NAUFRAGE DE LA JEUÎNE EMMA
Uaufrtt^e ht Ux 3(iiwf Cmmr».
Le 21 novembre 1828, la Jeune-Emma^ tlii port du Havre, emportée par les rafales irun vent variable^ de l'ouest au sudouest, courait sous sa misaine, son petit foc et ses huniers au bas ris, à travers une mer dont les lames ^ttig-uaient autant sa caréné que la tourmente sa mâture. Malg^ré le |)cu de toile qu'elle avait dehors, son silla(fe était de près de huit nœuds.
L'eau, qui u chaque inslant monlail da-
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vanlage sous le vent de la cLamhrc, faisait redouter que cette marche fatijyantc n'eut provoquée une voie d'eau dans l'arrière. Bien que le navire comptât plus d'un mois de loch depuis son départ de la Martinique, comme les nuag-es, qui depuis le 17 avaient constamment voilé le ciel , n'^avaient permis de faire aucun calcul astronomique y ce n'était que d'après les présomptions d'une estimation incertaine que l'on jug-eait le navii'e sur les attéragcs de France ►
Cependant , le ciel ayant été ce jour-là moins charg-é , l'on avait pu faire quelques observations La différence qu'avaient donnée les résultats obtenus par le capitaine et le second 5 excitait une discussion entr'eux^ lorsque la voix d'un matelot, appelé par la rectification de la manœuvre dans la mâture vint la terminer par une solution qui les surprit également l'un et lautre.
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— Terre ! terre î s'ccria-t-il d\ine voix assez forte pour que la violence du vent ne put l'cmpccher de parvenir aux oreilles des deux officiers.
— Dans quelle air? s'écria le second en portant ses reg^ards sur l'avant.
— Tenez î Est -quart -Sud -Est... sous notre bossoir de tribord.
Le capitaine descendit rapidement dans sa chambre 5 d'où il revint aussitôt avec une longue vue.
— EfFectivement, M. L..., voilà bien une terre seule sous le vent à nous.... Ça doit ctre quelque île de la côte de France ; à moins pourtant que ce ne soit une hauteur qui ne nous paraisse isolée que par ce que la ligne d'horizon nous cache encore le reste de la rive.
— Voulez-vous me permettre ^ capitaine?
— Voyez !
Et le capitaine lui céda la lunette.
— Cela ne peut être qu'une île, reprit le second après un instant d'observation. • '-
— Mais laquelle ?
— C'est ce que je ne pourrais vous dire à cette distance. Je crois y capitaine , qu'il serait prudent de laisser arriver dessus pour la reconnaître ?
— C'est aussi ce que je vais faire tout de suite. »
Et les ordres du capitaine firent manœuvrer de manière à ce qu'il fût possible de préciser? par un relèvement exact, quelle était cette plage inconnue.
Loin que Taspect de cette terre , en sortant du vague dont, surtout à travers ce ciel épais , avait dû l'entourer la distance ,, put éclairer les doutes où son apparition imprévue avait placé le capitaine et le second de la Jcune-Eitiina y il ne vint que remire
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leurs suppositions encore plus flottantes. Ce ne fut qu'après avoir rapproché plusieurs accidents gcograpliiques, qu'ils s'arrêtèrent à voir dans cette terre l'île d'Ouessant.
Pour que l'on ne puisse nous accuser de jug'cr avec sévérité une erreur sur laquelle 1 infortune cruelle de ses auteurs appelle toute Tindulg'euce ^ nous nous faisons un devoir de citer textuellement la partie du rapport de M. L..,. , oîi cet officier réunit les considérations qui peuvent faire excuser cette méprise.
u Notre point nous mettait, a midi, à l'eslime de 49" 55' de latitude nord, et 6" 50' de long^itude ouest. La terre que nous aperçûmes était Pîle de Lundi , que nous prîmes pour l'Ouessant.
)) Les marins qui ont vu l'une et l'autre pourront peut-être nous jug'cr sévèrement j mais avec le temps brumeux qu'il faisait et
la manière dont nous la découvrîmes y elles ont entre elles une très - g^rande ressemblance j de plus , nous ne pouvions la comparer à aucune autre île de la Manche. »
C'est cette erreur qui fut cause de leur perte.
Le capitaine, voulant se soustraire aux dangers dont un frais aussi violent eût entouré le navire au milieu des récifs dont est liérisée la plagie bretonne, fit g-ouverncr pour s'élever à un mi-chenal de la Manche.
