‹ Le capitaine SabordChapitre 18 sur 27 · UN AMOUR DE MARIN · texte numérisé non relu

UN AMOUR DE MARIN

Un ^mour ic Sïlûxhx.

« Songer à oublier, c'e«t oocore se hourenir. »

IVi"^ L»CISA J.

Falig-ué par trois ou qualre annét^s d'une navigation fort active, je résolus, ea 185 S, de venir passer quelques mois à Paris. J'eoiporlai à cet eîTet une centaine de louis amassés chez men armateur, et auxquels j'ajouîai le produit à peu près équivalent de mes dernières campagnes.

IJn de mes amis d'enTaîicc , marin com^le

oU) I.B CAPHAINK SABORD.

moi, et, aussi comme moi, parvenu au grade de seeoncf capitaine, consentit à prendre ma place sur un beau trois-mâts de Bordeaux, à bord duquel j''avais fait quelques campagres. Le capitaine ayant agréé mon intérimaire, je me yis libre pour quatre mois au moins, et en mesure de me dédommager de mes privations passées en puisant dans une vie encore inconnue pour moi des souvenirs propres à défrayer, les ennuis que me réservait la continuation de ma carrière maritime.

^'arrivai à Paris au premier anniversaire des journées de Juillet : tous mes amis de province m'avaient conseillé de choisir particulièrement cette époque pour donner plus d'attraits à mon voyage.

A peine remis de ses crises de fièvre por puîaire, ce grand Sinaï de la liberté, ce cuMir d'une nation encore décliiréc par renfanleyient, ccHe <'jl(' sur bupis-lic toutes les pa|i-

tt; AMorn m: mvkin. r>il

tics de l'iiorizoïi européen ont les yeux fixés sans cesse,comme sur un phare gigantesque, Paris enfin,ressenlait alors la première commotion des attaques de cette épilcpsie annuelle, que sa population enthousiaste empruntait aux souvenirs de 1850. Ne prévoyant pas que la répétition dp ces joies, toutes à l'épiderme , se glacerait peu-à-peu sous rindifférenee du cœur et la déception de la foi donnée, le peuple se livrait aux tumultueuses expressions de sa grande joie nationale. — Anjou rdîuii Juillet et son corrr fége de gardes nationaux et de lampions, Juillet dont les trois jours comménioratifs furent à chacun des premiers anniversaires le prétexte de persécutions contre le peuple, Juillet enfin ne figure guère plus que pour mémoire sur le calendrier national : les îoisde septembre sont venues écrire icurs articles sur la ralure de sa [jaraphrase, La

LE capitaim: sabord.

licdeur dans ces joies natior.ales est du reste la rig^oureuse eonséf[ueiîce de ia iiiol)ilité des impressions de noire peuple enthousiaste d'abord, puis bientôt après oublieux. L'his-» toirc écrite se fera quand sera accomplie l'histoire matérielle des faits... le 19^ siècle est jeune î

Mais en 1851 c'éialt encore un grand enthousiasme que Juillet, et une admirable époque offerte à un marin comme moi , qui n'avait jamais vu que des plages, pour inau-^ jyurer des impressions nouvelles, et planter des sensations dans le champ nu de son igno-« rance à 1 endroit du monde. Chacun me louait de l'à-propos ; j'y crus d'abord, mais je me détrompai bientôt. Ce Paris turbulent^ pavoisé de drapeaux , paré de fleurs fanées à la poudre des fêtes, ce Paris étalant au soleil— soleil de joie dont l'aîné fut un soleil terribles — ses armes brillantes et incxpéi-i-!'

tN AMOUR DE MAniX. 5iS

incntées ; à Paris barbolanl tout entier aux Champs-Elysées, dans ses grandes rues et sur ses boulevards, tout cela ne m'inspira ni euriosité, ni sympathie. Entraîné par le cours des ilôts a<>ilés de cette mer de peuple , j'arrivai jusqu'au boulevard encombré de soldats, et je ne pus qu'avec jjrand peioe me jeter à lécari, dans une rue des faubourj»s. Là , je trouvai une sorte de dilijjcuce prête à partir j sur la caisse je lus: Saint-IPeiiis. J'y pris place sans savoir oîi était Saint-Denis ; mon instinct machinai éjait de fuir.

Je me trouvai presque seul dans la voiture. Qui pouvait quitter Paris à pareil jour? J'appris un peu tard que ce Saint-Denis avait aussi ses (eîes citoyennes. En mettant pied à terre, je tombai encore dans une foison de gardes nationaux. . . . mais j'aperçus quelque part une scabreuse charrctlc qui partait : ott

ine nomma Monlmorcney. Le nom me pliU, je partis au souvenir de Jean-Jacques; on m'avait d'ailleurs assuré que Montmorency ne renfermait aucune sorte deg^arde ci^^iquc, et que le charmant village s'en rapportait absolument î» l'enthousiasme de la capitale^ pour fêter difjncment les glorieux anniversaires. Celte réticence de Montmorency mç pliit infiniment.

Une calèche de campagne me précédait sur la route; bien quelle me parut attelée de fort beaux chevaux gris , son alaire lente permettait à ma carioîe de la suivre. Parfois,, encourageant à grands coups de manche de fouet le zèle impuissant du maigre cheval, je parvenais à me rapprocher un peu du bel équipage. Bientôt j'y distinguai deux cha,pcaux de femmes ; des plumes et des fleurs s agitaient dans leur causerie. Je ressentis imc sorte de joie à voir d élégantes parisica-

tN AMOUR DE MARIN.

