v...•^■.TAI^E SAiîOP.n
plemcnt des pirates ^ lazzaronis marins écumanl la g-rande route des débouquements y vivant tantôt bien, tantôt mal de ce qu'ils pouvaient attraper au passage, et friands surtout des caboteurs créoles boudes de voyageurs et de piastres dont ils veillaient attentivement la venue à travers les BOches au milieu desquelles ils avaient établis leur point central d observation.
^ Depuis quelque temps les chances du métier avaient été médiocrement productives. Les pauvres diables de torbans ne trouvaient que de l'eau à boii e dans îeurs aventures. Ils avaient, chacun de leur côté, reçu de vigoureuses secousses de la part de quelques navl-
hésite ou qu'il fuie , léger comme les mauves parmi lesquelles il semble se mêler, on le voit s'élevev et planer sur la crête des lames en contournant leurs lignes agitées, sans en être ni frappé, ni couvert. Une lame sur le pont d'un Balaou est chose a^ssi rare qu'une éclaboussure aux bas de soie d'une sylphide.
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res récalcitrants auxquels ils s'étaient frottes. Tout leur poil était resté sur le champ de bataille, les malheureux! et ils s'étaient laissé tout à fait tondre, mordre et rouer de coups. Les Balaous étaient dans le plus pileux état 5 salcsj dég-uenillés, rapiécés, avec des voiles en loques et des cordag^es en étoupes, ils avaient plutôt l'air de mendiants honteux, bons à tendre la main aux passants sur la grande route des Antilles, quiî de hardis voleurs dont l'extérieur impose la crainte, parce que leur parole est arrogante et expressive. A peine restait-il aux capitaines quelques piastres pour acheter la pondre indispensable qu'il leur fallait brûler de temps à autre pour intimider les voyageurs pusillanimes. Ceux qui résistaient à 1 échec passager et inofîensifde cette première sommation étaient sauvés^ car cette démonstration résumait tout ce que pouvaient faire les pi-
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rates ; c'élaicnt des amorces sans plomb n,i fer. Ils avaient peu à peu ventîu leurs armes, à peine leur restait- il quelques couteaux ébrcchcs. Leur moral s'était abattu sous le (lécourag-cment qui découle de l'insuccès, et pour peu qu'ils en eussent valu la peine, rien n'eût empecîié un bon navire marchand de les prendre à son tour. Mais qu'en faire ? à quoi bon prendre ces drôles, je vous le demande? Nourrir ce tas de misérables pendant toute une traversée pour les voir g-jgotcr ensuite, pendus aux arbres de la Casse-Terre ou de Fort-îioyal î Autant vaut les laisser se noyer ou mourir de faîni. La sécurité était donc devenue complète dans le commerce des Aniilït'S ; les caboteurs même les p'us prudents fi'avenîuraient effrontément au îarg-e, et ne considéraient plus Saint-Tbomas, l'île des pirates, comme un fantôme des mers longtemps rcdouîé. Les deux Balfious qui autre-
LES PIRATES ENTr'eUX. 2t
fois, semblables à deux grifFes impitoyables, attiraient dans la baie tous les navires au passage, avaient perdu leur muscles; îa misère leur avait rog-né les oogies. Aussi les bâtiments (jui rencontraient, rarement encore, Vun des deux pirates, riaient-ils impunément delimpiiissarice d'adversaires autrefois tant redoutés. Faisant eau de toutes parts, leur marclie était devenue aussi paresseuse qux'lle avait été ag-ile autrefois j avec leurs lambeaux de voiles suspendus dans une mâture écourtée, les forbans ne pouvaient poursuivre même les plus médiocres marcheurs que leur poudre sans balles ncïTrajait plus. Un pareil état de choses était insupportable, et les pirates s'en désolaient dans leurs désirs impuissants. Combien alors ils reg^rcttaicnt les sommes énormes qu'ils avaient cng:îoutics dans leurs débaucbes î Içs monceaux dor écbang'és contre les plus
