‹ Le capitaine LambertChapitre 6 sur 42 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

vivant, commencent à en prendre possession et à la torturer dans tons les sens.

En passant devant la boutique des traiteurs, où les cuisiniers étaient de toutes parts occupés à préparer des sauces et des viandes succulentes, et où Ton entendait le bruit des bouchons qui sautaient en Tair et celui des verres qui s'entre-choquaient : — Riez, chantez, disait-il aux joyeux convives, afin que la camarde passant devant le lieu du festin, vous prenne à la sortie et vous charge comme des outres pleines dans son tombereau.

Cette comparaison fit souvenir le rêveur qu'il avait chez lui, au fond d'une armoke, une bouteille de vin de Chypre laquelle avait toujours été gardée pour une bonne occasion. Cen était une, ce semble, assez solennelle que celle de ses fimérailles; il pensa donc avec lui-même qu'il ne laisserait pas ce trésor à ses héritiers, et se résolut, qu'on passe à un mourant cette métaphore, d'arroser de ce vin la fleur de sa vie, déjà penchée sur sa tige et prête à s'effeuiller.

Rentré dans son atelier, il commença par visiter le pistolet qui était la clef avec laquelle il allait ouvrir la porte de l'éternité, et renouvela l'amorce, où il n'épargna pas la poudre, de peur que le coup ne vint à manquer. Cela fait, il alla prendre sa précieuse boutdUe, un vieux verre ébréché, qui n'était guère habitué à s'humecter dépareille liqueur, et la moitié d'une mauvaise chandelle, destinée dans sa pensée à durer plus que loi. Arrangeant le tout sur une table, il instaHa au

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milieu le pistolet, comme étant le personnage d'importance auquel il devait la place d*honneur. D*un côté, dans une bouteille vide, étrange candélabre, fut dressé le luminaire de ses obsèques solitaires ; de Taulre, il plaça la bouteille pleine qu*il avait eu préalablement le soin de déboucher; après quoi, ayant un moment considéré ce bel ordre, il se mit en devoir de boire ce qui pouvait s'appeler pour lui le coup de Tétrier.

Il n'eut pas plus tôt mis à sec le premier verre de ce vin généreux, qu'une douce chaleur, rayonnant de l'estomac aux plus lointaines extrémités, commença de désassombrir ses idées. Sa pensée se reporta avec quelque douceur vers les jours de son enfance, et il se rappela que c'était avec du vin pareil que se célébrait chez son père la joyeuse solennité du i2ot-6oiï. Maiç venant ensuite à calculer tous les affreux mécomptes par lesquels il avait passé depuis cette heureuse époque, il n'en persista que plus résolument dans son projet de suicide, et il s'empressa de se verser un second verre; sa bouteille était devenue le sablier qui, en finissaDt, devait marquer la dernière heure de sa vie.

Ce second veiTe l'enleva aux sentiments tendres pour le faire passer dans la sphère de l'exaltation. Il se mit à songer à son art, à ce don de création que l'artiste partage avec Dieu ; il pensa à quelques-uns des ouvrages sortis de ses mains, se disant qu'après sa mort ils seraient peut-être un peu mieux appréciés qu'ils ne l'avaient été de son vivant ; mais en même temps il fut saisi d*un effroyable déchirement au souvenir de tous

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les chefs-d'œuvre dont il avait eu Fintuition et que la misère et la nécessité de vivre Pavaient empêché de réaliser. Alors, versant le reste du vin contenu dans la bouteille, il Tavala d'un trait, et saisissant son pistolet, d'une main résolue il Tappuya sur son front.

