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Le lendemain vers Tlieure où le soleil touche au zénith tant étudié par les marins, un calme éblouissant étendait sur la mer une onduleuse nappe dazur.
La Perle et le CoZ/fcri, voisin s l'undePautrcj balançaient dans l'air immobile leurs voiles unitalement suspendues à leur mâture penchée.
L'n coup de fusil, parti do Tarant d'un
LES PIRATES ENTr'eUX. i07
des navires^ fut un signal à Texplosion duquel on vit les mâts et les verg-ues se couvrir des deux équipages dont la curiosité^ vivement excitée, s'apprêtait à juger le singulier spectacle qu'on allait leur offrir.
Peu d'instants après, deux canots armés de chacun six rameurs, quittèrent les avants des bricks et se dirigèrent rapidement sur deux parallè'es opposées, et de façon que dans leur plus grand rapprochement, les deux barques passassent à douze pieds l'une de l'autre.
A l'arrière de chacun des canots, on voyait un homme debout, velu de blanc, coiffé d'un g-rand chapeau de paille, et dirigeant le gouvernail avec son pied chaussé dans la barre. En quittant la Perle, Ribert avait répété à son premier lieutenant quelques mystérieuses paroles auxquelles avaient répondu des protestations.
On voyait à bord du brick un cordag'e qui, tombant d' une extrémité de la grande vergue, s'abaissait en double juscpic sur le pont.
Chacun des deux capitaines tenait à la main un pistolet abaissé.
Il faisait une chaleur étouffante, la mer n'avait pas une ride, Tair pas une haleine,* La direction suivie par les barques avait été combinée de façon à ce que le soleil et le sillon brillant qu'il traîne sur l'eau, ne fussent pas placés au désavantage de l'un ou l'autre des adversaires.
Les nageurs manœuvraient agilement leurs avirons ; la mer s'ouvrait rapidement sous la légère pression des barques, l'eau bleue glissait et ameutait sur leur passage sa petite écume toute marbrée. Le Colibri et la Perle restaient les indolents témoins du duel.
LES PIRATES ENTr'eUX. 109
Tout-h-coiip les tlcux canots se trouvent à une étroite distance^ les deux avants q;:i cllleuraient la surface avec une étourdissante vitesse, vont se trouver sur la même lijjne... Ils y sont Les barques passent à quelques pieds Tune de Tautre, et se prolongent
dans toute leur longueur Le bras des
deux adversaires se tirent Les rameurs
redoublent d'efforts.' — Deux coups de pistolets partent en explosions presque simultanées....
Mais depuis quelques instants, chacun des deux adversaires a deviné tout ce que le duel a de sérieux dans la pensée de son rival ; leurs visages quand ils s'ajustent montrent les atroces reflets de leurs pensées.... Ribcrt a reçu la balle dans la gorge , une cravatte de sang flotte sur son blanc vêtement, et il tombe à la renverse dans la mer qui se referme en bouillonnant sur lui.
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Le soleil y fait bientôt reluire ses rayons les plus ardents et les plus dorés.
Mais à l'instant où Ribert tombe sous la balle de son rival plus heureux, celui-ci dont le premier reg^ard est pour la proie dont il se croit bientôt possesseur, voit une masse blanche, et qu'une forme vag-uement humaine dessine dans les rapides balancements qu'elle reçoit , s'élever à l'extrémité de la grande vergue de la Perle où elle reste suspendue.....
C'est le corps de la jeune créole ; Ribert avait pris ses précautions pour que son rival ne fut pas scm successeur.
Que devinrent alors dans le cerveau où ils avaient long-temps fermenté les secrets projets de Giuseppe ? La femme lui échappait, mais le navire? la Perle^ ce charmant brick coureur, sur le pont duquel il était certain de faire une si rapide fortune à pour-
LES PIRATES ENTr'eCX. iH
suivre les riches passants de la route.
Il faisait calme ^ et un tel calme que la houle seule ag-itait les deux bricks.
Mais la Perle était un si léger uavire, que le simple battement de ses voiles suffisait pour lui imprimer de sensibles mouvements et le faire changer de place. Le Colibri plus lourd , et placé comme un point fixe sur l'eau, ne pouvait pas, en recevant une impulsion semblable des plus molles haleines de l'air, conserver, par une retraite ég^ale, la distance qui séparait les deux bâtiments.
Donc ; la Perle s'était approchée du Colibri et s'en approchait d'instants en instants davantage.
Giuseppe venait de rejoindre promptcment son bord. Il avait un sourire de sang: sur les lèvres , des projections de feu dans les regards.
En montant sur le pont il donna des or-
tires qui, surveillés par ses officiers, eurent ceci pour résultat: que sans s'y attendre, et clans l'altente indéterminée de la conséquence du dernier événement , la Perle reçut dans son flanc de bâbord toute une volée presqu'à bout portant.
A qui se fier, je vous le demande? des pirates entr^eux ! IVe croyez pas que le nouveau capitaine de la Perle ^ le lieutenant du pauvre Ribert s'amusât à demander des explications sur cette agression, ni à traiter son rival de malhonnête et de mal appris ! Nullement. Il donna rapidement' ses ordres : cinq minutes après il rendait au Colibri un nombre de prunes tout au moins ég^al à celui qu'il avait reçu.
Dès cet instant ce fut un prêté rendu continuel.
Le Colibri qui avait pris les devants trouva bienlôt une concurrence redoutable
LES PIRATES ENTREUX. 113
dans le zèle de son collègue et rival ; c'était à qui mieux mieux, mais pas mieux l'un que l'autre.
Le corps du forban Ribert était loin d'avoir touché le fond de la mer que la Perle était déjà furieusement ég-ratig-née.
Les plumes du Colibri volaient de toutes parts sous les gorgées de mitrailles de son associé.
Colibri, brillante fleur des airs, blanche perle, larme du ciel , que de sang, que de débris, que de fumée dans cette atmosphère où votre présence reflétait de si pure poésie !
Tudieu ! quels coups ! quel vacarme ! que de poudre brûlée , que d éclats bridés sous les boulets ! Tudieu ! quelles vociférations, quels jurements , quels anathèmcs à faire pâlir le soleil.
Pour de pareils bruits, pour de semblable» combats , ce n'est pas une mer d'azur qu'il
H4 lE CAPITAINE SABORD.
faudrait j c'est une mer cîe sang^. — Ce n'est pas un jour brillant et pur qu'il faudrait y c'est une ténébreuse nuit d'orag^e et de terreurs ?
Tudieu ! comme ils y vont î
Voilà une risée de Vent , un soupir de l'air endormi , dont l'haleine ag-ite la surface de l'eau j la Perle en reçoit la fraîcheur dans ses voiles pendantes j l'impulsion qu'elle ressent va faire joindre les deux navires Voilà de nouvelles volées ! le so-
seilse ternit sous leur épaisse fumée ! quand ces nuages de poudre seront dissipés^ peutêtre la Perle et le Colibri se montreront-ils bord à bord
Voilà la brise qui se gonfle j la fumée des dernières explosions s'envole et dépouille les forbans de leur manteau de gaze j les voyez vous, — bord à bord !
Les mâts y les vergues craquent en se
LES PIRATES entr'eux. Ho
heurtant, les cordajjes se mêlent comme les chevelures de deux amants qui s'étreignent ; quels baisers ! — du sang-. Quelles caresses! — des ongles de fer. — Les canons qui sortent du flanc de chaque navire leur gorgée de mitraille, se vomissent face à face des injures de fer ; chaque parole fait des morts, — chaque amorce brille dans du sang, — cha(|ue boulet roule avec des têtes. Les morts tombent sur des lits de morts , — le sang coule dans une mer de sang, — les têtes serviront de boulets ; les éclats des crânes feront couler de nouveau sang, feront tomber de nouveaux morts. Les deux navires ne font qu^ine arène , les cadavres en s'abîmant entr'eux forment un pont qui , croulant sans cesse, est sans cesse renouvelé.
