin tout l'espace intermédiaire qui ne lui était plus de rien, du même coup d'œil il voyait dans l'enfant frais et rosé, qui secouait en riant sa blonde chevelure, le vieillard aux cheveux blanchis et affaissé sous le poids des années ; dans la jeune fille radieuse de beauté et prêtant
Toreille aux premières confidences de Tamour, il découvrait la vieille, hideuse et décrépite, solitairement accroupie au coin du foyer et filant le soir à la lueur d'une lampe fumeuse ; sur le monument élevé d'hier et étalant à Toeil satisfait les tons dorés de sa pierre, il lisait tous les outrages de l'avenir, et comme un autre Jérémie, pleurait sur les ruines des cités florissantes et encore debout ; que vous dirai-je, les premiers bourgeons et la feuille séchée tombant au vent d'automne» le soleil se levant dans les splendeurs de Taurore et plus tard s*éteignant sous Tbumide étreinte de la nuit, la rose s' épanouissant au matin, fraîche de rosée, et le soir flétrie sur le sein échaufi'é des courtisanes, tous ces extrêmes lui apparaissaient au même moment sous un seul et unique aspect et il ne croyait à rien qu'à la destruction qui est comme un océan où vont se per« dre d'un cours un peu plus un peu moins vite tous les objets de la création.
Un jour viendra oCr la plaintive préoccupation qui était au cœur du pauvre Fabricius, par la fatigue que les hommes auront gagnée en marchant sans relâche dans les routes de la civilisation, se trouvera être la maladie de générations tout entières, et alors celte douleur sera moins poignante, parce qu'il se trouvera des âmes pour en recevoir la confidence et y compatir lorsqu'elle leur sera racontée ; mais au siècle où vivait le malheureux, époque d'action et de croyance où personne ne pensait à se regarder vivre, précisément parce que tous étaient naïvement occupés à l'œuvre tout exté«
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rieure de la vie, sa souffrance était d'autant plus amère qu'elle était plus solitaire et plus incomprise; aussi son organisation n'aurait pas longtemps suffi à lutter contre celle cruelle torture qu'il se donnait à lui-même» si les desseins de Dieu, selon lesquels il avait encore quelque temps à passer sur la terre, n'avaient pas apporté un soulagement à cette misère, ainsi qu'il me reste à te le raconter.