‹ Le capitaine SabordChapitre 16 sur 27 · LE VIN B?. "**. 2R · texte numérisé non relu

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peu dans le premier inslani; toute la pensée, tous les désirs se résumaient dans ce mot : Fuir.

Il fallait que nous fussions bien exaltés tous deux. Quand Simonne me rejoignit, la nuit était fort noire. Je savais à peine les chemins de ïa campag^ne , et nous nous aventurions effrontément par les champs, sans même que la petite tille me demandât où je la conduisais. Toute notre attention était absorbée à dire et à entendre ce que nous avions fait tous deux depuis notre séparation douloureuse , et nous marchions toujours, t/cs chemins devenaient parfois difficiles , obscurs et fatigants pour elle ; mais la pauvre enfant avait un merveilleux courage ; souvent nous retrempions nos forces par un baiser. IVcms avions marché pendant toute la nuit, et quand vint le jour, nousétions fort loin de la ville , perdus dan»

les campag^nes. Simonne ^ longtemps soutenue par cette exalta lion dont nos jeunes cœurs faisaient lécliange , finit par se trouver incapable d'aller plus loin. Alors nous convînmes qu'elle m'attendrait dans un champ, tandis que plus fort et moins fatijyué qu'elle, j'irais à la découverte; je partis. Deux heures après j'étais de retour ; j'avais reconnu les parages, nous a\ions le temps^ d'arriver, pour le soir, au pavillon sur lequel je comptais pour nous reposer. Quelques provisions que j'avais achetées à Saint- Servan satisfirent notre première faim.

Quand vint la nuit, nous arrivâmes enfin au terme que j'avais mis à notre course. 11 était fort douteux que ma mère ou le père Simon nous découvrissent dans cette retraite. Nous pénétrâmes dans le pavillon désert à Taide des clefs que j'avais eu soin d?omportcr du château. Tout était dans l'or-

lire où noHS liivijjns cjiiitte avec ma i'amillc un an auparavant. De vieux meubles vermoKis, des earreaux brises, rien des clioscs les plus Deccssalres pour un lieu qu'on habile. La ferme était à une lieue de là. Le terrain avoisinant faisait partie d'une même dépendance ; l'ancienne maison de maîli e « long-temps resiée sans réparations, avait été abandonnée au fermier qui l'avait converîieen magasin à grain. Le seul pavillon était resté sans destination et servait provisoirement de pied à terre dans les excursions de mon oncle dans cette partie de ses propriétés. Alors on y transportait un lit et quelques meubles de la ferme. Dans notre cspritjle pavillon devait être la première halte de notre pèlerinage vers un but inconnu. Ce que je voulais et ce que je persuadai à Simonne, c'était que ma mère et le père Simon apprenant que nous avions passés plusieurs jours

ciiserabte , ne pussent plus nous clésunir ; c'était dans notre idée, le meilleur moyen de précipiter un mariag-e que les premiers obstacles mis entre nous commençaient à nous faire paraître difîicile à accomplir par les moyens ordinaires. — Elle avait seize ans et moi j'en avais dix-sept.

Le îendt'iiiain matin , je visitai soigneusement les chambres du pavillon. Toutes participaieût ilu délabrement g^énéral : c'était inhabitable pour tout autre que deux amants,

JBienlot nous eûmes faim et soif.

Je me souvins alors que mon oncle parlait souvent avec une jjrande considération d'un vin caché dans cette retraite, et qui vieilli et en quelque sorte compris

dans son abandon , avait gajyné dans cet oubli des fTiialités exquises. Je me souvins que plusieurs fois il avait été question de le transporter au eliâteau des Grèves ; mais on craignait que, tourmenté par la route, ce vin ne perdit une grande partie de sa valeur. Aussi semblait-il condamné à êtpe bu dans le liçu où il avait si long-temps séjourné. ï^c nom de ce vin précieux m'avait complètement écliappé. Mais je résolus de chercher le vin et de le mettre sans façon en consommation d ordinaire.

Mon vieil oncle et quelques fidèles domestiques étaient sans doute les seuls qui connussent ce secret ; mes recherches ne tardèrent pas à elre fruclucuses : c'était un vin rouge, parfumé de violette , limpide et dépouillé comme une teinte de rouille.

iLes vivres nous manquèrent ; — le vin ne les remplaçait pas. ISous ne mangions pas

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beaucoup, mais encore man{>lons-iious. Le «ccond jour je me vis forcé d'aller à la dér couverte ; pendant quelque temps nous nous contentâmes de pommes que j'allais arracher aux arbres. . . C'était une délicieuse existence. Mille expressions, mille preuves d'amour absorbèrent les premières journées. Notre cœur sVmplissait mieux que notre estomac. La tendresse de Simonne était inépuisable. Il me serait difficile de trouver à travers mes souvenirs les affinités inappréciables qui lient aujourd'hui pour moi le goiit de ce vin inconnu, et la trace qu'a laissée dans mon cœur ce premier amour. Tout le monde sait comment les souvenirs s'aident et s'enchaînent ; tout le monde sait de quelle façon les sensations sont toutes sœurs et se tiennent par la main comme les fleurs d'une guirlande. Un air qu'on entend rappelle une femme , — un amour ; une couleur , une

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nuance, recèle iiiie impression clouflec ; un son de voix , un accent , un timbre rejette 1 àme tlans les vagues rég-ions du souvenir. Le goiH est j je le crois, doue des mêmes analogies. Les sens sont les touches de ce clavier que tout heurte à l'improviste dans le monde , et dont les cordes ont un centre d'harmonie : le cœur. Ainsi pour un homme, une voix, un air, une fleur, un goût, un parliim, ce sont des portes par lesquelles il rentrera dans des idées ahandondées. Cette voix, cet air, ce parlnm rappellent un amour, une jouissance, une douleur, dans lesquels il y avait la même voix , le même air, le même parfum.

