LE VIN DK ***. SOI
mêlait davantage. Peu à peu Je ne vis plus tnon maria{je manqué qu^à travers les cosi" nus et les sinusy la fraîcîie flîjurc de Simonne se mêla aux latiludes cotnparéesj à la déclinaison du soleil et à \a variation. La plaie d'abord si vive de mon cœur reçut ua premier appareil : l'espoir de m'écîiapper bientôt de cette situation nouvelle • puis la cicatrice se ferma avec un consolant projet : épouser Simonne à l'époque de ma major-té et quand je serais officier de marine.
Qui ne pourrait comprendre toutes ces folies! toutes ces déraisons î qui, tout jeune, n'a pas essayé son cœur dans un premier amour d'enfant ! le livre de la vie n'a déià plus de pages b'ancbes à di\-liuit ansj c'est le prélude de ces événements qui de joui* en jour se gravent d'une façon irrévocable, sur chaque feuillet que le temps retourne, et
le dernier, celui où l'on meurt, arrive bien
r>02 ^.V. CAl'ITAIXK SAW)Rn.
yîte SOHS DOS tloigls ! quel plaisir pénible quand on sent qu'on va toucher le dénoue-» ment du drame de la vie^ à relire ces premières pag-es que traçait l'espoir qui trompe en entrant dans la carrière.
Il s^écoula un an. Je n'oubliai pas Simonne, mais je l'aimai avec patience. Plus tard j'ai su ce que c'était que d'avoir au cœur de la patience en amour. Je comptais toujours l'épouser plus tard. J'avais eu in-r directement de ses nouvelles. Aussitôt après mon départ elle était rentrée chez son père ; le vieiix pêcheur n'avait rien su de la tante, ou avait feint de tout ig'norer. Ma mère et mon oncle avaient eu quelques bontés pour Simonne, on avait cherché à redresser et à diriger ses idées. Les nouvelles directes que j'avais de nïa famille, surtout depuis son retour à Paris, avaient fort peu de rapport à mon mariage. Je fus
même plus lard contraint de m*a vouer qu'il n'en était pas quesiiou du tout ; mais je travaillai toujours. Enfin dix-huit mois s'écoulèrent, c'était la saison des campagnes, ma mère était aux Grèves ; je venais de subir convenablement mon dernier examen : j'étais élève de seconde classe au corps royal de la marine. Je ne mettais pas en doute dans mon esprit que mon oncle et ma mère m'appelassent près d'eux pour jouir de quelques plaisirs et me reposer après des travaux aussi opiniâtres : il n'en fut rien.
Le supérieur de l'école de marine me comprit dans une légion d'élèves destinés a prendre place sur une frégate en armement à Cherbourg.
Désormais j'appartenais à l'état. Cette liberté dont je n'avais eu à répondre jusqu'à 3e jour que vis-à-vis de ma mère , était échangée contre des règlements sévères au
T.E r.ÀPlTAlNF SABORD.
front desquels se lisait ce mot : Désertion, Ma raison fit ployer mon cœur sous ces impérieuses exigences ; je me conformai à tout ce qu'on voulut de moi.
Un mois après y ma mère vint me voir à Cherbourg- ; j'avais le frac bleu aux ancres d'or, S'aiguiUeUe et le poignard. Elle se montra ce que je Tavais toujours vue, pleine de tendresse. De Simonne pas un mot. Je n'osai moi-même rien demander , et les domestiques furent pour moi d'une discrétion désespérante. Huit jours après je partis. La frégate allait à Bourbon renouveler les équipages de la petite station des bâtiments légers de l'Inde. Nous devions faire éclielle au cap de Bonne-Espérance.