Long -temps balancé et battu dans les mille agitations de la mâture, le corps de la
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créole suspendu à la grande verg^ue se heurte au mât du Colibri j la corde s'est rompue, le corps s'est détaché et tombe comme un ironique défi aux pieds de Giuseppe qui , dans ce moment vocifère et commande un nouvel assaut ! La femme meurtrie est foulée aux pieds dans ce nouveau choc de l'abordag-e, le soleil tire d'innombrables étincelles des haches et des poig^nards qui se lèyent et retombent teints de sang-. Quelle mêlée ! les canons sont épuisés ; leur bronze est brûlant comme la chair après les frissons de la fièvre ; maintenant c''est le combat des hommes après le combat des bâtiments , le combat à l'arme bhinche , le combat à l'injure après les bordét^s g^rondantes de l'artillerie; les délonnalions éclatent soutenues par mille cris de rag^e , les plaintes appcHcnl la mort qu'on lui donne ; tout ce qui ost dcl)oul doil lomber ; — tout ce qui
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est tombé, doit mourir. Le feu ! le feu î l'incendie s'est allumé sur la Perle ! Il court, il {jag-ne de corde en corde, de voile en voile, de mât en mât; le vent le porte au Coli" hri. Les hommes se battent toujours, crient toujours, meurent toujours. C'est un acte des g^uerres civiles que Dante promet aux basses rég-ions des enfers; la flamme couronne le combat, les débris du feu croulent sur vainqueurs et vaincus ; le sang' qui coule à flots semble devoir s'enflammer comme une lave sous les embrasements de ce cratère ardent dont le panache est un dôme de fumée. Le soleil brille au front bleu du ciel sur le miroir bleu de la mer, n'importe î c'est toujours l'enfer du Dante! L'enfer où les ombres combattent dans les flammes, où les veines répandent des flammes, où des flammes coulent des yeux. C"'est toujours l'enfer du Dante où les ombres s'égorgent toutes,
où le dernier bras qui frappe tombe frappe, oîi Pincendie dévore cadavres et débris, Tiiicendie qui brûle tout, même les plus viles choses et qui détruit le monde pour ne laisser que l'immensité !
Les actions, les actionnaires, le capital, les dividendes de la société en commandite pour l'exploitation des mers, tout fut anéanti. Les débris de bois et de mâture, les membres déchirés des hommes, tout fut éparpillé sur le bleu tapis de l'océan par l'explosion des dernières poudres. Quelques mois plus tai'd on trouva quelques épars portés par les courants dans les rades caraïbes.
Ce fut tout ce qui resta de la Perle et du Colibri.
f fô MnmiUïXH Mow&txtâ î>f lu iîler.
Avec un peu d'imagination, il est bien permis de croire a l'existence de quelquesuns de ces g^içantesques animaux qui peuvent n'être devenus fabuleux que par l'extinction de leur race ; et l'histoire naturelle prêtera ses inductions et ses probabilités
pour rendre à la science ce que le caprice semblait d'abord avoir seul créé. Les sources de ces recherches sont ailleurs que dans la superstition populaire, dans les lég^endes du moycn-âg-e, dans les symboliques peintures du blason féodal ou dans les poétiques inventions des mytholog-ues. Nous ne savons ce qui résultera de ces notes au profit de la curiosité de certains lecteurs ; ou ce que^ plus déçu encore, le savant pourrait trouver dans ces apparences d'histoire naturelle, qu'on verra bientôt n'avoir été touchées qu'à l'épiderme. Mais ce que nous avons voulu y placer, et ce qu'on trouvera, ce sont de naïfs récits de marins ou de voyageurs que nous avons recueillis nous-mêmes à diiférentcs époques et dans différents lieux, parce que nous-mêmes avons été voyageur et marin. Nous avons foi dans certaines choses, d'autres nous font rircj nous dirons ce que
LES MERVEILLEUX MONTRES DE LA MER. i25
nous savons purement et simplement, parce que rien ne nous autoriserait à tailler notre plume avec le scalpel de l'analyse. Nous savons qu'entre toutes ces choses, il y a des éléments qui , réunis et creusés par la science, se purifieraient de leur enveloppe fabuleuse et montreraient un résultat réel et inattaquable aux investigations des savants j mais nous raconterons et ne saurions discuter. Nous savons bien que, long"-temps jouet des poètes anciens et modernes, des scaldes du Nord comme des trouvères méridionaux, ce reptile jjig-antesquc reléjyué au rang: des animaux fantastiques , aujourd'hui défini sous le nom de ptérodactyle, n'est plus le dragon fabuleux qui traînait les fées par les nues ou s'opposait fougueusement au bras armé du chevalier. Un savant collaborateur du Musée a reconstruit le monstre, et l'imagination n'a plus rien à revendiquer dans
i2A LE CAPITAINE SABORD.
sonarcliitecliire bizarre. Griffes, ailes vigoureuses, écailles bruyantes, œil de feu, queue tortueuse, formes sing-ulières appendues aux blasons gaulois et aux émaux du Palessv, ont fui la poésie métaphorique pour se réfug:ier dans l'histoire naturelle, où Cuvier leur a assigné un corps. Les schistes calcaires ont rendu à la science moderne Postéologie du monstre antédiluvien. Qui sait ce que les abîmes de l'Océan ne renferment pas de débris d''animaux gigantesques, lorsque les couches primitives deviennent aussi curieuses à éluder pour le naturaliste que pour le géologue? Les érudits et même les lecteurs frivoles trouveraient , certes, un puissant intérêt dans l'histoire des animaux apocryphes, et nous croyons pour notre part que ce travail, qui n'est point impossible, devrait se faire sans faculté d'exclusion à l'égard de traditions au premier abord si ridicules que
la science se refuserait à y placer sa loupe pour en lire les caractères bizarres et indéchiffrables. Nous n'avons pas renoncéà trouver dans les curieuses études de M. Boilard quelques reconstructions d-hommc dont notre espèce ne fût que le pyjjméc , quelque induction qui rendit riiumanité entière une matérialisation intelligente de la pensée philosophique de Gulliver. Qui sait? peut-être verrons-nous ces inductions paradoxales érig-ées en inductions physiques à l'époque de quelque g^rand bouleversement de l'ordre matériel? peut-être quelque formidable tremblement de terre ouvrira-t-il le sein d'un cimetière creusé dans les premières couche Sy et conservant au sein de ses profondeurs terreuses les membres épars de quelque colossale charpente humaine ? N'y comptons pas trop ; mais pourtant ne professons pas un mépris de penseur pour ces
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contes (le noire crédule enfance , pleins de licornes et d'hippogriffes; non plus que pour les magiques récits du cliien des sept dormeurs, du dragon de Daniel, du ver de Lambpton, du cheval dePardalo et du perroquet de la reine de Saba. Les tarasques, les gaivres et les gémaqucs méritent peutêtre une place plus rationnelle dans la popularité oîi elles sont descendues du haut de leurs allégories historiques, que la baleine de Jonas dont PEcrilure nous impose l'illogique croyance.
Qui nous dira tous les mystères de la mer? In mare multa latent. Comment lire dans ce prodigieux livre, dont chaque vague est une page mobile, les diverses phases de notre globe? INousne savons rien du monde, dont elle est l'agent de bouleversement perpétuel, que par les débris qu'elle a dédaigné d'emporter. Ses flots ont inondé les géants
terrestres lorsque l'éléphant et le mastouonte * paissaient en se reproduisant sur le continent européen. Parfois, et sous l'empire de certaine réflexion , nous croyons fermement que la mer a g'artié les animaux jyéants, les monstres primitifs, ce léviatlian et ce bchemotb que lEcriture nous ofli-e comme de prodigieuses comparaisons lorsqu'elle convie notre pensée à l'image ds quelque monstre colossal. Cela , nous le croyons , parce que les limites et les profondeurs de la mer, en échappant à nos investig-ations les plus opiniâtres , offrent seules le champ immense propre à leur conservation ou à leur reproduction. Le krahen , dont nous parlerons une autre fois, nous semble l'ex-
* Le mastodonte , animal Y>er(iu aujourd'hui, était, comme on sait, contemporain de l'éléphant fossile. Ses ossements se trouvent avec ceux de l'éléphant dans les deux continents, mais plus souvent dans l'Amérique septentrionale.
