IV AVANT-PROPOS
Voici une narration des plus bizarres et des plus curieuses sur les rapports ày amitié entre un voyageur, chassant dans l'intérieur de l'Afrique, et un des monstres de la création jusqu'i-ci réputés indomptables et invinciblement hostiles à la domination humaine. Depuis une quarantaine d'années, on a vu, comme je le disais tout à l'heure, des lions, des tigres, des serpents, etc., familiers avec leurs cornacs jusqu'à une sorte de domestication; mais jamais encore aucun homme n'avait pu vivre, si je puis dire, de compère à compagnon, avec un rhinocéros !
Je laisse la parole à notre voyageur, en tâchant de conserver à son récit toute sa couleur et son originalité.
LE
CAPITAINE RHINO
Je venais d'atteindre les lacs Noirs juste au moment où le soleil se couchait dans son lit de pourpre, colorant le ciel du rouge sanglant de ses derniers rayons.
On sentait la nuit venir.
Il n'y a point, on le sait, de crépuscule en Afrique, c'est instantanément que l'obscurité fait place au jour et le jour à l'obscurité ; j'étais dans un paysage découvert et il était temps que je m'assurasse d'un abri pour la nuit.
Plusieurs arbres se disputaient l'honneur de me servir de lit, j'en choisis un qui ombrageait le visage de ses branches vigoureuses.
En attendant que je visitasse ma chambre à coucher, je m'amusai à regarder, à la surface des eaux sombres et bourbeuses du lac, un jeune et gras hippopotame qui pouvait avoir cinq ou six mois et qui avait atteint la grosseur d'une vache ordinaire; l'innocent animal y prenait ses ébats avec toute la candeur de son âge. Je ne voulais pas de mal au pauvre diable, sachant que, de son côté, il ne m'en voulait pas davantage; j'étais bien plus préoccupé des sauriens, crocodiles, caïmans, alligators, que de ses pareils, sachant par expérience avec quelles allures furtives, insinuantes et mortelles ces terribles amphibies ont l'habitude de venir au devant de l'étranger ignorant de leurs mœKa et de iui ! ; per un bras ou une cuisse
qu'ils retournent digérer au fond de leur lac. Pour eux, j'avais une balle d'acier, le plomb n'étant point assez solide pour pénétrer à travers leur cuirasse d'airain.
Pendant que je jetais autour de moi un regard de chat aux aguets, j'entendis un sourd plongeon dans les eaux du lac, et, me tournant du côté d'où venait le bruit, je vis le plus grand rhinocéros que j'aie jamais vu, soit au Indes, soit à Sumatra, soit à Bornéo, soit en Afrique, soi* enfin dans tout autre pays. L'énorme pachyderme se divertissait aux dépens de l'hippopotame en lui allongeant de temps à autre quelques petits coups de corne dans les côtes ou plutôt dans l'armure de graisse qui les défendait contre ses agressions, le faisant ainsi tournoyer sur lui-même, au milieu de l'eau, à peu près comme fait une pierre de rémouleur. La pauvre bête criait piteusement à chaque taloche qu'elle
recevait; il était clair qu'elle désapprouvait hautement les libertés que le rhinocéros se permettait de prendre avec sa personne, mais celui-ci paraissait être d'un avis tout contraire; chacun sait qu'en pareil cas, la raison du plus fort est toujours la meilleure. Dégoûté à la fin d'une familiarité désagréable dont il était l'objet, l'énorme boule de graisse rejeta soudain tout l'air de ses poumons et plongea à pic au fond de l'eau, laissant le rhinocéros maître de la situation, il est vrai, mais d'une situation où au moins le pauvre hippopotame n'était plus pour rien.
Le géant, réduit alors au far niente, regarda de tous côtés en clignant ses petits yet«r, et pour la première fois s'aperçut que je faisais partie du paysage. On comprend que, de mon côte, j'avais les yeux fixés sur lui, et que je ne perdais pas un seul de ses mouvements; j'avais toujours entendu
LE CAPITAINE RHIRO 9
parler du rhinocéros comme du plus stupide et du plus brutal des animaux, ce qui s'explique par le peu de cervelle que contient sa tête énorme, c'està-dire le quart à peu près de ce que contient le crâne humain. Il sembla frappé d'étonnement à mon aspect. Évidemment il n'avait pas encore vu une créature de mon espèce; qu'est-ce que je pouvais être à ses yeux ? D'où venais-je ? J'étais assuré par sa contenance qu'il se faisait toutes ces questions à lui-même, et que pour la première fois il se trouvait en face d'un homme ; car autrement il se serait enfui à ma vue ou aurait foncé sur moi et m'aurait transpercé avec sa corne. Si "/homme se fût montré à cette noble brute, avant le moment où elle avait l'honneur de me voir, certes elle n'eût gardé dans sa mémoire que deux impressions, une crainte intense qui l'eût fait fuir, ou
une haine profonde que lui eût inspiré l'idée de
se venger. Mais, dans cette rencontre, le monstre» heureusement, ne montrait que la plus niaise et la plus inoffensive surprise.
La solitude était grande et le silence si profond, que, pour le rompre, — le silence,onlesait, porte une certaine terreur avec lui , — que, pour le rompre, j'eusse, en l'absence de tout autre interlocuteur, parlé à ma carabine. Cependant, de temps en temps, il était modifié par une série de fanfares avec lesquelles le géant célébrait la victoire facile qu'il venait de remporter sur l'hippopotame. J'attendis patiemment qu'il eût souillé son dernier coup de trompette, et, sachant par expérience que, tant que l'on parle aux animaux féroces, môme aux lions, et c'est la coutume des Arabes lorsqu'ils rencontrent le roi du désert, les animaux vous écoutent, inquiets ou joyeux, mais, dans l'un ou l'autre cas, ne songent pas
LE CAPITAINE RHINO il
à vous attaquer, j'entamai la conversation.
— Tu as bonne opinion de toi, gros imbécile, à
ce qu'il paraît ? lui demandai-je; mais laisse-moi
le dire en ami que tu as tort de te gonfler à ce
point pour l'abus de force que tu viens d'exercer.
d Le pauvre diable d'hippopotame que tu as forcé d'aller chercher au fond de l'eau un abri contre tes molestations, n'était pas de moitié si gros que toi, et il avait contre lui son obésité précoce, sans compter que tu Tas pris à l'improviste , et, par conséquent, à son désavantage. Après cela, il se peut que le règlement de votre boxe, à vous autres animaux, diffère du nôtre. Nous sommes des hommes, par conséquent des êtres civilisés, et il est convenable que nous Dré venions notre adversaire que nous allons lui écraser le nez, lui pocher un œil, ou lui mettre les dents en capilotade ; vous,
qui êtes des animaux, n'avez pas besoin de toutes
ces courtoisies.
Je me croyais permis de parler de la sorte sans
risquer grand'chose, mon interlocuteur ne pouvant comprendre les finesses de la langue anglaise, et, par conséquent, s'offenser de la fine raillerie dont ma phrase était assaisonnée.
En effet, pendant tout le temps qu'avait duré mon improvisation, mon nouvel ami n'avait pas bougé ; il se tenait très- carrément appuyé sur ses énormes jambes, au milieu des eaux peu profondes du lac, à environ vingt mètres de l'endroit où j'étais. Mais, s'il ne me répondait pas, il m'examinait toujours avec une curiosité croissante. Il était le premier de sh race à qui je visse manifester le sentiment des faibles : la curiosité. Tous les autres rhinocéros que j'avais connus étaient lourds et apathiques, sauf le cas où, dérangés de leur para-
dis de fange, ils en sortaient pour entrer, comme le sanglier, dans une de ces fureurs ingouvernables que rien ne peut contenir ni apaiser, jusqu'à ce que l'imprudent qui a troublé son repos gise à ses pieds, masse informe d'os broyés et de chairs en lambeaux sur lesquels ils piétinent jusqu'à ce qu'ils soient confondus avec le sol, dans une horrible boue ensanglantée.
Mais nul doute que mon rhinocéros ne fût pas un pachyderme ordinaire. J'avais en effet entendu dire à un chasseur cafre une vérité dont je m'étais bien souvent assuré par moi-même, c'est que le rhinocéros commun était une créature très -inférieure en la comparant à une variété que l'on trouvait très-avant dans l'intérieur de l'Afrique.
Or, j'étais très-avant dans l'intérieur de l'Afrique, et c'était évidemment un sujet appartenant à cette variété que j'avais devant les yeux.
14 LE CAPITAINE EHINO
Ce Gafre avait ajouté que la race dont il parlait était de mœurs farouches et timides, qu'elle haïssait profondément et qu'elle combattait, exterminait même quand elle était attaquée par lui. Le rhinocéros, dont parlait mon Cafre, était non-seulement très-supérieur à l'autre en dimensions, mais encore en beauté de formes, à ces rhinocéros vulgaires que les indigènes de l'intérieur de l'Afrique appellent des cochons de boue. La créature que j'avais devant les yeux n'avait pas plus de ressemblance avec cette variété de son espèce qui hante les marais, que le cheval pur sang n'en a avec le poney de la montagne à la crinière inculte et aiu poils durs et hérissés.
Maintenant, restait à savoir si son humeur se ressentirait de cette amélioration dans sa forme extérieure.
Il me contemplait toujours avec la même atteu-
tion, et, de mon côté, je ne le quittais pas des yeux. Car enfin la confiance que j'avais en lui n'allait pas jusqu'au point de lui livrer inprudemment ma personne. J'eusse pu le faire cependant sans crainte, car j'ose affirmer qu'il n'avait pas encore pris de décision à mon égard.
Quant à moi, la mienne était déjà prise en ce qui le concernait : dans le cas où ses ruminations se résumeraient dans la forme d'une déclaration de guerre, événement possible, maïs que je ne voulais provoquer en aucune façon, je ne le laisserais pas avancer, car je verrais bien dans quelles dispositions il s'avancerait, une balle dans son petit œil me ferait justice de lui. Dans le cas où il préférerait vivre en paix avec moi, je ne demanderais pas mieux, le désert étant assez grand pour nous deux.
Mais, comme, depuis que j'avais cessé de lui
parler, il s'impatientait et frappait du pied le sol, je crus que le moment était venu d'agir vis-à-vis de lui, comme cet ambassadeur romain qui apportait à Antiochus la paix ou la guerre dans les plis de son manteau.
On eût dit qu'il devinait le sujet de ma pensée et ru'il demandait une explication en frappant du pied, et en imitant les sons d'une trompette :
— Eh bien, oui, lui dis-je, c'est clair, n'est-ce pas ? La paix ou la guerre, mon vieux, je ne te crains pas.
Carré, immobile sur ses jambes épaisses, lourd, solide, inébranlable, il ressemblait à un billard massif. Je distinguais dans l'obscurité le blanc de ses yeux, ses dents formidables qui se composent de trente molaires, et son unique corne prête à éventrer un troupeau d'éléphants s'ils s'opposaient à son passage.
La lune se leva en ce moment, et, à sa clarté, bien plus resplendissante dans ces hautes latitudes, je pouvais voir chaque mouvement de son corps et je dirai même de sa physionomie. Mes yeux le quittaient de temps à autre pour errer à Tentour et guetter les approches possibles d'un saurien, ou quelque autre agréable membre de la famille africaine, ennemi silencieux, astucieux, caché, et bien plus à craindre que celui qui était là ouvertement, loyalement, devant moi, si toutefois on pouvait donner à celui-là le nom d'ennemi.
Un clapotement de l'eau se fit entendre, ma nouvelle connaissance venait de faire mouvoir enfin un des quatre piliers massifs qu'il appelait sans doute ses jambes; et puis, lentement, avec réflexion, il fit un premier pas, et un second pas dans ma direction.
Alors, il s'arrêta pour me contempler.
Je cherchai en vain à comprendre le sens de ce regard et de cette démarche. Quelles étaient ses véritables intentions à mon endroit? Comptait-il me rouler comme il venait de le faire avec l'hippopotame?
Ah ! cela c'était une autre chose.
— Réfléchis bien, mon bon, lui dis-je en riant; si tu veux jouer ce jeu-là avec moi, tu cours risque de n'y gagner qu'une balle dans le crâne. Ainsi, dans le cas où tu tiendrais le moins du monde à ta santé, sois poli.
Ces mots furent accueillis avec un grognement singulier, suivi immédiatement d'un troisième pas. dans une direction regrettable, car cette direction était la mienne.