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nés émlgrer comme moi, laissant aussi derrière elles tout ce bruit. Il me semblait que j'aurais été à mon aise dans leur société, et que leur première conformité d'humeur déterminerait d'autres sympathies. Il y a pour un homme neuf ou timide mille joies secrètes à rencontrer un être qui pense et sente comme luij une grande reconnaissance et un Tif besoin de l'exprimer, sont d'abord les impressions qu'il éprouve à cette découverte, puis il se sent tourmenté par le désir de poursuivre cette homogénéité de {joûts dans d'autres affections. Je rêvai de mille sortes jusqu'à Montmorency, et toutes mes pensées flottaient vagabondes et légères sur les coiffures élégantes de ces femmes, comme des papillons sur des fleurs. Avant d'être arrivé, je me les élais faites l'une blonde, l'autre brune, jolies toutes deux, deux types de beautés différentes- de molles plumes

.*>4f> I.r CAPITAINE SAB0R6,

bleues sur la paille blanche iPun des chapeaux , m'avaient sig^nalé la blonde j l'autre portait des fleurs de saison, dont les vives couleurs vont si bien avec les cheveux noirs 5 c'était tout ce que j'avais pu conjecturer de ces deux femmes, puisque la voiture me dérobait le reste de leurs personnes.

On sait combien Montmorency est un charmant villag^e. Plein du souvenir du jyrand philosophe, son bois si mélancolique semble le jardin d'une grande villa dont le lac d'Enjjhien est le miroir. Les rosiers à cent feuilles, les lilas aux g:rappes fragiles y secouent leurs branches dans l'air frais de la montagne , enlevant ses parfums à chaque bouton que le matin a fait ouvrir. Par ce jour de juillet, toutes les rues étaient désertes, toute la campagne était descendue à Paris. Heureuse campagne qui se voit contrainte de

VN AMOUR DT. MAniN. ' ."^47

fuir ses fleurs et ses fraîches brises ^ pour chercïier et trouver «lu bruit ! L»a calèclie et la cariole s'arrêtèrent sur la place , où pas un paysan ne se trouvait à offrir ses ancs rétifs, ses petits chevaux dont l'allure

est si ardenîe pendant un quart

d'heure.

liO conducteur de ma voiture me signala l'auberg-e principale du lieu , dont ïlorace Vernet et Eugène Isabey ont fait les frais d'enseig-ne. M. Leduc, le grave liôtelier chez lequel ce pauvre Henry de Labaltut prodigua tant de cet or qu'il prodiguait si bien, M. Leduc, la réputation culinaire de Montmorency, était à Paris comme tout le monde.

Quand j'enîrai dans la salle, la calèche était déjJi vide de ses voyageurs , qu'on avait conduits à la* plus beUc chambre d« l'hôlel.

ùA^ I.F. CAPITAINE SABORIT;

Tout ce qui s'accomplit pendant cetlé journée ressemble à ce qui arrive le plusvuljyaircraent du monde. Les démarches dun jeune homme qui cherche avec la plus patiente obstination à voir des personnes qui n'ont encore d'autres titres à sa curiosité que d'être femmes. Je me souviens encore parfaitement de tout ce fjae j éprouvai durant tout ce jour 5 parce que tous les souvenirs d'amour s'enchaînent . et que ceux que j'ai déjà évoqués sont soudés aux autres par des émotions qui m'assiègent encore aujourd'hui en pensant à toutes ces choses. Ce qui précède est un sacrifice que j'ai fait à cette délicieuse amertume qu'on ressent à redire des impressions mêmes pénibles, tandis que j'aurais pu mé borner à ces li<ynes ; Mon premier voyag^e à Paris se fit aux anniver-* î^aires de Juillet Î85I. Fatigué du bruit de la villcj jepris au hazard une route tpii me

IN AMOl'n î>r MARIX. oiî)

porta dans un calme et délicieux village. J'y rencontrai deux femmes ^ dont Pune commença dès ce jour-là à se creuser un g"rand souvenir dans mon âme. Aujourd'hui que cette journée est si loin de moi, la place que j'avais faite en mon cœur pour cet amour, Lientôt arraché par la mort, s'est remplie de douleur. Lorsque ma pensée passe sur ces souvenirs assoupis, elles réveillent mille sensations confuses, comme l'aîle du vent en effleurant une corde de harpe, les fait vibrer toutes, et se réunir dans un son indé* terminé,

La brune, c'était la mère; la blonde, c'était elle.

Les deux femmes passèrent tout le jour dans les bois; je les suivis, mais je ne les voyais que parfois , et capricieusement découpées par les branches et les feuilles. Quand vint la brune, elles rentrèrent; toute espérance

de les voir encore s'éteigriit tiès qu'elles eurent rejoint Fhôtellerie. J'éprouvai alors un grand malaise sans objet ; je ne savais quel parti prendre, il me semblait que j'aurais pu les saluer et parîag^er avec elle les plaisirs de la promenade. 3îais il était trop tard, j'avais été trop timide,, ou peut-être cependant n'avais-je été que convenable en m'abstenant. Alors, j'examinai soig-neusement leur livrée qui était violet et or, trois étoiles de cinople se découpaient dans un écusson barré mi-partie de sable et d'az,ur. Quoique j'eusse cette déraisonnable envie, je jug-eai ridicule de me faire informer près des laquais de l'adresse des voyageuses. Que d'ailleurs en voulais-je faire? Quels rapports pouvaisje jamais avoir avec ces femmes qui s'étaient dérobées un jour à leur vie toute aristocratique, les reverrai-je jamais? Ce que je ressentais d'inquiétude vag^ue et de curiosité

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