creuses et les plus extravag-antcsjoxiissairjes, et dont la plus faible partie leur serait mainicnant si précieuse pour faire l'enjeu auquel répondraient de nouvelles richesses î Cette extrémité avait tellement décourajj'é les équipag^esj que pas un homme n'avait voulu conserver son service sur les Balaoïis. Les navires abandonnés, les matelots cherchaient leur vie chez les nègres^etles officiers se grisaient du pîusg'rossier taîla pour oublier leurs infortunes, lorsque la saisie du joli brick américain vint jeter quelque agitation dans l'île et mettre en circulation de nouvelles idées. C'était bien aussi la coque la plus souple et la plus désirable sur laquelle forban pût jamais désirer embarquer son sac. Une jolie mâture; bien peignée, bien entretenue, penchée en arrière comme une jeune fille qui refuseun [»rtf5er(styïc poético-pompc) ; de bonnes voiles de coton bîanc d'Amérique; un
LES PIRATES EMr.'EUX. 25
doiiblag'e en cuivre lustré et poli par le frollcment des lames sur Pagile carène ; — puis une cambuse^ une office bien garnies de provisions de campagne ; des cliambres coinmcdes et élégantes ; une précieuse fusion enfin de luxe et de confortabiîité nautiques, tout au monde faisait du bricl; confisque l'embarcation la plus propre à rétablir les affaires misérables des Balaous pirates. Mais si ce navire semblait si complclcment approprié aux besoins des écumeurs, où prendre le premier doublon nécessaire au prix de son acliat? Comment en devenir possesseur, et pouvoir y faire flotter ce pavillon autrefois si redou table : le sanglant éicndart et la livide tête de mori , maintenant si méprisé, ou, qui pis est encore, hué et honni par les plus petits bateaux caraïbes? C'était bien là le plus cruel vertige qui pût assaiîîir l'imagination des for- Vans, et Dieu sait quels irrésistibles désirs la
^ LE CAPITAINE SABOr.D.
possession de ramcricain inspirait à ceux-ci ! On ne sait oii mènerait l'analyse des tourments et des pensées de toutes sortes qui assaillirent les pirates dans cette extrémité cruelle j ils se tracassèrent le cerveau de tant de façons, ils construisirent et renversèrent tant de projets, qu'enfin une idée à peu près exécutable se présenfa à l'un d'eux : réunir en un seul érjulpagc tout ce qu'il serait possiL'îc de ramasser de matelots dispersés ; — proiiter d''une nuit obscure pour transporter à bord du bricl; convoité ce qui restait de moins mauvais en canons et en armes sur les deux Balaous, — tuer les nègres de garde places par le gouverneur sur la prise ; — pais profiter du moment le plus favorable pour appareiller et prendre le large à la rencontre des navires marchands. La marche supérieme du brick américain répondait à l'avance de la facilité avec laqiTcllc on abor-».
Les pirates entr eux. 25
aérait ceux-ci, et l'abordag-e était le seul tnoyen qu'ils eusseiit de tirer parti d'une rencontre, puisque l'elat de leur artillerie ne leur permettait point encore de canonner les bâtiments pour les démâter.
•Ce plan qui, poiiv des imag-inations complaisantes, oiFrait réellement quckpies chances de réussite, avait pour objet d'apportei* procliainement dans 1 île une valeur suffisante pour l'achat du brich confisqué, à bord duquel chacun des deux capitaines commanderait à son tour en partageant les bénéfices matériels de l'association. Pour ce qui était du gouverneur de Saint-Thomas, l'espoir de lui offrir une somme plus considérable que celle qu'il eut pu trouver dans la vente du brich, sembla une excuse valable à offrir à sa colère, quand lui parviendrait la nouvelle , d'un procédé aussi cavalier. A la faveur de ceïtc résolution, les deux forbans virent un
prompt moyen de rétal)lir leurs affaires dé* labrées, et ils purent espérer de se revoir procliainement montés chacun sur un beau navire, pratiquant avec fruit leur aimable métier, dont les joies et les dangers s'étaient tellement enchâssés dans leur existence qu'ils s'en étaient fait non pas une seconde^ mais bien une réelle nature.
Chacun fit soudainement ses préparatifs.
La diliicuUé qu'il y avait à trouver dans Saint-Thomas un acfjuércur solvable pour le brick américain en retardait la vente. Le g-ouverneur était sans défiance, et pour consolider sa sécurité, les deux pirates, vivant isolés sur leurs barques mouillées dans la baie, firent sourdement répandre îa nouvelle de leur disjîarition. On y crut. Quelques matelots qu'on voyait rôder ça et là démontraient, par l'irréfjularilé de leur existence, le démembrement des anciens éqnipag-es.
ij:s I'Irates entr'eux. 2"?