Toutefois, les sons qui avaient précédé ce mouvement en apparence hostile de l'animal, ne témoignaient pas une grande férocité de sa part, ils
étaient nuques, durs, mais on ne peut pas demander à un rhinocéros une voix de ténor léger ; ces sons, quoique appartenant au basso profundo, comme disent les Italiens, n'étaient pas le moins du monde irrité ; j'hésitais donc encore à prendre un parti.
Le noble animal avait peut-être les intentions les plus inoffensives et même les plus bienveillantes à mon égard, et je ne voulais lui faire de mal qu'en cas de nécessité absolue.
En attendant, par une retraite prudente, je m'étais dirigé vers l'arbre qui devait me servir de chambre à coucher; et je me trouvai installé sur une des branches inférieures avant que le rhinocéros eût gagné la terre ferme.
La branche sur laquelle j'étais assis était à environ sept pieds au-dessus du sd ; je n'eusse point osé me fier à une branche plus basse, attendu que
le rhinocéros a pour habitude d'accrocher sa corne à toutes les branches à sa portée, et de les dévorer, feuilles et bois, durant la saison où les autres aliments lui manquent. Or, je pouvais en ce moment plaisanter à mon aise, et veiller à tous ses mouvements avec une sécurité entière.
ïl avançait toujours, tout en émettant des sons qui frappaient mon oreille, comme les gémissements d'un chien qui cherche son maître et qui craint de ne pas le retrouver. Je n'affirme pas que ces sons fussent identiques, je dis seulement qu'ils me paraissaient tels; et leur expression était si claire, qu'à partir de ce moment j'eusse juré que la paix était signée entre le rhinocéros et moi.
Je posai, en conséquence, mon fusil sur une branche voisine, ne le considérant pour le moment que comme une arme parfaitement inutile. Cette conclusion était prématurée, dira-t-on; mais j'avais
pleine confiance en sa justesse, en dépit de tous les contes que m'avaient faits les Cafres sur la férocité et la cruauté de cette espèce.
J'ai déjà comparé mon nouvel ami à un billard; je reviendrai à cette comparaison qui est parfaitement juste, en disant que, si un billard pouvait marcher, il ne marcherait pas d'un autre pas. Tous ses mouvements étaient gauches, raides, pénibles; je le crus fourbu, au premier abord.
— Assieds-toi donc, mon vieil ami, lui criai-je; repose-toi un instant, nous avons le temps de faire connaissance, et, d'ailleurs, nous sommes déjà amis à la vie à la mort. Que dis-tu de cela? Hein?
C'était bizarre. Mais pendant que je lui débitais ces sornettes, la bête semblait m'écouter avec délices et faisait entendre, par intervalles, des grognements ou plutôt des rires exprimant une satisfaction évidente. Mais, d'un autre côté, dès que ma
voix cessait de se faire entendre, d'autres signes témoignaient de son mécontentement et de son impatience.
je continuai donc.
Iî
Voyons, je vais, avant tout, tu comprends, monter dans cet arbre et procéder à une enquête ayant pour but d'établir la présence ou l'absence des serpents. Si j'en trouve, je suis bien décidé à leur administrer une bonne correction avec ces branches de fraccinus ou d'ornus1. Je ne sais pas au juste lequel des deux est le vrai chasse-serpent,
i. Le fraccinus et l'ornas sont des arbres antipathiques aux serpents; il suffit d'entourer d'une branche de fraccinus le tronc de l'arbre sur lequel on cherche un refuge pendant la nuit, pour être sûr qu'aucun serpeut ne s'avisera de munter à cet arbre.
n'étant pas aussi fort en botanique que feu Linné. Tu ris? Il se peut, en effet, que tu en saches plus que lui et moi sur ce sujet ; en attendant, veille bien là-bas et ne t'en va pas surtout; j'aime la bonne société, mais la chasse aux serpents avant tout. Depuis que j'ai vu mourir un Cafre de la morsure d'un cobra-capellc, je né puis penser sans terreur à ces horribles reptiles.
Je fouillai l'arbre en tous sens, mais sans y rien trouver de malfaisant.
Cette besogne se fit en silence, bien entendu; mais ce silence semblait inspirer à mon ami le rhinocéros une contrariété et une inquiétude des plus vives. Une succession rapide de grognements bruyants me fit savoir jusqu'à quel degré la paix de son âme en était troublée. Autant qu'il était donné à mon intelligence de traduire le langage naturel de cet animal, avec lequel, pour la pre-
mière fois, je me trouvais en rapports si intimes, il me sembla qu'il réclamait à grands cris quelque chose qui lui manquait
Ce quelque chose qui lui manquait; il n'y avait plus à en douter, c'était le son de ma voix ; et, chose remarquable, plus le ton dont je lui parlais était plaisant et jovial, plus il semblait satisfait. Aussi, comme il paraissait s'impatienter : — Ah ! drôle, lui dis-je, tu attends quelque dame, et cela te vexe qu'elle ne vienne pas. Voyons, il faut tout prévoir. Il se peut que sa maman l'ait empêchée de sortir; il se peut que tu aies un rival; ces choses-là arrivent, mon ami, et même ailleurs que chez les rhinocéros, va... Est-ce que vos dames seraient coquettes aussi? Pourquoi pas? Quien sabe? Ah! cela te fait rire; tu entends l'espagnol à ce qu'il paraît! eh bien, j'en suis enchanté; j'aime à me trouver avec un philologue et un éru-
dit, et le rencontrer sur les bords des lacs Noirs est un plaisir d'autant plus grand pour moi qu'il était complètement inattendu.
Ces niaiseries que je lui débitais étaient toutes écoutées avec gravité et recueillement et elles paraissaient donner à l'immense animal la plus vive satisfaction ; force grognements gutturaux témoignaient de son ravissement à m'écouter parler. Mais plus je parlais, plus il semblait impatient de m'entendre ; et à peine cessais-je de parler qu'il frappait le sol d'un de ses pieds de devant avec tant de force qu'il faisait trembler la terre tout à l'entour, et que je sentais la secousse se communiquer aux branches de mon arbre.
Pendant ce temps, il était complètement sorti du lac et se trouvait immédiatement au-dessous de la branche sur laquelle j'étais assis, si bien que j'aurais pu lui gratter la peau du dos avec mes pieds.
Cette démonstration amicale m'entraîna à lui rendre la pareille. Je descendis de mon arbre, action qu'il suivit du regard avec un contentement visible, et j'allai lui offrir un morceau du biscuit de mer avec lequel je comptais souper.
Cette attention parut lui plaire infiniment, mais pour l'attention et non pour la gourmandise ; car, au lieu de manger le biscuit, il se mit à se frotter le nez contre ma main, et il continua ce manège tant que je n'eus pas introduit le biscuit entre ses grosses lèvres charnues. Il se mit alors à le croquer avec aisance et une sensualité qui eussent fait venir les larmes aux yeux d'un loup de mer.
Au bout de cinq minutes, les deux tiers de mon souper avaient disparu, et, comme je tenais à achever l'autre, je remontai dans mon arbre pour souper à mon tour et prendre mon café.
Mais de nouvelles marques d'impatience me
rappelèrent aussitôt. Le pachyderme se dressa contre l'arbre, prit dans sa corne la branche sur laquelle j'étais assis, et la secoua si violemment que je faillis en perdre l'équilibre.
— God-demt lui dis-je, un peu de patience, on y va.
Il se dérangea gracieusement pour me laisser descendre, et nous nous retrouvâmes nez à nez au pied de l'arbre.
Telle est la faiblesse de l'homme, qu'il ne peut pas parler éternellement, môme en disant des bêtises.
Je me rappelai alors que j'avais dans ma poche un volume de Charles Dickens, que j'avais interrompu à un endroit intéressant, et que je comptais reprendre à ma première halte.
La lune était si belle dans ces nuits africaines que l'on peut lire comme au crépuscule chez nous.
Je tirai le volume ; c'étaient les Aventures de Pickwick.
Je fis signe au rhinocéros d'être attentif, signe qu'il parut parfaitement comprendre, et je repris ma lecture à l'endroit où je l'avais abandonnée m'appliquant à donner à tous les passages dialogues les inflexions et le ton de la conversation.
La lecture du roman de Dickens n'avait pas encore rencontré un auditoire plus recueilli, et, selon les apparences, plus enchanté que ne l'était mon nouvel ami.
Aucun battement de main, aucune démonstration vulgaire, il est vrai, ne témoignèrent de son ravissement; mais pour une attention polie et soutenue, pour une satisfaction réelle, mon auditoire, peu nombreux, mais choisi, en eût remontré à tous ceux qui jusque-là ont eu le plaisir d'assister aux celétores lectures faites par l'illustre auteur en personne.
Inutile d'ajouter que M. Charles Dickens était fort mal représenté dans cette occasion, mais le capitaine Rhino n'était nullement de cet avis; et, rendant grâce aux dieux des bienfaits qu'ils lui accordaient, il ne songeait pas à les critiquer.
Après une heure de lecture environ, je commençais à me fatiguer; je fermai le livre, je le remis dans ma poche, et je roulai une cigarette; je n'en avais pas tiré vingt bouffées, que le rhinocéros donna des signes de la plus vive impatience ; de môme que ces dieux des faubourgs qui logent aux paradis de nos théâtres, il commença à manifester son mécontentement par un grognement sourd.
Pas de réponse de ma part, si ce n'est deux ou trois bouffées de fumée que je lui envoyai au nez. Second grognement plus retentissant que le premier; nouvelle bouffée de fumée, troisième grognement suivi d'un furieux coup de pied ; cette fois,
je lui envoyai ma fumée jusque dans les narines ; il fit deux pas en arrière et éternua, puis poussa un sifflement comme jamais locomotive n'en a poussé.
Je crus avoir le tympan brisé.
Je savais comment le faire reculer, je marchai sur lui.
— Que le diable t'emporte I lui dis-je. A quoi bon cet horrible vacarme, je te le demande?
Et aussitôt à un grognement de colère et d'impatience succédèrent des sons rauques et gutturaux qui exprimèrent sa joie de voir que laparole m'était revenue. Je commençais à craindre que cette causerie, déjà à mon avis un peu trop prolongée, ne durât toute la nuit, et, comme on le pense bien, cette perspective ne m'inspirait qu'une satisfaction médiocre. Je commençais à me repentir d'être descendu de ma branche et de m'être mis, pour
lui offrir un biscuit, dans un contact fjop direc\ avec lui. J'aurais bkn remonté sur mon arbre; mais, pour y remonter, il fallait lui tourner le dos, et j'avais peur que la tentation ne fût trop forte chez lui, d'en profiter pour me donner un coup de corne quelque part.
Puis je me disais que je pouvais, sans risques pour le moment, contrarier ce désir qu'il avait de m' entendre parler. Sans aucun doute, la faim ou le sommeil ne tarderait pas à venir, et me débarrasserait de cet indiscret interlocuteur, par trop épris de conversation. Je maintins donc une causerie à bâtons rompus, avec des intervalles de silence que j'essayais de prolonger de plus en plus.
Mais à peine avais-je ( essé de parler depuis une minute que les signes d'impatience recommençaient, et que force m'était de me remettre à ma conférence.
J'avais achevé ma troisième cigarette, et je venais de lui demander si madame sa mère ne serait pas inquiète en le voyant rentrer si tard, question à laquelle il était en train de me répondre avec sa gravité habituelle, quand soudain un vacarme horrible se fit entendre du côté de Test.
On eût dit un concert de trombones, de grosses caisses, de fifres aigus, de braiments d'ànes, de mugissements de taureaux, de lamentations de mourants; tout cela entremêlé d'éclats de tonnerre, tout cela remplissant l'air et formant un ensemble indescriptible , et dont j'avoue que je cherchais inutilement la cause.
Le capitaine Rhino se tourna lentement dans la direction où s'exécutait ce concert infernal , tout en meregardant d'un œil qui semblait dire : « Sois tranquille, ce n'est rien , je sais de quoi il retourne. » 11 était évident que son oreille était habituée à ces
sortes de bruits, mais qu'il prenait la chose en, philosophe.
Le tapage augmentant de plus en plus avec, des éclats violents et variés, je commençai d'apercevoir de loin une poussière effroyable, qui s'élevait sous les pieds d'une troupe d'animaux d'espèces différentes, lesquels paraissaient s'acheminer vers Tisthme étroit qui passait entre les deux lacs.
