LES PIP.ATKS ENTR*^EUX
CH descendant de son luinc de quart 5 j'y gouvernerai aussi cette nuit 9 file en paix î —-■ En ariH)ndissant un très-gracieux salut avec son porte-voix, il fit contrebrasser ses voiles avec toute la nonchalance que peut y mettre un bâtiment mal équipé. Puis tournant le cap sur le Colibri^ il s'apprêta à donner à l'Italien une sing-ulière analyede cette roncontre.
Quant au brick provençal , il continua sa^ route j son capitaine pensa de tout ceci c& qu'il voulut ^ car sa marche n'avait pas été un seul instant dérangée. La Perle s'était tenue en harmonie avec l'allure du marseillais qui poussait lourdement son cap vers l'est-nord-est. Les passagers restèrent fort occupés à chercher ce qu'avait pu leur dire le mystérieux portugais.
Dès que la Perle et le Colibri furent voU sins lun de l'autre :
r»8 I.K CAI'ITAINF, S'.ijonn,
— C'est un cliarbonuicr, — s'écria Ribert à son associé dont le visag"c exprimait encore l'etonnement qu'il avait ressenti en. voyant se séparer les deux navires. — C'est un pauvre coffire à cbarbon qui croise ici pour attendre un grand bateau à vapeur de Philadelphie qui se rend au Havre, et dont
il doit renouveler la provision Il n'y a
rien à gralter à cela !.... Nous nous salirions les mains, sans trouver de quoi payer le savon.... Au moins n'a-t-il pas coûté une seule amorce à une meilleure chance!
— Faute d'autre chose , il faudra pourtant prendre les bateaux à charbon , — répondit l'Italien ; — car si nous restons ici à battre de la semelle , nos actions ne vaudront pas le pair !
— C'est bien vrai ! — ajouta ïlibert en saisissant comme un moyen d'accomplir son projet la plaisanterie de son associé en com-
lES l'IRATES KNTR'eUK. 6Î>
inandite. — Eh I parbleu , j'y pense ! si vous voulez 9 nous pourrons faire de la toile chacun de notre bord, pendant quelques heures, et nous virerons de bord pour nous jfcjoindre quand nous aurons atteint les limites de notre horizon actuel....; comme cela, nous saurons ce qui se passe dans d'autres eaux... et peut-être nous ferons-nous pour demain une journée plus fructueuse î
— L'idée est bonne, répondit le pirate, je le veux bien. Puis tombant comme l'avait prévu Ribert dans l'idée jusque là souscntenduc ; peut-être aussi rencontreronsnous le bateau à vapeur qu'attend cet animal, ça doit être plein de passagers, et ferait admirablement notre affaire !
— Vous voyez donc que tout va bien î répondit le capitaine de la Paie, mais pour ne pas effaroucher le charbonnier, faites le si;d, moi je vais courir le nord et à G hcftres
du soir, virons de bord tous deux, vous ai^ nord, moi au sud, de façon que nous pour-, rons BOUS rencontrer ici au point du jour avec des nouvelles!
• — D'accord! cria l'italien en faisait orienter les voiles pour suivre cette route nou^ vcllc. — Bon quart î
Deux heures après ce dialog-ue, les deux, forbans étaient à 8 ligues l'un de l'autre : alors la Perle obliqua un peu sa route en rapprochant peu à peu sa courbe de la di-^ rcction où ses vijjies attentives apercevaient encore le provençal. Puis à mesure que tombait le jour, Ribert fit g-ouverner de plus ea plus vers l'est-ooçd-est. Quand, l'obscurité fut complète, il naviguait dans les eaux du, marseillais.
Avec les prodigieux avanta^^es de sa marche, la Perle se trouvait à minuit à portcQ de pistolet du paisible navire.
Montons à bord du brick provençal potir Yoir ce qui s'y passe. La nuit est fort noire. I^e marseillais est un mauvais marcheur ; ses mats ^ ses vergues , tout crie sous les efforts que fait la lourde carène pour dévier la mer. Jja Perle, l'ex-américain , si alerte^ si rapide dans ses évolutions , rejjarde sa proie pataug-er dans les lames où elle s'éclabx>usse jusqu'aux plats bords.
