‹ Le capitaine SabordChapitre 11 sur 27 · II · texte numérisé non relu

II

Parmi les animaux dont la mer est soupçonnée d'être la patrie y plusieurs sont innommés. Nous parlerons de quelques-uns que des traditions matelotesques ont rendus célèbres chez les marins, ou dont l'existence a été supposée par des événements dont on leur attribuait la cause, laule de probabilités plus rationnelle* sur lesquelles

i8i LE CAPITAINE SAnORD.

on pût faire reposer les conjectures. A ce sujet, et avant de franchir les temps anciens où il est un peu question de certains monstres dont nous voulons parler, nous citerons une pièce de quatre slances, qu'au milieu de beaucoup d'autres choses fort réjouissantes, rapporte un vieux livre ', assez peu connu.

Il se trouve un poisson, la remore nommé Es écrits des anciens grandement renommé Pour la grande vertu qui dans son corps habile. Ors que de ce poisson la force soit petite.

Ce poisson merveilleux, attachant son museau Contre le gouvernail de quelque grand vaisseau, Qoiqu'il ait vent en poupe et ait un bon pilote» L'arrête tout d'un coup au milieu d'une flotte.

Et quoique de ramer on fasse tout devoir. On ne verra la nef pour cela se mouvoir Non plus que si la dent de quelque ancre fichée Bien avant la tenait ferraeraenl accrochée.

' Le Microcosme, fig., avec une bricvc cxposilion en vers français.

LES MF.BVEIIXEUX MONSTRES DE lÀ JIEP.. i9>»*

Morale au bénéfice de ridée çénéra^e du livre :

Maiulesfois i! advient qu'un petit instrument Relarde un grand dessein, et donne empêchement A de très grands effets. Souvent par peu chose Dieu renverse en un coup ce que l'homme propose.

Dans les journaux modernes, les récits d'événements causés par la rencontre de g'randsmonstres marins sont assez communs. Une feuille espagnole qui s'imprime à la Havanne contenait en 1850 le rapport d'un capitaine qui sig"nalait la rencontre d'un animal d'espèce inconnue. Voici à peu près la traduction de ce rapport :

(( Partis de Matanzas le 5 janvier^ dit le voyag'eur,nous faisions route vers notre destination, lorsque vers midi nous aperçûmes^ à qvatre milles de la côte que nous longions, un objet fort élevé au-dessus de la surface de la mer. Mes matelots et les passagers crurent

186 LE CAPlTArVE SABORÏ>.

«l'abord comme moi que c'était un bâtiment chaviré. Je fis aussitôt {jouverner de manière à m'en approcher le plus possible ; mais, parvenus à une petite distance de lui l'objet sur lequel nous avions les yeux parut ebang-er d'aspect, et nous crûmes que c'était une grande embarcation en détresse. Croyant pouvoir être utile à quelques malheureux , je l'accostai h portée de fusil j nos doutes furent alors éclaircis. Cette apparence d'embarcation nous présenta la mâchoire supérieure d'un monstre d'une effroyîlblc dimension» Il s'élevait de l'eau dans une position presque horizontale à quinze ou vingt pieds, et il était entouré d'une innombrabld quantité de poissons de diverses grandeurs qui nageaient dans toutes les directions, en occupant un espace de près d'un mille autour de lui. En nous rapprochant encore de cet immense cétacé , nous Ic vîmes mouvoir ses

mâchoires et un bruit terrible et semblable à celui que produit un éljoulement de terre se fit entendre. Une nageoire de couleur noire et de près de 9 pieds d'élévation placée à 00 pieds environ, de sa gueule j apparut lentement. Nous n'avons pu estimer la longueur totale de ce monstre, dont la queue ne s'est pas montrée au-dessus de la surface de la mer. Sans les instances réitérées dd mes passagers dont l'effroi était extrême, je m'en serais approché de manière à pouvoir donner sur cette rencontre exlraordinaire des détails plus précis.

» A l'instant où nous revirâmes de bord , le monstre disparu dans le nord-ouest, mais il se montra bientôt après dans le nord, à une grande distance, et il nous sembla avoir repris la position qu'il avait lorsque nous l'aperçûmes pour la première fois. Ses dimensions sont infiniment plus grandes que

celles que pourrait offrir la plus colossale <le toutes les baleines, et sa con format! on, qui ne ressemble nullement à celle de ce dernier {jcnre de cétace^ me porte à croire qu'il doit appartenir à une espèce tout-a-fait inconnue jusqu'à présent.