Au fur et à mesure que cette masse s'approchait, je pouvais distinguer dans ses rangs des caïmans, des hippopotames, des rhinocéros d'une espèce inférieure à mon ami le capitaine ; tous ces monstres, tassés de telle sorte qu'ils s'étouffaient les uns les autres, hurlant, rugissant, sifflant, et, au fur et à mesure qu'ils avançaient sur une chaussée plus étroite, se meurtrissant, se déchirant, se poussant dans les lacs par une course insensée sans distinction d'espèce, comme si chacun ne
LE CAPITAINE RHIHO 35
songeait qu'à sa propre conservation. D'arbre en arbre, semblables à des éclairs, bondissaient et semblaient voler d'énormes reptiles faisant entendre des sifflements aigus, tandis que les oiseaux de jour et de nuit, éveillés en sursaut, joignaient leurs chants et leurs cris à ce charivari infernal.
D'où venait ce trouble dans le désert? Quel vent poussait devant lui, comme des atomes de sable, tous ces monstres différents de race, d'espèce, de passions ?
La peur.
Un effroyable rauquement me l'apprit bientôt. Qui a entendu une fois le rugissemet du lion dans le désert ne l'oubliera jamais.
A cette terreur profonde de tous ces animaux, j'avais prévu l'approche du roi fauve. Je ne pouvais le voir par-dessus tout ce monde d'animaux fuyant devant lui; mais, au bruit de son rauque-
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ment, je compris qu'il n'était pas àplus d'un quart de lieue de moi.
Mon rhinocéros le comprit aussi bien que moi, et pensa que c'était le moment d'intervenir; sa tête et sa corne se redressèrent comme celle d'un taureau mal disposé; mais, comme s'il n'était permis à aucun cri de lutter avec celui du lion, il resta muet.
En effet, j'avais déjà remarqué qu'il réservait ses fanfares retentissantes pour ses victoires complètes et indiscutables.
Or, au cri du lion, son courage, sans doute, s'était éveillé; seulement, son orgueil n'avait pas été d'avance jusqu'à proclamer sa victoire; mais, baissant et relevant alternativement sa tête, et, par un mouvement opposé, sa petite queue en cordon de sonnette, après m'avoir jeté un second regard qui signifiait : « Mon ami l'Anglais, tu vas
voir ce que tu n'as jamais vu! » il partit avec sa délibération habituelle et sa volonté inexorable qui se faisaient sentir dans le bruit de chacun de ses pas, pesant comme ceux de Behemoth ou de Léviathan.
Du moment que j'avais reconnu la présence du lion, moins encore à son rauquement qu'à la terreur des animaux qui fuyaient devant lui, j'avais eu l'idée de reprendre mon poste sur la branche dont ma confiance pour le capitaine Rhino m'avait fait descendre. Et, en effet, à peine ce dernier m'avaitil laissé le loisir en s'éloignant de moi de céder aux sollicitations de mon libre arbitre, que j'embrassai le tronc de l'arbre de mes deux genoux, que j'empoignai la première branche et que je me hissai à mon observatoire.
Élevé comme je Tétais d'une dizaine de pieds au-dessus du sol , et pouvant , par cette nuit
transparente comme un jour de Londres, voir par delà le troupeau d'animaux épouvantés qui venaient à moi, je distinguai à trois cents pas environ l'animal dont j'avais entendu la terrible voix..
Il avait assez de poursuivre la horde épouvantée, ayant mis sa griffe puissante sur un springbock qu'il avait arrêté dans sa course et qu'il tenait fièrement sous sa patte. Il avait la tête haute, la gueule ouverte, et semblait défier toute la bande des animaux, habitants du désert comme lui, de venir lui reprendre sa proie. Le spring-bock bramait tristement, comme s'il eût appelé du secours.
Ce fut en ce moment que le capitaine Rhino, sans distinction d'amis ni d'ennemis, ayant distribué droite et à gauche des coups de sa terrible corne, et ayant traversé toute l'épaisseur de la horde fugitive, se trouva à cinquante pas de distance fac à lace avec le lion.
Le rhinocéros et l'éléphant sont, on le sait, les seuls animaux qui, avec le tigre, quand celui-ci y est forcé, osent combattre le roi du désert. Le lion lésait bien ; aussi, lorsqu'il voit un de ces animaux s'arrêter devant lui, il sait d'avance qu'il doit s'attendre à une lutte désespérée dans laquelle il n'a pas toujours l'avantage. Car de môme et presque aussi facilement que le lion jette un bœuf, un chameau, une girafe sur son épaule et les emporte en courant, de même, quand l'éléphant parvient à l'envelopper de sa trompe, l'enlève-t-il de terre et
le brise-t-il, soit contre un arbre, soit contre un rocher, quand il ne lui crève pas la poitrine ou ne lui brise pas les reins en appuyant sur lui un de ges pieds massifs.
Parfois, il n'a pas meilleure chance avec le rhinocéros; car, si le rhinocéros peut le frapper sous le ventre de sa corne aiguë" et recourbée, il est rare que la blessure ne soit pas mortelle, étant toujours profonde de huit ou dix pouces. D'un autre côté, si puissantes que soient les griffes du lion, elles parviennent à pénétrer dans le cuir du rhinocéros, dont on fait des courtaches, mais jamais à le déchirer. Aussi,comme nous l'avons dit, en apercevant le capitaine Rhino, le lion avait-il relevé la tête, furieux d'être dérangé dans son repas par un Tàcheux aussi redoutable. Dans son mécontentement il fit entendre le plus terrible rauquement qu'il eût encore poussé. Mais, à ce rauquement, le capi-
taine Rhioo répondit par un de ces sifflements qui eussent fait honneur à une locomotive de la force de deux cents chevaux. C'était évidemment, de la part du rhinocéros, une déclaration de guerre; car le rhinocéros étant un végétarien, c'est-à-dire un mangeur de végétaux, le lion comprenait bien que ce n'était pas à son souper qu'il en voulait, mais bien à lui-même.
Cependant, afin de s'en assurer, il leva sa patte de dessus le spring-bock, qui, les reins brisés, demeura au même endroit, se contentant seulement de relever la tête en s'appuyant sur les pattes de devant.
Le lion en fit le tour, comme s'il eût voulu prendre possession de la place où le spring-bock était tombé et défendre à qui que ce fût de mettre le pied sur ce terrain. Pendant ce temps, les autres animaux avaient continué de fuir, passant au pied
de mon arbre sans paraître s'inquiéter de moi, et deux serpents môme en avaient traversé les branches comme deux flèches, mais sans s'y arrêter.
Après avoir fait le tour du spring-bock, le lion revint à lui, lui posa la griffe sur sa tête qu'il essayait de relever, et s'allongea sur lui de façon à le cacher presque entièrement sous ses pattes et sous sa crinière.
Le capitaine Rhino paraissait décidé à chercher querelle au lion, soit qu'il eût quelque ancienne vexation à venger, soit qu'il fût spadassin de sa nature.
Il fit donc un pas en avant, frappa du pied comme un maître d'armes qui fait un appel, et fit entendre un de ces fameux coups de sifflet qui me rappelaient la respiration d'une locomotive.
Le lion crut alors reconnaître que c'était à lui que s'adressaient le» forfanteries du capitaine Rhino.
Il se dressa comme par un ressort et lit de son côté cinq ou six pas en avant, balayant les grandes herbes avec sa queue.
Arrivé à vingt-cinq pas du rhinocéros, il s'arrêta, s'assit gravement sur son derrière et fit entendre un de ces terribles rauquements près desquels les grondements du tonnerre semblaient les miaulements d'un chat.
J'avoue que, tout à l'abri que j'étais de la colère du terrible auimal, mon sang ne fit qu'un tour dans mes veines et qu'une goutte d'eau perla à la base de chacun de mes cheveux; mais le capitaine Rhino demeura impassible, continuant de frapper la terre du pied et de répondre par ses fanfares aiguès aux menaces de son adversaire. Le lion, alors, se mit à bondir à droite et à gauche, comme s'il eût cherché à prendre son ennemi au dépourvu. Mais, immobile sur sa base, Rhino n'avait qu'à tourner sa
44 LE CAPITAINE RHIKO
tête à droite et à gauche, à la manière d'une girouette, et, comme il était au centre, ce mouvement, si mesuré qu'il fût, le plaçait toujours la corne en face de sou adversaire. Enfin, le lion impatienté fit un bond de quinze pas et retomba les griffes enfoncées dans les épaules du capitaine Rhino, mais avec la corne de celui-ci enfoncée dans le ventre.
Le rhinocéros plia sous le terrible fardeau; mais
il se redressa presque aussitôt, et, comme s'il eût
deviné que son nouvel ami avait, pour venir à son
secours, des moyens de destruction qu'il n'avait
pas, lui, il revint, rapide comme un trait d'arba-
lète, vers l'arbre sur lequel j'étais perché, s'arrê-
tant juste au-dessous de la branche où j'avais
cherché un refuge.
Le lion était à la longueur de mon fusil, que
j'avais armé depuis longtemps; je l'abaissai de
son côté au moment où, inquiet, il levait la tête vers moi. L'extrémité de mon canon se trouva à la hauteur de son oreille. Je ne pris pas même le temps d'épauler, je lâchai le coup.
L'effet en fut formidable. La balle, la bourre, le feu pénétrèrent dans la tête du lion, qui éclata comme sous l'effort d'une mine. Le capitaine Rhino, Jui-même, ^ui entendait pour la première fois la détonation d'une arme à feu, fit un bond de plusieurs pieds de hauteur, secouant et rejetant loin de lui le cadavre du lion, puis il s'arrêta, fixe et immobile sur ses quatre pattes, l'œil tourné de mon côté, comme pour voir si, au milieu de cet orage et de ce foudroiement, il avait quelque chose à craindre de moi.
Je me mis en mesure de descendre de mon arbre, mais à peine le capitaine Rhino eût-il vu le mouvement que j'exécutais, qu'il poussa un grand cri de
terreur et que, craignant sansdoute pour lui le sort du lion, il s'éloigna d'un trot qui pouvait se comparer au galop du cheval le plus vite.
Au bout de cinq minutes, il avait complètement disparu dans l'obscurité.
Je remontai sur mon arbre, je m'attachai à une branche avec la courroie de ma giberne, je posai mon fusil rechargé bien d'aplomb à côté de moi, je roulai une cigarette, et, me recommandant à la protection de celui qui veille sur les siens d'un œil aussi vigilant au milieu du désert que dans les lieux qui lui sont consacrés, je ne tardai pas à m'endormir.
Le premier rayon du soleil, en frappant sur mes paupières fermées, les força de s'ouvrir. Comme toujours, au premier moment, le souvenir de ce qui s'était passé échappait à mon esprit et j'ignognorais où j'étais. Je me retrouvai perché sur ma branche, mon fusil à portée de ma main, et, comme je voyais deux caïmans traînant au lac le lion mort, la mémoire me revint et je cherchai partout des yeux le capitaine Rhino.
Mais le capitaine Rhino n'avait pas encore faitacte de piesence. J'eus un moment de vive inquiétude,
je m'étais profondément attaché au pauvre animal ; seulement, comme la privation de mon café ne pouvait ni hâter ni retarder sa présence, je résolus de ne pas m'imposer une privation inutile, et je descendis au pied de l'arbre pour y établir ma cuisine.
Au moment où la bienfaisante liqueur commençait de répandre dans mes veines ce bien-être et cette gaieté que Ton attribue à la fève de moka, je. vis par-dessus la tasse dans laquelle je buvais, poindre tout à coup, au milieu du lac, la corne d'abord, puis le nez du capitaine Rhino ; vu d'où j'étais, il semblait une petite chaloupe sans voiles dont son immense corne était le mât. 11 fendait les eaux avec sa lenteur habituelle, qui me parut encore augmentée par un sentiment que j'attribuai à la prudence.
Il gagna enfin la terre ferme et se dirigea sans hésiter vers l'endroit où avait eu lieu notre entre-
vue de la veille; mais il y avait entre le capitaine Rhino d'aujourd'hui et celui d'hier cette différence que le capitaine Rhino d'aujourd'hui marchait avec tant de difficulté et de raideur, qu'on eût dit qu'il avait échange ses quatre jambes de chair et d'os contre quatre jambes de bois, sans jointure ou ressort aucun.
J'allai à sa rencontre, et le saluai d'une bordée de plaisanteries qui, bien qu'il parut en proie à quelque rude souffrance, lui rendit immédiatement ses démonstrations de joie et d'amitié.
Gomme il sortait de l'eau, et qu'il en était encore tout trempé, je l'eusse volontiers dispensé de ses attouchements. Mais le pauvre animal ne savait pas cela, il n'y avait pas à se méprendre à la sincérité de ses caresses. Je lui offris du biscuit, mais cette attention lui fut complètement indifférente, il se contenta de frotter la tête contre la main qui
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le lui offrait, et de poser ensuite sa tête contre ma poitrine. Je le voyais maintenant de près et au grand jour, et je dus me convaincre qu'il était bien plus jeune qu'il ne m'avaitparu au premier abord.