^28 i.r cAT'iTvnF. sabortï.
pression la plus probante de cette pensée, comme il est le texte de toutes nos suppositions bénévoles. La sirène, sensible compagne des naïades et des néréides, la sirène, gracieuse nymphe mytholog-ique dont le nom s'est aujourd'hui réfugié dans les pages oubliées du dictionnaire de la fable, la sirène enfin que les naturalistes ont mise au rang de leurs reptiles, reptiles batraciens encore ! à laquelle ils ont été donner une famille d'urodelle et une queue , pour la distinguer (les crapauds y des grenouilles et autres reptiles sans queue ! la poétique fille des flots qui charmait Ulysse et les Troyens, mérite bien une place parmi ces êtres contestés ou méconnus dont nous voulons dire quelque chose.
La superstition et la poésie humaine ont inventé le merveilleux, mais les limites sont gardées, ici par le bon sens, et là par la
science. D'abord l'abus des images et les contes du temps passé sont si prodijjieux <, à propos des sirènes , que, tout en refusant sa raison à toute crédulité, on est tenté d'en demander souvent avis à la science. Les voyageurs nous trompent , et ce qu'ils ont pour eux, c'est tju'ils connaissent bien les poètes et les moindres incidents de la mythologie ; c'a toujours été un officieux prêtérendu entre les écrivains et les voyageurs. Le vulgaire a payé l'ingénieux travail et son cortège de mensonges attrayants par une crédulité curieuse, par une confiance pleine de désirs. Mais que croire au mi ieu de ces amusantes créations qui captivent toujours au moyen de quelques voluptueuses images ? Faut-il écouter les conseils de la raison qui renverse ces rêveries de l'iraap-ination?E\istc-l-il ou a-t-il existé un être amphibie de la taille de l'homme, à peu près
conformé comme lui, modifié seulement par une nature d'organe capable de le laisser respirer dans l'eau avec des branchies ou dans Pair avec des poumons? Dans le Midi, la sirène a prêté à la Fable mille gracieuses images ; dans le Nord , c'est tour à tour un monstre ou un démon aquatique '. Toutes ces folles narrations des poètes sont peu propres à ouvrir un refuge aux conjectures. Pourtant où chercher des raisons propres à militer pour ou contre ? Voici quelques curieux extraits pour l'affirmative j la logique, le raisonnement seront leur adversaire ; — le lecteur se chargera de les mettre face à face.
1 La sirène est l'un el l'autre dans les Histoires prodigieuses de Belleforest, Boisleau et plusieurs autres auteurs. On parlaitaussi de la sirène géant marin, dans la mer du Nord. Ces hafslrambures (géants de mer) et ces mar-gigas (géantes de mer) vivent de poisson (Speculum régales, 1768). Le père Kircher n'a pas non plus oublié les sirènes.
On lit dans des auteurs , peu sévères d'ailleurs sur la nécessité de clore par une opinion raisonnée la série de faits qu'ils racontent, qu'en 1420 des jeunes filles de Hollande trouvèrent sur la côte de la Finlande occidentale une sirène cngajj^ée dans la vascj après le retrait d'une forte marée. Les jeunes filles l'emmenèrent et lui firent partajjer leur vie. Elle ploya toutes ses actions aux habitudes de ses compa?>[^nes ; seulement elle ne parlait pas. La clironiquc ajoute qu'elle acquit quelque connaissance du ciel ' et ne passait jamais sans se signer vis-à-vis une croix de Dieu. Pourtant elle était sans cesse attirée vers la mer, et ne s'y abîmait pas dans la crainte de peiner ses c )mpajjnes , car son cœur était bon y finit iiîgénuement la chronique.
^ Bclon du Mans, 1551. Observalions de s plus singulières et des choses mérnoraliles (louvécs en Asie, ' dans l'Inde, l'Egypte et l'Arabie.
En 1551 9 Sig^ismond 5 roi de Pologne, reçut en présent une autre sirène ^ mais qui ne vécut que trois jours. En 1 560, un seul coup de filet en mit sept dans la barque de quelques pécheurs de la côle de Ceylan. J^ Histoire de la Compagnie de Jésus rapporte que l'une d'elles, disséquée et empaillée , fut anatomlquement trouvée conforme à l'espèce humaine. Le capitaine Richard Whitbourne, qui a publié une relation de ses voyages, rapporte qu'en 1610 il vit une sirène vivante dans le port Saint- Jean à Terre-Neuve, a Surprenante créature qui navigua vers nous avec un gracieux sourire, en tout semblable à une femme par le visage, les yeux, le nez, la bow^he, le cou et la poitrine. »
En 1671 *, une sirène fut aperçue près
* M. Amédée Pichol , le PcrroqucC de Waller ScoU^
du grand rocher qu'on appelle le Diamant , sur la côte de la Martinique. Ceux qui la virent en déposèrent la description chez un notaire de l'île ; ils affirmaient qu'entre autres sig-nes de vie donnés par la sirène , elle avait essuyé son visage avec ses mains , et qu^elle avait éternué. Les témoins étaient deux Français et quatre nègres.
Pontoppidan a parlé de la sirène dans son Essai sur Vhistoire de la Norwége y dans laquelle histoire il est aussi question du hraken et du grand serpent de mer dont nous parlerons t!ans un second chapitre. Les témoignages contemporains ne manqueront pas, du reste, pour donner quelque poids à une assertion sur l'existence actuelle des sirènes, ce qui est fort loin, comme on voit , de l'incrédulité de certains écrivains qui en contestent la présence même dans 1 antiquité. Ainsi le Mcvcurc de France de
1702 rapporte que deux jeunes filles de Noirmoutier surprirent une sirène dans une jyrotte. Les jeunes filles et la grotte sont déjà des circonstances bien poétiques et qui enlèvent quelque valeur à une narration qui en trouverait à peine dans un procès-verbal tout classique. Enfin les jeunes filles du Mercure de France rapportent que la sirène avait les seins très-dé veloppés, le nez plat , des couleurs vives, de long- cheveux et une queue de poisson , avec une espèce de pied au bout. Il parait que la fille des eaux avait aussi tant soit peu de barbe. Les savants du temps ont laissé passer sans examen retentissant le récit du Mercure,
Plus près de nous encore se trouvent de nouvelles altesîalions sur l'existence de la sirène ; le 22 janvier 1809 ', la fille d'un
» M. A. Pithol.
vénérable ministre d'Ecosse aperçut une sirène qu'elle décrivit fort exactement dans une lettre sig'nce. On mit en doute le récit de la jeune Ecossaise, mais un témoin vint à son secours. La même sirène avait déjà été vue au même lieu par un maître d'école nommé Munro, qui confirma par écrit la déclaration d'Elisabeth Macfcay. Deux ans plus tard une sirène se montra de nouveau sur la côte de Rintyre. Quoique Hog'<y , le poète berg-er, ait vainement cherché la sirène sur ces côtes, la déclaration a toute l'authenticité que lui peut donner le visa du ministre et celui de l'intendant du lieu. Enfin, depuis lonç-temps les sirènes se laissaient voir , mais ne se laissaient plus surprendre, lorsqu'en 1823 on en apporta une toute vivante a Londres, Il était question de la marier , dotée par la société royale , qui en voulait perpétuer la race sur terre. Un
\ôCy LE CAPITAINE SABORft.
fils (le famille, ruiné par ses folles dépenses tîans les tavernes, et comme membre du club des beefsteaks y s'était offeit pour l'expérience , lorsque la fille de l'eau cessa de vivre '. Un mauvais plaisant prétendit qu'elle était morte de peur d'être la femme d'un ivroçne.
Au milieu de mille descriptions et d'autant d'anecdotes curieuses sur les sirènes , comment oserions-nous exprimer notre frag-ile opinion sur la validité de leur existence ? Lorsque nous pourrions au besoin accompag:ner notre texte de jjravures qui représenteraient la vivante personnification de ce que tant de g^ens à imag-ination vive ont appelé sirène.
