DEUXIÈME PARTIE
Deux jours après ces événements intimes, M. Sauvage déjeunait lentement en attendant son fils, lorsque celui-ci apparut dans la salle à manger.
Rien sur le visage de ces deux hommes n’indiquait le passage d’une récente douleur, cependant pour qui les eût bien connus, il aurait été facile de deviner que la tempête avait passé sur ces deux fronts. Les yeux de Joseph étaient légèrement gonflés, et M. Sauvage, à onze heures du matin, n’était pas encore rasé, ce qui ne lui était pas arrivé depuis quarante-cinq ans, même en campagne.
— Eh bien ! mon brave, demanda M. Sauvage à son fils, as-tu vu le capitaine de recrutement ?
— Oui, père, répondit Joseph, M. Brindeau m’a prié de vous saluer,
— Tu lui as fait mes civilités, n’est-ce pas, enfant?
— Je n’ai eu garde d’y manquer.
— Bien, bien, et quelles nouvelles?
— Une bonne et une mauvaise.
— Voyons la bonne d’abord.
— Monseigneur le duc d’Aumale vient de passer général.
— Tant mieux, sacrebleu, il ne l’a pas volé. Voyons la mauvaise nouvelle maintenant.
— Mais elle découle de la première. Le 17' est à Paris, revenant d’Afrique, et de longtemps il n’y retournera.
— Bigre, c’est vrai.
— De sorte que j’,ai pensé qu’il était bien inutile de m’engager dans ce régirnent-là, et je suis vite revenu pour vous consulter.
— Tu as eu raison? mange d’abord, et mous allons réfléchir.
— Je n’ai pas faim.
— C’est égal, mange d’abord, l’appétit viendra après.
— Si j’ai mangé, il ne sera plus temps, répondit Joseph en souriant.
— C'est vrai ce que tu dis là, mon pauvre garçon, dit M. Sauvage en prenant la main de son fils, et tu dis cela en riant. Quel brave enfant tu fais ! viens m'embrasser. Ah çà ! dis-moi, là, sans phébus, est-ce qüe tu tiens à partir, à te faire soldat?
" — Oui, père, j’y tiens. D’ailleurs je vous l’ai promis, je partirai.
— Oui, je sais bien que j’avais exigé cela de toi si l’affaire en question ne réussissait pas. Je m’étais dit : « 11 verra du pays, il donnera quelques coups de sabre aux Arabes, ça le distraira, et puis on ne sait pas ce qui peut
arriver. » Mais voilà qu’au moment de te voir partie,, je me dis tout le contraire : « Qu’a-t-il besoin de voyager, tous les pays se ressemblent, et pourquoi, après tout, irait-il cogner de pauvres diables d’Arabes qui ne lui ont rien fait? » Voilà ce que je me dis maintenant.
— Le chagrin que vous éprouvez de me quitter a ébranlé votre résolution, cher père.
— C’est ma foi vrai ! Oh! je ne m’en cache pas; on dira ce qu’on voudra, je ne m’en cache pas. Jamais, Joseph, mon cher fils, je n’ai mieux compris que je t’aimais que maintenant. Je ne te connaissais pas, j’ai été dur pour toi.
— Vous ! oh non. Votre voix brève, votre grosse moustache, l’habitude de la vie militaire, tout cela vous donne des apparences de dureté, mais vous êtes vraiment bon. Et tenez, la preuve c’est que je vous ai toujours respecté sans jamais vous craindre.
— C’est que tu n’avais rien à te reprocher, mon pauvre peit. Ainsi tu veux partir?
— Oui, père.
— C’est décidé?
— Décidé.
— Allons, soit. Alors, passe-moi l’annuaire militaire, que je cherche s’il me reste encore dans l’armée quelque ami auquel je puisse te recommander.
— Pourquoi faire! votre nom n’est-il pas la meilleure recommandation ?
— Quel nom? demanda M. Sauvage.
— Mais, dit Joseph, le vôtre. Croyez-vous que lorsque j’arriverai dans un régiment et que je dirai : Je suis le fils du brave sous-intendant Antoine Sauvage de la Reuaudie, toutes les mains ne se tendront pas vers moi ?
— Pourquoi faire ?
— Pour serrer celles de votre fils.
— Tu m’aimes bien, dit le bon Sauvage, pauvro cher ami, tu crois que tout le monde me voit avec ton cœur.
