CHAPITRE VI
Si Ton avait bien voulu analyser les fonctions que remplissait auprès de M*"* Marguerite maître Fabricius, on aurait vu qu'elles ressemblaient assez à celles d'un fou de cour ; car, à tout propos, au milieu d'un banquet, d'un baise-main, d'une fête, il avait le privilège de pouvoir débiter sans être interrompu de longues et ardentes diatribes sur le néant et la vanité des choses humaines. Souvent aussi, quittant la généralité de ce point de vue et attaquant directement aux personnes, il leur adressait de vives semonces, disant aux glorieux et aux riches que leurs gloire et richesse iraient en fumée; aux conients et fiers de leur jeunesse ou de leur
beauté que rien ne se passait si vite que beauté et Jeunesse; breffil faisait auprès de tout ce qu'il rencontrait de triomphant sur sa route le rôle de VinmUeur roumain; mais au lieu que les fous ordinaires ne tâchaient qu'à faire rire, lui aurait plutôt tâché à faire pleurer et à désespérer ceux qui Técoutaient, leur mettant sous les yeux les pensées et images les plus tristes qu'il savait se procurer. A quoi il était fort encouragé par M™« Marguerite qui, étant d*un caractère mélancolique et entièrement tournée à la dévotion, goûtait fort ces sortes de sermons et voulait l'avoir auprès d'elle le plus qu'elle pouvait. Mais ce désir n'était pas toujours rempli vu, que, durant ses redoublements d'humeur noiie, ce nouvel Heraclite s'enfermait dans sa chambre, ne voulant plus voir personne et ne tenant aucun compte des commandements que sa maîtresse lui faisait faire de venir la trouver.
Il pouvait être depuis six mois en cette étrange faveur dont, soit dit en passant, il avait plus d'une fois essayé de se servir contre les jésuites, auxquels il ne pardonnait toujours pas de l'avoir ressuscité, quand arriva à Bruxelles un brocanteur de tableaux qui revenait d'Italie, où il avait fait une riche collecticvi des ouvrages des plus grands maîtres. Sa boutique fut aussitôt fréquentée par tout ce que la ville renfermait de riches amateurs, et il eut même un jour l'insigne honneur que la régente, accompagnée de plusieurs seigneurs de sa cour et de mattre Fabricius, vint visiter ses magasins.
Notre peintre, qui ne se souvenait plus d'avoir exercé jadis* cette profession, ne se soucia pas beaucoup de cette peinture, et il prenait plutôt plaisir à remarquer comme en peu d*années certaines couleurs avaient poussé au noir, comme des gerçures s'étaient faites sur la surface des toiles menaçant de s'écailler, et, en6n, tout le travail du temps, poursuivant sur tous ces chefsd'œuvres son lent, mais incessant travail de destruction. Cependant, son attention fut tout d'un coup attirée par un tableau^eprésentant la résurreciion de Lazare, et, comme il l'eut regardé pendant quelque temps, une assez grande émotion se montra sur son visage. On crut d'abord que le sujet ne lui était pas agréable, vu qu'il lui rappelait sa destinée, sur laquelle il ne cessait de gémir ; mais une autre idée l'occupait, car il commença de chercher si le nom du peintre n'avait pas été signé en quelque endroit, et ayant en effet trouvé écrit sur une des pierres qui formaient le sépulcre : Fabr%eiu$ Leodensis^ Homœ^ 1556 (Fabricius, de Liège, Rome, 1556), il parut impressionné par cette peinture au delà de toute expression.
Vous avez compris que ce tableau était un des ouvrages de la jeunesse de maître Fabricius ; il l'avait peint jadis en Italie, où vous vous rappelez qu'il avait fait jadis ses études. Or, en présence d'une de ses œuvres, il éprouvait quelque chose de cette attraction instinctive par laquelle sont poussés dans les bras l'un de l'autre un père et un fils qui se devinent avant de se reconnaître. Une sorte de voix du sang lui parlait et
réveillait en lui la faculté artiste, dont il avait perdu la conscience dans le naufrage géjiéral de ses souvenirs : aussi s'empressa-t-il de demander au brocanteur quel était ce Fabricius, auteur du tableau qu'il considérait.
De son côlé le marchand, dépuis quelques instants, observait le peintre avec grande attention, et comme il eut appris par quelques-uns des gens de la suite de M"' Marguerite qu'il était ce fameux ressuscité que les jésuites quelques mois avant avaient remis au monde dans Louvain, il n'hésita pas à lui répondre que le Fabricius dont il s'enquérait était lui-même, et qu'il devait reconnaître son faire, quand même le tableau ne serait pas signé.
Là- dessus le favori de la régente de dire : Que jamais il ne s'appela maître Fabricius et qu'il ne se souvient pas d'avoir manié le pinceau.