Et si nous étions tenus de terminer par Texpression de notre pensée, nous formule-
» A. Picho(.
rions cette opinion , que les traditions poétiques influençant peu à peu les croyances populaires 9 ont occasionne cette erreur. Georg-es Anson rapporte dans son voyage autour du monde , que le phoque , qu'il décrit du reste — mâle et femelle — avec beaucoup de soin , passe son été dans la mer et son hiver à terre ; cette dernière époque est celle où s'accomplit la génération. Anson parle aussi de leur intelligence et de l'air de bonté que respire leur allure. Ces raisons établissent plus puissamment notre doute sur l'existence de deux êtres que nous sommes tentés de résumer en un seul, tant nous semblent conformes leurs analogies. Quant aux merveilleuses histoires dont la sirène est le thème, elles ne sont que les conséquences de la bonne foi avec laquelle le vulgaire a doté l'animal marin de la plus surprenante beauté de formes. Si ce
n'était cette queue de poisson qui terminait par en bas le corps des nymphes aquatiques, nous en saurions bien d'autres touchant leurs amours... Pourtant, nous ne quitterons pas la sirène sans rapporter un de ces fabuleux récits j la tradition en a placé le théâtre sur la côte nord d'Uust.
Une bande d'habitants des mers apparut un jour, se jouant sur le rivag-e. Quelques peaux de veau marin étaient jetées de côté , comme des vêtements g-ênants pour de pareils ébats. Un jeune homme les vit , et , s'approchant de la mer , les mit en fuite ; tous s'abîmèrent dans les flots, hors une sirène que celui-ci retint sur la plage ; il l'amena et l'épousa. Un des vêlements trouvés sur le lieu de la fête , semblait être le talisman à l'aide duquel l'époux de la lille des eaux conservait son pouvoir sur elle j car, pour rejoindre la mer , ses peureuses
corapag-nes s'étaient rapidement enveloppées des leurs. Le jeune homme cacha soigneusement l'enveloppe et retint ainsi fort longtemps près de lui la sirène qui le rendit heureux, quoiqu'elle devint chaque jour de plus en plus affligée. La nuit elle se rendait parfois sur îa grève, et un animal dont l'obscurité dissimulait la forme conversait avec elle dans un langage inconnu. La jalousie de répoux était bizarrement excitée : elle eut un terme. Un soir, la sirène trouva dans un coin de la maison la peau du veau marin , elle s*'en enveloppa toute joyeuse 5 puis courut à la mer où elle se précipita. Le malheureux époux arriva juste à temps pour la voir quitter le rivage et rejoindre un grand veau marin qui s'était élancé à sa rencontre...
Parmi les archives les plus positives qui témoignent de Texistence d'animaux aujour-
140 LE CAPITAINE SABOM).
d'iiui inconnus dans l'Océan, nous devons choisir le récit d'une licorne de mer qui s'entoure de détails d'une précision à laquelle nous attachons toute croyance. Cette licorne de mer offre bien aussi un aspect qui semblerait la devoir rangfer parmi les créations de quelque imag"ination bizarre , mais plusieurs faits sont venus constater son existence. Bien que personne ne l'ait vue encore, croyons-nous, de valables conjectures font construire sa forme , au moins quant à certaines, — arrivons aux preuves.
En 1827, le trois-mâts le Robuste ^ de Bordeaux , fut vendu au port du Havre , et le constructeur qui se trouva chargé de faire le radoub nécessaire au navire pour de nouvelles campagnes remarqua avec surprise dans un des bordages du bâtiment, un bout de corne qui avait transpercé une des pièces de bois.de l'arrière au-dessus de la flottai-
lES MERVEILLEUX MONSTRES I)E LA MER. 111
isoti. Le Robuste avait été construit dans l'Intlc avec ce bois de tec , dont la consistance est telle qu'il peut être rang-é parmi les lig"neux que leur dureté a fait désigner sous le nom de bois de fer» Cette corne trouvée d'une manière aussi étrange fut examinée avec la pUis scrupuleuse attention j sa forme était celle de l'extrémité d'une dent d'éléphant y et sa nature paraissait être la même que celle de la substance osseuse que l'on nomme ivoire de baleine. Le capitaine du Robuste y étonné de cette découverte, finit pîir en trouver l'explication dans ses souvenirs. Une nuit , dit-il, où le navire filait , par un fort beau temps y sept à huit nœuds dans les parage du cap Horn , il s'était trouvé réveillé par un choc si violent que sa première pensée fut de croire que le navire se défonçait sur un récif. Monté précipitamment sur le pont , il demande «ux 1- 10
142 1,1 r.AMTAlNE SABORD.
matelots de quart ce qu'ils ont ressenti ; tous croient ^ par la secousse éprouvée y que le navire a touché le fond. On saute aux pompes , et Ton reconnaît qu'il n'y a pas une g:oulte d'eau dans la cale ; la vitesse au bâtiment n'est même pas interrompue ; il va . toujours. Le capitaine sait parfaitement qu'il n'y a aucun récif dans ces parages ^ et rien ne peut lui expliquer ce phénomène. Une circonstance qui rendait encore cet événement plus sing^ulier en annulant toute supposition de rencontre de débris ou de mâture, c'est que le choc éprouvé par le navire l'avait ébranlé en le frappant par l'arrière. Ce fut dans cette partie que la corne fut en cflTet trouvée, après mainte campagTie accomplie par le navire. Le bout de cette corne était brisé au ras du bordage de façon à faire penser que le cétacé qui l'y avait plantée avec tant de violence Pavait bien-
LES MERVriLLFA'X MONSTRES DE LA MER. H*
tôt rompue poiir se dégager du navire.
Une seule circonstance pourrait ne pas sembler suffisante pour dissiper tous les doutes sur Texistence de la licorne de mer ; mais de nouveaux faits sont présentés par un Latiment du Havre. Le trois-mâts Z'Olinday qui se rendait a Rio- Janeiro, se trouva heurté violemment près des Cotes du Brésil de la même manière que le Robuste, Au moment de cet accident la navire filait neuf nœuds, c'est-à-dire qu'il atteignait déjà une vitesse de trois lieues à l'heure. La secousse fut terrible, bien qu'elle ne causa aucune avarie apparente. On put remarquer que, dans le moment où l'impulsion avait été donnée par le choc, la vitesse du balimcnt augmenta pendant quelques secondes au point de faire sauter la mer à bord sur l'avant. L'Olinda accomplit son voyage sans que sa cale reçut une goutte d'eau de l'cxté-
rieur ; mais plus tard le navire se trouva en réparation dans les mains du même constructeur qui déjà aA'ait opéré le radoub du Jiobuste, et celui-ci rencontra dans un bordag'e de Tarrière un bout de défense pareil à celui qu'il avait fait arracher sous la flottaison du premier navire. Si malheureusement les monstres qui avaient placé leur corne dans le bordagc de ces deux navires étaient parvenus à l'en retirer , ceux-ci auraient coulé quelques heures après , car jamais le jeu des pompes n'aurait pu éf{uivaloir à la masse d'immersion du liquide. Ces faits sont de la plus complète validité, et les personnes du Havre sous les yeux desquelles pourrait tomber ce récit se les rappeUeront parfaitement.
On a peine à ne pas song^er parfois à confondre parmi tous ces animaux, d'origfires et de missions inconnues, le petit poisson
volant dont les gens de la tene se Ibnt une si imparfaite idée. Comme ces beaux polypes qu'on nomme les méduses , les janthynes , les vélelles , les physallcs et les g^laucus , sont les fleurs du bleu tapis des mers , le poisson volant en est, à nos yeux, le papillon d'arjjent et d'azur,
Mais appellerons-nous ailes ou najyeoiies ces frêles membranes de {jaze humide, à l'aide desquelles cet agile petit poisson s'élance des lames et plane à une légère élévation comme soutenu dans l'air parce mobile paracjuite ? Des marins prétendent qu'il les agite comme un oiseau ses ailes, pour aug- Hienter ou diminuer son ascension et sa rapidité, ou pour diriger sa course aventureuse ; nous ne le croyons pas. Quand le poisson volant sort de l'eau, il semîile obéir à l'impulsion tl'un élan dont la durée est en raison de la puissance qu'ont ses légères