— J’en suis sûr.
— Je veux bien ; mais il y a un malheur.
— Lequel ?
— Maintenant c’est le tour des jeunes; on ne me connaît plus dans l’armée.
— Croyez-vous qu’on ait oublié votre nom ?
— Pourquoi l’aurait-on retenu?
— Mais pensez-vous qu’il y ait eu beaucoup de soldats comme vous?
— Depuis la Révolution, il y en a eu trois millions qui valaient mieux que moi.
— Y en a-t-il beaucoup qui aient été décorés de la main de Napoléon ?
— Cent mille.
— Ah!
— Oui. Dame ! je comprends bien, pour toi je suis un héros ; parbleu ! ton père, tu ne vois que ça, c’est bien naturel. Dans la ville on m’aime, je le sais, mais l’estime qu’on a pour moi ne m’appartient pas en propre; mon grand-père, mon bisaïeul y ont contribué comme j’aurai contribué moi-môme à celle qu’on aura pour toi un jour.
— Mais cependant, père...
— Il n’y a pas de cependant, je te dis. L'armée, vois-tu, c’est une fourmilière de braves, et il y a des milliers, entends-tu bien, des milliers de gaillards que je te nommerais qui ont fait cent fois, mille fois plus que moi.
— Pourtant il n’y a pas des milliers d’iu tendants.
— L’intendance rend des services, mais on ne les apprécie pas assez.
— Mais, reprit Joseph d’un air victorieux, i! n'y a pas, je pense, de milliers de comptables qui n’aient jamais commis en leur vie qu’une erreur de trois centimes ? Ah !
— Il n’y en a pas beaucoup, c’est vrai, mais il y en a. Il y a eu même un inspecteur aux revues nommé Sanier, Victor-Hippolyte, qui ne s’était jamais trompé une seule fois. Il prit sa retraite sans savoir ce que c’était qu’un grattoir. Retiré à Mâcon, il vivait très-heureux, lorsqu’on soir, après avoir bien dîné avec des amis, il rentra chez lui. 11 faisait clair de lune, sa fenêtre était ouverte; il était fort myope et il paraît qu’il avait très-bien dîné. 11 vit une nappe blanche au milieu de la chambre, il crut que c’étaient ses draps: c’était la lune. Au lieu d'entrer dans son lit, il entra dans la fenêtre et se coucha dans l’espace. Le lendemain, on le trouva mort sur le pavé, ce qui prouve bien que malgré tout, l’homme n’est pas infaillible.
— C’est égal, dit Joseph, j’ai confiance.
— Tout ce que nous pouvons faire, reprit le sous-intendant, c’est de chercher l’ami en question. Voyons, dit-il en feuilletant l’annuaire, ce sera bien le diable si nous' ne trouvons pas.
— Certainement.
— Voyons, voyons, état-major, ce n’est pas ça ; artillerie, génie, ce n’est pas ça; cavalerie, ah! infanterie légère, nous y voilà, voilà ton affaire. La cavalerie c’est charmant, mais il y a le cheval.
— Je monte passablement.
— Mais tu étrilles mal. L’infanterie, vois-tu, il n'y a que ça, crois-moi.
’ — Va pour l’infanterie.
— L’infanterie légère, bien entendu.
— Légère ou de ligne, peu m’importe.
— Pas à moi.
— Quelle différence ?
— Comment, quelle différence ? mais l’infanterie légère tient toujours la droite de l’armée.
— Je n’ai pas de préférence pour la droite ou la gauche.
— Mais la droite marche la première.
— Eli bien !
— Eh bien, on est sûr d’arriver au feu avant les autres.
— C’est différent, je comprends; maintenant j’aime mieux l’infanterie légère.
— Après tout, dit le vieux soldat qui redevenait père, quand on va au feu, la gauche ou la droite, il y en a toujours pour tout le monde.
— C’est égal, dit Joseph, autant arriver le premier.
M. Sauvage examina minutieusement tous les régiments
d’infanterie légère ; il ne trouvait rien ; en arrivant au dernier il poussa un cri de joie î
— Nous sommes sauvés 1
— Quoi?
— Lis. Là, oui, là, 26* léger *.