Une fois en mer , la nouveauté des impressions, l'activité de mes fonctions nouvelles m'absorbèrent suffisamment pour que mes pensées cessassent de vagabonder
parmi des souvenirs étouffés. J'avais d'ailleurs près de vinjjt ans 9 et je voyais d'une façon plus convenable un événement dont les conséquences, pour avoir été contraires à celles que j'avais ardemment espérées, n'en avaient pas moins été heureuses et sag^es. Mais si je condamnais mes anciens projets, je ne perdis pas mon amour, et j'avais toujours pour Simonne la plus vive tendresse.
li y avait trois mois que nous étions en njer. Toutes sortes de contrariétés avaient entravé notre marche. La frégate était d'ailleurs une mauvaise voilière et n'était pas en étal de triompher du vent contraire, comme parviennent à le faire souvent des navires doués de bonnes qualités nautiques. Les instructions du commandant portaient de jeter notre ancre et de montrer notre pavillon à toutes les rades que nous offrirait sur la
3or
roule du Cap le grand cîicmiu de l'Océan, Les Canaries , Madère, les îles du Cap- Verd, l'Ascension et Sainte-Hélène, avaient formé les premières étapes de notre voyage.
Biais de Sainte-Hélène au Cap il ne reste plus d île à aborder, à moins qu'on ne s'égare jusqu'à celles de Tristan d'Haculiaqui se g'roupent dans l'ouest du cap de Bonne-* Espérance. La côte occidentale d'Afrique que découpent des haies si nombreuses s'étendait irrég:uîièrement sur la grandie de notre route directe, se trouvant tiintot devant, tantôt derrière nous, suivant que les brises contraires du sud nous forçaient à courir soit vers le larg-e^ soit vers îa terre, sans avancer vers notre destination. Beaucoup de temps se passa ainsi.
J^ai dit que la frégate porJait dans l'Inde des équipages pour les stations dont le personnel avait besoin d'être renouvelé. IXous
508 LF, r.APlTAINf- 'SAIiOTin.
nous trouvions donc ibrt nombreux à bord^ et, à «ne distance encore fort considérable du Cap 5 les vivres calculés sur trois mois de mer, cl qui devaient être renouvelés à cette première grande balte de notre traversée, commencèrent à nous manquer d'une façon inquiétante. La frégate était encore à plus de deux cents lieues dans le nord de la baie de la Table , et les vents contraires, d'ailleurs forts violents motivaient de sérieuses appréhensions pour l'avenir de notre nombreux équipage.
Nous naviguions fort péniblement. Il nous arrivait de temps eu temps d'approcher jusqu'en vue de la côte d'Afrique j mais la mer était si mauvaise, et les contours de la terre tellement dangereux qu'il nous eût été extrêmement difficile d'éiablir un point de contact avec le rivage, en supposant que cela eût pu nous être profitable en quelque chose.
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ïoule cette partie du sud de la côte d'Afrique est complètement dénuée de ressources. Habitée d'aventure , par quelques IiorJes de lïottentots nomades, elle ne pouvait oiFrir que de bien précaires secours à notre position ; l'expérience des oOiciers de la frég-ate leur donnait cette douloureuse persuasion. liC temps se passait et nous rapprochait chaque jour d'une siluation plus pénible. Depuis long"- temps déjà l'eau douce nous manquait. Réduits h une demi-ration , puis bientôt à un quart de ration , nos marins dé» périssaient à vue d'œilj la physionomie morale du bord était l'abattement le plus complet j le désespoir créait la veil'e une situation pire encore et que réalisait le lendemain. Pour ma part, je soulTris beaucoup^ car je n'avais pas comme plusieurs de mes compag^nons de mer une certaine habitude des privations qui en rend la répétition moins
510 LE CAPITAINE SAnORO.
pénible, iit l«\s jours s'ccoulaicnt , et le vent resiait opiniàlrement contraire.
Il arriva enfin un jour oîi nos dernières provisions furent complètement ép'jisées; il resiait à peine 'à bord ce qui aurait suffi pour ïe repas de dix personnes et nous étions cinq cents ! Kous primes ce dernier repas. De-^ puis lor.gterns déjà j'avais dans les pensées une allure sombre et gravement inquiète ; dès le nîoment où mes lèvres desséchées m eurent absorbé h\ dernière {jouUe d'eau qui me fut promise, je tombai dans un morne désespoir.