140 LE CAIUTALNK SABORD.
membranes pour le soutenir tlans lalmosplière. Sa course est droite, et presque toujours chacun de ses bonds a la même étendue : cinq à six mètres au plus. S'il clianjje de direction , c'est parce qu'il chang:e l'élan qu'il se donne en sortant de l'eau. En l'air, la lijjne qu'il décrit est droite ; pour s'y soutenir il faut que ses membranes soient humides, et le contact du vent ne tarde pas à les sécher. Alors eUes perdent toute leur puissance ; c'est apparemment dès que Tair les traverse. Ce sont donc, à notre sens, des nag-eoires et non pas des ailes. Mais le marin a trouvé poétique de faire d'un poisson un oiseau ; il a pris prétexte de cette ag:ilité surprenante, de cette délicatesse de formes, de cette puissance ascensionnelle pour comprendre hardiment le poisson volant dans la classe des habitants de l'atmosphère maritime. Ces charmants petits animaux sont en
LES MERVEILLEUX MONSTRES DE LA ME'h. 1^7
butte à des g'iierres éternelles de la part des pécheurs, des gros poissons et des oiseaux. Leur chair est délicate et fort coûtée par ces trois espèces de gourmands. Leur existence est un martyre continuel j les infortunés ne vivent pas vieux. Les bonites et les dorades les poursuivent dans l'eau y ils se réfugient dans Tair ; les albatros cl les alcyons les poursuivent dans Tair , ils se réfugient dans l'eau. Qu'un oiseau et uw poisson chassent le petit fuyard, on ne peut savoir lequel des deux l'aura. Quelquefois tous deux se le partag-cnt , car on a vu Toiseau happer en partie sa proie agile à l'instant où elle était attendue à la surface de Teau par son ennemi, le poisson '. Parlons
* On lit dans Belleforcsf : « Au fleuve Asa ou Hipanis, on dit que nail ua oiseau sortant de petites herbes étant dedans l'eau, lequel ne vit qu'un jour ; sur quoi je m'en rapporte à la vérité. Je parle ainsi àcause <4e la diversité des auteurs, car les uns disent que c'est
148 LE CAPITALNK SABORD.
du dragroii ailé ou du serpent ailé dont Belon a conservé la forme, et que les dessinateurs ont maintes fois reproduit avec d'autres figures non moins exlraordinai-.
Le dragon ou serpent ailé passe pour habiter la Mer - Kouge. Sa taille n'est pas très-grande 9 mais sa construction est fort singulière. C'est à proprement parler un gros et court serpent^ ayant deux pattei^ larges et bien ouvertes, puis sur le dos des ailes fines et transparentes et dont le frêle aspect n'offre pas l'idée d'un grand secours pour la masse à laquelle elles sont attachées. Gonçal d'Ourède que Belle forest appelle le plus intelligent parmi les voyageurs qui ont écrit sur les Indes-Occiden-
un oiseaa, et en cette opinion est Albert Legraad, attendu quil a des ailes ; mais Pline et Arislote tiennent que c'est un poisson; quant à moi, je ne sais si je dois croire les uns ou les autres, etc. » ( Cosmographie, a).
LES MERVEILLKLX MONSinES DK L\ MER, 1 10
talcsy rapporte qu'une espèce de dragon ailé qu'il a rencontré, quoique d'une nature très vorace, n'était nullement hostile à I lioninie ; que quelques-uns peuvent être considérés comme animaux domestique^ , se laissant toucher et marchant vers quiconque les invitait. Un singulier exemple tern^ine l'opinion du voyageur ; il ailirme avoir vu dans un lac un dragon ailé qui prêtait son dos aux gens qui voulaient passer de l'une à l'autre rive.
Passons au crabe d'Ethiopie sans commentaire sur le dragon ou serpent ailé, celui-ci n'est point comme le monstre précédent, ami de l'homme ^ il l'aime égalemeni, mais sous un point de vue différent.
Nous ne savons pourquoi Belon et Loys de Barthème s'obstinent à donner le nom de crabe à ce gigantesque cruslacé, car son espèce particulière semble plutôt de-
loO LE CAPHAINE SABORD.
voir le raiiîyer parmi cè que nous appelons vulgairement aujourd'hui les Uomards et les langoustes. Ce monstre y affirment les auteurs dt'jà nommés y habite les plag^es de 1 Ethiopie. La chair humaine fait ses délices et il recbarche surtout certaines parties infî' ninient délicate de notre corps. C'est à noire grand regret que nous sommes forcé d'écarter ici certains détails forts plaisants y mais peu littéraires ; on les retrouverait, avec quelque patience, enfouis à différentes placea dans le volumineux ouvrage de Barlhème.
Du reste, la ctiasse aux hommes est le mé-ticr habituel de ec crabe , puisqu'on veut 1 appeler ainsi. Il parait qu'il s'^enfonce dans le sable, ne laissant en debors que Pextrémilé de sa tête confondue parmi les rochers ; il attend ainsi quelque imprudent voyageur y, s'il se présente, le crabe secoue le sable hulaide qui Penveloppe et atteint l'homuic qw
LES MKRVEILLELX MONSTRES DK LÀ MER. loi
quelques enjambées, puis il le preiiJ 9 l'emporte en Pair, marchant de toutes ses pattes^ et clierclie parmi les rochers quelque cachette inconnue. Alors Thomme est enterré à son tour , ou souvent étouffé par la rude pression de la pince de l'énorme crustacé. Une seule circonstance peut sauver le malheureux s'il n"est pas mort dans le trajet ; c^est l'arrivée du kribor , ennemi mortel du crabe , qui jyuetle le moment où il sort de son trou pour le poursuivre et Taltaqucr à son tour. Ce kribor est à peu près de la même taille que le crabe d'Elhiopie , mais sa conformation est toute diilerente. Bien que les auteurs déjà cités \ie parlent pas de ce mopstrc , Ponloppidan et le père Forlin en font mention et le destinent. Son antipatliic pour le crabe est l'objet de leurs Ionfjucs dissertations. Il parait que la conformation de ce dernier monstre est tort sin-
i'y^ l.F. CAPITAI>E SABORD.
jj-ulièrc el que sa peau tigrée et luisante est (l'une nature si lisse et si huileuse qu'il est (le toute impossibilit(î d'y avoir prise. Ainsi le crabe est livré sans défense à cet ennemi sur lequel ses pattes agiles ne peuvent se fixer. Le j>ère Fortin décrit le combat de ces deux monstres dans un langage si barbare qu'il nous a été fort diOlcile d'y découvrir le peu de détails qiM; nous consig^nons ici ; toutefois il paraît que c'est par l'arrière et dans (îcrtaines parties de sa queue ^ pourtant bien cuirassée, que le crabe est al^ teint et pénétré par son antagoniste» Ces amphibies se poursuivent jusque dans l'eau y et, continue le père Fortin, il n'est pas rare de voir un crabe emportant un homme se réfugier dans les flots avec sa proie, lorsque l'arrivée d'un kribor l'empêche de l'enterrer. Quelquefois pour fuir plus vite il abandonne sa capture, et alors le malheureux, s'il n'est
LES MERVEILLEUX MONSTRES DE LA MER. lo5
point déjà brisé ou étouffé, peut se soustraire au kribor qui passera facilement près (le lui y dominé bien plus complètement par la présence du crabe que par l'attrait qu'offrirait une proie plus facile. S'il fallait citer tous les animaux de g-randeur médiocre que décrivent la plupart des historiens dont nous avons parlé, on trouverait des races inconnues en aussi grand nombre que celles mieux constatées qui nous entourent. Notre choix a dû se porter particulièrement sur les espèces les plus originales , et sur les définitions les plus extravagantes.