11 avait, en effet, à peine atteint le terme de sa croissance et devait être un des plus beaux spécimens de sa race que je nommerai désormais, faute de meilleur terme, le rhinocéros major; classant l'animal inférieur sous la dénomination de rhinocéros minor.
Sa stature était un peu plus haute que celle de l'animal vulgaire, que je connaissais parfaitement pour l'avoir chassé plus d'une fois, et avoir été plus souvent encore chassé par lui.
Les plis massifs et pendants de sa peau simulaient, à une certaine distance, une housse de parade ; les bord frangés des derniers plis complétaient l'illusion, et ce n'était qu'en le voyant de
très-près qu'on s'apercevait que c'était sa couverture naturelle.
En ce moment la couleur de sa peau dénonçait un état maladif. Une vive souffrance physique la rendait brûlante, sèche et rugueuse, et cependant elle n'était point de cette couleur hideusement sale, par laquelle on reconnaît les bétes de marais, parce que lui se baignait très-souvent, tandis que le rhinocéros de marais, au contraire, se plaît à rouler dans la fange, dont des couches épaisses se forment sur la peau et s'incorporent à la longue avec elle.
L'expression de sa figure, si je peux m'exprimer ainsi, était intelligente, son œil était doux, et je le fouillai en vain pour y découvrir ce regard morose, féroce, et brutalement sauvage, commun à la race vulgaire ; je n'avais encore vu nulle part la description d'un animal tel que celui que j'avais sous
les yeux en ce moment, et que je ne pouvais me défendre de considérer comme une variété trèssupérieure de son espèce.
Que cette créature recherchât ma société et parût s'attacher à moi, cela me semblait un fait étrange; il n'était pas habitué au commerce des hommes, l'étonnement qu'il avait éprouvé en me voyant pour la première fois» la terreur qu'il avait ressentie en entendant le coup de fusil qui l'avait délivré du lion, avaient été trop visibles pour laisser un doute à cet égard. Il avait fui la veille avec épouvante, mais il revenait avec un désir si visible et si anxieux de rétablir entre nous les rapports intimes rompus un instant, que je ne comprenais rien à cette résolution, qui paraissait parfaitement arrêtée dans son esprit. Mais, les circonstances aidant, je ne devais pas attendre longtemps la solution de ce problème. En ce moment,
je remarquai qu'au milieu de ses démonstrations de joie et d'amitié, il paraissaitplussouffrirque jamais; chaque mouvement un peu brusque de sa part était immédiatement suivi d'un frémissement d'angoisse et d'un vague gémissement de douleur. Il semblait en proie à une souffrance presque intolérable, et de temps à autre il regardait son flanc droit, puis ses yeux intelligents cherchaient les miens.
Je me disais qu'il était impossible que ce fussent les blessures que lui avait faites le lion qui le réduisissent à cet état de faiblesse. La lutte entre les deux animaux n'avait duré que quelques secondes; je sais bien qu'il n'en faut pas davantage au lion pour briser, déchirer, mettre en morceaux un animal comme le cerf, le spring-bock ou l'antilope bleue, mais un rhinocéros ne s'aplatissait pas d'un coup de griffe, ou ne s'avouait pas vaincu pour un coup de dent.
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Je résolus de chercher la cause des angoisses du pauvre animal, et de porter un remède à sa souffrance si faire se pouvait. Mais comment m'y prendre? Là était toute la question.
La brute était en ce moment bien disposée à mon égard ; mais, si j'allais lui faire du mal, ou l'offenser de quelque manière que ce fût, qu'arriverait-il?
11 était également fort et puissant pour le mal comme pour le bien. S'il existait des causes physiques extérieures du mal dont il souffrait, et que je les eusse découvertes, il pourrait m'arriver, dans les efforts que je ferais dans le but de le soulager, d'aggraver son mal momentanément et inévitablement, lui, ne comprenant ni la nécessité de cette aggravation, ni le motif qui le faisait naître, pourrait chercher à s'en venger à l'aide de cette corne formidable qu'il portait au milieu de son visage.
Je me voyais en imagination empalé sur cette corne et balancé au bout de son nez, comme une épée ou nn bâton en équilibre sur l'extrémité de l'organe olfactif d'un saltimbanque de foire. Ce tableau n'était pas des plus rassurants, néanmoins je ne pouvais résister à l'expression d'une si grande douleur, et, sans tarder davantage, je me mis à l'œuvre. Je posai mon fusil à terre et m'agenouillai à côté de lui pour examiner plus à mon aise cette partie de son corps vers laquelle il avait déjà tant de fois tourné ses regards endoloris. 11 vit ce mouvement, et sembla en comprendre le but, car il se rapprocha encore de moi, soit pour me faciliter l'examen que j'allais faire, soit pour me demander plus instamment du secours.
Je penchai ma tête presque au niveau de l'herbe, et je ne tardai pas à en voir plus qu'il n'en fallait pour justifier toutes ces marques d'angoisses, et
assez pour que je m'étonnasse que la pauvre bête pût encore se mouvoir et même se tenir debout.
Je me relevai, je lui caressai le visage pour lui confirmer mes bonnes intentions, et je m'agenouillai de nouveau près de lui.
Une vaste plaie béante lui déchirait le flanc, comme si quelque gros corps étranger s'y fût introduit et y fût resté. L'orifice s'envenimait déjà comme il arrive toujours en ces climats ; il fallait agir promptement ; mais, d'abord, connaître la nature de ce corps était la première chose à faire. L'animal le permettrait-il?
Je me couchai presque sous son ventre, mais de manière cependant à pouvoir m'éloigner au moindre indice d'une démonstration hostile. C'était bien à tort que je craignais le pauvre bon ; à peine avaisje effleuré sa blessure, que, tout frissonnant de la douleur que je lui causais, il se pencha de plus en
LE CAPITAINE RBINO 57
plus vers moi, et me regarda d'un œil qui semblait dire : « Fais hardiment ce que tu pourras pour me soulager. » Enfin, après quelques secondes d'examen, je pus m'assurer que cette blessure venait du combat qu'il avait livré aux animaux fugitifs, et que c'était la corne d'un autre rhinocéros qui était restée dans la plaie, enfoncée, si je puis m' exprimer ainsi, jusqu'à la garde. Tous les naturalistes savent que cette corne mobile se sépare assez facilement du nez, auquel elle n'adhère point par les os, mais par de simples filaments.
Mais comment la tirer de là?
Hors cette opération, tout ce que je ferais ne servirait qu'à infliger do nouveaux et d'inutiles tourments au malheureux animal, qui n'en mourrait pas moins lorsque la gangrène s'y mettrait.
Je fouillai de mon regard les yeux de mon pauvre ami, dont l'expression n'avait rien perdu de sa pre-
mière douceur, mais elle disait eu même temps, aussi clairement que si ces paroles eussent été prononcées : « Aie pitié de moi, je souffre. »
Ce regard me donna un nouveau courage; sous la pression de mes doigts une matière infecte se mit à couler lentement de la blessure, mais pas avec assez d'abondance cependant pour diminuer d'une manière sensible la tuméfaction. Je cherchai ensuite à attirer le blessé vers l'eau; il se montra parfaitement docile à ma volonté, et comprit aussitôt où je désirais qu'il allât.
Avec une poignée de mousse en guise d'épongé je lavai la plaie à grande eau ; et lui, ses yeux suppliants toujours tournés vers moi, se laissa faire, sans donner le moindre signe d'impatience ou de colère. Les ablutions parurent le soulager, et, si je comprenais son langage, il désirait que je les continuasse ; mais je savais, moi, que ce soulage-
ment ne serait que momentané, que tout serait inutile sî la corne devait rester où elle était.
Tout à coup, j'enfonçai ma main dans la plaie et je pus m'emparer de la cause de toutes ces douleurs, en insérant mes doigts entre elle et les chairs meurtries.
Le pauvre capitaine poussa un hurlement effroyable.
A coup sûr, si une démonstration de fureur était à craindre, le moment en était venu; mais le blessé n'en fit aucune, il posa sa tête contre ma poitrine comme il avait déjà fait, et, bien que la terrible angoisse que je venais de lui infliger fit trembler tous les membres du colosse, il me lécha doucement la main.
La douleur que je venais d'infliger au boa Rhino n'était point ane douleur inutile. J'avais cherché à connaître la forme de la base de cette corne, ainsi que salongueur, pour apprécier jusqu'où elle pouvait pénétrer. J'avais déjà songé à plusieurs moyens pour en opérer l'extraction, mais je dus y renoncer, me trouvant au dépourvu de tous les instruments nécessaires, à l'aide desquels j'eusse pu les appliquer.
A la base de la corne qu'il s'agissait d'extraire, se trouvaient d'assez nombreuses excroissances
noueuses ou annelées, et, en songeant à îa forme de cette base, il me vint une inspiration que je crus excellente et à laquelle je résolus de m'en tenir, en attendant une meilleure. Alors seulement, l'espoir s'anima en moi et me donna cette confiance indispensable à la réussite de toute entreprise, de quelque nature qu'elle puisse être.
Jusque-làJ'avais travaillé dansles ténèbres; désormais je voyais briller ce que tous les hommes cherchent : la lumière. J'étais maintenant sûr de sauver la vie à mon pauvre ami et de mettre un terme aux souffrances qu'il endurait, ce dont jusque-là j'avais désespéré.
— Courage! lui criai-je en lui caressant la tête et tout en me dirigeant vers mon arbre, car j'avais laissé la partie la plus importante de mon bagage dans ma chambre à coucher aérienne.
Rhino me suivait de près. Mon ton enjoué sem-
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blait l'avoir frappé, et on eût dit que, de son côté, il y avaitpuisé l'espérance d'un soulagement. Tous les animaux sont de fins appréciateurs du toa de la voix de l'homme. C'est par le ton surtout avec lequel ils sont prononcés que la signification des mots qu'ils entendent arrivent à leur intelligence. Les animaux à l'état primitif sont surtout de trèshabiles interprètes du ton ; l'accent et l'expression de l'œil les guident plus sûrement que l'entendement le plus parfait des mots dont le sens littéral ne saurait guider l'homme, dont le langage lui sert aussi souvent à cacher sa pensée qu'à la révéler.
Dans ma giberne, j'avais deux cordes qui me servaient habituellement à nouer ensemble les meilleurs morceaux de mes pièces de chasse ; elles n'étaient pas grosses, mais bien roulées et très-flexibles, étant toujours plus ou moins graissées.
C'était touchant à voir comme le pauvre patient s'attachait à tous mes pas et suivait chacuu de mes mouvements. Un enfant malade n'aurait pas fait autrement avec sa mère, en qui il eût concentré tout son espoir de guérison.
J'ai toujours pensé que nous sommes en général plus disposés à donner nos soins et nos secours aux êtres qui nous montrent le plus de confiance, et en ce moment je n'eusse pas voulu, pour un monde, tromper les espérances de cette créature qui me montrait une foi si naïve et si entière.
Pour le calmer et le distraire autant qu'il était possible, je repris, tout en faisant mes préparatifs pour l'opération, la causerie interrompue la veille, causerie à bâtons rompus, mais qui eut pour lui l'effet voulu. La sagesse des nations n'aurait pu faire davantage.
Je nouai ensemble les deux cordes et j'y attachai
eDSuite les courroies de ma giberne. Il s'agissait de faire passer Tune de ces courroies autour de la corne, dans la plaie, et de l'y attacher solidement. Pour arriver à ce but, il fallait non moins d'habileté que de force, en procédant avec lenteur et en infligeant, par conséquent, de grandes tortures au pauvre pachyderme. J'eus soin surtout d'accomplir cette partie de l'opération de manière à ne pas être obligé de la recommencer, me souvenant en ce moment de ces paroles que j'avais entendu dire au chirurgien major de notre régiment :
— Dans la chirurgie, il ne doit y avoir ni tendresse ni miséricorde. La tendresse et la miséricorde vraies consistent à bien faire ce que l'on a à faire.
J'aurais donné tout ce que je possédais en échange de la certitude de réussir du premier coup dans ce que j'allais entreprendre, tant les
moyens que j'avais à ma disposition étaient insuffisants.