Joseph lut :
« — 26* léger. — A Orléans. — Dépôt à Blois. — Colonel de Lesdigard-du- Vallon -des-Beaupréau- Alexandre (Marie-Raoul-Sophie-Gonlran). »
1 L’anteur, désireux de ne blesser aucuné susceptibilité, place ici un régiment qui n'a jamais existé. C’est dans la même intention qu'il a composé la plupart des uoms de ses personnages. ( Note de l'éditeur.)
— C’est bien ça ! s’écria M. Sauvage, c’est mon ami, mon vieil ami ; nous avons vu le feu ensemble.
— Brrrr! que de noms, dit Joseph.
— Oui, répondit son père, il voulait même en ajouter un autre, celui des Penohec de Bretagne dont il est le seul descendant, mais le ministre n’a pas voulu le lui permettre; on n’a plus aucune considération pour l’armée aujourd'hui. Continue, mon enfant.
Joseph reprit :
— « Lieutenant-colonel : de Catignard de la Cligerie ( Charles- Louis-François ) . »
— Connais pas.
— « Commandants : de Baudibanrd de Saint Fayol. »
— Connais pas.
— « Antonelli (Édouard). »
— Connais pas.
— « Aruggi ( Léonard). »
— Connais pas.
— « Anzianoni (Joseph). *
— Connais pas.
— « Major : Castafiol (Jean-Pierre).*
— Castafiol, Jean-Pierre? tu dis Jean-Pierre Castafiol! s’écria M. Sauvage ; celui-là je le connais, il a été mon secrétaire; il m’adorait. Un brave garçon ; je n’ai jamais vu une mémoire comme la sienne, c’est prodigieux. Il te traitera comme son fils; c’est entendu, tu partiras pour le 26 e .
— Volontiers.
— Comment donc, volontiers, je lecrois bien. Ce brave Lesdigard, tu verras quel dur-à-cuire ; en voilà un brisetout. Parti’sac au dos, capitaine à vingt-cinq ans.
— C’est rare.
t.E CAPITAINE SAUVAGË
iU
— Je crois bien. Maintenant il faut tout dire, Bonaparte aimait les nobles. Pourquoi ? je n’en ai jamais rien su. On disait qu’ils mouraient plus gracieusement que les autres. Il me semble pourtant que quand un homme, qui s’est bien battu, meurt, il a bien le droit de faire la grimace, et qu’on n’a rien à lui reprocher.
— Mon père, dit Joseph, je partirai demain par la diligence de sept heures. Je voulais voir Micheline un instant pour lui dire « adieu et espoir, » deux mots qui d’ordinaire ne vont guère ensemble ; le devoir l’attache au chevet de son père.
— Michel serait-il malade? demanda le sous-intendant.
— L’autre soir, en sortantd'ici, il s’est trouvé indisposé; on l’a trouvé évanoui sur le pas de sa porte.
— Est- ce grave ?
— On le prétend.
— Sa méchanceté l’aura étouffé. Morte la bôtc, morilc venin. Mais Iranquillise-toi, il en reviendra.
— Je l’espère.
— Certainement, il faut l’espérer.
Iæs deux Sauvage avaient le cœur pur, l’âme honnête, Cependant, après avoir manifesté leur espoir relativement à la guérison de Michel, ils rougirent et demeurèrent embarrassés.
Le fils lisait machinalement l’annuaire, le père sifflait entre ses dents la marche du régiment de Beaujolais.
— Après tout, reprit le sous-intendant, le vieux ladre n’est pas immortel comme madame Calypso. Son tour viendra comme celui des camarades.
— Père, dit Joseph pour changer la conversation, si je pars demain, ne pensez-vous pas qu’il serait urgent d’écrire à vos deux amis, afin de me recommander à eux.
— J’ai pensé à cela, mon cher enfant, répondit le sousintendant, je consacrerai ma soirée à cette occupation, car aussi bien il faut que je joigne à ces deux lettres une note explicative.
— Une note explicative? demanda Joseph.
— Oui, répondit son père, une note détaillée du caractère, des mœurs et des hahitu des deux officiers supérieurs auxquels je vais.confier ta destinée.
— Mais, repartit Joseph, il serait peut-être plus logique de leur donner des notes sur mon caractère à moi, puisqu’ils sont appelés à le diriger ou à le modifier.
— Au premier abord, fit M. Sauvage, ce que tu dis là a l’air d’être parfaitement raisonné, mais, en y songeant bien, je crois que c’est une bêtise.