Beaucoup d'écrivains modernes ont parlé avec une entière bonne foi de deux phénomènes maritimes connus dans les relations du Nord sous les noms de moine et d'éféV/iie nuirin. Rondelet dit à cet égard que de son temps on prit en Norwége un monstre de mer qui échoua sur la cô(c après une tem-
i^'yi LE CAPITAINE «ABORD.
pelé. (( Il avait une face d'homme, dit l'historien , mais rustique et mal gracieuse y la tète rase et lisse ; sur les épaules comme un capuchon de moine et deux manières de bras ; le bout du corps finissant en queue fort larg-e. Le portrait sur lequel j'ai fait faire le micii, ajoute-t-il, m"a été donné par très illustre dame Marg'uerite de Valois, reine de Navarre, lequel elle avait eu d'un gentilhomme qui eii portait un semblable à l'empereur Charles cinquième étant alors en Espagne. Le g'entilhomme disait avoir vu le monstre , comme son portait le portait, en Norwége, jeté par les flots de la tempête de la mer sur la plage au lieu nommé Dièzej près d'une ville nommée Denelopoch. J'en ai vu un portrait semblable à Rome , ne différant en rien du mien. »
Puis au sujet de l'évêque marin, le même auteur ajoute :
(( J'ai vu un portrait cVun autre monstre marin à Rome ^ où il avait été envoyé avec lettres par lesquelles oh assurait pour certain que, l'airt 15519 on avait vu ee monstre en liabit d'évêque ; pris en Polog-nc et porté au roi dudit pays ^ lequel faisait certains sîg"nes pour montrer qu'il aurait g^rand désir de retourner en la mer, où étant mciié, il se jeta incontlnant dedans K
Certes j il y aurait des études fort amu* santés et g^randement curieuses à faire sur toutes les espèces dont la disparulion ou l'extinction semble avoir motivé l'oubli absolu ; mais de tous les animaux apocryphes ou fantastiques de la mer, celui dont l'existence semble offrir le plus de probabilités aux conjectures, c'est le g^rand serpent au-
1 Première partie de l'Hisloirc entière des Poissons, écrite en latin par maître Guillaume Rondelet, et traduite en français en 155i^ sans changements.
quel presque tous les écrivains s'accordent à donner les mers du Nord pour patrie. Toutes les religions , toutes les mytliologies lui ont donné un merveilleux rôle , en modifiant sa forme et en le douant contradictoircment d'aune foule de transformations attributives. Symbole variable dans sa valeur suivant les applications qu'en a faites le caprice, le serpent proprement dit, représentant tour à tour la ruse et la sagiesse, la force et la timidité, s'est prêté aux imag-es de la Genèse comme aux figures Scandinaves ; ici il a déshérité l'homme des joies du parrdis terrestre et là il ceint le monde de ses replis en anneaux. Sous le nom de Python il engendre la peste aux rives du Céphise, puis il est combattu par Apollon ; sous l'adoption d'Esculape il devient un symbole de santé; plus tard les psylles le charment et s'en font aimer j plus tard encore les jongleurs indiens
LES MERVEILLEUX MONSTRES DE LA MER. i57
en font d'innocents cordajjes dont ils s'enlacent; puis M. de Chateaubriand finit par le voir danser au son de la flûte d'un Indou... La Bible mentionna pour le catholicisme son Leviathan, le çrand serpent de mer bien autrement formidable que Tagile et tortueuse couleuvre dont la reli{>ion païenne pétrifia les ondulations au caducée de Mercure.
La Bible a aussi sa baleine : cctum qui in mari est ^ mais Isaïe et Job parlent beaucoup du serpent : edentiis ut coluher tortuosus. L'antiquité profane a le grand serpent amphîbîc^ espèce de drag-on dont Tite-Live a parlé dans le premier livrp de la guerre punique, et qui dispersa l'armée de Régulus sur les bords du fleuve Bagrada. Ptolémée en vit un qui fut apporté vivant à Alexandrie, d'après Diodore de Sicile, et qui, habitant le bord de la mer, enlevait les troupeaux
et les dévorait. S'étant aventuré dans des I. 11
ioS LE CAPITAINE SABORD.
défilés (le roches élevées, des lioniines de mer parvinrent à l'envelopper de filets et le portèrent vivant au roi.
La cosmograpliie de Belleforest rapporte d'après Pline qu'un serpent g'i(jantesque, couvert d'écaillés et d'une a{jilité extrême, se jetait sur les barques et sur les petits navires qu'il renversait et mettait en pièces. Il était très-friand d'hommes vivants et fouettait les petites nacelles de sa queue tortueuse, pour les briser "et engloutir plus facilement et un à un les nautonniers. Il avait une tête de chien loup avec de petites oreilles penchées en arrière ; sa lang-ue était un dard fort pointu , comme les harpons de nos jours ; Belleforest prétend qu'il en agissait pvec les barques contenant des hommes de la même façon que nous à l'égard du fruit dont nous brisons l'enveloppe pour goûter le contcmi. La naïveté du narrateur est iu-
croyable, et il affirme le plus sérieusement du monde que, lorsqu'une nef trop jjrande se présentait pour qu'il pût la briser iacontinent, afin de perdre les hommes qui s'y réfujyialent, il traînait aisément cette nef jusqu'au ri vag"e, enla poussant devant lui, quelle que fut la direction du vent. Puis il attendait patiemment que, pressés par la souffrance des privations ou animés de l'espoir de lui écliapper, les marins s'aventurassent à se montrer sur le pont ou essayassent de çag-ner la terre.
La IXorwéjje professe une foi inébranlable a l'endroit du serpent de mer ; aussi dans les temps modernes est-ce au milieu des mers du Nord qu'on lui a fait une patrie. Après les scaldes qui avaient des citants pour lui, un poète crédule, Pierre Dass, lui a consacré une longue description, suivie de commentaires plus ou moins logiques et d'anec-
dotes (l'une incroyable bouffonnerie. Celte tradition est fort populaire et prise tout-àfait au sérieux par les écrivains Scandinaves qui ont surenchéri sur sa féerique existence^ en formulant sa description. Ils lui donnent six cents pied de long" et une épaisse cuirasse de bruyantes écailles j la tête a une conformité presque complète avec celle du cheval ; ses yeux sont noirs et .irdcnts j il porte une épaisse crinière que la phosphorescence de la mer fait ruisseler d'étincelles innombrables. Dans toutes les descriptions possibles du serpent de mer, la langue est toujours terminée en flèche. La g-ravui*c la plus g-rossière des vieux livres, l'analyse la moins développée des écrivains profanes, n'omettent jamais cette dernière circonstance. Il aurait été plus facile de croire à l'existence d'un pareil monstre marin, si les opinions et le récits des croyants n'avaient point offert de
peintures aussi contradictoires j mais les Norwégicns eux-mêmes qui semblent les plus naïvement attachés à l'idce de son existence^ en offrent des descriptions disparates. Ainsi, quelques auteurs du Nord, adoptant les versions de Maxime Valcns et de Pline, parlent d'un serpent amphibie qui naît sur le rivag"e et ne se rend à l'eau que dès qu'un g^rand développement de croissance rend trop ditliciles ses mouvements ailleurs que dans la mer. Parmi les autorités que ces écrivains rassemblent en faveur de leur opinion, on lit un rapport qui résume toutes les conditions lég^a^es que de nos jours on demande aux pièces qui sont jugées les plus aullienliques. On lit dans un ouvrage peu connu 1 qu'un Nicolas Giamius, ministre de 1 Evang^ile à Londen en NorAvégc, raconta à la date du 6 janvier 1656, d après le rapport de * Mundus mirabilis (VAl^\^cU^xs,
Gulbranrli, Hoiig:sriid et d'Olaiis Aailcrson, qu'ils avaient vu dans la dernière inondation un gros serpent d'eau se rendre à la mer, tandis qu'il avait vécu jusque--à dans les rivières Mios et Banz 1. ïl s'avança, semblable h un immense mât de navire, traversant les champs qu'il jonclmit de cabanes, d'arbres et de tout ce qui s'opposait à son passage. Il hurlait d'une façon effrayante et g-agna ainsi le bord de la mer; dès qu'il y fut entré tous les petits poissons disparurent, soit qu'ils aient été dispersés par le monstre, soit qu'il les ait dévorés. Le commerce des pauvres pêcheurs fut ruiné pendant fort lcn?y-tcmns, et la terreur devint si grande sur toute la côie que personne n'osait ou s'avenlurer sur la mer dans une barque, ou se promener sur le rivage.
On a trouvé à la même source une autre 1 Rétrospective Riview.
tlescriptlon ilc serpent amphibie attribuée à Oîaiis Majyniis, dans lequel nous l'avons cependant vainement cherchée. Ce monstre, d'après le chroniqueur, a deux cents pieds de long- sur ving^t de circonférence; il vit dans le creux des rochers aux environs de Berg-en^ et il n'en sort que par les nuits de clair de lune pour s'emparer des troupeaux ; il a une crinière, une enveloppe d'écailîcs et des yeux enilammés. Quand il aperçoit un navire près de terre, il se jette dans les lames, et, nageant sous la surface, il ne se présente aux regards effrayés des navigateurs qu'en se dressant tout à coup près du tillac, duquel il enlève aisément les matelots.