Ajoutez à cet aspect de notre position, que le vent si cruel qui nous repoussait du point où nous devions ti-ouver des secours, était tombé presque tout à coup, et qu'avec le calme qui s'était répandu dans Tair et sur l'eau, une ardente chaleur était venue rendre plus insoutenables encore les tourments
LK Vl.\ DE *'*. ni i
de la soif. jL'éloi}»neineut où la frégate se trouvait de la côte d'Afrique au moment oîi le vent s'était abattu, nous privait d'une ressource désespérée, celle d'envoyer à tout hasard une endjarcation vers la terre, afin de voir si quelques naturels n'y seraient pas campés , ou si , caché dans les découpures de la côte, un navire baleinier n'y avait pas jeté ses ancres. Toutes ressources nous manquaient , et l'espoir n'en osait créer aucune.
Le soir de celte cruelle et brûlante journée arriva, lentement apporté par milie souffrances. Abattu, sans forces, en proie à une sorte de marasme, j'étais jeté avec la plus complète insouciance sur mon hamac vacillant , lorsque je crus faiblement voir un des docteurs de la frég'ate pénétrer dans le poste des élèves.
Les médecins ont toujours quelques res-
sources cachées pour se g-arder de certains maux qui affligent généralement les autres , ou bien pour en souffrir moins péniblement que leurs compagnons. Celui - ci éiait un jeune homme que j'aimais y et qui me rendait généreusement mes bons sentiments pour lui. Moins abattu que je Fêtais, il s'approcha de moi , écoula patiemment mes plaintes expirantes , et me promit un soulagement. Je me cramponnai à cet espoir et repris ainsi quelqu'empire sur mon mal.
Après s^être absenté quelques instants , le docteur revint , il visita soigneusement le carré où nous nous trouvions , puis il sortit mystérieusement de dessous ses vêtements une bouteilîc aux trois quarts vide, puis me versa un verre de la liqueur rouge quelle contenait, et que je portai avidement à mes lèvres.
Quelle était celle liqueur précieuse que
me donnait le bon docteur? Pourquoi mou œil lan!»-uissant s'alluma- l-il comme si une flamme ardente s'y fut réile'tée? Pourquoi mes lèvres desséchées se colorèrent - elles sous les liumides épanchements du sang-? Pourquoi mes joues, mon front pâles et iuîinimés se rougirent-ils comme si cette liqueur m'eut injecte la vie ? Pourquoi ces changements inattendus , cette vigueur éteinte et renaissante, ces membres amollis et redressés pleins de force ? Pourquoi ?
C'est que cette liqueur était le vin de mes amours, le vin que j'avais lié dans un éternel et impérissable souvenir avec les caresses et le bonheur que m'avait donné Simonne; c'est que ce goût exquis, inattendu, et auquel l'infortune de ma position donnait des valeurs plus grandes encore, était cette touche dont j'ai parlé, et qui fit subitement vibrer dans mon cœur touJcs les mélodies
314 LF. CAPITAINE SABORD.
des instants les plus fortunés de mon existence î
Le docteur debout devant moi , ne sut ^ue comprendre h ceîte exaltation inattendue (jui se manifestait aussi subitement dans mon visage et dans mon attitude. Il crut fl'abord m'avoir versé quelque poison. Il regarda attentivement sa bouteille, épancha dans sa main quelques gouttes du breuvage qu'elle contenait encore, y porta timidement ses lèvres, et bien persuadé de l'exécution parfaite de Pintenlion qu'il avait eu en me versant de ce vin, il plaça soigneusement sa fiole . presque vide dans un pli de mon hamac, et s'assit devant moi pour m'interroger.
Je le prévins.
— Pour Dieu, docteur, quel est ce vin? lui dis-je galvanisé par ces quelques gouttes ({ui avaient rallumé mon sang, comme une
lave inoculée dans mes veines enjjourdies.
— Ce vin....? répondît le jeune homme , ma foi , ie n^en sait rien.... !
— Mon Dieu ^ mon Dieu î — m'écriai-jc douloureusement ^ cti retombant sur ma couche.