)) Certifié véritable et sincère, à la Havane, le 5 Janvier 1830. Suivent les signatures des passajyers et matelots du Neptune, avec celle du capitaine José- Maria liopez. »

On trouve dans Olaiis Magnus, et dans la cosmographie , quelques mots sur un monstre marin dont la description présente d'assez directes analogies avec l'analyse qui précède. Olaiis surtout parle d'un cétacé énorme qui se tenait à peu près debout dans l'eau et ne montrait conséqucmment que sa tête, surmontée d'un évent dont l'eau fortement comprimée et lancée en l'air lui

i.iîS MERVEILLEUX MONSTRES ht LA MER. iS,^

faisait un large panaclic. Les anciens na* vigatctirs redoutaient beaucoup ce monstre, qui du reste avait peur du bruit; et qu'on parvenait souvent à faire fuir à son de trompe. Parfois il attaquait les navires ^ et leur donnait de violentes secousses ; pour s''en débarrasser, on jetait à la mer de vieilles futailles sur lesquelles le géant marin se lançait joyeusement tandis que le bâtiment fuyait à force de rames» Il y a dans la marine américaine, sous le titre de cachalot blanc, une tradition que Cette dernière circonstance nous rappelle , parce que ce fut par un semblable moyen de futailles que l'aventure fut menée à fin; ia voici :

Les pêcheurs baleiniers de Nautuketf, qui à chaque saison se rencontrent aux îles Malouïnes, ne manquaient jamais de retrouver dans les parag:es oii tcus les ans ils

avaient coutume d'exercer leur pêche, un I. 13

énorme cachalot qui maintes fois poursuivi par les^ plus hardis Iiarponncurs, n'avait jamais paru d'humeur à prêter son lard à l'ébullition des vastes chaudières du bord. Lne circonstance assez remai-quable avait surtout signale le cétacé à Paitcntion de tous les navigateurs, de sorte qu'il était impossible qu'ils se trompassent sur la réalité de la présence continuelle du monstre dans les eaux desMalouïnes 5 celte circonstance^ c'est quece caphalot, remarquable d'abord par ses proportions anormales, était encore^ sartout extraordinaire par sa couleur, qui était du> blanc le plus pur et le plus éclatant. La plupart des cétacés connus sous le nom de baleines et de cachalots ont bien parfois sous le ventre quelques larges taches laiteuses qui se découpent bizarrement sur le ton foncé de l'enveloppe générale. Mais un cachalot entièrement blanc pouvait avec raison passer

LtS MERVEILLEUX MONSTRES DE LA MER. lî)!

dans l'ima^jination des pêcheurs pour le phénomène le plus étonnant que leur montrât POcéan; aussi y avait-il, surtout parmi les matelots, une sorte de superstition craintive qui rendait l'approche du monstre une circonstance, à leurs yeu\, défavorable au succès de leur navig'ation. Quand le grand cachalot blanc s'était montré, il était rare que les rameurs trouvassent quelque vigueur pour remuer les avirons de leurs agiles pirogues, et d'ailleurs, convenons-en, mille accidents avaient démontré que le dos brilknt du cétacé, mêlé aux ilôts bleus de certains parages, était un signe fatal. Quelquefois de hardis pêcheurs s'étaient aventurés à sa poursuite, mais tous les efforts des rames et les dispositions les plus heureuses de la mer , surface unie , brise favorable, rien n'avait réussi aux marins découragés. Enfin, bien que la présence du grand cachalot dans

les mers du Sud remontât à des temps fort reculés^ pas un barponneur n'avait réussi à planter sur son dos Parme si redoutable aux baleines et aux cacbalots vuljj'aires ; la tradition du g"aillard-d'avant était absolument muette a cet éjjard.

Il est inutile, pensons-nous, d''ajouter que cliaque nouveau navire qui arrivait du continent sur le théâtre g:énéral de la pecbc ne manquait jamais de s'informer avec inquiétude de tout ce que ses devanciers pouvaient avoir à lui dire sur le fantastique animal. C'était le récit de ses ruses infinies pour échapper aux pécheurs, ses apparitions inattendues, ses méfaits envers les pirog-ues imprudentes dont un nonchalant coup de queue lui faisait justice , c'était l'histoire vraie ou fausse, avec additions et commentaires, la biographie fleurie et aventureuse du cétacé qui formait le peloton d'où se dévidaient

toutes les conversations de bord. Les marins les plus haut placés dans l'opinion des La* leiniers étaient ceux qui avaient osé poursuivre l'ennemi général , et le comble de riionneur consistait à avoir eu sa pirogue brisée par un de ses attouchements. Il s'écoula de longues années pendant lesquelles les choses furent perpétuellement ainsi.

En 1828, un beau trois-mâts américain^ nommé l'Océanie, rentrait à Nantukett avec un copieux chargement de fanons et d'huile de baleine. L'équipage 9 comme toujours 9 rapportait les plus curieuses histoires sur les nouveaux méfaits de l'impunissable cachalot blanc. Dix pirogues, armées des meilleurs marins du pays, venaient d'être, pendant la dernière saison, victimes de leur chaleureux dévouement à l'extinction du monstre. Des coups de queue pleins de mépvis avaient

iOi LE CAriTAlNE SACOHD.

adroitement brisé chaque embarcation et blesse les hommes qui les montaient. Le capitaine de VOcéanie avait perdu un de ses proches dans cette formidable joute. Une exaspération impuissante agitait toute la population maritime de Nantuhett.