Je ne saurais parler en termes assez éloquents de la manière dont les douleurs que j'infligeai au patient pendant cette première partie de l'opération furent supportées. Quaut à moi, l'anxiété que j'éprouvais, la tension de mes forces et la position anormale qu'il m'avait fallu prendre pour accomplir ma tâche, m'avaient jeté dans une sueur si abondante, que tout mon corps en ruisselait comme si je fusse sorti d'un bain de vapeur. Enfin, je réussis sans trop de difficulté à attacher la courroie autour de la corne et à l'y assurer solidement. J'examinai alors mon ouvrage, et je fus satisfait. 11 ne s'agissait plus maintenant que de savoir si mes deux cordes réunies étaient assez longues pour entourer le tronc de l'arbre. Dans ce but, je fis approcher le patient aussi près que possible de
l'arbre, et, cette fois encore, je réussis selon mes désirs. La corde se noua facilement autour du tronc, et un bout de la longueur d'un pied et demi environ restait flottant.
11 me reste à expliquer bien clairement de quelle façon était faite la blessure, et comment je comptais opérer à l'aide de tout cet appareil. Le capitaine Rhino avait reçu le c»up d'avant en arrière ; la corne s'était engagée si profondément dans l'articulation de l'épaule, que le vainqueur y avait laissé son arme tout entière, il ne fallait donc pas espérer que la main d'un homme serait assez puissante pour retirer cette espèce d'épieu de la blessure, quand l'animal qui l'y avait enfoncé n'avait pas pu le retirer lui-même. Il n'y avait donc que le capitaine Rhino qui fût assez fort pour arracher, comme un autre Épaminondas, le trait qui lui perçait le flanc.
LE CAPITAINE RHIRO 67
Mais la grande difficulté dans l'opération, c'était de faire faire à l'animal un mouvement rétrograde assez puissant et assez continu, malgré la douleur, pour qu'il parvînt à s'arracher lui-même cette corne engagée, non-seulement dans sa chair, mais dans ses os.
Môme en supposant que je parvinsse à lui faire comprendre la nécessité de reculer, il faudrait, pour obtenir ce résultat, que je me tinsse debout devant lui, le poussant doucement et le forçant de faire un pas ou deux en arrière. N'était-il pas bien probable alors, que, m'attribuant ces douleurs toujours croissantes, sans que je pusse lui en faire comprendre l'utilité, il se vengerait sur moi, cause visible de cette douleur ?
Il est vrai que son humble résignation à ma volonté avait été parfaite jusque-là, et cela me redonnait la confiance que j'étais près de perdre,
68 LB CAPITAINE RHINO
mais cette dernière crise était plus à redouter crue toutes les autres.
Je posai une de mes mains sur sa corne, l'autre sur son large front et je le regardai au fond des yeux. Ses yeux étaient doux comme toujours ; je lui dis quelques paroles d'une voix tendre, il me lécha la figure avant que je pusse l'en empêcher.
Pour le coup, toute appréhension s'envola, et je m'efforçai, en faisant appel à toute ma naïveté pour rapprocher autant que possible mon intelligence de l'instinct, pour lui faire comprendre qu'il fallait rétrograder.
Il ne me comprit point d'abord. Marcher à reculons était un fait trop nouveau pour lui. Si le but, tant désiré avait pu être atteint par un mouvement en avant, c'eût été déjà fait, mais la corne, ayant pénétré, je l'ai dit, de l'avant à l'arrière, devait être retirée de l'arrière à l'avant. Je parvins enfin
LE CAPITAINE HHINO 69
à lui faire comprendre ce que je voulais de lui ; il recula d'un pas, mais avec trop d'hésitation et d'incertitude pour répondre aux exigences de la situation. Alors, toujours en lui parlant, toujours en le caressant, je pressai ma poitrine de toutes mes forces contre sa tête, et il fit un second pas en arrière. Mais, en faisant ce pas, sans doute la traction de la corne avait commencé, il poussa un cri si perçant, un rugissement si profond, que jusquelà je n'en avais entendu sortir de pareil de la poitrine d'aucun animal.
À ce cri, la peur me prit, je fis un bond en arrière et me trouvai hors de sa portée, mais je regardai la pauvre bête ; elle se contentait de souffrir, sans avoir aucune mauvaise intention contre moi. Au contraire, son œil, qui ne s'était pas détourné de ma personne, semblait me dire qu'il n'avait d'espérance qu'en moi. Je revins à lui, me remisa i'œu-
70 LE CAPITAINE RHIKO
vre en caressant Je pauvre animal et en l'encourageant de la voix et du geste. Il baissa la tête et se mit à se frotter le nez contre une de ses jambes de devant. On eût dit, comme fait un homme en se grattant le front, qu'il cherchait à deviner ce que je voulais de lui.
Soudain, il releva la tête, me lécha la main, et froidement, avec résolution, i) se prépara à rétrograder. Je me hâtai de le seconder dans ce que je pensais être un effort intelligent et volontaire de sa part. Et, à cet effet, je rassemblai ce qui me restait de forces à moi-même. Je pressai de nouveau ma poitrine contre son front, et lentement, péniblement, nous avançâmes ensemble, d'un pas encore, dans la direction voulue. Je le sentais trembler, frémir, frissonner dans toutes les fibres de son être immense ; puis, par un effort suprême, il me montra qu'il avait enfin compris l'action et, en même temps,
la nécessité. 11 ne se rejeta pas sur moi comme il avait fait lors de la première douleur, non, il persista bravement à rétrograder, quoique les souffrances que lui causaient ca mouvement dussent être inouïes ; et, toujours reculant, frémissant, haletant, moi lui parlant sans cesse et me pressant contre lui de plus en plus, à un dernier mouvement brusque de mon épaule, il recula encore d'un pas. Alors, un second cri, rauque, perçant, horrible, d chira rair,maisni run,nil'autre, nousnecédàmes.
Le but était enfin atteint; la corne fatale, encore attachée à la courroie, tomba sur l'herbe. Le pauvre capitaine Rhino s'affaissa sur ses genoux, écrasé sous le poids de tant de douleurs accumulées, et moi, de la secousse qu'il me donna en tombant, j'allai rouler à quelques pas plus loin, étourdi, haletant, brisé, et en poussant ce cri du îozd du cœur:
— Dieu soit loué, c'est fini!
YI
En effet, peu s'en fallut que tout ne fût fini pour lui et même pour moi ; car, à trois pas de moi, j'aperçus un énorme caïman qui avait profité de notre préoccupation, au capitaine et à moi, préoccupation bien pardonnable, pour sortir du lac et se glisser jusqu'à nous.
Je ne fis qu'un bond, de l'endroit où j'étais tombé, à mon fusil.
Viser à l'œil et lâcher le coup, voir l'horrible repaie se débattre dans une dernière agonie, fut l'affaire d'un instant.
La détonation tira Je capitaine Rhino de sa torpeur. Il se redressa lentement, au milieu d'une mare de sang qui avait jailli de sa plaie, et me regarda d'un air qui semblait dire :
— Qu'y a-t-il donc de nouveau?
Je lui montrai le caïman qui se débattait toujours.
A cette vue, tout son courage et tous ses instincts de guerre se réveillèrent. Il s'approcha de l'ennemi et le broya entre ses sabots.
Une fanfare annonça cette victoire; mais, hélas ! une fanfare bien faible en comparaison de celle de la nuit dernière.
Toutefois, le capitaine Rhino était de nouveau sur pied et son premier acte, après avoir réglé le compte du caïman, fut devenir me lécher les mains, en signe de remercîments. Sa langue rude me disait toute sa reconnaissance et c'était une langue qui n'avait jamais menti.
Je pensai en ce moment à lui laver sa plaie endolorie avec de Feau fraiche : sa langue était brûlante et ses lèvres calcinées par une soif intense.
Je compris son désir, et, m'en rapportant à lui du soin de me trouver une source, je lui fis signe de me montrer le chemin.
Il partit et je suivis ses pas.
Il marchait avec moins de peine, à cette heure, et, après avoir parcouru une distance d'environ deux cents mètres, il tourna à l'angle d'un rocher, derrière lequel, à ma grande joie, j'aperçus une source dont les eaux jaillissaient et étincelaient au soleil, puis allaient se jeter dans un bassin naturel formé sans doute de leur incessante action.
Je bus à même à la source ; le capitaine se désaltéra au bassin qu'il eut bientôt fini de vider.
Sa soif fiévreuse une fois calmée, je lavai sa blessure et je la tamponnai avec quelques poignées
d'une mousse soyeuse qui croissait en abondance autour de la source.
Cette opération, — mon premier essai en chirurgie, — était enfin terminée. En récompense j'avais gagné un ami sincère, car tel fut, dès ce moment pour moi, le capitaine Khino.
Le troisième jour de mon arrivée aux lacs Noirs, et par conséquent le troisième jour de mes relations amicales avec le capitaine Rhino, je dormais encore sur ma branche, ou plutôt j'étais en proie à un cauchemar affreux.
Je rêvais, — et je dois dire qu'au désert je faisais souvent de pareils rêves» — je rêvais que j'étais entouré de bêtes sauvages des races les plus féroces, aussi nombreuses que formidables. L'aimable phalange était flanquée de serpents, apparemment animés à l'unanimité d'un seul et unique désir :
LE CAPITAINE RIIIÏIO 77
celui de mesurer le terrain à l'aide de leur propre développement, et, à cet effet, déroulant avec volubilité d'innombrables anneaux. Dans mon rêve, ces reptiles rampaient si pressés, que je ne distinguais pas les têtes des queues, et que je ne voyais que de longs filets noirs et jaunes qui s'avançaient de mon côté, prêts à m'envelopper.
Mon fusil à la maiD, je ne savais lequel de tous ces animaux choisir pour ma première victime, et cependant tout cela s'approchait si rapidement, que, dans mon hésitation, je comprenais que mon fusil était une arme bien insuffisante pour tant d'ennemis différents et se disposant à m'attaquer de tous les côtés à la fois.
J'en étais là de mon rêve, quand tout à coup j'entendis Rhino sonner une fanfare.
La note était joyeuse, elle promettait dévouement et secours, car cette fanfare, quoique réelle, se
mêlait tellement à mon rêve, que je n'osais jeter un regard autour de moi pour m'assurer de quel côté Rhino venait à la rescousse. J'avais besoin de tous mes yeux pour veiller aux mouvements de l'ennemi.
La situation devenait plus critique de seconde en seconde; mon anxiété croissait à mesure, mais une seconde fanfare vint me rassurer, puis une troisième. C'était, dans mon rêve, mon ami Rhino qui me disait à sa manière : « Ne crains rien, je suis là, et, tant que je vivrai, ni panthères ni serpents ne te toucheront. »
Enfin, un vieux tigre, un vieux mangeur d'hommes blanchi dans le crime, tout couvert de sang caillé, s'approcha de moi en sautant par-dessus les autres animaux de son espèce et en faisant claque: ses deux mâchoires, où l'on voyait ses dents blanches insatiables de chair et de sang.
Je le mettais enjoué avec mon fusil, mais j'avais beau appuyer sur la gâchette, la gâchette ne partait pas. Enfin, je le vis bondir, sa gueule béante se rapprocha de mon visage de manière que je sentis son haleine fétide.
J'ouvris les yeux dans une convulsion de terreur, et je fus quelque temps à regarder autour de moi avant de rendre à mes sens assez de sang- froid pour reconnaître que j'étais seul, que le soleil se levait souriant comme d'habitude, que le capitaine Rhino, debout sur ses quatre pieds, montait la garde sous mon arbre, et qu'une vapeur blanche s'élevait du lac le plus proche de moi, à la surface duquel prenaient leurs ébats les caïmans et les hippopotames.
Rien n'était donc vrai, excepté les fanfares de mon ami Rhino, qui faisait un vacarme affreux, variant ses gammes, y mêlant des plaintes de dou-
loureux reproches et de fébrile impatience de ne recevoir aucune réponse de ma part.
Croyant que mon sommeil s'était prolongé outre mesure et que la journée était plus avancée que je ne croyais le voir au soleil, je regardai ma montre, — un excellent chronomètre, — et je vis qu'il était tout simplement quatre heures et demie du matin.
Je me dis alors que mon pauvre Rhino souffrait sans doute de sa blessure récente, et que toutes ces fanfares, les variations comprises, n'avaient pour but que de me prier de le venir panser au plus tôt.
Je jetai sur lui un regard plus investigateur, et je l'aperçus, la tête levée, la corne menaçante, les yeux braqués sur un arbre voisin. Mon regard suivit aussitôt la direction du sien, et je vis alors le motif des fanfares du capitaine et la cause de son anxiété.
LE CAPITAINE RKINO 81
Anxiété, rendons-lui cette justice au digne animal, qui n'était pas pour lui, mais pour moi.