— C'est la dernière bouteille d'une caisse que m'a offerte à Saiut-Yago, pendant notre relâche, le chirurg-ien de la corvette ang-laisc avec lequel j'ai partagée mes lancettes.... Je sais qu'il y avait dans caisse du vin de Madère 9 du vin de Constance , du vin de Jurançon... et en tout deux bouteilles de celuici..,, je n'en sait pas le nom ; d'autant plus que, depuis l'époque de notre famine, jai soig-neusement caché les débris de ma caisse et que je la consomme avec une parcimonie que vous apprécierez... et dont pour l'instant vous me devez quelques remercîments.
— Ah ! docteur î repris -je , comme un
homme qui vient île tomber dans une déception, — vous avez bu ce vin là tout seul! c'est bien mal !.... Mon Dieu , si vous saviez, docteur! si vous pouviez connaître tout ce qui m"ag"ite l'ame en ce moment , quels tourments et quelles joies j'éprouve ! que d'ivresses et de douleurs ! Simonne ! Simonne ! — criai-je comme un fou , en me redressant sur ma couche chancelante î
lie docteur étonné de ces manifestations auxquelles il ne comprenait rien, fît un nouveau g'cste vers sa bouteille, pour s''y livrer peut-être à un nouvel examen de son contenu; mais je fus plus prompt que lui, et m'empressai avec rapidité de la porter à ma lèvre oii elle S'épuisa....
La première impression du propriétaire de la précieuse liqucurfut un g^este de colère, mais il réprima aussitôt son mécontentement, et s'approchant de moi il me reprit
Lr VIN DR *'*. ^ii
la fiole vide qu'il lança à la mer par iiii sabord^ — puis il s'approcha de moi. — Si je n'élais pas pleinement convaincu que ceci est ou était du vin... du vin de ma caisse enfin, et que de votre côté vous êtes un jeune homme doué d'une jjrande lucidité de raison, je croirais ou que je vous ai fait Loire un poison dont les effets m'étaient cachés , ou que TOUS êtes timbré. Qu'est-ce que tout cela veut dire?
— Ah ! docteur ! vous en aviez deux bouteilles et vous les avez bues ! ah ! c''est bien mal , docteur !
— Mais encore ?
i— L'autre bouteille, docteur? Tautre bottteille?
— Bue, vous dis-je î
— J'en donnerais mille francs , dix mille francs , dix ans de ma vie î
— Vous l'auriez peut-être à moins si vous I. 21
étiez plus raisonnable! Qu'est-ce donc qu'une pareille folie.
— L'auriez-vous encore 9 docteur ? m'écriai-je en m'animant ?
Je ne crois pas.... tout doit être bu.... d^ailleurs il est fort dang-ereux de garder en cachette des provisions quelconque dans la position malheureuse où nous sommes....
les règlements sont sévères.... silence, ne me compromettez pas y et surtout pas un mot
— Mais au nom de Dieu , cette bouteille docteur , l'avez-vous encore ?
— Les explications que vous me promettez ?
— Le vin ?
— Après votre histoire , je répondrai I
— Après le vin je vous dirai tout î
— Eh bien je l'ai encore ! nous le partagerons si la famine dure.... si elle cesse
par queîqvi'evencmeiil inespéré y vous le boirez seul.... Mais pour Dieu contez-moi donc l'histoire !
— Ah ! docteur, m'y voici ! vous êtes un arig^e ! »
Alors je lui racontai l'histoire de mes jeunes amours. Je lui déroulai l'analyse de toutes mes impressions , de mes anciennes espérances, des déceptions qui les avaient cleiutes. En répétant toutes ces choses je me retrempai moi-même dans mille jouissances du cœur qui me firent complètement oublier le malheur de ma vie présente. Je ne me souvins plus que j'avais ma part clans cette mort cruelle qui planait sur cinq cents personnes, et je fus quelque temps heureux de tous les enfantillag-es qui s'exalaient de mon ame, sollicités par cette évaporation de mes souvenirs. Je parlai longtemps avec feu, avec joie, avec le plus complet aban-
don et Pig-norance absolue de tout ce qui m'entourait. Quand mon récit toucha a sa fin, quand j'en fus à parler de l'école de marine , puis de mon embarquement , mon esprit inquiet devança mes paroles , et ma pensée retomba de toute la hauteur des souvenirs enivrants de mon amour aux horreurs d'un présent plein de menaces terribles. Mon corps ressentit le contre coup de cette douleur de mon âme , et je retombai épuisé sur ma couche , en même temps que ma pensée fut envahie par les appréhensions du danger qui flottait autour de nous, et qui plus menaçant encore jjrondait dans l'avenir.