— Le mot est dur, dit en souriant le jeune homme.
— Je m’explique. C’est toi qui as besoin d’eux, et eux n’ont pas besoin de loi.
— Sans doute.
— Or, toi, tu les recevras toujours bien et tu seras aussi aimable que possible. Je suis même sûr qu’avant six mois tu te ferais tuer pour ton colonel.
— Je me ferais tuer tout de suite, puisqu’il a l’honneur d'être de vos amis.
-Très-bien. Tandis qu’eux, c’est tout différent; ils vont l’étudier, t’examiner avec soin, et s’ils découvrent en toi quelque chose qui ne leur convienne pas ; si, sans le vouloir, tu blesses leur manière de voir; si tu blâmes ce qu’ils aiment; si tu loues ce qu’ils n’aiment point, tu te feras du tort dans leur esprit et ton avancement en. souffrira. Voici pourquoi, mon cher ami, je veux te donner des notes sur tes nouveaux chefs. Tout ceci est trop important pour que je le livre à ta jeune mémoire. ,
13fi
— Comme vous l’entendrez, cher père.
— Nous allons, si tu le veux bien, aller ensemble chez le capitaine de recrutement, et nous consacrerons le reste de la journée à visiter nos parents, Monseigneur et nos amis; tu leur dois des adieux.
— J’y songeais, et je suis prêt.
— Allons, dit M. Sauvage, dépêchons-nous, avant d’avoir vu tout le monde nous en avons bien pour plus de deux heures.
Les deux hommes sortirent Après avoir fait deux pas dans la rue, Joseph s'excusa près de son père et rentra à la maison, feignant d’avoir oublié son mouchoir.
— Nanie, ma bonne Nanie, s’écria-t-il en entrant, il faut que lu voies Micheline; il le faut à tout prix, m’entends tu bien?
— Oh! pour ça, c’est bien impossible, fit la bonne vieille.
— Il le faut, ma bonne, ma chère Nanie, je pars demain.
— Vous partez, demanda la vieille en pâlissant.
— Oui, je me fais soldat.
— Vous allez à la guerre? hélas! mon Dieu, que me dites-vous là ?
— Non, je vais à Blois; il faut que je voie Micheline avant mon départ. Tâche de lui parler, fais comme tu voudras; mais arrive jusqu’à elle et dis-lui ces simples mots : « le ciel est pur, » elle saura ce que cela signifie.
Et il s’élança dans la rue où son père l’attendait en souriant.
— Joseph ! monsieur Joseph ! mon cher petit, criait la Nanie, écoutez-moi donc.
— Impossible, mon père m’attend, le ciel est pur,
— Le ciel est pur, pensa la Nanie, certainement qu’il est pur, qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire : « Il faut que tu la voies à tout prix, » c’est bien facile à dire, mais plus difficile à faire. Je ne puis pourtant pas aller chez les Michel, on va me mettre à la porte. Car bien certainement on doit nous en vouloir, puisque c’est nous qui l’avons rendu malade, et cependant, ajouta la pauvre âme, je ne puis pas le laisser partir ainsi sans avoir revu la petite. Car le ciel est pur, cela doit être un rendezvous. Pauvre cher petit, il va partir; mon Dieu, mon Dieu!
La Nanie se mit à épousseter frénétiquement la faïence du fourneau, ce qui était chez elle une grande marque de douleur.
Elle s’arrêta, parut réfléchir un instant, puis murmura :
— Ma foi, si ça ne réussit pas, j’aurai fait ce que je pouvais.
Relevant son tablier, dont elle fixa l’un des coins à sa ceinture, elle prit son panier et partit; elle descendit la rue et frappa résolûment à la porte des Michel.
A Limoges, quand on entend heurter à la porte, un, deux ou trois habitants de la maison se mettent volontiers à la fenêtre. Une visite en province est toujours un événement. La vie tranquille et monotone engendre une curiosité bien excusable.
Le hasard fit que ce fut madame Michel qui vint regarder qui arrivait.
— Est-ce le docteur? demanda Micheline à sa mère.
— Non, répondit tout bas madame Michel. C’est la Nanie: que peut-elle nous vouloir?
— Je vais voir, dit Micheline en s’élançant.
— Non, fit la mère, je veux y aller moi-même.