Sur la branche de l'arbre voisin, la plus proche de celle où j'avais dormi, et où je me trouvais encore en ce moment, je vis, ramassée sur elle-même et prête à prendre son élan, une énorme panthère, la plus hideuse et la plus énorme que j'aie jamais vue de ma vie. Malgré la grande distance qui me séparait d'elle, elle me paraissait prête à bondir, et son œil flambloyant me dévorait d'avance.
Il était évident qu'elle était poussée à cette extrémité par une faim irrésistible. Son corps allongé, maigre, décharné, son poil galeux, tout son extérieur enfin, disait plus éloquemment que n'eût pu le faire aucune parole, à quelles atroces douleurs elle était en proie. Sans aucun doute, le saut périlleux dont j'étais le but convoité eût été déjà fait depuis longtemps, si ce n'eût été la pré-
sence de mon ami le capitaine, dont la corne, dressée juste au-dessous de la branche où se cramponnait la panthère, menaçait celle-ci d'une mort certaine en cas d'insuccès.
Je vis tout cela en une seconde et comme à la lueur d'un éclair.
— Merci, bon, de ta vigilance et de ton avertissement 1 criai-je à Rhino.
En effet, en supposant que la panthère, mesurant mal l'espace et prenant son élan avec des forces insuffisantes, n'atteignît mon arbre que pour me happer du bout des griffes, dans ce cas même elle m'entraînait avec elle, et avec elle je tombais. Heureusement, Rhino était là et se tenait prêt à l'éventrer; la panthère le savait bien. Tous les animaux, sans exception, craignent cette corne terrible ; ceux même qui la voient pour la première fois tremblent de terreur.
Maintenant, la question était au plus agile, de la panthère ou de moi ; aurai-je épaulé, visé, tiré avant qu'elle bondît? Elle vit parfaitement la menace de mon fusil se tournant vers elle ; elle comprit que le moment était venu de risquer le tout pour le tout, mais elle avait hésité deux secondes. Ce temps m'avait suffi pour la mettre en joue. Mon coup partit au moment où elle quittait la branche et l'atteignit dans son vol. La balle de fer lui brisa le front avec un fracas que j'entendis dans le bruit du coup de fusil même. Elle ne parcourut qu'un tiers de l'espace ; tout son corps se détendit, et elle tomba lourdement sur le sol.
A peine y était-elle, que le bon Rhino fit résonner les échos d'une fanfare de victoire, telle que jamais instrument humain, fût-il sorti des mains de M. Sax, n'en a fait entendre, et, après m'avoir adressé un regard content et plein d'ap-
probation, il se dirigea vers la panthère, gisant avec un trou au front par où un million de vies eussent pu s'échapper si elle les avait eues.
Rhino planta sa corne dans le ventre de l'horrible bête qui remuait encore, et l'envoya fendre l'air pour retomber aussi lourdement que la première fois.
Le bon suivait l'ascension d'un œil critique, œil qui en calculait tout les degrés, et, lorsqu'elle eût atteint le plus haut point d'élévation où la masse inerte sembla un instant s'arrêter et se tenir en équilibre au milieu de l'espace, il fit entendre une nouvelle fanfare comme un avertissement solennel à toutes les panthères, passées, présentes et futures, du sort qui les attendait si elles venaient se frotter à nous.
Il attendit ensuite la descente pour renouveler encore l'ascension. Combien de fois ce corps hi-
deux fut-il lancé en l'air ? Je ne sais, mais cela dura tout Je temps que dura le déjeuner, et jusqu'à ce que la masse ensanglantée n'offrit plus à l'œil qu'un amas d'os broyés.
Aussitôt mon déjeuner achevé, je procédai au pansement de la blessure de Rhino. A peine l'eusje terminé que je crus entendre dans le voisinage des sons qui indiquaient rapproche des panthères. Une familiarité avec ces sons et leur correcte interprétation constituent une des leçons inévitables et en même temps essentielles qu'enseigne la vie du chasseur ou du naturaliste ; elles sont surtout nécessaires pour la conservation de soi. Les yeux ne peuvent être partout, et, pendant qu'ils veillent en avant, les oreilles doivent être également ouvertes en arrière.
J'étais encore à genoux à côté du bon quand des respirations entrecoupées, saccadées comme celle d'une panthère après une course accélérée, se firent entendre à très-peu de distance.
Sans changer de position, je baissai la tête pardessous mon bras et j'aperçus deux autres panthères noires, aussi laides et aussi féroces que celle que je venais de tuer; elles rampaient silencieusement dans ma direction couchées à plat ventre, et, se traînant sur le sol principalement à l'aide de leurs pattes de devant, environ à deux mètres de moi, elles ne pouvaient voir la corne de Rhino qui leur tournait le dos à ce moment, autrement elles se fussent gardées de l'approcher de si près.
Je saisis mon fusil, que j'avais toujours soin de placer à la portée de ma main, la nuit comme le jour, et, tournant sur un de mes genoux comme un pivot, je leur fis face. Le rhinocéros, qui ne
voyait rien encore, me regardait, pendant que je manœuvrais de la sorte, d'un œil qui voulait dire: « Qu'y a-t -il encore? »
Je lui caressai la tête pour l'engager à rester tranquille et ne pas m'empêcher de tirer.
Les panthères, dont les mauvais regards se fixaient sur moi, s'arrêtèrent visiblement déconcertées par ma contenance résolue.
S'il est vrai que la femme qui hésite est perdue, il est dans la vie des panthères certains moments où l'hésitation conduit fatalement au même résultat. Les yeux flamboyants se détournèrent de moi pendant une seconde pour s'interroger et semblèrent dire : a Que faire maintenant ? »
11 ne m'en fallut pas davantage; je couchai en joue la femelle, que je savais par expérience infiniment plus rusée et plus féroce que le mâle. Le coup partit. La tête s'affaissa, et la brute roula sur
le sol, se débattant au milieu des hautes herbes et labourant la terre autour d'elle dans les efforts désespérés de son agonie. J'envoyai une seconde balle dans l'oreille du mâle, avant qu'il eût eu le temps de revenir de la surprise que lui avait causée la déconfiture de sa laide compagne, Pas un mouvement, pas un cri n'indiqua que le coup l'avait atteint. On l'aurait dit cloué à l'endroit où il était. Je me redressai alors sur mes pieds, et tout en caressant la large et honnête figure de Rhino, je lui montrai d'un geste les ennemis vaincus. 11 releva la tête d'un air goguenard, et partit au petit trop pour recommencer sa partie de ballon, lançant les corps alternativement en l'air et les rattrapant à la descente, absolument comme lait un jongleur chinois avec ses boules. Pendant ce temps, je rechargeai mon fusil, car j'avais le pressentiment que nous n'en avions
pas fini pource jour-là avec les panthères noires.
La panthère d'Afrique est plus sociable que les autres animaux ; elle chasse par bande quand la nécessite, qui ne connaît pas de lois, pas plus chez les panthères que chez les hommes, les force à chasser des bêtes trop grandes ou trop fortes pour qu'elles osent les attaquer isolément, comme l'éléphant et l'hippopotame; mais, lorsque vient la saison où des proies plus faciles abondent, elles se séparent, car elles sont trop voracespour pratiquer le système du partage, ne souffrant jamais qu'amis ou ennemis aient la moindre part d'une bête qu'elles ont tuée, à moins toutefois que l'autre prétendant n'appuie ses prétentions par la raison du plus fort.
J'ai souvent assisté à des combats effroyables à ce propos, combats où presque toujours je récompensais le vainqueur en le couchant d'un coup de
isil auprès du vaincu, et cela arrivait invariablelent lorsque les combattants étaient des panthères oires.
Quand le capitaine eut fini sa partie de ballon, >u plutôt lorsqu'il se fut rassasié de vengeance, je l'approchai pour voir si les peaux de ces mons- •ueux jouets valaient la peine d'être arrachées des os qu'elles avaient couverts si longtemps. Elles taient galeuses toutes deux, pelées en maint enroit, et tellement balafrées de coups de griffe et e cicatrices, que le visage, le cou et la poitrine, us à une certaine distance, semblaient ceux d'une réature qui vous regarderait à travers des bareaux de fer, ce qui ajoutait encore à leur abominable laideur, et donnait à celles qui avaient cru faire e moi un déjeuner à la fourchette, un aspect teriflant.
Je renonçai donc à leurs sales peaux, mais mu
au désir pressant que j'avais de me débarrasser de leurs carcasses ; car, sous ce climat, elles ne devaient pas tarder à émettre une odeur pour laquelle j'avais la plus profonde répugnance.
Quelques coups de la corne serviable du capitaine devaient me soulager de cette préoccupation, il n'avait qu'à les pousser du nez pour les jeter dans le lac.
Aussi, dans l'espoir, sinon de lui faire partager cette répugnance, du moins de lui faire comprendre en même temps le service que j'attendais de lui, je me livrai à une pantomine qui eût fait crever de rire l'ombre de Débureau, s'il avait pu assister à ce spectacle; mais, malgré cette pantomine, si expressive qu'elle fût, soit que le capitaine ne l'eût pas comprise, soit qu'il eût des raisons pour se refuser à son exécution, il resta indifférent à toutes mes instances, si pittoresques qu'elles
fussent. L'oreille tendue dans la direction du lac de l'ouest, il semblait préoccupé de quelque chose qui se passait par là, et grogna de manière à me faire comprendre qu'il allait, sans plus tarder, faire un voyage dans lequel il désirait que je l'accompagnasse.
En conséquence, il se mit en marche, lourdement, lentement, comme à l'ordinaire, s'arrôtant et se retournant de temps à autre comme pour me dire : « Al'ons, venez-vous? »
Nous fîmes ainsi environ quatre-vingts pas, quand soudain je distinguai des objets mouvants qui erraient çà et là au milieu des arbres. Un second coup d'oeil m'apprit qu'il s'agissait encore de panthères, et leurs allures inquiètes et impatientées dénonçaient assez qu'elles guettaient une proie quelconque qui se trouvait en ce moment sur le bord du lac ou à très-peu ,de distance de l'eau.
Si je lisais bien, au reste, dans la contenance du bon Rhino, il savait à quelle fin s'opéraient tous ces mouvements, et s'était juré de les contrecarrer.
De mon côté, dépourvu comme je me trouvais en cette circonstance de l'instinct du rhinocéros, il eût été inutile de perdre le temps en de vaines conjectures. Il suffisait pour moi de m'assurer que les capsules étaient bien à leur place sur les cheminées de mon fusil, afin que, du moment que je serais plus éclairé sur les desseins de mes noires ennemies, je pusse accomplir d'une manière effective ma part de la besogne.
A environ soixante mètres du fourré où les panthères rôdaient de la sorte, le capitaine Rhino fit une halte. J'avais l'œil sur lui, car c'était lui qui commandait dans cette petite affaire ; je fis donc halte comme lui, et j'attendis le mot d'ordre.
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Il ne se fit pas attendre. Le capitaine fit preuve en cette occurrence qu'il savait être prompt à l'action quand il le fallait, et que son œil, aussi bien que son oreille, étaient également exercés à saisir le moment critique.
En ce moment, une tête hideuse s'avança furtivement entre les arbres, du côté du fourré, et simultanément une autre tête fit une pareille démonstration du côté opposé ; mais toutes deux ne firent que paraître et disparaître à l'instant même Le capitaine Rhino les avait vues, si courte qu'eût été leur apparition, et il fit entendre un grognement sourd et prolongé.
Dans le doute où j'étais sur le sens de cette exclamation de sa part, ne sachant pas si elle voulait dire : « Du calme !» ou si elle voulait dire : « Feu ! » je me tins dans l'inaction, et, pendant ce temps, les deux bêtes recommencèrent le même jeu du
côté du fourré. Il était évident qu'elles attendaient et guettaient une proie qui se trouvait, pour son malheur, dans le voisinage.
Quelques secondes se passèrent de la sorte, mais bientôt tout fut expliqué. Un jeune hippopotame, ou plutôt une boule de graisse roulant sur quatre pattes, s'élança du lac, poursuivi par un autre de la même taille que lui, son frère jumeau, selon toute probabilité. Tout en prenant leurs ébats, ils se pourchassèrent l'un l'autre, si Ton peut toutefois qualifier de pourchas les mouvements lourds et d'une maladresse et d'une gaucherie risibles auxquels ils s'abandonnèrent dans leurs jeux enfantins. Je ne me hasarde pas à m'éloigner de la vérité en disant que deux sacs mouillés et animés se fussent montrés aussi agiles et assurément plus gracieux. C'était là le gibier que guettaient nos panthères.