Le vieux capitaine avait une admirable fille, une de ces créoles américaines dont l'ensemble est le texte vivant d'une fusion de la beauté des filles du INord et des tilles Caraïbes. La jeune personne était donc fort belle, sa dot était considérable ; il y avait peu de partis dans la ville qu'on pût lui oîTrir en enjeu. Lh bien ! son père, le vieux baleinier, promit sa tille en mariajje , son beau trois -mats VOcéanie en commandement, au vaillant pêcheur qui, par quelque ruse que ce soit, tuerait le monstre et en apporterait au port la jjraisse productive , ' — toison pharmaceutique du nouveau J a son.

LES WERVEILLEUK MOXSTRES DE L4 MER, 10-*»

Les concurrents ne manquèrent pas ; il y eut émeute sur tous les navires en départ. Lia jeune Américaine, élevée au milieu des merveilleux récits dont le grand cachalot blanc offrait le thème inépuisable, était en<« tree pour quelque chose dans Pentousiasme de son père. L'idée de devenir l'épouse du vainqueur s'offrait à son esprit à travers de nuageuses visions de jgloire et de triomphe qui devaient au besoin rester sur ses yeux pour lui dissimuler les imperfections de l'homme que cette hasardeuse loterie devait lui adjoindre pour la vie. On ne saurait dire les g-ens de toute sorte qui s'armèrent pour le (p*and tournoi, et combien d'impatientes expéditions se préparèrent pour aller jeter des combattants dans l'arène. Franchissons les espaces de temps et de lieu ^ et rejoignons les parag'es encombrés des îles Malouines.

196 LE GAPITAIM-: SABORD.

Un spîendide soleil faisait de la mer une éblouissante marc de lumière ; la brise faisait à peine palpiter les voiles sous les folles et rares bouffées de son haleine endormie. Vingft navires tournés dans les allures différentes pointaient dans Tair immobile leurs blanches voiles, comme de g'ig'antesques albatros au repos. Les vljjies attentives pla-. naient , des points les plus élevés des ma-, lures , sur l'horizon immense y qu'un cieL limpide déroulait h leurs yeux. Toutes les, pirog:ues étaient prêtes et les rameurs impa«iients. Un petit pavillon de couleur traa-chante devait se développer à la poupe de. chaque canot, dans la colonne d'air formée par la vitesse que donneraient les rames.. C'était le panache des combattants, qui àc-^vait sijjnaler au loin leur défaite ou leur vie»ioire. Lesharpons, les lances^ les flèches tranchantes, reluisaient au soleil en échangeant

T.F.$ MEUVErLLEUX MOSTRES t>E 1,A MER. 197

avec lui de brillauts éclairs. Tout était prêt pour la joiite formidable y le monstre de son côté ne se fit point attendre.

Au moment où l'impatience des pécheurs était surtout extrême, la surface unie de la raer s'entrouvrit tout à coup au milieu de plusieurs navires. Le souille volumineux du cétacé lança dans Pair brillante de soleil uneimmense g^erbe d'eau, semblable à une irruption de diamants ; puis l'armure blanche du jjéant des mers se montra y. éclatante comme un acier poli. Son chant de g?uerre, son cri de combat, fut un g^rog-nement formidable,, semblable à un él>oulemcnt de terrain. Il battit Teau de sa larg"e queue en accolade ,. et les flots soulevés par lui s'y brisèrent ourlés d'une frange élincelanie. C'était ua spectacle étourdissant à voir et qui jetait mille éblouissements dans le reg"ard étourdi,. Ce ne fut qu'un seul cri de rescousse sur la

ilotte baleinière , quand celte apparition se fut offerte aux yeux de tous les combatauts. Les pirog-ues quittèrent les bords et se dirijyèrent sur le cliamp de bataille. Les couleurs variées des patrons se dessinèrent comme des panaches chevaleresques; le roi de la mer a{][-itait, comme un défi, la mousse blanche qui s'élançait de son évent, semblable aux plumes neigeuses qui ombrajyeaient le cimier des rois de France. La pensée du g^age précieux que promettait la victoire était si ardente que l'appareil hostile du monstre n'intimida guère les combattants. C'était d'ailleurs un défi jeté à de nombreux amours-propres de marins, — une léjj'ende traditionnelle dont un couplet restait à faire, et dans lequel un nom g-lorieux devait être enchâssé. Les pirog^ues volaient en contournant les molles ondulations de la surface j on cul dit des feuilles raflées

par un tourbillon. Eniportée$ vers un but Inconnu comme ces dernières dont elles avaient la verte couleur, les pauvres barques dévoraient la surface, qui se rayait sous leur faible pression, sans prendre le loisir de regarder leur forme capricieusement ré-^ fléchie dans 1 inconstant miroir des eaux. Les rameurs trouvaient des forces inépui-? sables dans l'espérance de la victoire.,.. Elle fut inconstante à beaucoup