Vn officier se promène sur le pont du mar-
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cliand • la lampe qui éclaire la boussole y répand seule une lerne lueur qui s'échappe à grand peine à travers les carreaux graisseux de l'habitacle.
Maintenant si vos yeux, après un séjour de quelques instants dans cette ombre avaient pu se familiariser peu h peu avec elle, peut-être auriez-vous découvert, dans un angle de la dunette, une masse blanche qui, se dessinant enfin sous vos regards opiniâtres, eût fini par vous révêler les contours gracieux d'un corps de femme. Puis bientôt, prêtant à écouter une attention égale à celle que vous auriez mise à regarder, vous auriez fini par entendre le murmure iiTégulier d'une conversation faite à voix basse entre cette femme et un autre individu dont le sombre vêtement dissimulait encore la présence à vos curieuses invcslij^alions.
LES PIRATES E>Tn EUX.
,}-, ,11 y avait en effet sur ce pavois , du côlé du vent , un jeune homme appuyé qui causait avec une jeune fille.
Que se disent quand ils causent les jeunes gens et les jeunes filles? — Le jeune liomme demande toujours qu'on Taime , à la jeune femme qui s'en défend • — ou bien , si la femme avoue quelle aime^ elle ajoute des reproches au jeune homme qui ne l'aime pluF. En mer ou sur terre > vous le voyez, c'est comme cela , la latitude ny fait rien.
Ainsi 9 ce cavalier qu'on voit à peine tant est g'rande l'obscurité , et cette femme dont la blanche robe trahit la présence, sont seuls et parlent d'amour,
— Depuis que je taime , mon bon ang-e, disait le jeune homme , je sens que mon Ame s^élcve et que mon cœur s^igrandit. Tu es belle, et d'abord quand je le vis je ressentis pour toi ces brûlantes .'îg'itatinns qui jettent
iPirrcsislibles frissons dans le sanç d'un ara dent jeune homme à la vue d'une belle et jetiùè femme. Puis peu à peu l'exaltation de mon terveau descendit dans mon cœur, parce que tous les vaisseaux qui font circuler la vie dans notre être viennent s'y réunir comme dans un centre de chaleur et de force. Maintenant , chère , j'existe d'une nouvelle vie que tu m'as fait connaître , et ma confiance dans l'avenir s'appuie sur le bonheur passé dont tu m'as révélé les trésors ; chaque joUr qui passe est uii souvenir, chaque jour qui vient une espérance ; soiiVèiiir d'espérance et d'ivresse dont tes caresses sont l'inépuisable foyer
' — Sacré mille tonnerres du diable! — disait un matelot qui se tenait debout sur l'avant du brick pirate , — ce damné Provençal ne nous voit pas encore; mais, patience, il va se faire frictionner les reins si
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ca continue. Quant à moi, je voudrais qu'il fît semblant de gTOçner au moment de l'embrassade, car il y a furieusement long^-temps queje n'ai repassé mon poijjnard sur des côtes de chrétiens ; rien ne préserve une lame de la rouille et de l'humidité de la mer comme de la g-raisse humaine , et ma provision est
épuisée
— Mais, mon bien-aimé, —répondait?!
a son amant la jeune fille, — je suis surtout heureuse du bonheur dont tu jouis près de moi. Je ne sais comment je passais ma vie avant de te connaître , ayant dans mon âme force d'amour inconnue et endormie, et surtout possédant des pouvoirs si précieux pour te faire une vie de félicités que je ne soupçonnais pas dans le monde. Maintenant , mon cher trésor , je crois que notre orjjanisation long'-tcmps imparfaite ne se complète que par l'amour. Dieu jette sur la terre les êtres
^{y LE CAPITAINE SABOriD.