Dès ce moment, j'étais aussi bien informé de leur dessein que Tétait le capitaine Rhino luimôme. En attendant, les deux hippopotames, ignorant le danger qui les menaçait, se roulaient réciproquement comme deux fromages de Hollande. Ces jeux inocents durèrent jusqu'à ce que l'un d'eux, plus téméraire que son compagnon, s'élança en avant et avec autant de vitesse que sa graisse lui permettait, s'avança environ à une douzaine de mètres du fourré.
C'était le moment si ardemment attendu par les panthères. Par un adroit mouvement de flanc, elles coupèrent la retraite à l'hippopotame, et si elle n'avait eu aide et secours si près d'elle , l'infortunée boule de suif eût servi de festin à ces deux larrons affamés. Co] activement, elles se préparèrent à prendre l'élan fatal. Le bon, qui ne les perdait pas de vue, donna des signes d'i.n-
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quiétude, car il savait ce qui allait se passer. Mais, par malheur, il se trouvait à une trop grande distance pour s'opposer au meurtre de l'innocent amphibie. Alors il me regarda pour voir ce que j'allais faire. Seul, je ne doute pas qu'il fût allé à la rescousse de l'hippopotame, coûte que coûte ; mais j'étais là, il se reposait sur moi comme eu d'autres circonstances je m'étais reposé sur lui. Savait-il qu'en ce moment le fusil que j'étreignais et que je portais lentement à mon épaule était plus puissant encore que sa formidable corne à lui?
J'avais là toutes les chances de faire un beau coup double. La distance était courte, et la puissante charge de poudre dont mon fusil était pourvu, les lourdes balles de fer qui pesaient dessus étaient si écrasantes, que j'avais cette conviction que rien de vivant ne pouvait leur résister.
J'avais ajusté la panthère la plus éloignée de
moi, le coup partit. La balle lui brisa la tête juste entre les deux yeux. L'autre me tournait le dos. Les deux coups se suivirent si rapidement, que, tuée du second, à peine eut-elle le temps d'entendre le premier. La balle l'avait atteinte à la base du crâne, un peu au-dessous du cervelet, et s'étai tout entière logée dans sa tête.
En voyant les deux animaux rester à leurs places et s'affaisser sur eux-mêmes, les yeux de Rhino m'interrogèrent.
Je fis un mouvement du bras en lui montrant les panthères et en lui disant :
— Sus I sus! mon brave, tu n'auras pas la peine de courir après.
Il ne se le ût pas redire, et partit au galop.
Le premier hippopotame avait eu le bon esprit de se replonger dans le lac; mais le second, affolé de terreur, tournait sur lui-même comme ces chiens qui courent après leur queue. Il n'avait pas la conscience de la défaite de ses deux ennemies, et, quoique elles fussent mortes, aussi bien mortes que leurs grands-pères et leurs grand'mères, il les voyait toujours, les yeux enflammés et prêtes à bondir sur lui. Ce ne fut qu'en voyant le bon lancer les deux panthères l'une après l'autre dans 1 espace, que le pauvre diable sut retrouver ses
jambes, et qu'il se dirigea, de toute la vitesse dont il était capable, vers le lac, où son frère, plus avisé, l'attendait déjà depuis longtemps, et où il se précipita, frissonnant encore d'épouvante et exprimant cette terreur par une succession de petits cris aigus et aussi douloureux que si la griffe et la dent des panthères eussent entamé sa rotondité.
Je crois pouvoir affirmer que, pour ce jour-là, le pauvre animal en avait assez de la terre ferme.
Rhino se montra plus courroucé et plus féroce à Tégard des deux dernières vaincues qu'envers toutes celles qui les avaient précédées, soit qu'il les regardât plus spécialement comme des intrues sur son propre domaine, soit qu'il se fût constitué et se considérât comme protecteur général de toute rhippopotamie. il était évident que, tout en s'arrogeant le droit de taquiner lui-même les hippopotames, il ne souffrait jamais que d'autres bêtes
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les molestassent le moins du monde. Quant aux panthères qu'il tenait actuellement au bout de sa corne, il les lançait en l'air à une hauteur prodigieuse, les foulait aux pieds et trépignait dessus avec une rage et une fureur incroyables, en faisant retentir les échos de ses fanfares belliqueuses et courroucées.
Et, pendant tout ce temps, môme au milieu de ses plus féroces démonstrations, il trouvait des sons et des marques d'amitié d'une excessive tendresse pour moi.
Mais ce qu'il y avait de plus curieux, c'est q ni semblait reconnaissant de ce que j'avais fait pour son protégé ; il venait, s 'arrêtant au milieu de sa vengeance, se frotter la tête contre ma poitrine, voire même contre la monture de mon fusil, comme pour le remercier lui aussi. Mais ni en cette car-
constance, ni en aucune autre, par la suite, il ne voulut jamais s'approcher des canons.
Si par hasard il se trouvait tourné dans cette direction, c'était risible de voir avec quel empressement il se hâtait de changer de place et de se mettre hors de leur portée. Un enfant qui s'est brûlé n'éviterait pas avec plus de soin de s'approcher du feu. Si je portais mon fusil sur le bras, les canons inclinés, il se tenait soigneusement à l'arrière ; mais, dès que je le tenais dans le sens opposé, il venait à moi, et j'allais à lui sans hésitation et sans encombre de part et d'autre. Il se frottait le visage contre la monture, il regardait et examinait curieusement la crosse, mais les canons, c'était autre chose, il les abhorrait.
Une fois, je les avais défaits pour les nettoyer et les avais placés contre mon arbre en attendant. 11 s'aperçut de leur présence en venast à moi, et
bondit en arrière avec une précipitation des plus cocasses. J'allais souffler dedans comme dernière précaution avant de les remonter ; mais, quand il vit cette extrémité qui jetait du feu s'approcher de ma bouche, d'un coup de corne furieux il les fit rouler de ma main sur le sol. Je voulus les ramasser; mais les bouches du canon se trouvant à l'avant, il posa son sabot dessus. Craignant qu'il ne leur arrivât quelque dommage sérieux, j'essayai de les prendre par la culasse. A cela il ne fit aucune objection, car c'était par les bouches et non par la culasse qu'il avait vu sortir le feu.
La seule intelligence qui lui manquait était de savoir distinguer une arme qui était chargée d'une arme qui ne l'était pas.
Mais combien d'accidents ne sont-ils pas arrivés parce que des hommes eux-mêmes ne savaient pas faire cette distinction 1
Aussi, lorsque je rechargeais mon fusil, il me fallait toujours prendre le soin de me détourner de lui, car il me fallait glisser la poudre et les balles dans les canons et il n'a jamais souffert qu'en audune occasion, je touchasse à leur extrémité.
Ce qui l'épouvantait le plus, c'était de me voir souffler dedans pour en faire sortir la fumée, et, par conséquent, exposer ma tête à leur oriflce.
Alors, tout son être immense frissonnait d'une angoisse indicible : l'analyse de ses sensations et de ses impressions en cette occurence eût certes été chose curieuse, si on eût pu le faire.
Mais, tandis que nous sauvions la vie à l'hippopotame sur une rive du lac, l'ennemi en détruisait un autre sur la rive opposée. Les cris perçants de la victime nous attirèrent à elle.
Hélas ! nous arrivâmes trop tard pour la sauver, mais nous pouvions la venger encore.
Cinq bêtes hideuses, rendues plus repoussantes encore par le sang dont leurs gueules, leurs pattes et leurs poitrines étaient couvertes, festoyaient déjà sur les restes d'un énorme hippopotame, au moment où nous atteignions enfin le but de notre course.
Les immondes bêtes étaient si profondément absorbées dans leur festin sanglant, qu'elles ne s'aperçureut même pas de notre entrée en scène ; affamées par cinq ou six jours do disette, peutêtre, ce repas copieux était pour elles un si grand régal, qu'elles étaient tout gueule. Une seule sensation les dominait en ce moment : celle de la faim. Elles n'avaient qu'une faculté, celle de dévorer; qu'un désir,celui de serassasier. Lesmasses formes de chair fumante, qu'elles avalaient gloutonnement, était chose curieuse à voir; à moitié étranglées par chaque bouchée, elles ne
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l'avaient pas plus toi avalée, qu'elles cherchaient avec démence à en arracher de plus grosse encore; et si Tune d'elles, dans son avidité, s'approchait trop près du domaine de l'autre, de féroces coups de dents la renvoyaient en hurlant, et la gueule empourprée se plongeait de nouveau dans les entrailles fumantes.
Je n'ai, de ma vie, rien vu de plus horrible, de plus hideux, de plus dégoûtant.
Cette fois, le capitaine ne me fit pas la politesse d'attendre que je commençasse l'attaque.
Il se jeta sur la panthère la plus proche de lui, la transperça toute entière de sa corne, et, l'arrachant des restes de l'hippopotame, dont les lambeaux pondaient à sa gueule, il la lança, se débattant, hurlant, rugissant, à une hauteur fabuleuse; il n'y avait plus à s'occuper de celle-là, si elle n'était pas tuée de la blessure, elle serait brisée de la chute.
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Rhino ne paraissait pas en faire l'ombre d'un doute, car, sans se préoccuper d'elle, il se précipita sur une autre, la corne menaçante.
Aucune des quatre qui restaient ne s'était aperçu de la disparition de leur camarade. Le museau enfoncé jusqu'aux yeux dans les chairs saignantes, elles ne voyaient rien au delà du trou qu'elles y creusaient.
L'horrible bruit que faisaient leur mâchoires en broyant les chairs et les os, en suçant le sang et l'huile qui dégouttaient de chaque morceau qu'elles arrachaient du cadavre, varié de temps en temps par des grognements sauvages, dominait tous les autres bruits. Rien ne saurait détourner une panthère de sa proie. J'ai vu plus d'une fois, arrachant au feu de mon camp des tisons enflammés, les leur fourrer dans le visage et jusque dans la gueule sans qu'aucune d'elles, occu-
pée à des repas semblables, parût seulement les sentir.
Jugeant cependant qu'il était temps d'aller à l'aide du capitaine dans son œuvre d'extermination, j'enfonçai le canon de mon fusil dans l'oreille de la panthère la plus proche de moi ; mais elle ne fit que se cramponner davantage à sa proie .
Je lâchai le coup : la tête vola en morceau et la panthère tomba décapitée sur le cadavre de l'hippopotame.
Celles qui restaient encore le foulèrent aux pieds, en se resserrant avec une insatiable avidité.
Ne voulant pas perdre ma poudre inutilement, je tirai mon couteau de chasse et je le plongeai jusqu'à la garde, au défaut de l'épaule d'une des panthères restantes, tandis que le capitaine lihino jouait au ballon avec la sienne.
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La cinquième alors parut se demander ce qu'étaient devenues ses compagnes ; mais nous ne la laissâmes pas longtemps dans le doute, et renvoyâmes les rejoindre.
Alors, je respirai, tout en n'osant espérer néanmoins que la besogne fût finie. Je sentais, comme par instinct, qu'il y avait encore des panthères dans le voisinage, et je m'étais juré de ne pas en laisser une seule vivante. Au reste, le cadavre de l'hippopotame serait une excellente amorce à cet effet, et j'attendais que le capitaine eût assez de sa partie de ballon pour nous retirer à l'écart et nous mettre à l'affût. Nul doute que Rhino n'eût les mômes préoccupations que moi ; sans quoi il eût été déjà dans le lac, occupé de se purifier du sang qui le couvrait.
Je n'ai jamais été bien au courant des dogmes de sa croyance particulière, mais, quels qu'ils fussent, la propreté en était assurément un.
Une tache de sang, une écaille de fange, suffisait à troubler sa tranquilité d'esprit d'une façon notable, et, lorsqu'il reconnaissait sur lui une tache de ce genre, il plongeait ou se frottait en toute diligence, jusqu'à ce que la cause de son malaise fût effacée.
Je jetai les yeux sur lui, et son attitude m'inquiéta : quoique en ayant fini complètement avec sa panthère, il était resté immobile, l'oreille tendue, sondant l'espace, à la recherche visible de quelque indice de l'ennemi; mais il avait beau respirer, il avait beau agiter ses oreilles comme des cornets d'acoustique, il ne sentait, n'entendait, ne voyait rien de positif; et cependant, à chaque minute, sa conduite générale m'assurait que ce
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n'était pas la première fois qu'il avait vu de telles invasions, et, comme moi, il paraissait convaincu que le compte des envahisseurs était encore loin d'être complètement réglé.
En attendant une soif brûlante s'était emparée de moi et je fis signe à mon ami que je désirais bien me rendre de nouveau à la source. Il ne fit aucune objection, et jeta en s'éloignant un dernier regard alentour et sur les restes de l'hippopotame.