Les premiers pêcheurs qui abordèrent le monstre n'eurent point le temps de lui jeter leurs vigoureux harpons. Montrant h peine sa tète et une partie de son corps à la surface tourmentée de la mer , il plongeait sa queue redoutable et ne la soulevait que pour briser une pirogue. L'arène se couvrit de débris ; les armes, les fers patiemment aig^uisés, au lieu de se réfujjicr dans l'épaisse enveloppe du cétacé , lancés au hasard par le choc ,

plong-caient en ricochant leurs lames tran-.^ chantes dans les membres des malheureux matelots. Ce fut un horrible carnajje duquel pas une pirog^ue, pas un homme n'échappa sans blessures. Une seule embarcation, com-» mandée par un pêcheur qu'une infériorité hiérarchique de position avait, malgré lui ^ retenu dans certaines limites, flottait encore autour de tant de ruines et de débris; un instant alarmé sur le sort que lui promet-^ taient de semblables préludes, le pêcheur intimidé songea à regagner son navire. Mais soudain son courage se retrempa dans uno idée nouvelle. Il courut à bord ; une futaille de la plus large dimension fut placée à l'avant de sa pirogue. Il interrogea le zèle de ses rameurs, et désoîjmals confiant dans leur ré-^ solution, il se dirigea vers le cachalot qui^ peut-être décidé à rester maître du tournoi, venait au-devant de lui comme pour lui pré^

senlei' la bataille. Le baleinier observa tous ses mouvements et se raffermit dans son esrance.

Quand la distance qui séparait encore le cétacé de la barque fut juçée suilisamment étroite j l'ordre fut donné de lancer sur l'eau la g-rosse futaille, et au même moment la pirogue dévia de sa route. Le cachalot se précipita sur la barrique en ouvrant sa longue mâchoire, dont les claquements semblaient de nouvelles menaces ou quelque sinistre avertissement. Il y avait là de la peur pour mille Autrichiens ; personne dans la barque n'en ressentit les atteintes.

Tandis que l'animal, excité par les précédentes escarmouches, s'épluchait les dents avec la futaille abandonnée à ses jeux ou à son courroux, le hardi baleinier, qu'un circuit avait raproché d''un des lianes du monstre, lui jeta avec une adresse et une

202 LE CAPITAIXE SABOP.t).

vig'iieiir merveilleuses sa lance aigiie près d'une certaine cavité que dans ses mouvements protég-eait et découvrait tour à tour le nageoire du cachalot *. Le mouvement qu'illit souleva d'énormes lames à la surface de la mer, et le plus prodigieux hasard put seul sauver la pirogue du contact destrucleur d'un de ses mouvements. Son instinct étourdi dans la souffrance, laissa le monstre livré aux soubresauts les plus foug-ueux ; puis, comme pour essayer de se soustraire

1 Les baleines et les cachalots ont sur les côtes les plus prochaines de leurs nageoires ou aileron , un petit espace où la peau est ridée et qui livre passage jusqu'aux poumons du monstre , à travers son osseuse et solide charpente. Dirigé sur cette partie, le coup que reçoit le célacé est mortel ; alors, au lieu de jeter par ses évans l'eau que recèlent certaines bourses comprimées dans son arrière-mâchoire , il projette des flots de sang qu'un épanchement abondant livre à ses canaux mystérieux. Sa mort est certaine dès que le sang jaillit de ses évenis. Toute l'habileté des pêcheurs de baleines consiste donc à atteindre adroitement cette place.

à la tloiileur de celte mortelle blessure, il pai'tit avec impétuosité dans une direction sans but; bien que la coutume, ou mieux, les règles de la pêche de la baleine placent un cordage sur toutes les armes qui sont dirigées sur ces monstres, afin que la pirogue reste attachée à leurs courses, cette fois cette mesure avait été jugée trop dangereuse. Aussi le cachalot s'enfuit-il sans entrave, mais avec la mort dans son gigantesque corps. Quand les marins virent le sang épais sortir en bouillonnant du souffle de leur adversaire, ils ressentirent une joie inexprimable. Le reste se devine. La pirogue ensanglantée rejoignit triomphalement son navire. Le cachalot s'en fut mourir dans d'autres eaux où il fut retrouvé et mis en pièces ; — le vainqueur revint à Nantukett.

Tout le peuple allcndait sur le rivage la

â04 LE CAPITAINE SÀBORB.

descente du pC'clieur qui venait de remporter une aussi éclatante victoire. Son navire pavoisé de brillantes flammes avait annoncé le succès par l'explosion de ses caronades. L'Océanie hissa ses pavillons pour recevoir son nouveau capitaine. La jeune Américaine, dont les cîiarmes admirables formaient la couronne du vainqueur, attendait sur la plajje.... C'était partout mille cris de joie, mille clameurs d'entbousiasme ; une mer de peuple roulait ses vagues curieuses jusqu'au point oîi allait aborder la barque qui approchait couverte de drapeaux flot*

tants Une musique militaire jouait dans

la foule ses marches les plus retentis* santés... La pirog"ue accosta et s'avança vers la belle Américaine descendue pour le

recevoir d'un splendide palanquin Les

cris redoublèrent, le nom du vainqueur vo!a de bouche en bouche... c'était un gros nègre.

tES MERVEILLEUX MONSTRES DE LA MER. 203

Ceci se passait , nous Pavons dit , en 1828 j aujourd'hui le nouvel armateur de rOce«ii/e est colossalement riche 5 il a de charmants enfants mulâtres.