L'aulorilé avail ('Ciit tlans !cs îles voisines pour provoquer la venue (.racheteiirs sur lesquels on comptait : la plus grande coafiancc animait donc ie gouverneur, qui se trouvait partaitement étranger aux mystérieux préparatifs. Tout paraissait calme, sommeil, insouciance ; pourtant l'œuvre s'accomplissait, et Tun des prochains jours devait éclairer la rade vide du beau brick américain.
A défaut de bonnes ressources matérielles pour leur entreprise, les forbans avaient mukiplié les précautions morales. Une personne de l'île, placée dans la confidence des préparatifs, avait pris assez de confiance dan^ le résultat de ce hardi projet pour prêter aux forbans quelques petites sommes indispensables pour en compléter les chances de réussite. Quelques boulets, des balles, des armes et de la poudre économiquement me-
â8 LE CAPITAINE SAEORD.
isurée, les pius rigoureuses munitions enfin, s'étaient glissées un soir dans une chaloupe des Balaous décrépits, lesquels servaient provisoirement d'entrepôts entre le brick et la terre. Bientôt on fixa lé jour de la prise de possession. Le nombre des recrues propres à former le nouvel équipage n'était pas fort considérable ; la plupart des anciens matelots s'étaient éparpillés dans les habitations et dans les sucreries ; d'autres se faisaient nourrir par, de vieilles négresses amoureuses. Les deux capitaines avaient bien chapilré toutes leurs conventions : en mettant le pied sur le pont du brick, à l'instant du départ, le sort devait décider de celui qui serait chef. Toute la durée de la première campagne s'accomplirait sous les ordres de ce nouveau JBrutomnius, et son compagnon d'aventure ploierait sous sa volonté suprême. Si le résultat de la première sortie ri'était
lES Pir.ATES r.NTR^'UX. ^
pas tiè doiinei' un hAtlmciit à chacun des forbans^ le comniandement du briel; passeraitj pour la seconde campag-nc, sur la Icte de celui qui le premier aurait obéi. Tout f«t, comme on voitj basé, réglé, arrêté avec une loyauté exagérée po^ïr des pirates j les arrang-cments matériels relatifs aux parts flistributives du butin à venir ne le cédèrent en rien à tout ceci : c'était édifiant.
Le jour qui précédait la nuit fixée pour le départ se leva enfin. Dès la veille, toutes les armes et les munitions d'attac[uc avaient ctc adroitement transportées à bord de celui des Balaous qui était mouillé le plus près de la terre. Au capitaine de celui-ci était dévoulu le soin de transporter toutes ces clioses sur le brick à l'heure convenue où l'autre capitaine 'quitlerait sa barque pour rejoindre dans son trajet la première, et aborder ensemble Tamcricain dont I^s hom- I. 3
30 l.K CAMTAtNr SAnORT).
mes (îe ijaKÎc seraient proirfîitenîcut écliaipés.
La nuit vint. Elle clail moins noire qu'on eût pu la désirer.
Une amorce brûldc sur l'avant d'un des Balaous fut le sijjnal du départ pour les chaloupes qui devaient transporter sur le brick hommes et munitions. Il était minuit, heure du diable et des mauvais coups'. Il y avait une fraîche brise dans la rade ; la mer agitait quelques lames dans la partie de sa surface vers laquelle les monta^jHes n'interceptaient point le vent de terre qui semblait une circonslance de plus en faveur des pirates. Les deu\ chaloupes quittèrent donc les Balaous et firent route pour se rejoindre et attaquer ensuite le brick endormi.
Gens, temps et choses, tout allait admirablement bien, comme on voit. Celle des deux embarcations qui portait les munilious
lES PIRATES EMu'eIX. 51
gréa une voiïc, afin de franchir plus rapidement la distance qui la séparait du point de réunion. Lourdement charg^ée y elle fut promptement gag-née par Fautrc chaloupe dont l'équipage garnissait les avirons.
En se voyant ainsi possesseur de toutes les munitions, de toutes les armes bonnes à quelque chose, l'un des forbans se sentit bouillonner le sang au désir d'une domination complète. Il songea subitement que cette aventure pouvait se conclure à son unique avantage, et que le commandement du brick convoité lui échoirait sans partage et sans rivalité, pour peu qu'il parvînt à éviter son compétiteur. Sous l'impression de cette idée subite, il retraça énergiquemcnt à ses compagnons la position où ils se trouvaient placés, et il leur fit emphatiquement valoir Ic^ avantages qui résulteraient de la mise à exécution du projet qu'il leur soumit.