Cette manœuvre exécutée, les hommes de quart seuls restèrent sur le pont. ^
L'après-midi s'écoula sans qu'aucun autre incident que le développement continuel de la tempête vint alarmer l'équipage. L'ombre, hâtée par la brume épaisse dont était enveloppé le ciel , descendit sur la mer sans que l'on changeât rien ni à la voilure ni à la direction de la marche.
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Il pouvait être sept heures et demie, lorsqu'un des matelots , placé sur l'avant j signala y d'une voix altérée, des brisants dans les eaux que le navire sillonnait alors. Le capitaine n'en eut pas plus tôt pris connaissance , que , se reportant sur l'arrière , le cri d'alarme en haut tout le monde! appela le reste de l'équipag-e sur le pont.
On ne pouvait en douter , une grave erreur avait été commise : quand on n'eut point aperçu cette vaste étendue de mer moutonnante , dont la phosphorescence jetait dans la nuit une îueur blanchâtre, le rugissement des lames, se brisant et rebondissant sur les récifs, eut seul annoncé leVoisinage d'une côte de rochers.
Pendant que les maêelots qui se trouvaient encore dans l'entrepont se hâtaient de venir joindre leurs efforts à ceux des hommes de service pour conjurer le danger,
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le capitaine donnait et faisait exécuter les ordres les plus urgents.
^- Attrape a carij-uer la misaine 1 s'écria t-il d'une voix que l'émotion rendait plus vibrante.
Quelle que fut l'ardeur avec laquelle les hommes se portèrent à cette manœuvre, elle n'avait encore pu être exécutée , que le navire, talonnant violemment sur les cailloux^ leur en révéla toute l'inutilité.
— Nous sommes perdus I Ce fut un seul cri que formèrent toutes les voix. Les passagers , éveillés en sursaut par cette terrible secouse, s'élancèrent tout épouvantés de leurs cadres, ne devinant que trop clairement de quel malheur ils «taient menacés, et se hâtèrent de g-agner le pont , oîi ils apparurent tous à peine vêtus. Leur présence porta à un degré qu'il n'est pière possible de décrire la terreur dont
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l'étendiifi et l'imminence <lu dan{jer avaient même frappe les matelots. Ce fut un tuinulte^ une confusion où les cris des uns ne faisaient qu'exalter Pépouvante des autres. « Je n'essaierai pas de dépeindre , dit M. L..,, la scène effrayante que j'eus alors sous les yeux, elle serait trop au-dessous de la vérité. Quel tableau que celui de dix-neuf personnes en proie aux ang-oisses de la mort la plus terrible , sans espoir de salut , suspendues à un fréîe appui sui* un élément en furie dont les abîmes ouverts faisaient entrevoir le trépas sous ses formes les plus épouvantables î Ce qui ajoutait à l'eifroi gfénéral et nous glaçait de terreur , c'étaient les cris d'une jeune personne de quatorze ans, mademoiselle C. cherchant son père et l'appelant avec des cris déchirants que le dang-er arrachait à la tendresse tilialo)
L'officier auquel nous empruntons le ré- I. 17
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cit fie celte scène dëcliiraiile, apercevant que lespèce de vertige dont i'efFroi avait frappé tous ces malheureux détruisait les chances de salut qui leur restaient encore j sélança vers le capitaine, et lui représenta que toute tentative d'arracher le navire à un dang^er inévitable ne pouvait avoir d'autre résultat que d'en faire le tombeau de ceux qui le montaient ; que le vent, en les poussant sur nne partie de la côte oii les lames ne se brisaient que sur des hauts - fonds , ne leur avait point ôté tout espoir de gagner la rive ; qu'en s'empressant de mettre les embarcations à la mer, on pouvait arracher les hommes du moins à ce désastre.
Et sans attendre la réponse de celui-ci , ayant appelé le charpentier, il lui ordonna de couper les saisines de la chaloupe pour que l'on put en disposer aussitôt.
Quelque affreuse que fut la position oà
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ïlans ce moment se trouvaient place's ces malheureux, le drame auquel ce bâtiment battu des flots devait servir de théâtre était loin d'avoir olTert ses plus terribles épisodes.
L'opération qu'avait ordonnée l'officier n ëtait pas achevé, qu'une lame violente, prenant le navire en travers, le coucha horizontalement sur les flots.
Tout ce qui se trouvait sur le pont , hommes et objets, fut jeté à la mer. Chacun, étourdi par cette chute violente , fut un instant balloté par les lames furieuses au milieu des débris de la mâture et du bord ; mais la plupart ayant pu se prendre à quelques parties du jjréement, des supplications et des Cris de désespoir se mêlèrent au fracas des vagues et au sifflement de la tourmente.