Après Phistoirc du grand cachalot blanc, laquelle est chose croyable et authentique, nous avons g^rande envie de parler au lecteur d'un certain animal apocryphe et plus fabuleux cent fois que telle autre bète que Ce soit, et dont un hasard inouï nous a fait découvrir le dessin enfoui sous un arrièreplan de ces diaboliques fantaisies que Téniers peig^nait parfois pour îe plus grand ébahissement et plaisir de maître llarguisen, au profit duquel le pinceau fécond de Parliste faisait parfois l'office de fou. Vraiment nous ne pouvons tenir ici notre plume sans rire, et il nous prend, avec un peu de réflexion, une singulière inquiétude à l'endroit des récits que nous avons déjà faits autant

206 LE eAPITAINE SABORD.

que pour ceux qui nous restent à faire, clans la crainte que la folie de cette nouvelle description ne vienne altérer la foi que nous demandons pour tant de véridiques choses. Mais comme il nous est facile d'indiquer nos pièces justificatives , nous secouons tout scrupule et renvoyons Pincrëdule lecteur au Musée du Louvre. Là, sous lenumérol254y entre la Vierge d'Andréa del Sarto et un Claude Lorain, il pourra voir le diabolique tableau de Téniers derrière lequel nous déclinons toute responsabilité sur ce que nous allons décrire.

Certes nous eussions fait une médiocre attention à cette capricieuse peinture, si quelques-unes de ses parties ne nous avaient point semblé sérieusement traitées j mais on y voit la mer, des poissons et des navires ; Parrière-plan offre une plag-e sur laquelle sont g-roiipé» des pêcbeurs 5 tout cela, au milieu

lES MERVEILLEUX MONSTRES DE LA MER. 207

de la bonhomie habituelle de l'artiste , semble concourir à une action, à une ide'e arrêtée* Il ne reste donc plus de raison pour que notre sympathie de marin ne s'applique pas à Considérer la chose.

Le devant du tableau représente des diableries, mais voici la scène du fond :

Des lames paisibles et qui reflètent le ciel le plus bleu dont puisse se couvrir la Hollande, viennent nonchalamment se rouler sur une plagie d'un beau jaune ocreux. Une barque est sur l'eau près de terre, des marins sont sur terre près de Peau ; mais la barque, montée par des pêcheurs, fuit du rivag^e de toute la vig^ueur de ses avirons, et les matelots de la rive fuient la mer de toute la souplesse de leurs jambes g'arniesde bas bleus. Qui donc imprime à la barque et aux 'pêcheurs ce mouvement de fuite si rapide et si uniforme que chacun d'eux semble

îdS LK r^riTAnT. sahord.

poussé par un ressort commun ? Le voici : Un animal étrang-e est sur la plag-e. Cet animal sort de Peau : on ne sait a son allure s'il va y rentrer ou s^avancer dans les cliamps. C'est une sorte de serpent que Te'niers a peint d'un beau vert de persienne. Sa longueur n'est pas extrême , mais il racliète ce banal avantage par des conformations beaucoup plus distinguées. Il a une sorte de tête d'homme , la figure est fort joviale et , à notre sens y n'a rien qui doive effrayer les matelots. On distingue sur son front déprimé quelques velléités de cornes. Vers le milieu du corps il a deux ailes vertébréeSj et au milieu de cliacune de ces ailes un œil flamboyant. Précisément sous ces deux ailes (peut-être sont-ce des nag-eoires) l'animal a deux jambes terminées par des griffes palmées comme en ont les canards. A quelque distance de la tête on aper-

eoit deux manières de gonflements sous prétexte de mami'Ues , et , tout de suite après , deux bras long-s et terminés par de larges mains également palmées.

A partir des ailes ou nageoires, sur l'arrière du monstre, le corps, qui ondule comme celui de tous les serpents communs , va, en se rétrécissant, se terminer en trompette.

Mais ce qui dépasse toute prévision anatomique, ce qui jette cet animal hollandais en dehors de toute classification raisonnable ou même complaisante, c'est que, vers le milieu de cette dernière partie de son corps, il est soutenu par une roue, laquelle, avec l'aide de deux pieds placés plus à Favant, concourt à soutenir le monstre dont aucune partie du corps ne touche la plage. Cette roue, régulièrement dessinée, semble avoir parfaitement son csjÏgu, ses rayons, cuiin toute sa charpente et ses accessoires j

2i0 LE CAPITAINE SABORD.

elle a même un certain mouYement qui indique suflSsamnient qu'elle tourne en même temps que pour marcher 5 le monstre lève ses pattes.