32 LE CAPITAINE SABOUD.
Cx'lail forl simple : il s'agissait purement d'af laquer à l'improvisle la chaloupe rivale, qui allait bientôt s'approelier sans défiance, de l'arroser tle mitraille, de couper à grands coups de sabre tout ce que n'atteindrait pas le plomb. Voilà tout bonnement ce qui fut propose et accepté par acclamations. L idéc, quoique violente, plut à tous, et chacun s'empressa de contribuer au but et à l'exécution générale pour la préparation de son rôle particulier. On tira de leurs fourreaux de cuir autant de sabres qu'il y avait d hommes ; les pistolets, copieusement amorcés, furent mis sous la main. Le capitaine fit une courte allocution à son équipage. — On y remarqua plusieurs beaux mouvements d'éloquence tous ses gens
étaient gens persuadés. Le vent gonflant la voile, le cap fut aussitôt dirigé vers le point où, faisant tous deux route vers le brick
LES nr.ÀTEs emtk'eux. 55
ainerîcuin, les deux chaloupes «levaient se rencontrer.
C'était jouer gros jeuj mais le résultat de la partie avait un bien grand attrait pour un forban. Au lieu de massacrer les nègres qui gardaient le briefc, notre homme songea à les conserver pour renforcer son équipage, puis il se prépara, tout en faisant bonne route, à surprendre la clialoupe que la limpidité de la nuit lui permit de voir bientôt se détacher du Balaou éloigné. La distance qui les séparait l'une de l'autre s'amoindrissait d'instant en instant Le deux
masses noires toutes dentelées d'hommes se voyaient aisément l'une et l'autre j comme 1 aiFairc commençait à être palpitante pour tous, chacun se taisait. A quoi sert, ô Mahomet! d'être forban îi tous crins, comme ce pauvre diable qui s'en vient tout stupidc de couliunce! à quoi sert, o mânes de Bras-
5i Li: CAPITAINE SABORD.
de-Fer ! de s'être aussi eflTrontement placé hors de la loi, pour ne point trouver la plus vulg"aire bonne foi dans des relations écrites chaque jour avec du sang' sur des cadavres? Ce n^est pas que peut-être le forban que nous nous surprenons à plaindre ici n'eut peut-être aussi dans son diabolique cerveau quelque projet plein d'injustice, comme de tricher son rival dans l'expérience qui devait décider de la suprématie de l'un d'eux ! Mais quand bien même cela serait, les deux criminelles pensées sont loin d'être d^une valeur é{jale. Tant pis pour le plus honnête!... vous allez voir!
Quand le pirate que nous désapprouvons hautement, vit que la distance qui le séparait de la deuxième chaloupe était devenue telle qu'il la désirait pour rcséculion de son projet peu délicat, il porta subitement son gouvernail de façon à faire dévier la barque
ir.S PIRATES ENTU llUX. {)0
mii suivit tout à coup une li^îîe oblique et coupa la parallèle que les deux chaloupes suivaient peu diastanls auparavant. Les abordés prirent d'i^bord cela pour une maladresse ; mais Terreur ne fut pas longue, leur frayeur changea d'objet. Le choc fut rude, mais moins encore que les paroles, les gestes et les imprécations des assaillants. Ceux-ci se jetèrent comme des furieux sur leurs camarades, en répondant à grands coups de sabres aux cris d'élonncmcnt et de fureur que provoqua une scfnblable conduite. 11 y eut des forbans qui, ne pouvant atteindre leurs adversaires, h cause de la fragilité de Télroilc arène, jetèrent au has.ird leurs sabres et leurs poignards dans la mcléc. On évitait d'user des armes à feu dans la crainte que li'ur explosion ne s'entendît de terre. Mais cela allait bien sans pistolets. Un matelot penché sur son aviron, jusque-là bercé
oG LE CAPITAINE SABORD.
par la houle et assoupi par l'obscurité, se levait-il de son banc pour cbcrcber la cause de cette commotion, une lame effilée se plantait vig-oureusement dans sa fig-ure, et y restait fichée sans rpi-aucun b: as lui eût apparu dans Pombrc. Un autre, dans so»
étannen*eM, cherchait-il les moyens d'une défense machinale, le bras qu'il levait tombait sous un tranchant de sabre sans qu'il ait vu autre chose qu'un éclair échappé à l'acier poli. îl y eut bien quelques réclamations mais des réclamations interrompues par des blessures ; — quelques jurements mais des jurements interrompus
par la mort. Les corps se renversaient et tombaient à Tcau comme des masses ; les rang"s furent bientôt éclaircis ; la besogne avait été espéditive ; les ra'.es s\;teignirent peu à pou sur la mer, à mesure que les corps disparurent sons la surface.