Celui qui rapporte ces faits croît compU'lement à l'exislence du serpent amphibie. En lui passant celte crédulité qu'il élablit sur l'aulhcnlicité de ses rechorclics^ nous pouvons pour notre compte révoquer en
doute le possibilité d'une double existence qui, faisant naître le monstre au milieu des rochers de la plag-e, ne le verrait prendre la mer qu'après les développements de sa croissance. La He^ue britannique a publié en 182^ un article philosopliique emprunté en partie aux mêmes sources que celles où se sont trouvés les récits dont précède l'analyse^ et il y est exprimé l'opinion qu'un changement de lieu, et en quelque sorte aussi d'existence, ne pourrait se faire qu'avec une grande altération dans les principaux organes et les fonctions animales du monstre, dont l'existence eût accompli sur terre la durée d'une certaine période. Il est encore supposable que le serpent de mer fasse de courtes irruptions sur le rivage, qu'il se trouve entraîné d'un fleuve à la mer et de la mer à un fleuve par des inondations générales ou de grandes marées, et que par suite il vive
LES MERVEILLEUX MONSTRES DE LA MEK, 40î>
clans des terrains marécag'eux ou au milieu des roches de plajje que la mer a momentanément abandonnées.
Comme notre opinion personnelle aurait la plus médiocre valeur dans l'expression d'un raisonnement pour ou contre l'existence de CCS monstres, nous ne néglig"erons pas ici les citations des voyajyeurs, au fond desquelles le lecteur curieux pourra voir une foi naïve, qu'il creusera par Fana'yse pour y adapter sa croyance.
Avant de rechercher quelles sont les probabilités qui dotent le serpent de mer d'une existence amphibie, rassemblons les citations ou les opinions éparses qui constatent avec le plus de poids sa présence tîans son élément naturel.
La relation du second voyag-e au Groenland de Paul Egède porte que, le 6 juillcï, les marins aperçurent un monstre sélevant
iOG LE CAPITAINE SABORD.
assez haut au-dessus tle la surface de la mer pour que sa tète atteignît la moitié de l'élévation du mat. Cette tête était pointue, et c^ qui n'avait point encore été dit pour aucune sorte de serpent de mer, celui-ci rejetait Peau par un évent dont l'orifice était placé au sommet de la tele. Il n'avait point de nag"eoires, mais bien d'immenses oreilles qu'il agitait comme des ailes, pour maiulenir hors de l'eau îa partie supérieure de son corps. Lorsqu'il retomba dans l'eau , il s'y jeta en arrière en faisant une sorte de culbute qui montra alternativement chaque partie de son corps recouvert de largos écailles. Paul Egède jouit d'une certaine conîiance à l'égard des choses curieuses qu'il a racontées de ses vovages ; aussi , ce que son récit offre de plus surprenant n'est pas la forme assez nouvelle qu'il allribuL' à la partie antérieure du monstre, laquelle à la
ri{jucur pourrait fort bien être la même pour tous les serpents de mer déjà décrits, avec cette considération que l'analyse physique de ces monstres s'est toujours un peu ressentie de la frayeur ou de l'exagération dont ils ont été les motifs ; mais ce qui surprend ici , et qui, nous le répétons, mérite cliez Paul Eugène quelque crédit, c'est l'assurance qu'il donne d'avoir vu le serpent de mer rejeter l'eau en gerbe élevée, comme le font les baleines qui sont douces d'un organe spécial à celte propriété.
Une autre description vient appuyer la validité de celle donnée par l^ voyageur dont nous veuons de parler; c'est celie d'un monstre qui échoua mort sur une plage des îles Orcades. Celui-ci avait quatre- ving-ts pieds de long" et quatorze pieds de circonférence; il portait une crinière longue et hérissée depuis le sommet de la te!e jusqu'il
■ÎGS LE CAPITAINE SABORP.
une petite distance de la queue. Dans Tobscurité cette crinière devenait lumineuse ^ et elle se ternissait au g:rand jour. Deux espèces de nag-eoires de cinq à six pieds de long-ueur, et dont la forme participait à la fois des ailes et d'oreilles velues, se détachaient des côtés latéraux de sa tête. Des rapports et des procès-verbaux dressés pardevant les autorités locales constatent la véracité de cette description. Les naturalistes écossais s'en occupèrent beaucoup, et sir Everard Home proposa de classer ce monstre parmi les poissons de l'espèce des sgulus maximus.
Enfin l'existence du serpent de mer, que des autorités respectables et des pièces ai:ihentiques sembleraient rendre supposable, si ce n'est positivement certaine, reçoit de nouveaux arjjuments de probabilité dans un événement arrivé aux Etals - Unis il y a
dix ans à peine , et qu'une Revue anglaise ^^ a cité parmi les descriptions et les analyses rapportées par les feuilles américaines.
Le rapport, rédig:é par un comité nommé à cet effet par la Société Linnéenne des Etats - Unis , offre le résumé des observations suivantes.
Plusieurs fois déjà on avait sig^nalé dans la baie de Gloccster la présence d'un animal prodig^icux qui, s'étant présenté de nouveau en août 1817, à trente milles environ de Boston, put enfin être examiné par quelques hommes instruits prévenus de son re- " tour. L'ensemble du monstre offrait la forme et les contours d'un serpent ; son agilité était parfois extrême. Lorsque le temps était calme et le soleil chaud, il se tenait à la sur^
* La Relrospeclive revicw , à laquelle nous empruntons quelques-uns des éléments de ces lignes.
face y plong^cant alternalivcment dans l'eau et dans l'air chaque partie de son corps roulé en anneaux. L'analog^ie de ce serpent marin avec l'espèce décrite par les Norvégiens est plus directe qu''avec le monstre à crinière et oreilles de Paul Eg^èdc. Pourtant il est facile de voir qu^une conformité presque g-énérale de dimension et de forme d'ensemble réunit toutes les descriptions de lieux et de temps différents, et que certaines variétés de détails offrent seules quelques dissemblances. Quant à la valeur du récit des gazettes américaines y elle semble devoir être admise au premier rang des probabilités de l'existence du monstre; car, à part l'authenticité des sources où nous en lisons les détails; l'appp.ritioa du serpent de mer a acquis aux ^ États-Unis une célébrité fort populaire. Il en a été fait des complaintes et des représentations ; quand le souvenir en aura vieilli,
il s'allacbera aux traditions tle la marine américaine, comme chez nous les éternels voyag-es du g^rand voltig^eur hollandais , le vaisseau maudit.
Terminons ce faisceau de preuves plus ou moins valables à l'endroit de l'existence du monstre marin , en citant l'extrait d'un procès-verbal fort étendu et que les archives de Plymouth conservent comme une preuve irrécusable de la présence du serpent dans les eaux de l'Océan.
La taille énorme du prodig-leux animal est constatée par toutes les dépositions qui ne diffèrent que par de lég-ctcs variantes de détails. Ainsi un marin assure et jure par serment qu'il a vu pendant une demi-heure le serpent de mer h un mille environ du lieu oïl il se trouvait sur le rivage. L'horizon de sa lunette ne lui permit pas de voir l'ensemble de son corps qui se montrait par frac-
lions, et dont les mouvements verticaux du serpent semblaient dessiner les contours. Toutes les dépositions qui suivent se rapportent à des observations faites dans le même temps et dans les mêmes parages. Un autre pécheur affirme aussi par serment avoir vu un étrange animal ayant la forme d'un serpent et des proportions extraordinaires ; il semblait de couleur brune , et tantôt restait tranquille à fleur d'eau , et tantôt se mettait à nager avec une vitesse inimaginable. Un troisième témoin affirme avoir fait la même observation dans le même lieu ; seulement il désigne la tête semblable à celle du serpent à sonnettes. Un quatrième témoin a vu le monstre ouvrir la gueule, qui lui a également paru semblable à celle d'un serpent déterre. Enfin d'autres témoins se sont réunis à Taffirmative des dépositions précédentes, en offrant des détails qui sem-
LES MERVEILLEUX MONSTRES DK Là MER. 1 f.l
blcnt fort naturels ; ainsi Tun des matelots lira un coup de fusil à Tinstant où , peu éloijyné de sa barque ^ le monstre semblait avoir plong-é pour l'éviter j mais il remonta sa tète à une étroite distance ^ des que la commotion de l'arme à feu eut retenti ; tous les marins sentirent ensuite le froisse* ment raboteux d'un corps qui passait sous la barque, et peu d'instants après ils virent en effet la queue du serpent qui battait la surface en les éclaboussant*
Quelque nombreux que soient les témoig^najjes qui semblent si complètement attester l'existence du serpent de mer, il est à remarquer que les Anglais et les Américains sont presque les seuls témoins qui déposent avec assurance en faveur de l'opinion que les premiers ils ont soulevée. Nous ne croyons pas avoir entendu dire ni avoir lu nulle part,