Si Timpression que le cœur gardait endormie sous tant de couches d'impressions nouvelles est agréable, on cherche à la faire souvent retentir en la frappant avec une sensation identique. Voilà souvent pourquoi on

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aime un air, un parfum , une fleur. La même raison lait qu'on les évite pour se dérober k anc sensation douloureuse.

JLe g'out de ee vin mystérieux se liera pour toute ma vie au souvenir de mon premier amour : ma jolie Simonne.

Que pourrai- je ajouter à ee que l'imag'ination peut créer en lisant la simple exposition de ee souvenir? Nous passâmes^ Simonne et moi, près d'une semaine, enfermés ainsi, sortant par hasard et avec toutes sortes de précautions, nous aimant beaucoup et toujours, mangeant peu et raremenl. Le vin de mon oncle formait la base principale de notre nourriture ; il avait des qualités de chaleur et de force qui nous soutenaient, et il ne fallait rien moins que cet auxiliaire confortable pour réparer le délabrement que faisaient à noire poitrine les fruits vcrds (|ue me procurait mon espèce

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<le maraude. Ces huit jours passèrent également fort remplis de projets j nous bâtissions mille édifices ; nous étions pleins de la plus ig^norante et de la plus incroyable confiance dans l'avenir. Nous étions complètement persuadés que ma mère et le père Simon nous marieraient à notre retour y et Simonne eut bien de la peine à ne pas céder au désir que j'avais de nous présenter tous deux au château, comme deux fiancés qui demandent une bénédiction. Knfin après maints projets, maintes discussions entrecoupés de caresses et de sincères protestations d'amour, nous convînmes qu'il était temps d'échanger notre bonheur précaire et frauduleiix du présent contre un bonheur régulier que nous apercevions dans un prochain avenir. Notre départ fut fixé, nous convînmes que Simonne rentrerait chez sa tante à Saint - Servan , tandis que moi je

retournerais aux Grèves. L'accueil que rece- Trait ma iiancée ne me paraissait pas douteux des l'instant où elle déclinerait cette qualité a sa parente. Quant à la réception qui m'attendait au cliateau , je m'ett souciais médiocrement, pourvu que peu d'heures après, et cela était immanquable dans mon opinion, le père Simon fut mandé , instruit de ce qui s'était passé, si la tante de Simonne ne l'avait prévenu de la disparition de sa fille, et surtout que la demande en mariâ{ye soit faite sur le champ. Tout devait marcher ainsi. Les premières boutades de mon oncle n'étaient guère de valeur à m'intimider en face d'un pareil espoir. Je voyais déjà Si-" monne installée au château, partageant plus tard les plaisirs de Paris dans la société qui entourait ma famille. La pauvre enfant me rendait autant d'amour que d'extravagance dans les idées j elle avait une intelligence

très développée, mais qu'on ne pouvait accuser de ne pas francliir les limites du monde où elle avait vécu, et de s'abandonner avec confiance à des espérances qui naissaient dans son cœur sans être combattues par sa raison. Telle était notre position d'idées à tous deux ; nous partîmes. Le lendemain Simonne était rentrée chez sa tante, moi , je suivais la route qui mène aux g-rèves du Mont -Saint -Michel. Après quelques fatigues j'arrivai enfin au château. Mon absence avait duré dix jours.

l^es choses ne tournèrent nullement comme je l'avais arrangée dans mon csprit*^ Je fus fort maltraité. Simon fut appelé près «le ma mère. Le lendemain mon professeur de mathématiques s'embalh» avec moi dans une voiture de voyage, en compag-nie de tous mes ustensiles et ingrédients d'éducation. Nous étions munis de lettres pour les professeurs de l'école royale de marine^ oh

cinq jours après j'étais claquemuré avec condamnation de six mois portant sur les vacances et conjjés accordés aux jeunes élèves mes coUèg-ues.'

Je voulus me donner une foule de morts, mais toutes me parurent devoir me faire du mal. Les trépas c^.a&siques de mes études me revinrent en mémoire, sollicités par mon désespoir ; mais pour les accomplir il me manquait toujours quelque chose ; tantôt la ci^iie, tantôt le poig^nard. Je finis par me condamner à vivre, en me réfugiant dans cette idée, propre a me consoler de mon hésitation, que vivre serait pour moi plus douloureux que mourir. Puis , peu à peu , la sévérité de mes études, les assiduités qu'elles exigeaient et la surveillance continuelle qui s'exerçait sur moi me jetèrent ïion pas précisément dans un autre ordre d'idées eï d'impressions, mais dans une voie où il s'en

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