Li:s l'iRATES km'eux. 57
C'était là le premier acte de l'affaire; Is second était aussi quelque peu inquiétant, car il amenait le dénouement heureux ou falal. Aussi le forban ne perdit point de temps en entr'aete, et lit promptemcnt route vers la péripétie. Calme et indolemment balancé par la houle, l'américain découpait sa naïve silhouette surleciclg'ris-bleuqu'éclairaient à l'horizon quelques teintes rousses devançant le lever de la lune.
Mais les inquiétudes étaient sans objet. Les forbans abordèrent le brick libres d'obstacles. Le pont était silencieux; un seul nègre dormait à Tarrière ; on profita de son épais sommeil pour le baillonnrr provisoirement avec son madras. Les autres gardiens étaient couchés sur des hamacs suspendus dans l'entrepont. Comme on les réveilla poliment et qu'ils élaient peu r.uud)reu\, aucun d'eux ne se r> fusa à se laisser provisoire-
58 LE CAPITAINE SADOP.n.
ment cnlciinci' dans la soute aux câbles. Ils comprirent parfaiiemeiit la chose, et ne s'en formalisèrent pas. Nous allons voir ce que devint la Perle.
Le joli brick américain s'appelait ainsi.
Ce que les fleurs embaumées secouent au matin sur la terre humide, — ce sont des perles.
Ce que la rosée laisse, comme un pclit œil, dans le calice des violettes, — c'est une perle.
Les femmes ont des perles qui leur servent de dents, — au milieu de cette vive grenade qui leur sert de bouche.
40 LE CAl'ITAINE SABORD.
Licurs rc{>ards versent des perles quand la douleur gonfle leur sein.
Lies ardeurs de l'élé en sèment sur leur front et dans les ondes de leurs beaux cheveux d'or.
Les mug^uets en ont des grappes pleines de douces senteurs. — Le vent en arrache aux lames, et les éparpille brillantes sur leur écume.
Les jeunes femmes les enchâssent dans l'or et s en font de symboliques colliers.— Les perles sont les notes de leur voix quand elles chantent.
C'est ce qu'il y a au monde de plus blanCy de plus délicat, de plus précieux, de plus aimé des jeunes filles, lesquelles sont aimées de tous : — Le navire des forbans s'appelait la Perle.
Il ne s'élait pas écoulé deux heures depuis 1 instant oîi les nouveaux propriclaircs
LES PIRATES ENTp/eUX. 41
avaient mis le pied sur leur conquête, que déjà les voiles principales avaient été retirées de là cale et placées sur les verg^ues ; tous les préparatifs indispensables étaient accomplis, on était prêt à prendre la mer. C'est que personne n'est expédilif comme ces drôles-là dans de semblables affaires. Le forban est à certains égards un matelotpousséà la dernière équation. Jamais pour le bien les choses ne sont montées avec un semblable zèle.
La besogne qu'ont certaines gens pour faire le mal leur fait chérir leur œuvre; c'est un enfant laborieusement conçu, son existence leur devient chère.
A part certains élans qu'on puise dans le patriotisme, rien au monde ne saurait déterminer l'activité dont l'armement de la Perle fut le modèle. Aux premières lueurs matinales, la rade déserte ne montra à l'horizon
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qu'un point indécisj comme un souvenir de sa présence de la veille. Le g'ouvcrneur poursuivit le navire de sa longue-vue. Ce fut tout ce qu'il put faire, le digue monsieur ! Il crut que les nègres gardiens lui enlevaient sa prise, et il se disposa à faire fouetter tous les nègres qui lui tomberaient sous la main. C'élait logique ; mais une lueur de vérité vint éclairer sa conscience. Sa colère changea d'objet et se développa en force. Le vent était frais et favorable j le brick s'effaça à l'horizon.