Prenant la porte, elle repoussa sèchement Micheline dans l’appartement.
— C’est vous, Nanie, que désirez-vous? demanda maaame Michel à la vieille servante, qu’elle rencontra sur l’escalier.
Mais, fit la Nanie d’un air naïf et étonné, ne m’avezvous pas fait demander?
— Moi! mais non, vraiment.
— Oh ! mon Dieu, s’écria la Nanie, je vois bien ce que c’est. C’est ce mauvais petit drôle de la Gaston qui m’aura fait une farce. Vous savez bien Charles Gaston, le petit peintre, qui demeure en face de chez nous. Il est malin comme un voyageur, ce petit-là, voyez-vous. Il n’a pas son pareil pour être espiègle; il attrape tout le monde dans le quartier, mais il aura affaire à moi, n’ayez pas peur. Il est venu frapper chez nous comme un essoufflé en criant :
— Nanie, allez vite, allez vite chez madame Michel, elle vous demande tout de suite. Et moi je suis venue. Ah! le polisson! je ne le manquerai pas avec mon balai. Je vous demande bien pardon du dérangement, madame Michel. Comment va votre monsieur?
— Il va bien mal. Mais dites-moi, Nanie, fit madame Michel en amenant la vieille servante sur le carré, c’est en sortant de chez vous que mon mari est tombé malade. Que s’est-il donc passé entre vos messieurs et lui ?
— Hélas ! de Dieu, dit la vieille en levant las yeux au ciel, je n’en sais rien. Comment le saurais-je? je m’étais endormie dans ma cuisine en tricotant mes chaussons.
— Et vous n’avez rien entendu ?
— Mon Dieu non, madame.
— Allons, adieu, ma bonne.
— A vous revoir, madame, dit la Nanie qui, en se retournant, aperçut Micheline qui écoutait à la porte.
— Mon Dieu ! se disait la vieille, comment dire cette diable de phrase : Le ciel est pur ! à quoi cela ressemblet-il? Je ne pourrai jamais placer ces mots-là.
Madame Michel regardait avec étonnement la servante, qui avait dit adieu, et restait là plantée comme un terme.
— Voyons, Nanie, demanda-t elle, si vous avez quelque chose, dites-le-moi, je vous en conjure. Je ne saurais vous compromettre, je n’en parlerai à personne.
— Ah ! je n’ai pas peur de ça ; je sais bien que vous êtes une trop bonne dame pour vouloir me faire du tort ; mais, sur ma foi, je n’ai entendu que des choses coupées et qui ne veulent rien dire Ces messieurs disaient : « l’honneur — le devpir — vous avez raison — vous avez tort — mon fils est libre — on se doit à sos enfants — un million, ça ne se trouve pas tous les jours. » M. Joseph, qui ne parlait pas, a dit tout à coup. « Il faut que Micheline sache que le ciel est pur. » Pour moi, je n’ai rien compris à cela.
Laporte entre-bâillée s’était fermée soudain. La Nanie n’en demanda pas davantage; elle partit en faisant mille révérences.
— Nous ne saurons, rien, dit madame Michel en rem trant dans *a chambre, où elle trouva sa fille assise avec une apparence calme; j’ai interrogé la Nanie, elle n’a pu me renseigner, elle n’a rien entendu.
— . C’est fâcheux, le docteur Thuillier disait encore ce matin qu’il serait bien nécessaire de connaître les causes qui ont déterminé la crise.
— Ton père a-t-il demandé?
— Non, répondit Micheline, je n’ai rien entendu.
A six heures, M. Sauvage et son fils, ayant fini leurs visites, arrivèrent ù la maison.
— Je vais me laver les mains, dit Joseph en se précipitant dans la cuisine. Nanie, fit-il tout bas, as-tu vu Miche* line ?
— Non, répondit la vieille, mais elle sait que/e ciel est pur.
— Est-ce bien vrai ?
— Bien vrai.
— Oh ! merci, tu me sauves la vie.
— Hum ! fit la Nanie, tant mieux ; mais si vous m’avez fait mal faire, je suis bien innocente comme l’enfant qui vient de naître.
Joseph entra presque rayonnant dans la salle ù manger. Son père le regarda ; le bon M. Sauvage n’était pas un diplomate bien fort; il se contenta de penser que son fils avait fait de sages réflexions, ou que le bonheur que la jeunesse éprouve de faire un voyage lui faisait oublier son amour.