Le coup partit; mais, à son grand étonnement, la balle, au lieu de lui labourer le crâne, passa par-dessus sa tête et alla s'implatiter derrière lui dans la muraille; eo sorte qu'il se sentit encore, après la détonation, plein de santé et de vie. Au même moment, une étrange vision frappa ses yeux : une statue de saint Barnabe, ébauche fort avancée, qu*il s'était décidé à laisser incomplète, était descendue du socle sur lequel elle était placée, et s'était arrêtée devant lui, le regardant d'un air de tendre compassion. Le sculpteur se disposait à lui parler et à lui demander compte du miracle dont il était témoin, quand le frôlement sourd etlugubre dedeux grandes ailes, battant lourdement l'air, et un mauvais bruit de ferraille, semblable à celui que produit en traînant sur le pavé une faux mal emmanchée, vinrent s'emparer de son attention. Alors il se retourna et vit la Mort qui se tenait à ses côtés.

La Mort n'est pas querelleuse, et elle n'a pas, comme on le croit d'ordinaire, les façons brutales et l'abord haineux. Elle vient plutôt de l'air contrit et doucereux d'un vieil huissier qui, ayant bonne confiance à son titre, ne monte pas d'abord avec ses recors, espérant que le débiteur consentira à payer sans scandale et sans bruit. Elle ne montra donc en cette occasion ni aigreur

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ni colère» et prenant au contraire un ton de tendre reproche :

— Mon bon apôtre •, dit-elle, il n'est pas bien à tous de vouloir me faire du tort et de me d<^rober un homme qui m'appartenait.

— Qui vous appartenait? répondit dédaigneusement TApôtre; voyez donc^ trente-cinq ans à peine, les cheveux noirs, les poumons sains.

— Il n'importe, repartit la Mort, les goûts sont capricieux, et je me suis vu souvent de plus jeunes soupirants.

— Soit, dit Tapôtre; mais je m'appelle Fils de la consolation^^ je me suis trouvé à temps pour sauver ce malheureux et il vivra.

— Mon bon apôtre de Dieu, reprit encore plus doucereusement la Mort, vous ne voudriez pas faire rébellion à loi et justice; la règle, c'est le Seigneur notre maître à tous qui Ta faite. L'homme est né libre, afin qu'il y eût à ses actions une moralité; or, la respectezvous, la liberté humaine, quand vous forcez un malheureux de rester sur cette terre de souffrance, après le moment que lui-même s'était fixé pour la quitter?

L'apôtre, comme tout ce qui marche l'esprit sain et

* Saint Barnabe ne ftit pas da nombre des donze apôtres choisis par Jésns-Christ; néanmoins saint Luc lai donne ce titre, parce qn*U ent nne grande part à l'établissement da christianisme. L*£glise do Milan a une grande dévotion pour ce saint.

* Bamabéy selon saint Lac, veut dire fils de la consolation.

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le cœur droit, avait une naturelle horreur des arguties de la métaphysique ; voyant donc qu*on voulait mener la discussion au milieu des inextricables broussailles de la question du libre arbitre, il ne se soucia point de répondre h Targument, déclara les débats clos et ordonna à la Mort de vider les lieux.

Mais il avait affaire à une tenace et filandreuse créature, qui, dans Tincalculable série de s-es duels avec la succession non interrompue des enfants d*Adam, n'a pas eu une seule fois le dessous; aussi ne prend-elle pas facilement Tépouvante, et ne tient-elle pas grand coQopte des façons menaçantes et du verbe hautain.

— Mon bon apôtre, répondit*eUe, cessant cette fois d*emmieller sa parole, c'est vous, au contraire, qui allez me céder la place et me laisser faire mon ceuvre ; sinon, je m'en irai tout droit aux pieds du Très-Haut, et lui conterai comment, au lieu de respecter l'ordre de l'univers, messieurs les saints ont la prétention de se mêler là où ils n'ont que faire et de me dérober mes amoureux.

— Et moi, vieille mégère, répondit l'apôtre, je dirai au Seigneur notre Dieu, la belle exactitude de votre service, et que vous vous amusiez on ne sait où pendant qu'un homme se donnait à vous. Que serait-il arrivé, je vous prie, si je n'eusse détourné l'arme meurtrière? L'âme du malheureux, sortie de son corps, n'aurait trouvé personne pour la conduire devant le souverain tribunal, et elle fût restée errante dans les plaines de l'infini, où Satan, qui guette sans cesse, se

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