Ceux qui , plus forts ou plus adroits , étaient parvenus les premiers à sortir du danger , s'empiessèrent d'arracher par toiïs-
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les moyens, et en s 'exposant eux - mêmes ^ leurs compagnons à la mort. Tous ceux qui avaient pu se tenir accrocliés à quelques débris furent ainsi tour à tour hisses sur le flanc du navire , seul refuge où il fut possible de résister aux raffalles des lames.
Mais cette position était tellement incertaine que tous sentirent la nécessité de se créer d'autres moyens de salut, ou de se résigner à une mort dont tout effort n'eût pu que prolonger l'agonie. Battu sans cesse par les flots^ le bâtiment abandonnait à chaque vague ou un homme ou un débris. L'écume des lames était un suaire qui pouvait à tout instant passer pour jamais sur lui.
Cette pensée , dont le craquement du navire que rongeait la mer proclamait hautement l'urgence , détermina le second oflîcier que son dévouement avait déjà lait s'exposer avec tant d'abnégation pour secourir se*
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compagnons d'infortune , à faire une dernière tentative , soit qu'il put déçag^er la chaloupe chavirée et enclavée sous le grand-mât, soit, qu'à son défaut , on construisît un radeau sur lequel on franchît les deux lieues de mer qui séparaient du rivage.
II s'efforça donc de ranimer le courage de ces infortunés et d'obtenir leur concours à l'exécution d'un projet pour lequel ses efforts isolés étaient de toute impuissance.
Il fallut renoncer à la première idée. La chaloupe, qui résista long-temps aux tentatives que Ton fit pour la dégager , fut enlevée et portée au large par une lame. Tous les espoirs se portèrent donc sur la construction d'un radeau.
L'exécution de cette mesure était loin de présenter une tâche aisée Le bâtiment n'était pas tellement brisé que l'on pût sans instrument en arracher les planches et la
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membrure. Les mâts, eux, tenaient bon, li..., ne se laissa effrayer ni abattre par ces difficultés. L'espoir de sauver du naufrage ces infortunés qui, sans cesse baignés» par les vagues , se cramponnaient , glacés moins par le froid du vent et de la mer quç par l'épouvante , à un fragile amas de débris, lui donna le courage et la force de surmonter tous les obstacles.
Aidé par quelques matelots que soutenaient ses paroles et son exemple , tantôt glissant le long: des mâts d'où pouvaient les arracher et où pouvaient les briser les lames,tantôt se jetant à la mer pour aller chercher à la nage quelques débris, il parvint, malgré l'obscurité et la tempête, à former uir radeau qui fut amarré sur l'avant du navire.
Un malheur dont on ne tarda point à se convaincre, c'est que ce radeau, pour lequel on avait réuni tout ce qui avait été possible
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«rairacher au navire, ne pouvait porter plus de huit personnes.
Que faire ? abandonner sur le bâtiment prêt à disparaître ceux que l'on ne pourrait prendre? Renoncer à ce moyen de salut plutôt que de livrer par cette action des compag-nons d'infortune à leur d'esesf!v)ir?
Plusieurs des matelots qui avaient concouru avec le plus d'intrépidité et le plus de zèle à l'établissement de ce plancher flottant, répétaient qu'il valait mieux se sauver à six que de s'ensevelir tous ensemble. Mais le second capitaine se prononça avec tant de force, qu'il fut convenu que l'on g-arderait ^ce radeau comme dernier refuge, en cas que le bâtiment ne pût résister à l'action des lames jusqu'au moment où, le jour ayant révélé leur danger aux habiants de la côte ; il serait possible d'en recevoir des secours.
Il suflisait de voir les progrès de deslruc-
tion que celte mer turbulente et convulsivc faisait de moment en momeut surlebatimcnt^ pour perdre l'espoir d'une longue lutte.
Déjà tout Pavant était couyert par les flots. La disparition de fpielques-uncs despar-» lies du navire qui les protégeaient contre les lames, laissa tous ces malheureux exposés au choc des vagues qui déferlaient sur eux en nappes d'écume , jusqu'à ce ([u'une plus fu-^ rieuse y tombant sur cette embarcation à demi submergée, de tout le poids de sa montagne d'eau, couvrit la mer de débris.
Des marins et des passagers qui se troU" vaient encore sur la coque de la Jcune- Emmoy six, emportés par cette lame, par-^ vinrent h gagner le rxideau qu'acné avait arraché du navire. Deux restèrent sur la partie de la carène qui avait résisté aux dernier choc. Les autres n'avaient plus à lutter contre ces chances destructives qui