Je passai une nuit affreuse, un violent délire s'empara de mon cerveau , et une fièvre ardente brûla mon corps. La moitié de l'équipage était hors d'état de se prêter aux travaux les plusimpérieux de la manœuvrc.^
Enfin Dieu eut pitié des tourments de tant d'êtres réunis. Il se leva une brise du nord, elle accrut en force d'instant en instant et donna à chacun de nous un premier calmant pour ses souffrances : l'espoir. Gomme certains remèdes qui n'ont de valeur sur la santé du malade que par l'effet qu'ils causent sur son esprit, celui-ci fut efficace; chacun en reçut les bienfaits. Les ressources les plus extrêmes furent épuisées pendant les trois jours qui nous suffirent pour gag^ner ce tant désiré Cap de Bonne-Espérance. Cent sept jours après son départ de France, la frégate hissa sa flamme et son pavillon dans la rade dont son ancre do bossoir sonda bientôt la profondeur.
Quant à la dernière bouteille de ce vin inconnu que le docteur m'avait abandonnée, je l'avais bue avec avarice, peu à peu et comme ou fait d''un parfum qu'on aime «t
qu'en laisse voluptueusement volatiliser près de soi.
Notre séjour dans 3a baie de la Table fut de courte durée, nous y fîmes une provision de vivres et d'eau douce plus que
suffisante pour gagner l'île Bourbon ; nous n'avions perdu personne j nos nombreux malades réparèrent leur épuisement dans Tabondance. Puis nous saluâmes la ville hospitalière, les échos de la montagne nous renvoyèrent les coups de notre artillerie, et pendant deux jours d'un vent favorable nous vîmes encore dans les nuages la lig^ne droite que trace sur le ciel la montagne élevée qui forme un des poteaux immenses de cette gigantesque partie de la mer des Indes, dont le cap de Horn est la seconde sentinelle.
Xje reste de notre campag'ue fut exempt d'incidents remarquables. Un an après la frég-atc mouillait dans les dig'ues de Cherbourg.
C'était la morte saison, ma famille avait émigré en Italie. Je vins à Paris passer un congé de quelques jours.
Pendant mon séjour dans la capitale je fis q^uelques démarches au ministère de la ma-'
524 LE CAPITAmE SABORD.
rine pour être employé dans le service de la station chargée de protéger les pêclies françaises dans la baie de Granville et de Saint- Malo. Je fus assez heureux pour réussir.. Je partis avec PéguiHelte d^or de l'élève de première classe, et une feuille de route pour Saint-Servan où se trouvait alors en réparation le cutter de l'état sur lequel je devais embarquer comme lieutenant. Je fis joyeusement la roule; j'avais deux espérances dans le cœur : l'nne répondait à un besoin y l'autre à une folie , un enfantillage. Je voulais revoir Simonne et savoir enfin le nom du vin fabuleux qui avait déjà joué un si grand rôle dans les situations les plus dramatiques de ma vie.
La première chose à laquelle je songea is en arrivant à Saint-Servan , ce ne fut pas d'aller saluer mes chefs pour me mettre à IjL'ur disporiition , mais bien de partir sur-lcp
cLE VIN DE "'. SS^
chump pour le petit pavillon désert faisant partie de la propriété de mon oncle.