Le soir (lu 16 decemljre 182i vit, diton , sortir (le la rade de la Pointe-à-Pître deux brick noirs, hauts voilés, montés tie nombreux éfjuipag-es et armés d'une façon effrayante.
L'un d'eux était la Perle. Il avait brûlé quelques inutiles amQrces dans les déboaquements, puis avait rcncontié un autre forban comme lui , mni> un forban à son aise,
i\ I.E CAPITAINF. SABORT).
hîcii Ci|uipé ^ à tournure d'honnête liomme au besoin , mani de papiers irréprochablement visés et mis en règle ; en règle pour un bâtiment marchand, bien entendu j car il prenait parfois envie au pirate d'en avoir les apparences. Les deux écumeurs se visitèrent, et le récit du transfu>ye de Saint- Thomas fit concevoir à son compag-non la plus haute estime pour le caractère et les moyens nahirels de son collègue. Il y eut entre eux mille échanges de politesses qui se terminèrent par l'offre d'un équipage , d'une batterie , de munitions enfin pour la Perle y sous bénéfice d'association! La Perle était , nous Ta vous dit, une charmante embarcation qui plaisait fort au nouveau pirate, et sur laquelle il avait peut-être intérieurement quelques desseins obscurs. Mais ses intentions apparentes étaient pleines de zèle et de désintéressement j on en profita. A
LES PIRATES EMr'eUX. 45
l'aide d'expéditions de réserve c(ii'on lui prêta ) In Perle put aller mouiller eu grande rade de la Point e-à -Pitre, On forma en peu de jours un érjuip^igre dans tous les mauvais lieux de l'endroit ; son luxe de munitions servit au protecteur à éf[uipcr le protégée, et peu de jours après leur rencontre on les voyait, comme nous l'avons dit, quitter tous deux la rade en se dirigeant de compagnie vers le larg'e.
Mais parmi les vauriens qui avaient mis leur sac sur les deux navires , personne ne justifiait mieux ce titre de vaurien donné à tous que les deux capitaines, les deux commandants, ou les deux chefs de ces navires, comnae vous voudrez les appeler.
Disons quelques mots des deux hommes avant de les suivre dans leur carrière inconnue.
L'un, le dernier, était une manière d'Ita- I. 4
lien qui , après être \enu en France jouer le rôle ridicule de grand seig^neur banni ou de victime politique, avait spéculé sur l'intérêt bien mérité que le peuple portait à quelques-uns de ses honorables confrères, et c'était peu à peu jeté dans les expédients d'une vie chaque jour plus embarrassée. Puis peu à peu les parisiens se blasèi*eut sur les Italiens comme sur les réfugiés polonais, parce qu'il est dit que Paris ne peut pas s'occuper long-temps de la même chose. Aussi Giuseppe avait-il fini par laisser là ses dettes et s'était-il embarqué, enfant trouvé *, sur un navire que le Havre expédiait à la Jamaïque , ce pays au tafia si voluptueusement parfumé d'odeur de vieille savatte.
L'autre aventurier, — celui qui avait dé-
* Homme qui se cache sur un navire à son départ, et ne se produit que lorsqu'il esl devenu impossible de le déposer ailleurs qu'à la destination.
LtS PIRAtES ENTR^EUX. ^
barrasse le g-ouvcrneur de Saint-Thomas du brick américain , — était français. Par suite de quelque humeur d'esprit patriotique et de pudeur nationale que nous ressentons à l'endroit 4eS écumeurs de mer y ïiOttâ nous abstiendrons de trop arrêter l'esquisse de sa biog^raphie. En résumé 9 c'était un g-arnement qui ne méritait que coups de bâton ou cravate de corde : un seul trait le peindra. Ayant rencontré sur POcéan son vieux père qui ramenait en France un bâtiment de commerce dont il était capitaine ^ le bandit le pilla sans ménagement et essaya de le pendre au bout de la grande vergue ; ce furent ses propres matelots ^ les êtres les plus forbans du monde,qui s'opposèrent à cet acte de piété filiale. Nous bornerons à ceci noire notice sur le capitaine de la Perle y et nous l'appclcrons Ribcrt, en cachant sous ces lettres un nom qu'à la rigueur on saurait bien
4S i.r. Capitaine sabout»,
substituer à celui-ci dans certains de nos grands ports de commerce.