Après diner Joseph alla faire quelques empiètes. Le sous intendant monta dans sa chambre. Vers dix heures et demie, lorsque son fils rentra, il était encore occupé à écrire. Joseph souhaita le bonsoir à son père et alla, ou plutôt feignit de s’aller coucher.
Au lieu de suivre le couloir qui conduisait à son appartement, 11 descendit à pas de loup, traversa lentement le jardin en marchant sur le gazon pour ne pas faire crier le sable des allées. Il escalada le mur comme il avait fait le jour où son père le surprit, pénétra dans le jardin et se dirigea vers le cabinet de verdure où Micheline l’attendait.
En huit jours ces pauvres enfants avaient bien vieilli : Joseph n’était plus cet adolescent timide, balbutiant et baissant ses longs cils lorsque son père lui parlait : c’était
un homme. Micheline était bien toujonrs l’enfant chaste et pure, niais les larmes qu’elle avait versées avaient laissé sur sa peau diaphane un sillage attristé qui avait donné un caractère sérieux à son doux visage.
— Micheline, ma bien-aimée, dit Joseph, je viens te dire adieu.
— Tu pars ?
— Oui; que ferais -je ici? tout espoir pour nous n’est-il pas perdu ?
— C’est vrai.
— Ah! Micheline, ma pauvre chérie, que tu dois m’cr. vouloir de mes sots scrupules ?
— Si je t’en voulais, Joseph, je ne serais pas là, répondit froidement Micheline, ce que tu as fait, tu devais le faire. Si tu avais agi autrement, je crois que je t’aimerais moins.
— Quel brave cœur tu as, s’écria Joseph, j’avais peur que tu n’eusses pas compris que je voulais ma Micheline et rien qu’elle; ah ! je t’aime bien trop pour vouloir ur.e dot, et je vais le dire... les gens sont méchants... on n’aurait pas manqué de...
— Ne te donne pas la peine de chercher une excuse. Tu ne sais pas mentir*" tu n’en trouverais pas. Je vais le dire pourquoi tu as refusé ma dot : tu ne voulais pas toucher à un bien mal acquis.
— Que dis-tu là?
— Je dis ce que je sais. Crois-tu, Joseph, que je ne sache pas toutes les hontes de ma famille. Ah ! mes camarades de pension ne me les ont pas épargnées. Quand j’étais enfant, les petites filles du quartier disaient en' passant auprès de moi: Voici la fille de l’assassin. Un jour, à la pension, mademoiselle Mallet, notre bonne
maîtresse , nous dit : * Mes enfants , nous allons perdre Marie Durand , des malheurs de fortune forcent ses parents à la reprendie chez eux. J'ai offert de la garder pour rien, mais cela ne suffisait pas ; il faut que la pauvre petite travaille et soigne ses deux petites sœurs : n’oubliez pas votre amie dans vos prières. Elle vous «aimait toutes, elle était bonne et douce. Pensez à elle. Chaque amie qu’on perd est un don que Dieu vous reprend. » Nous nous mimes à pleurer.
Chacune de mes camarades s’éloignait ou me laissait seule. Quand je voulais parler à mes meilleures amies, elles me tournaient le dos sans me répondre. Seule notre chère institutrice ne me repoussait pas. Qu’ai-je fait? demandais-je à tout le monde ; ai-je été méchante ? de quoi m’accuse-t-on ? On détournait les yeux et personne ne me répondait. Enfin, un jour j’eus l’explication du mystère : Une petite fide, Anna Robert, s’approcha de moi: Eh! dis donc, Micheline, me demanda-t-elle, comment donc qu’il a fait ton père pour ruiner le papa de Marie Durand et lui voler tout son argent? »
— Pauvre enfant, dit Joseph en prenant Micheline dans ses bras, je t’en supplie, ne pleure pas.
— Ah ! continua Micheline ,. j’aurais voulu mourir. Comme j’étais devenue malade, on me retira de pension. Je demeurai longtemps au lit avec la fièvre, je ne pouvais dormir. La nuit, j’entendais mon père causer avec ma mère ou se disputer avec mon frère Isidore ou ma sœur Zoé. Le lendemain je croyais avoir fait de mauvais rêyes. Mon Dieu, disais-je chaque matin, Dieu souverainement bon et tout-puissant, faites que cette nuit j’aie eu le délire, ou rappelez-moi près de vous. Mais Dieu n’écoute pas les prières qui sortent des maisons maudites.