Je reconnus tous les chemins. Chaque pas que j'y faisais répondait à un battement de mon cœur. Je vis l'endroit où , quittant Simonne, j'avais couru à la découverte, je cherchais les mêmes sentiers que nous avions foulés trois ans auparava ut. Le hasard fit que, lorsque j'aperçus le pavillon parmi les arbresjle jour au déclin se trouvait à la même teinte qu'il se trouvait quand après une nuit de marche, Simonne et moi avions au matia aperçu ce but de notre voyag^e. Ce fut dans mon cœur une succession de sensations inef* fables, et à le sentir battre dans ma poi* trine je ne compris plus comment j'avais aussi indifféremment supporté l'absence.
Enfin, heureux, ému et plein d'espérance pour un prochain bonheur, j'arrivai au pa*villon. Je n'avfiis point de clef, mais j^
comptais sur Fimpunité qui résulterait au besoin de reflraction ou de l'escalade. Mais appréciez ma vive douleur et ma déception î Le pavillon était habité par des gfens de la ferme? J'entrai , j'interrogeai ; et j'appris que depuis un an la maisonnette avait été déblayée. Moi qui comptais revoir tels que je les avais quittés ces lieux pleins de souvenirs d'ivresse! Moi qui espérais enfin savoir quel nom donner à ce vin dont le séjour de ce pavillon avait commencé le secret pour moi! ne pouvoir en emporter! Apprendre que par ordre de mon oncle tout ce qui restait dans les caves avait été charg:é sur des voitures et emporté on ne savait oii? Que faire! se désoler? je me désolai ; — partir? je partis. Le lendemain j'étais en fonctions sur le cutter dont les réparations étaient termi- , nées, et nous partions pour Granville dont la proximité avec les Grèves du Mont-St*
Michel me permettait l'accomplissement de la plus vive de mes deux espérances : voir Simonne, et peut-être aussi trouver au château ce vin inconnu.
Je n'ai rien à dire de Granville. C'est uu petit port animé 9 pittoresque et que tout les artistes devraient visiter. J'y ai cueilli mille souvenirs 5 je les garde et les tire un à un de tagïi cœur quand les orage de ma condition présente me font un besoin consolant de revivre dans les douces lunes du passé.
Je demandai bientôt et j'obliûs un congé' de quelques joursj et je partis pour les Grèves.
Je passai par chez mon oncle, bien qu'il fut absent de ses propriétés. Je comptais avoir des nouvelles sur tout ce qui m'interressail. «le n'appris rien.
Je ne trouvais qu'un vieux concierge qui ne put même pas me faire préparer cou*-
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venablement une clianibre. Mon oncle avait emmené tout son monde avec lui.
Le vin du pavillon était devenu pour moi l'objet d'une vive sollicitude. Je m'informai avec toute la précision possible de ce qui se rattachait à son transport ; tout ce que je pus savoir c'est qu'en effet mon oncle avait essayé de le faire transporter au château , mais que le père Simon chargé de ce soin s'en était acquitté avec une inexpérience qui avait singulièrement compromis la qualité de la liqueur dans le trajet. On croyait du reste que le tout lui avait été abandonné.
Ce fut encore une joie pour moi. J'allais donc retrouver sous le même toit, le»
deux réalisations de mes espérances ! Je montai à cheval et je galoppai avec ardeur vers le village.
Je sentis pourtant au milieu de la fougue
qui m eKhainait le besoin/l'user de quelques précautions h mon arrivée. Aussi dès les premières maisons descendis-je de cheval, et enfonçant sur mon front ma casquette dé voyag^e, je pris Tattitude la plus humble et la moins susceptible d'attirer l'attention sur moi.