C'est Téniers qui a dessiné cela. Les pêcheurs de la rive et ceux qui montent la barque ont l'air fort effrayé et se conduisent, d'après cette impression, le plus nalurellemeut du monde. Ceux qui s'enfuient sur la terre devraient cependant ne pas se dissimuler que l'animal leur fait des avances ; car, comme nous l'avons dit plus haut, l'expression de sa face, qui n'est pas trop bestiale , mais au contraire charmante et régulière, semble les eng-ager à s'avancer au 1/feu de s'enfuir si fort. Les contours des bras joignent à cette espèce d'invitation toutes les séductions de la pantomime^ tout d'ailleurs nous porto à croire que cet animal est doué de la parole ] il y a dans cette sorte

LES MERVEILLEUX MrtiNSTRF.S I)E LA MKR. 211

tlinvilalion qu'il fait aux matelots un jeu de physionomie trop en harmonie avec son g'este pour que d'agaçantes paroles ne viennent pas essayer aussi de concourir à une invitation qui réussit si peu. IVous avons dit que ce tableau portait le miméro 1254; 1-e livret, qui n'a pas d'imajyination, ne dit rien du nom de l'animal.

De la description qu'on vient de lire, nous passerons sans transition à la description d'une vague exactitude, que présentent les auteurs latins , particulièrement au sujet du kral;en.

Il a fallu toute l'immensité de l'Océan pour que la pensée supposât d'en faire la patrie de ce monstre. De tous ceux dont ni est parlé dans les voyages, celui-ci est hieu le plus fabuleux ; on en jugera.

Une tradition assez répandue dans les pays du Nord rapporte qu'on voit ou qu'on

2f2 LE CAPITALE SABORD.

Toyait souvent des îles flottantes sur^jir du sein des eau:^, avec des arbres jjrandis, aux rameaux desquels pendaient des coquilîag-es au lieu de feuilles. La question est g:rave, et une opinloa à formuler sur tout ceci nous embarrasserait fort; les savants en parlent avec crédulité % et les matelots du Nord ne doutent nullement de la réalité de ces visions en apparence quelque peu fantastiques. Beaucoup prétendent que ce sont les habitations sous-marines d'esprits malins qui font ainsi surnager momentanément ces îles pour confondre les calculs des navigateurs. On assure qu'une de ces îles, qui avait apparu près de Stocldiolm, fut placée sur une carte, et qu'elle disparut précisé-' ment quand le travail fut terminé.

* Deber y fait allusion dans son livre intitulé Fcroa rcscrala ; liarpelius, dans son Mundus mirabilii, Torfœus, dans sou Histoire de Norvège, en fout également mention.

Pontoppiclan, qui s'esl beaucoup occupe lie toutes ces merveilleuses choses y rapporte que les pécheurs nor\vc'(jiens affirmaient , sans qu'il existât la moindre contradiction dans leurs récits, qu'il leur arrivait parfois de s'apercevoir tout à coup que la profondeur de l'eau diminuait sous leurs barques. Suivant leur opinion, c'était un krakcn qui s'interposait entre l'onde supérieure et le bas-fond. Ce phénomène était si commun pour eux que dès qu'ils l'avaient reconnu, ils disposaient leurs lig-nes , certains de prendre beaucoup de poisson à l'enlour du monstre. Le dang-er n'existe pour eux que dans le cas où la profondeur de l'eau continuant à diminuer ; s'ils ont lieu de supposer que le krahen remonte jusqu'à la surface , alors ils n'ont pas de temps a perdre pour éviter son contact. Le monstre étend à la surface de l'eau une courbe d'un mille et

21 i LE CAPITAINE SABORD.

demie avec la partie supérieure de son dos seulement.Parfois des bâtiments se sont trouvés soulcve's et restés à sec sur cette île vivante. Leur échouag^e ne cessait qu'avec l'immersion du fcraken. Mais alors le dang^er chang^eait seulement de nature, car en s'affaissant le monstre déplaçait un volume d'eau si considérable que les tourbillons et les courants qu'il causait pouvaient submcrçeu un bâtiment.

Olaiis Wormius dit que l'apparition du lirakeu ( qu'il appelle Jlasafe ) ressemble à celle d'une île autant qu'à celle d un animal '. Le même auteur pense qu un pareil monstre doit vivre autant que le monde , car jamais on n'a trouvé son cadavre. En effet, quels a{jents ou quels instruments de destruction pourraient abréger la vie d'une pareille masse ? L île Atlantide qui, découverte à peine daus

' Similioicm iusulae quaiu besliae.

nos temps modernes, disparut tout à coup de la surface, était peut-être unl;rakcn

Quoiqu'en ait dit Olaiis , un auteur à peu près contemporain affirme qu'en 1680 on trouva le cadavre d'un de ces monstres échoué sur une plag-e de la INorwég-e. C'était un jeune kraken qui vint étourdiraent s'ég:a-^ rer dans les eaux qui coulent entre les récits d'Alsvahang' ' j ses longes bras ou antennes s*en{jagèrent dans quelques arbres qui croissaient sur le rivage. Il aurait pu facilement les déraciner , mais il se trouva en même temps pris par les extrémités inférieures dans des roches aig"uës où il périt misérablement. Quand la putréfaction s'empara de ce corps immense qui remplissait à peu près tout le chenal, ce fut une telle infection qu'on craignit long-temps dans le pays qu'il n'engendriit la peste. Les Ilots finirent par

* Hclrospeclive llevicw, lS-1%

216 LE CAPITAINE SASORD.

le dépecer et reng:loutir lambeau par lam- Leaiï.