Chacun de ces messieurs commandait donc une des embarcations qui venaient de faire une si mystérieuse apparition dans la rade. Ils mirent le cap vers les débouquements ^ à la rencontre des navires.
Malgré les apparences de bâtiments marchands qu'avaient aifectées les deux bricks, pour nous c'est un fait constant que ce sont des pirates, tout ce qu'il est possible de rencontrer de pUis pirates. Ainsi rien ne nous étonnera, avertis que nous sommes de toutes les choses auxquelles vont penser ces bandits.
A les voir filer sur le dos des lames arrondies , le cap au larjjc et le vent dans les voiles , il nous vient une réflexion qui du reste est assez banale pour que nous l'émet- Uons ici au passage. Nous considérons assez
Î.CS PIRATF.S EMR'eUX. 49
volontiers nos croquis comme des portes par lesquelles il nous est facile de faire sortir un tas d idées, de réflexions, de pensées qui ne sont propres à rien gardées au cerveau, parce que ce sont des embryons que celui-ci conservait en vain , sans qn'il en (jerinàt jamais quelque chose de viable. Tant pis pour quiconque se trouve diins le chemin où nous marchons lorsque nous laissons tomber ces choses. Cet avertissement que nous donnons ici , et lequel prouve tout au moins qu'iLne nous manque point toutes les théologales, est le gare! derrière lequel nous nous retrancherons pour nous dérober à la mauvaise humeur de nos victimes: tout ceci à propos de ce que l'un des deux brichs marchait mieux que l'autre.
Il manque toujours quelque chose à quelqu'un ou à un objet quelconque, cela fait qu'il faut plusicars choses pour faire un
tout ; qu'on se complète les uns par les 9u^ très en ce monde; que les aspérités de celuici s'emboîtent dans les concavités de celui* là; ce quee- l'un n'a pas Pautre le possède. Nous disons ceci à propos de la grande ré"putation de la marcîic prodijjieuse qu'avait le brick la Perle dans toutes les rades des Antilles^ oii il était fort connu par ses fréquents voyag-e j avantage extraordinaire^ qui avait surtout enflammé Giuseppe d^un véritable amour de pirate pour sa coque élé» gante et sa carène rapide.
Il y a des hommes ou des choses , — et aussi des faits, les(j[uels reposent sur ces deux premiers éléments — qui captivent et absorbent pendant xin certain espace de temps arbitraire l'attention des masses ou des particuliers.
Ceci offrirait un singulier calcul fort curieux à établir — le fasse qui voudra — dont
LES PIRATES ENTu'liUX. 51
l'objet serait, pour les liommcs supposonsnous , d'apprécier le nombre d'années que donne à chacun la vie commune 5 puis de compter sur une base établie combien de temps chaque individu qui peuple le monde a le droit de faire planer sur lui l'altention publique. Les artistes 9 les hommes politiques ^ les criminels j tous ceux qui acquièrent à n'importe quel titre une célébrité quelconque — la valeur et la durée de celletîi ne nous occupent pas — volent évidemment aux autres hommes la part distributive qui leur reviendrait dans une répartition égale, et à laquelle l'acte de vie seul est le premier droit. Supposons un moment que chaque individu ait une moyenne de2Ijl années d'existence , notre population de France , portée à 32 millions d'êtres, donnera à chacun par année le droit d'assumer sur lui l'attention générale pendant deux huit ccn-
ticmes de seconde j et par conséquent pendant 25 quatre centièmes de seconde pour toute la durée de sa vie. Voyez pourtant c[ue de cens dépouillés d'un patrimoine naturel par le charlatanisme ou la célébrité des autres! Ces 25 qoatre centièmes de seconde, exig^ibles sur l'attention de toute notre population <, étant reportes sur un nombre plus restreint de têtes , pourraient olTrir à cliacuu une attention pour sa personne , qui serait d'autant plus durable qu'elle serait sollicitée de moins de gens. Ainsi par exemple on pourrait obtenir que cent personnes s'occupassent tout un jour de vous. Eîi bien , il n'en est pas ainsi , il y a des malheureux dépossédés de la plus grande partie de leurs droits au profit d^m in lividu qui s'occupe sans cesse d'absorber la part des autres. Ceux qui volent le plus 1 humanité à ce point de vue, ce sont les