qu'il ait été vu semblable monstre sur les
174 LE CAMTAINE SABORD.
côtes de France. Pourtant, avant den venir à formuler aussi notre opinion, — hardiesse dont notre titre de marin sera l'excuse , — • nous ne voulons passer sous silence deux dépositions d'un naturel persuasif, et que nous analisons d'après les journaux de Boston et V United service JournaL
(( Dans l'intention de passer quelques jours avec ma famille à Naliant, dit le témoin oculaire, je quittai Boston de bonne heure. J'appris en route que le serpent de mer , dont il est tant parlé aux Etats-Unis depuis quelques années, avait été vu dans la soirée précédente en face de la plage de Nahant, et que les habitants réunis en grand nombre au bord de Peau attendaient impatiemment sa présence. J'avais avec moi une excellente longue-vue. En airivaut sur la plage, je trouvai en effet beaucoup de gens amassés, et bientôt après nous vîmes pa-
LES MERVEILLEUX MONSTRES DE LA MER. i Y^l
raîtrcj à quelque dislance du rivage, un animal ttont la tcte s'élevait à trois pieds en» viron de la surface, — et dont le corps formait une série de courbes noirâtres dont je pus compter jusqu'à treize ; — 1 d'autres personnes comptèrent quinze de ces inflexions. Le monstre passa ti^ois fois avec une vitesse modérée, travers{»nt la baie dont l'eau écumait sous sa pression. Nous pûmes facilement estimer que sa long-ueur ne devait jjuère s'écarter de cinquante à soixante pieds ; mais peut-être le sillage qu'il agitait après lui sur la surface ne le faisait-il point paraître plus long qu'il n'était réellement. — Cette apparition subite produisit tant d'agitation parmi les spectateurs que peutêtre elle retira de leur exactitude aux premières observations. -— Parfois le monstre
* On verra à la fin de ce chapitre pourquoi vousavons mis entre tirris certains passages.
plonj^eait totalement, — puis cerlaines parties de son corps reparaissaient seules — et par alternatives. Après avoir passé une heure au milieu de la foule, je cessai de le voir ; il disparut ég^alement à tous les yeux. Je repris ma route pour Naliant ; mais, arrivé à la seconde plag-c, je trouvai de nouveaux g-roupes de spectateurs, et Tanimal se remontra une douzaine de fois, — mais toujours sous le même aspect» — Une fois il vint si près du rivage qu'un de mes gens se mit à crier : « Je vois briller son œil. » Mes nouvelles observations me confirmèrent sur la long^ueur que je lui avais précédemment attribuée, et sur les ondulations élastiques qui montraient tour à tour des parties différentes de son étendue à la surface de la mer.
» Ce que je puis affirmer, sans oser dire quel animal et à quelle espèce appartient
LES MERVEILLEUX MONSTRES DE LA M En. l 77
celui que je viens de voir^ c'est que ce ne peut être ni une baleine, ni un cachalot, ni aucun fort souffleur ou tout autre volumineux cétacc. Aucun de ces gigantesques animaux n'a le — dos ondoyant — comme celui-ci. Tous les spectateurs assemblés sont pleinement convaincus des proportions et de l'espèce à part de l'animal, seulement on ne s'explique pas ce qu'ils faut supposer ou de — protubérances sur le dos du monstre — ou — d'ondulations imprimées à sa longueur totale par son mouvement de nage. —
» Je conclus de ce que j'ai vu qu'il existe un animal étrange sur nos côtes, et j'ai pensé qu'un exposé simple de mes observations pourrait être utile à un amateur de sciences naturelles pour jeter quelque jour sur une question long-lcmps disputée.
« Nahant 16 août 1819.))
Lu deuxième récit, dont la date est fort
rappochée de celle qui précède, est fait par un contre-maître embarqué sur le sloop la Concorde ; le comté d'Essex, état de Massachusset çn a reçu le procès - verbal en forme :
(( Je soussigné, Gresliam Bennelt, contremaître, déclare que, le 6 juin, à sept heures du matin, naviguant à bord du sloop la Concorde dans son passage de ÎVew-York à Salem, le bâtiment étant à eiî,vivou quinze milles de Race-point, en yue du cap Sainte- Anne, j'entendis le pilote faire un cri et m'appeler, disant qu'il y avait quelque cliose près du vaisseau qui méritait d'être vu. Je fus immédiatement de ce côté du navire, et je vis un serpent d'une grosseur énorme qui llottait sur l'eau ; sa tête était d'environ sept pieds «u-dessus de la surface de la mer. Le temps était clair et la mer était calme. La couleur rie l'animal^ dans toulcs ses parties vi-
sihlcs, était noire, et la peau paraissait — unie et sans écailles; — sa tête avait la lonjjueiir de celle d'un cheval, mais c'était parfaitement une tête de serpent. Il portait au haut une surface aplatie ; on ne dislinjjuait pas ses yeux. Je le vis clairement pendant sept à huit minutes : il nag^eait dans la même direction que le sloop et allait presque aussi vite. — • Le dos était composé de bosses ou d'anneaux de la grosseur d'un gros baril, avec une interstice d'environ trois pieds ; ces anneaux paraissaient fixes et ressemblaient à un cordon de tonneaux liés ensemble 5 la queue était sous Teau. — La partie que j'ai bien vue de l'animal est d'environ cinquante pieds de longueur ; le mouvement des anneaux paraissait ondulatoires, mais le sillage de la queue de l'animal trainait visiblement sous l'eau et indiquait un mouvement horizontal; ce sillage était aussi long:
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que celui de notre navire. Enfin, tout à couple monstre plong-ea, et depuis il ne reparut pîus.»
Tout ce que nous avons passé en revue dans ce long' article, au souvenir des sources d'où sont découlés ces récits bizarres et souvent incroyables, n'a fait qu'éveiller en nous des opinions flottantes. Nous avouerons que nous n'avons trouvé que le doute partout ou nous espérions trouver de logiques solutions. Nous tenons, médiocrement à notre opinion exprimée à l'endroit du phoque pour la sirène ; mais le serpent de mer nous semble prêter le flanc à un raisonnement plus admissible, et les passages que nous avons mis entre tirets dans les récits précédents donneront peut-être quelque valeur à l'expression timide de celte opinion si peu compétente.
11 nous est souvent arrivé, dans nos belles journées de navigation par les chaudes lati-
tudes intertropicales, de voir des apparences de serpent de mer; fantastiques visions qui s'évanouissaient sous le reg'ard observateur des moindres gens de l'ëquipag-e. Souvent un nombre infini de marsouins s'allongent sur une seule ligne, quelquefois endormis, quelquefois dessinant leur route en lignes ou en courbes, comme des hirondelles dans les nuages. Rien, avec quelque bonne volonté, ne pourrait mieux ressembler à un corps gigantesque, à un monstrueux serpent que ces cliapelets de marsouins ondulant à la surface de la mer sans rompre une ligne qui parfois s'étend à plus d'un mille vers l'horizon. Maintenant nous nous déroberons à toute conclusion pour répéter avec Shakespeare « Crois-moi, Horatio, il y a dans le ciel et sur la terre un plus grand nombre de chose que n'en peut inventer toute noire science philosophique. ..»
Dans un second chapitre nous essaierons de revêtir d'une forme plus littéraire la léjyende du cachalot blanc ainsi que l'histoire *lu krakerif dont les détails se Jettent en dehors des limites les plus reculées du merveilleux^