— Les regards de Dieu sauraient percer îes murs de l’enfer pour y regarder un ange qu’il y aurait oublié.
— Ah ! reprit Micheline , je n’étais pas un ange, puisque ma prière était un blâme pour mon père!
— Comme tu as dû souffrir ! dit Joseph qui versait de grosses larmes pendant que Micheline sanglotait. '
— Oui, reprit Micheline, il n’y a que toi qui puisses comprendre cela. Quand tu revins du collège, il y a trois ans, la première fois que je te revis avec mon frère, il se passa en moi quelque chose d’étrange. Il me sembla qu’Isidore était l’étranger et que c’était toi qui étais mon frère.
— C’était vrai.
— Puis, tout à coup, sans que je pusse me l’expliquer, il se fit en moi une transformation inouïe; je lisais les romans de Walter Scott, et il me semblait que comme les Highlanrlert de la Clyde ou les Lawlandcrs du Libdal, j’étais douée de la seconde vue , et tjue je lisais dans ton cœur. Ne m’interromps pas , laisse-moi tout te dire. Quand tu me dis un soir : « Micheline , je l’aime , » j’avais répondu : « Moi aussi » avant que tu n’eusses achevé ta phrase.
— Je me souviens.,.
— A partir de ce moment, Joseph, j’étais si heureuse, que j’avais tout oublié. Quand l’autre jour tu t’es levé triste et pâle, pour dire : Je ne veux pas de votre argent, je me suis souvenue et j’ai cru que j’allais mourir. Une chose me soutenait, je t’admirais.
— Ah ! Micheline...
— Oui , je t’admirais ; j’étais fîère et heureuse de t’aimer; j’avais envie de me lever et de leur dire: Voyez
comme il est grand auprès de vous ; c’est pour ça que je l’aime. Le nuage a repassé devant mes yeux, une voix me criait : Celui-ci est ton père, celui-ci est ton frère, et je n’ai plus rien vu. Lorsque les yeux fermés j’ai deviné que tu te levais potfr partir , la force m’est revenue. J’ai ouvert les yeux et j’ai compris que je te perdais pour jamais.
— Ne crois pas cela, dit Joseph , je sens en moi quelque chose qui me dit que tu seras ma femme bien-aimée. Je n’ai pas la seconde vue, continua-t-il avec un doux sourire, j’ai des pressentiments. Mon père me disait hier : Le temps efface tout. Moi je sais que mon amour résistera, et je compte sur toi. Quand je reviendrai j’aurai une épaulette, tu seras majeure...
— Eussé-je quarante ans, je ne désobéirai pas à mon père.
— Il aura réfléchi, peut-être se laissera-t-il toucher.
— Ce n’est pas probable.
— Qui sait? les destins sont bizarres; peut-être ton père aura-t-il perdu cette fortune qui nous cause tant de chagrins.
— Ce serait trop de bonheur, s’écria Micheline.
— Dieu est bon, ajouta Joseph.
Un grand mouvement se fit tout à coup dans la maison de Michel ; les lumières se déplaçaient, on entendait des voix confuses, tout indiquait une agitation extrême.
— Qu’est-ce que cela signifie ? demanda Joseph.
— Mon père va plus mal, sans doute, répondit Micheline. Adieu , Joseph ! pars. Je t’aime et je l’aimerai toujours.
— Et moi, répondit le jeune homme, je te jure de n’a-
voir jamais en mon cœur d’autre image que la tienne et jamais d’autre amour.
— .Te te crois, dit Micheline ; adieu !
Les deux jeunes gens entre-croisèrent leurs bras pendant une seconde, Joseph baisa Micheline au front, et fl s’élança vçrs le mur pendant que la jeune fille, calme et sereine, regagnait la maison paternelle.
Le lendemain, Joseph, accompagné de son père, montait en diligente. ^
— Adieu , mon che,r enfant , disait M. Sauvage le cœur ému. Je né te fais aucune recommandation. Reste ce que tu es, tu seras un brave et digne militaire-; adieu !
La lourde voiture roula. Le postillon faisait claquer son • fouet, le conducteur jouait de la trompette, et tous les voyageurs avaient les larmes aux yeux.