Ses allures étaient si singulières en ce moment, et j'étais d'ailleurs si ignorant encore de son langage naturel, de ses habitudes, de ses mœurs, que je ne pouvais le comprendre comme j'eusse compris une autre créature avec laquelle j'eusse été plus familier. Le regard signifiait assurément quelque chose, mais quoi?
Attendait-il des crocodiles ou des caïmans ? cela
était possible, mais ses regards tournés vers les arbres dénotaient assez clairement qu'il s'agissait de panthères, et non de sauriens.
En prenant note de tous ces signes, j'examinais de mon côté chaque feuille pour ainsi dire, mais je ne pus rien découvrir. Enfin, nous nous mîmes en route pour rejoindre la source ; le capitaine grognant et visiblement mal à l'aise.
Qui diable l'inquiétait donc de la sorte ?
Je ne pouvais le deviner, et je me damnais, sentant que je laissais quelque chose derrière moi.
Lui aussi, le sentait, car à peine eûmes-nous fait une dizaine de pas qu'il s'arrêta, jeta un regard en arrière, et fit volte-face.
Son instinct ne l'avait pas trompé. Cette fois, ses yeux s'étaient fixés sans hésitation sur un arbre; mon regard suivit la direction du sien, et
^'aperçus alors, accroupie sur une branche d'arbre, une panthère qui, sans s'inquiéter de nous, dévorait des yeux les restes de l'hippopotame.
Je levai mon fusil, et, une seconde après que j'avais porté la crosse à mon épaule, la hideuse créature se débattait sur le sol dans une dernière agonie.
Rhino était enfin heureux; l'animal sagace était assuré par un indice quelconque, indice qui m'échappait, que moi, homme, c'est-à-dire son supérieur en intelligence, mais son inférieur en instinct, j'ignorais qu'une panthère se trouvât encore dans notre voisinage immédiat, et pût d'un seul bond, de la branche où elle était tapie, me sauter sur les épaules. De là son inquiétude.
La panthère morte, le chemin vers la source ne fut plus qu'une marche triomphale.
Cependant, à peine avions-nous fait une centaine
de pas en avant, que d'autres sons indicateurs se firent entendre, et que Rhino hâta le pas ; il semblait croire que nous allions avoir sous peu une nouvelle affaire.
Je résolus de calmer son impatience.
Une marche au pas accéléré, dans les solitudes d'Afrique, sous un soleil de trente-cinq à quarante degrés, est une jouissance dont je me prive invariablement et par principes; mes études cynégétiques eJ mes réflexions de défense personnelle m'ont prouvé qu'une marche lente, égale et soutenue, est mieux entendue pour toutes sortes de raisons ; et la première, en vertu du proverbe italien qui prétend que, qui marche doucement, marche longtemps et sainement. L'expérience m'a démontré, en effet, qu'en marchant au pas ordinaire, un homme peut faire bien plus de chemin que. tel autre homme qui semble aller plus vite. Un pas
allongé, et régulièrement maintenu, neneus cause ni fatigue, ni sueur, ni dépense inutile de respiration, ce qui, dans ces déserts, où chaque ravin cache un danger, où chaque buisson récèle la mort, où, à chaque instant, il faut jouer du fusil et du couteau de chasse, est d'une importance suprême.
J'ai vu des hommes emboîter le pas, à un degré de vitesse telle qu'ils se trouvaient, la marche à peine commencée, forcés de se mesurer avec quelques sauvages ennemis, les poumons haletants, le front et les mains ruisselants de sueur. Alors, ils ne se trouvaient pas plus en état de se servir de leurs armes que ne l'eussent été leurs vénérables grand'mères. Leur fusil vacillait entre leurs mains tremblantes, l'eau coulait de leurs fronts dans leurs yeux et les aveuglaient, et leurs doigts humides se resserraient autour de l'arme avec une
étreinte fébrile qui, seule, suffit pour gâter le tir et faire manquer le coup.
Et, en effet, ces hommes ajustaient, visaient, tiraient, mais rien ne tombait, et le danger doublait pour eux du coup qn'ils avaient manqué.
Voilà pourquoi je m'accrochai à la cerne du rhinocéros qui me servait de mors pour le diriger, et le contins de toutes mes forces, afin que son pas se réglât sur le mieD.
Cependant, au fur et à mesure que nous approchions, les cris, les sons, les hurlements, tes rugissements devenaient plus distincts. Le capitaine piaffait comme un cheval qui entend la trompette; il voulait se lancer vers le point d'où partaient ces cris, et où nous voyions en effet s'agiter indistinctement des animaux, dont à la vue nous ne pouvions reconnaître l'espèce, mais qu'à leurs cris je crus reconnaître pour des panthères et descaïmans.
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M. Rhino m'obéissait comme un cheval bien dressé, et, grâce à ces précautions, nous arrivâmes enfin au lieu du combat, frais, dispos et en bon ordre.
Jamais spectacle ne s'était encore offert à moi, pareil à celui que j'avais sous les yeux.
Le casus belli était évident.
La pomme de discorde n'était autre que la carcasse d'une panthère.
11 y avait sous nos yeux six combattants : quatre panthères noires et deux caïmans hideux à voir, longs de vingt à vingt-deux pieds chacun. Leurs gueules, leurs poitrines et leurs pattes, toutes couvertes du sang des panthères, dénotaient clairement que celles-ci avaient été surprises par les caïmans, au moment où elles s'occupaient de l'office tout fraternel d'enterrer les morts dans leurs estomacs.
C'était sans doute au moment où elles remplissaient en toute conscience ce pieux devoir qu'elles avaient été assaillies par les gigantesques lézards, non-seulement désireux de rendre ce même service à la défunte, mais, qui plus est, résolus de le faire.
Un combat furieux s'était engagé sur ces entrefaites, et, se griffant, se mordant, se déchirant les uns les autres avec une férocité inouïe, ils se disputaient les restes, déjà plus qu'à moitié dévorés, de cette même panthère qui avait espéré faire de moi son déjeuner quelques heures auparavant.
Les ventres des combattants étaient ouverts de
bas en haut, les entrailles éparses sur l'herbe, et
d'effroyables lacérations de poitrines et de flanc
témoignaient éloquemment des efforts qu'avaient
faits leurs «œurs pour empêcher que, mêmft norte,
elle sortît de la famille.
Elles se battaient bravement pour défendre leurs droits, mais les sauriens, soit que leur sensibilité se trouvât légitimement choquée par le cannibalisme de leurs adversaires, ou bien qu'ils fussent plus affamés que d'habitude, les sauriens de leur côté leur disputaient la victime avec un acharnement au moins égal. Cependant, les panthères se trouvaient être deux contre un, mais les caïmans leur étaient supérieurs en grosseur et en force, ce qui rétablissait l'égalité des chances et le résultat douteux.
Déjà un des deux caïmans avait une patte cassée et le flanc déchiré, mais en revanche, une des panthères, serrée pendant un instant entre les ma choires en bec de ciseaux d'un caïman, s'était senti broyer un nombre indéfini de côtes. Une autre jouissait de la fracture d'une patte de derrière ; une troisième avait tout un côté du cou
écorché à vif ; l'énorme lanière de peau arrac àé . pendait à terre, tandis qu'elle se démenait dans la lutte.
Les panthères combattaient pour la vie et pour ce qui la soutient ; quant aux sauriens, ils se battaient, eux, pour la seule chose qui, à leur avis, mérite la peine de combattre, l'honneur étant chez eux un point complètement mis de côté, pour la nourriture.
Tous les efforts de ces derniers tendaient à saisir et à broyer entre leurs mâchoires allongées et formidables le corps de leurs adversaires ; les panthères, de leur côté, s'évertuaient pour se tenir hors de l'atteinte desdites mâchoires, sautillant autour des sauriens comme autant de puces gigantesques, les mordant partout où leurs crocs aigus pouvaient pénétrer, encore ces parties molles étaient-elles dures et difficiles à entamer. Attaquer
tes sauriens de front, c'était chose dangereuse; les attaquer par derrière ne valait guère mieux. Leurs longues queues flamboyantes portaient des coups dont un seul eût suffi pour briser les reins d'une douzaine de panthères. Tout ce que ces dernières pouvaient faire était de les mordre sous le ventre chaque fois que l'occasion s'en offrait.
Tout en combattant, les caïmans avaient entraîné vers le lac la carcasse, prix et objet de la lutte, mais les panthères la leur arrachèrent par des efforts désespérés et la retinrent sur le bon1. Une fois dans l'eau, c'en était fait des panthères ; leurs antagonistes au contraire, étant amphibies, trouvaient dans cet élément leus forces principales. En attendant, les hurlements p* les cris étaient effrayants à entendre, mais jusque-là, il y avait plus de bruit que de besogne. Enfin, un mou-
vement désastreux de la part des crocodiles doDna l'avantage aux panthères.
L'un des sauriens avait saisi une panthère et s'efforçait de la broyer entre ses formidables mâchoires, mais chez ce monstre, la mâchoire inférieure n'ayant pas d' articulations proprement dites, celle de dessus se lève et retombe comme le couvercle d'une boîte, souvent en long.
Au moment où le saurien se préparait, comme il le croyait, à croquer sa prise, son confrère, par un coup de queue aussi énergique que maladroit, envoya rouler la panthère menacée à plus de vingt pas desdites mâchoires, et la queue infortunée l'y remplaça d'elle-même. Les mâchoires se rejoignirent instantanément, et des rugissements de douleur racontèrent aussitôt aux échos la lugubre catastrophe. La queue retranchée était restée sur la terre sans lien aucun avec le corps auquel elle
avait appartenu, tandis que son ex-propriétaire, lésé, privé d'une façon inattendue de ses services, devenait une proie facile pour ses adversaires, son arrière-garde se trouvant sans défense. Les panthères redoublèrent d'énergie, livrèrent un dernier assaut, et trois minutes après, le dernier saurien se trouvait définitivement hors de combat, les flancs et l'abdomen palpitant sous de cruelles déchirures par où la vie s'échappait à flots.
Les panthères avaient réglé le compte des sauriens, c'était à nous, maintenant , de régler le compte des panthères.
Jusque-là, j'avais retenu le capitaine, mais maintenant je lui criai en avant de la voix et du geste.
Au reste, la besogne était des plus faciles à accomplir ; une des panthères avait les reins cassés, et toutes les autres se trouvaient plus ou moins avariées. Je commençais à croire que j'en avais
fini, du moins pour ce jour-là avec ces horribles brutes, quand le capitaine jeta un coup d'oeil vers les arbres, fit entendre une fanfare assourdissante et se précipita vers l'arbre qui m'avait servi de domicile la nuit précédente, comme s'il voulait l'arracher du sol par les racines.
Deux autres panthères étaient installées dans ma chambre à coucher, c'est-à-dire sur la branche où habituellement je perchais pour la nuit.
. Ce fut à mon tour de me fâcher; mais, comme je ne voulais en aucune sorte voir démolir ma maison, avant que le terme pour lequel je l'avais prise fût expiré, je prévins Rhino dans son œuvre de vengeance, et levant mon fusil, je fis feu.
Sur mon coup double, toutes deux tombèrent comme des masses; toutes deux étaient repues jusqu'à la gorge, ayant sans doute festoyé à satiété sur leur sœur défunte.
LE CAPITAINE RHINO î 27
Quand le capitaine et moi nous retournâmes au lac de l'est, nous trouvâmes que les ciDq panthères que nous avions laissées gisant sur le sol avaient disparu, tirées probablement dans le îac par les crocodiles.
En revanche, trois panthères avaient attaqué un jeune caïman ; elles achevaient de le dévorer au moment où nous arrivâmes sur les lieux.
Nous nous empressâmes, le capitaine et moi, d'ajouter ce trio au nombre des tuées, ce qui faisait en tout dix-neuf pièces de gibier mises à bas avant le déjeuner. Après avoir mangé et pris quelques instants de repos, le capitaine, selon son habitude, savourant son bain dans les eaux du lac, et moi étendu sur ma branche, nous reprîmes notre chasse, et, avant le coucher du soleil, nous avions tué huit autres panthères, vingt-sept en tout.
J'étais content de ma journée, mais je ne crois pas que le capitaine le fût également de la sienne. Il semblait souhaiter que chacune des feuilles des immenses acacias qui nous ombrageaient fût une panthère, et qu'il les détruisît toutes.
Mais, quoi qu'en pensât le capitaine Rhino, ce jour mémorable n'en fut pas moins un jour de ripaille pour les caïmans, de triomphe pour moi, et de mort pour les panthères.