S'il fallait clioisir des exemples parmi tous les récits consig^nés dans les auteurs sur l'existence du Uralien ^ nous nous verrions enlraînéj bien au-deîà des limites déjà suffisamment reculées de cet article. Nous clioisirons un fait qui nous a paru plus remarquable que beaucoup d'entre les autres ^ eu consifjnant la sovsrcc qui le présente parmi toutes celles qui fourniraient au besoin de nombreux lémosgnagics assembié.i avec une grande foi par les écrivains '.

* Olaiis Magnus dans de Piscibus monstruosis , Paulinus dans les Éphémerides des curiosilés de la nature , Bartholiniis dans son Histoire analomique, Piine et Fo'gasas.Dass, leslégeudaires et les chroniqueurs Scandinaves, l'Edda et le capitaine Dens , qui a rapporté dans le Relrospeclive Review le récit suivant, traduit eu 1833 par la Revue Britannique. L'îiisloire naturelle des mvUusqucs de Th. Denys de Monîfort parle aussi da monstre avec quelque crédulité.

Un ccrlaiii capitaine du nom de Jcan- Mag-nus Dens, navijjateur véridiquc autant qu'homme respeclablej après avoir fait quelques voyag-es en Chine 9 était enfin venu se reposer de ses dangers et de ses expéditions maritimes h Dunkerque, où il est mort depuis peu d'années dans un âg-e très-avancé. Il racontait qucj dans Pun de ses voyages j se trouvant par le 15* deg"ré de latitude sud a une certaine distance de la côte d'Afrique, et par le travers de l'ile Sainte-Hélène et du cap Neg:ro , il se trouva pris d'un calme dont il voulut profiter peur nettoyer son bâtiment et le gratter au dehors. Quelques planches supportées d'échelles furent, en conséquence , placées le long: du bord, et les matelots s'y placèrent munis de leurs outils. Les marins s'occupaient attentivement de leurs travaux lorsque tout à coup un jjigantesque animal s'éleva du sein de la

SI 8 Le capitaine sabor6.

mer et jeta un de ses bras autour du corps de deux matelots qu'il arracha à la fois avec leur échafaudag-e en les plongeant dans la mer ; il lança ensuite un second de ses bras vers un autre homme de l'équipage qui se préparait à monter dans la mâture et qui se trouvait déjà sur les premières enfléchures des haubans; mais comme le poulpe avait saisi eu même-temps les fortes cordes des haubans et qu'il s'était entortillé dans leurs parallèles , il ne put eu arracher cette troisième victime qui se mit à pousser des hurlements pitoyables. Tout Péquipag-e courut à son secours ; quelques matelots sautèrent sur les harpons ou les fouines et les lancèrent dans le corps de l'animal qu'ils pénétrèrent profondément ;, tandis que les autres marins , avec leurs couteaux et leurs hermineltes ou petites haches , coupèrent le bras qui tenait le malheureux matelot qu'il

lallut retenir de crainte qu'il ne tombal à l'eau 9 car il avait entièrement perdu connaissance.

Ainsi muni de deux hommes et portant sur son corps le fer de cinq harpons , le poulpe chercha à replong-er dans la mer par la seule puissance de son énorme poids. Le capitaine Dens , ne desespérant point encore de sauver ses matelots fit lâcher les lig'nes qui étaient aux harpons ^ ne les filant qu'à mesure que le sollicitait leur tiraillement.

Mais quand ses lig-nes furent arrivées à peu près à leur bout , il ordonna qu'on les retint en les amarrant à bord , opération qui parut réussir pendant un instant ^ car l'animal sembla se laisser remonter ; on avait ainsi embraqué une cinquantaine de brasses, lorsque le monstre ôta toute espérance aux marins en pesant de nouveau sur les lijpies qu'il fallut filer encore une fois. Leur ex-

2â0 LE CAPITAINE SABOP.Ï).

trême bout fut seul attaché. Arrivées à ce point 9 quatre des lig:nes rompirent , le harpon de la cinquième quitta prise et sortit du corps de l'animal en faisant éprouver au vaisseau une secousse très sensible. Jusques-là le capitaine Dens avait considéré comme fabuleuse l'existence du molusque dont il se vit contraint d'avouer la réalité. Quant à l'homme qui avait été si violemment serré dans les plis d'un bras du monstre 5 et auquel le chirurgfien prodig'ua tous les secours possibles ^ il était presque complètement étouffé , et pendant la nuit suivante il mourut dans le délire. La partie du bras qui avait été tranchée du corps du poulpe, et qui était restée eng^agée dans les enfléchures des haubans j était aussi girosse à sa base qu'une basse verg-ue et terminée en pointe fort aig^uë, g^arnie de capulcs ou ventonscs de bonne larg-eur. Elle avait cinq

LES MERVElLLEtX MONSTP.ES DE LA >11;R. 22l

brasses ou 23 pieds de long- , et comme le monstre n'avait pas montré sa tctc hors de l'eau, le capitaine estimait que le bras en* lier aurait pu en avoir de 25 à 40, en toute sa longueur.