iiiiinnins pour qu i!s aient à cîicrcïier dans le long- sentier de leur vie la partie de leur âme fjui les fera vivre en jouissance de toutes les impressions ; je crois que notre cœur nous est donné vide comme un vase qu'il
faut remplir d'amour
— Moi , — reprenait un autre pirate y le contre-maître du bord,' — j'ai perdu trois dents à la dernière rencontre, il faut que je rende ça au premier venu , on Lucifer m'étrang^lera avec sa queue. Si je tenais le gredin qui m'a cpîuclic les dents avec sa baïonnette, si je le voyais là vivant devant i)ioi, je l'éventrcrais comme un requin, et je me ferais de sa vessie la plus belle blague a tabac qu'on ait jamais vue à un bon pirate, et puis je garderais ses os les plus propres pour en faire des manches de réchange à mon
couteau d'abcrdagc Le damné chien,
m'avoir cassé (rois dents. Oh î je ne vivrai
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pas heureux qu'un cayman de créole m'ait payé cela !....
— Tu es si belle , ô ma chérie , que par fois il me prend à te considérer de douloureux vertig^e : je m'imagine que tu n'es plus de ce mondcj et que Dieu t'a prêtée à la terre pour semer de fleurs quelques-uns de nos chemins. J'ai peur qu'au ciel on ne reconnaisse ton absence y et je me prends à passer sur tes belles épaules ma main inquiète pour voir s'il n'y pousse pas les ailes avec lesquelles tu t'envoleras !....
— Envoyez-lui deux boulets de nos canons de chasse! — cria Ribert à son contremaître placé en observation sur l'avant du navire.
Deux larges éclairs illuminèrent subitement la nuit : ce furent comme deux flamboyants regards dirigés sur le Marseillais qui , au bruit iiiallendu de l explosion ,
78 LE CAPITAINE SADORD.
reçut un Louîet dans son arrière qui tua raille le timonnier et un second sur son îjrand mat de hune. On vit crouler tous les de'Lris.
— Qui t'avait dit, brijjand, de pointer à démater ? — s'écria Ribert en se précipitant sur l'avant de son Lrick ?
— Eh ! mes trois dents ! — murmura le forban, sans s'excuser des reproches de son capitaine,
— Gouverne à le rangier à tribord ! — reprit le pirate , moins fâché peut - être du résultat de ses deux coups de caronade que de la direction qui leur avait été donnée sans son ordre.
La marche du Provençal était singulièrement diminuée par l'accident arrivé à sa mâture ; le mat de hune était tombé sur le pont, entraînant avec lui toutes les voiles et les ver{yues dont les cordag^es multipliés
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faisaient un épais réseau sur le gaillartld'arrière du malheureux brick.
Le pirate commanda de brûler quelques amorces pour éclairer ses mouvements j et à leur lueur on vit la Perle montant sur la lioulc s'approcher si près du pauvre marchand, qu'il semblait vouloir Penlaecravcc ses longues vergues comme avec des bras de g-éants. En trois bonds du pirate, les navires se trouvèrent bord à bord.
— Mets en panne , baille à goudron I — cria Ribert au Provençal qui, étourdi de ce fracas , c'était pi'écipité sur le pont.
— IVous sommes cuits! capitaine! — criait l'ollicier de quart ; je me doutais bien que ce chien de portugais , ou de norwégicn d'hier , nous jouerait quelque mauvais tour.,.. Le voilà qui nous canonne à présent ! — Faul-il te raser comme un ponton, pour te faire reslcr en place ? — cria de
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nouveau le pirale.... Allons, allons! pas tant de façons, ou bien ta carcasse ira au sec au bout de ma grande vergue !
Eperdu , et cédant sans raisonnement à un premier mouvement machinal , le capitaine Provençal se précipita sur îa barre de son gouvernail qu'il poussa de façon à mettre le vent contre ce qui lui restait de voilure à l'avant ! Mais dans son émotion , le pauvre diable ne léHécIiIt pas que les débris €Îont le pont de son brick se trouvait couvert étaient ceux du grand mât et de sa voilure, de sorte que le vent ayant depuis quelques instants une action isolée sur les toiles d^ lavant, le brick opérait sur lui-même un mouvement d'arrivée qui lui faisait acquérir d'instant en instant plus de vitesse. Le marin avait cédé à l'instinct irrésistible qui porte tous les gens de mer à agiter la bari^ du gouvernail de façon à faire venir au lof