— C'est ce que vous ne pouvez affirmer, lui dit alors H"** Marguerite, puisque, si vous ne vous rappelez pas avoir été ce que dit cet homme, vous ne vous rappelez pas non plus avoir été un autre. Mais, vous, ajouta-telle, en s' adressant au brocanteur, quelle raison avezvous de croire que vous ne vous trompez pas?
— Ma raison est que, jusqu'au moment de sa mort, je fus au service de maître Fabricius ; que je retrouve dans la personne ici présente la voix, le geste, les traits et toute l'habitude extérieure de celui que je pense reconnaître, et la sensation que lui-même vient d'éprouver à la vue d'un de ses ouvrages est en outre une très-forte présomption. •
A ce moment, un des seigneurs qui accompagnaient M"^^ Marguerite fit une judicieuse observation :
— Si, dans le cours ordinaire de la vie, se pril-il à dire, il arrive qu'à la suite d'une maladie qui a causé un fort ébranlement aux facultés intellectuelles du malade, il se trouve, revenu en santé, avoir perdu la mémoire, la même chose, à plus forte raison, a pu arriver à notre ami, qui relève de la maladie la plus cruelle qui se puisse imaginer, à savoir, de la mort. Nous ne devons donc pas, et il ne doit pas lui- même, demander à ses souvenirs les lumières qui ont, jusqu'ici, manqué sur son passé, et m'est avis que nous sommes, malgré ses dénégations, sur la voie de grandes découvertes par l'intervention toute providentieQe de ce digne march9nd.
Cet avis ayant été celui de tous les assistants, et surtout celui de la régente, le brocanteur, dans lequel vous avez reconnu le valet qui était au service de maître Fabricius la nuit de sa mort, fut interrogé à fond. Comme il savait la condamnation dont il avait été frappé par le prévôt de Verviers, et qu'il trouvait une bonne occasion de s'en faire relever en se ménageant, dans l'affaire, la protection de M"»» Marguerite, qui paraissait prendre grand intérêt h ce que tout le mystère s'éclaircH , il raconta tout le fait de Laurent Brichard; la manière dont ce méchant jaloux ayant tué maître Fabricius l'avait rapporté dans la maison et couché mort dans son lit; la manière dont lui-même, crai* gnant é'éu-e soupçonné de ce meurtre , avait reporté
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le cadavre à la porte de l'assassin ; bref, tout ce que Ton sait déjà des premières aventures de notre peintre. Le seul point où Thistorien crut devoir arranger quelque chose à la vérité, fut le chapitre de la succession, qu'il avait jugé convenable d'ouvrir à son profit ; et il expliqua cette rapine, dont il avoua une partie, en disant, qu'étant obligé de quitter le pays, il n'avait pas cru mal agir en prenant dans l'hoirie d'un défunt, auquel il ne faisait aucun tort, de quoi subvenir aux besoins de son présent et de sa vie ultérieure, c Du reste, ajouta-t-il, ce bien a prospéré entre mes mains, car avec ces ressources et -quelques connaissances en peinture, que j'avais acquises en broyant les couleurs de mon maître, j'ai pu me mettre au commerce des tableaux, qui m'a fort bien réussi, et l'on peut bien voir que j'ai bonne envie de compter de ce que je me suis approprié, puisque j'ai été moi-même au devant d'une reconnaissance, à laquelle rien ne me forçait. »
En écoutant tout ce récit , maître Fabricius donnait avec une incroyable ardeur la torture à sa mémoire pour t&cher de se rappeler quelque chose, mais aucun souvenir ne lui apparaissait, luciJe et auquel il pût se rattacher. M»» Marguerite, qui avait toujours désiré passionnément de connaître les antécédents de son favori, n'en fut pas moins d'avis qu'elle était sur le chemin de la vérité; elle dit donc à mattre Fabricius qu'il devait se rendre à Liège, son pays, où peut-être il se reconnaîtrait: nous regrettons fort, ajouta-t-elle, que ce lieu ne soit pas sous notre domination, parce que nous
aurions poussé jusque dans ses dernières limites Fenquête judiciaire, qui peut nous apprendre comment, des mains de ce Laurent Bricbard, vous êtes venu au point où Ton vous trouva k Louvain, mais nous pensons qu'en écrivant à notre cousin TévèqueS nous le déciderons à prendre chaudement cette affaire ; et d'ailleurs cet empressement est pour lui un devoir, car un meurtre a été commis sur la personne d'un de ses sujets, et le vrai coupable' n*a pas été connu.
Pour l'exécution du dessein que venait de marquer Mme Marguerite, il fut décidé que le soir même nnaître Fabricius, accompagné de son ancien domestique et d'un des officiers de cette princesse, qui serait chargé de sa lettre, partiraient pour se rendre à Liège : là ils devaient s'occuper de toutes les démarches nécessaires à la manifestation de la vérité.
* Le gouvernement da pays de Liège, qui faisait partie de Tempire germanique, était ecrlési astique; un ëvèque, prenant le titre de priace de Liège et du Saint-Empire, en était le seigneur spirituel et temporel,
(Note de l'éditeur.)