On voit à Saint-Malo, dans la cliapelle saint Thomas, un e.v voto qui offre une scène à peu près analogue à celle qui précède , et que la pieuse reconnaissance de l'équipage d'un bateau en danger de périr par un poulpe a placé dans cette enceinte, en commémoration de sa merveilleuse délivrance. Ce navire, dit le même ouvrage, fut attaqué par un krafcen ou poulpe énorme en vue de la côte d'Angola ; le monstre jeta tout à coup ses bras sur les agrès, et il était au moment d'entraîner le navire au fond de l'eau lorsque les matelots, s'armant de sabres et de haches, réussirent à trancher ses tentacules.

Ce fut pendant la crise la plus horrible d© 1. 15

leur danger qu'ils s'avisèrent d'invoquer leur patron saint Thomas, lui vouant un pélerinag^e si y par son intercession , ils parvenaient à sortir sains et saufs de cette rencontre ; ils finirent par se dë(jag^er des atteintes de leur redoutable ennemi. Leur promesse fut accomplie , et un g'rossier tableau représente aux regards des curieux la scène palpitante de cette merveilleuse histoire.

Sans nous éjyarer dans de nouvelles reclierches au sujet du l;ral;en ou poulpe , nous dirons que si les témoignag-es des écrivains et des navigateurs avaient une valeur suffisante pour faire croire à l'existence de ce monstre , il resterait à le classer parmi les animaux dont la famille offre les mêmes analogies générales. Tous les kraliens décrits 9 soient qu'ils appartiennent aux mers du Nord ou à celles du Sud, semblent liés à

lES MERVEILLEUX MONSTHES DE LA NER. 22I>

l'espèce de ces mollusques appelés poulpes ou polypes, qui ont comme eux de Ioujjs bras avec des appendices tentaculaires fort considérables. Mais les dimensions inimajjinables prêtées au kralîen retirent de la force au parallèle qu'on serait tenté d'en faire afin de le classer dans une espèce quelconque. Ëlien raconte qu'avec un certain laps de temps les polypes peuvent devenir d'une grandeur démesurée et lutter de taille avec les g"ros cétacés. Il cite, à ce sujet, une histoire peu dissemblable de celle de Pline , dans laquelle un poulpe, ayant dévasté une petite flotte mal garflée, fut assailli par un nombre considérable de personnes et taillé à cofps de hache, comme les démolisseurs attaquent un hâtiment à renverser. Un fait assez singulier mérite peut-être encore une place ici pour clore ce qui a trait au l;ral;en; il découle d'une ballade américaine dans la-

quelle il est enveloppé de circonstances fort extraordinaires et cpie nous avons souvent entendue cliantcr aux marins des Etats-Unis. Ce motif, dont la musique est simple et traînante^ est divisé par petits couplets que les matelots chantent quelquefois lorsqu'ils veulent se donner de l'ensemble pour liâler sur un cordage, afin de s'accorder^ comme le dit la lang-ue maritime.

Il est question d'une île qui résida long-tempsj nous ignorons dans quelle mer. Fort aplatie et très-spacieuse , elle avait communément reçu les visites des curieux navigateurs, mais la nature de sOn sol échappait aux observations les plus assidues de l'analyse. C'était une sorte de surface rocheuse hérissée d'anfractuosités , qui repoussait toute espèce de végétation. Elle avait envi-, ron six mille de tour, et, en résumé, parfaitement inutile à la navigation à laquelle elle

n'offrait aucune ressource. Il arriva qu'un jour des marins qui en faisaient approcher leur navire remarquèrent, avec le plus grand clonnement , un changfement notable dans la forme de celte île. Un de ses côtés s'élevait en talus rapide, et, après en avoir fait le tour , ils reconnurent que le côté opposé offrait l'ouverture d'une caverne profonde. La larg'cur de cette ouverture était à peu près équivalente à celle de l'île, sa hauteur avait une centaine de pieds. Des montag-nes d'une matière qui parut être la vase ou un sable jaune , s'élevaient dans l'intérieur de la caverne, dont les parois apparentes étaient lisses et blanches. Quelques marins entreprenants se hasardèrent à mettre le pied au bord de l'ouverture béante 5 puis rassurés peu à peu , ils pénétrèrent plus avant. Alors un effroyable bruit qu'accompagnait une al>scncc de plus en plus complète de toute

lumière vint les g^laeer d'eiFroi... li'île était une huître.

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