En entrant dans le villajje je rencontrai un convoi de jeunes filles. La cloche de la petite ég"îise jetait dans l'air froid les douloureuses expressions d'un glas mortuaire. La terre 5 les toits, les arbres dépouillés étaient couverts de neig'C , le cercueil de la morte avait la même uniformité. Le cimetière rrui entourait l'ég-lise, comme partout dans les campajjncs , s'ouvrait quand j'arrivai à la fouie silencieuse qui formait le convoi. Le temps était (yris et voilé; ce voile du ciel descendit sur mon cœur. Il y a toujours eu entre l'état de l'atmosphère et mon
humeur de sinjjulières analogfies. Ce jourlà j'en subi plus que jamais encore les mystérieuses influences. I^a cérémonie était achevée que j'étais encore immobile à l'ançle (le l'égflise rcjjardant sans voir, écoutant sans entendre, en partie privé du secours de mes sens et seulement dominé par les battements convulsifs de mon cœur qui me frappait la poitrine. Peu à peu le froid triompha de l'extase de mon âme , et une lég^ère souffrance physique me dépouilla momcntament de cette douleur, de ce vertig-e moral. Je marchai j je me diri^^eai vers la maison du pêcheur Simon. J'y vis entrer plusieurs personnes ; quoique ce jour-là ne fut point un dimanche, ces g^cns me semblèrent parés, d'autres arrivèrent et entrèrent aussi. Je résolus de me mêler à eux. Je m'approchai , et j'entrai. Le milieu de la cabane était occupé par une table , sur cette table on avait
532 LE CAPITAINE SABORIi. '
dispersé <les bouteilles et des verres. Chacun des assistants prenait silencieusement un siégfe et s'asseyait près de cette table. J'en fis autant. J'étais alors sous l'influence d'une volonté machinale à laquelle mon esprit ne participait nullement.
Je me souvins pourtant confusément d'un usage de localité qui expliquait d'une façon horrible la scène qui s'accomplissait devant moi. Les riverains, les pêcheurs de certains points de nos côtes ont l'usag'e de réunir à la maison mortuaire tous les assistants d'un convoi j et quelques bouteilles de vin sont sobrement vidées comme corollaire de l'oraison funèbre de celui qu'on pleure. L'affreuse vérité que mille perceptions vag^ues m'avaient déjà fait pressentir se déclara lumineuse et terrible devant moi.
— Elle aurait été la joie de son vieux père 5 — dit le prêtre qui se tenait au bout
î.r Y IN ItK
supérieur de la table. — Elle avait payé par trois ans de repentir une tante qu'on ne lui reprochait plus ! — Elle était mère pieuse et i'ésijj^nce comme une fille pardonnée ; Dieu la conserve en sa miséricorde sainte ; souvent nos [irières seront pour elle !
— Nous consolerons le vieux Simon ! — répétaient les assistants; — sa fille est morte pour avoir aimé , nous (garderons nos filles de l'amour !
Les verres s'épuisèrent. On en avait placé un devant moi.... j'y trempai mes lèvres desséchées.... c'était le même vin l ton-i jours ce vrn I
Dans cet instant deux ou trois marins
entrèrent, c'étaient les derniers du convoi.—
Pardonnez-nous, mes amis , — dit une voix
que, malg-ré mon éjjarement , je reconnus
aussitôt pour une voix amie, — le père Simon
n'a plus de vin, unissez-vous à nos prières, I. 22
B34 LE CAPITAINE SABGRB. *
Cet homme était «n ancien domestique du cbâteau. Je m'élançai vers lui. — Pour î>ie« 9 Bernard , quel était ce vin qu'on venait de boire?
Je n'en sais rien , mciisicur, c'est le propriétaire du château des Grèves qui l'avait donné à Simon. îl n'y en a plus ni au château , ni à la cabane. Monsieur disait souvent que c'était un vin précieux.
Bernard ne me reconnaissait pas , personne dans cette foule ne m'avait reconnu. Comme j'étais tombé sans connaissance oa m'emporta à Tauberg-e du villa^fe.
Tin.
J'ai partout clicrclié le nom de ce vin inconnu, jamais depuis je n'ai eu le bonheur d'en trouver. C'est pour ma vie une cruelle soufTrancc , une espérance qui semble me fuir chaque jour, un vœu irréalisé....
Peut-être si je meure dans les Grèves en boira-t-on à mes funérailles.
Aujourd'hui j'ai vingt-quatre ans. J'ai
perdu ma mère pendant mes voyag^es. — Mon père habite les Indes occidentales. — Je suis père. — Mon fils a six ans.
Et ce vin est resté sans nom pour moiî