Joseph, assis dans ün coin du coupé, regardait machinalement sur la route. A sa douleur de quitter Micheline se joignait un autre regret dont il ne se rendait pas compte, parce que sa pensée était braquée sur une idée fixe : Micheline.
Le regret que Joseph ne se donnait pas la peine d’analyser était cette amertume qui étreint le cœur la première fois qu’on quitte l’eiidrort où l’on est né.
Pour essayer de chasser sa tristesse , Joseph décacheta l’enveloppe qui contenait les fameuses botes explicatives touchant ses clefs. Il lut :
« Le colonel de Lesdigard-du-Vallon-de-Beanpréau-de- » Saint-Alexandre. Un brave dans toute l'acception du » mot, d’un courage indomptable et éprouvé: toutefois » son caractère se ressent de la vie des camps. Brutal, » criard, dur avec le soldat, lia eu plusieurs affaires dés-
» agréables avec des civils et a. été plus de vingt fois sur » le terrain. Quoique de bonne familleet ne manquant pas » d’instruction, U jure comme un païen et boit comme un » sonneur. Au fond il est bon, et sa bourse a toujours été » ouver.e à ses amis. On cite de lui beaucoup de bonnes » actions. Continuellement flatté par ses inférieurs et les » civils qui admirent son courage, il est également choyé » de ses supérieurs, qui l’estiment et le redoutent. Ces » perpétuelles adulations lui ont ilouné un insupportable » caractère, en ce sens qu’il n’accepte aucune observation » de personne. D’une activité infatigable, mil ne s’entend » mieux que lui à organiser des services en campagne ; » mais, comme en somme il n’est pas administrateur, » toutes ces bonnes qualités ne servent pas à grand’chose » de bon. Fort entiché de sa noblesse* qui est très-an- » cienne, il affecte de mépriser ceux qui n’ont pas leurs » seize quartiers. 11 prétend ne pas comprendre pourquoi » on ouvre les portes de Samt-Cÿr à des jeunes gens qui » ne sont pas rie noblesse. Cependant il prétend que la » noblesse, comme toutes les choses du monde, doit avoir » un commencement, et il estime fort un roturier qui a » fait une action d’éclat; il va jusqu’à insinuer que cert tpins grades dans l’armée devraient comporter la no- * blesse lorsqu’ils ont été acquis après des faits de » guerre. *
« Le major Castafiol est le fils d’un pharmacien d’An- » gers, la ville de France où il y a le plus de phanna- » ciens.
* Élève de son père, Castafiol avait puisé dans l’offi- » cine l’habitude de l’ordre et de la régularité. Un phar- » macieu qui. n’aarait pas d ordre serait un monstre dans » l’humanité. Conscrit en 1813, et ne pouvant pas acheter
» un homme, Castftfiol, qui avait contre la mort une ap- » préhension assez singulière , fit jouer des protections » puissantes pdur entrer dans les bureaux. M’ayant été » vivement recommandé par le préfet, je le pris pour se- » -erétaire. Longtemps jé désespérai d’en faire quelque » chose. Le pauvre garçon avait le mal du pays. Pour » tromper sa douleur, il passait sa joymée à faire des » petits paquets comme jadis il en faisait dans sa bouti- » que. Un jour, un de ses collègues lui ayant dit en » riant : « Passe-moi la rhubarbe je te passerai le séné, » * il pensa s’évanouir et pleura longtemps la pharmacie » absente. Probe, loyal et doux, Castafiol a fait son che- » min par la force des choses. Il a, du reste, été aidé par » la nature qui fui a départi une mémoire extraordi- » naire. Il se rappelle toutes les dates des permutations, » mutations, promotions, décrets, lois et ordonnances. 11 *> sai ( la Mort de César par cœur, et il pourrait réciter » la Jérusalem délivrée dans sort entier. Castafiol est » obligeant, serviable et dévoué. Avec sa mémoire pro- » digieuse il n’a eu garde d’oublier mes bienfaits. 11 sera » heureux, j’en suis sûr, de t’être utile, si toutefois tu » sais, par une douceur infinie, te mettre û l’unisson de » son aimable caractère. » '
Joseph lut et relut' vingt fois les deux notes que, par prudence, il apprit par cœur.
Arrivé à Orléans, il fit sa toilette, mit des éperons, acheta une cravache, inclina son Chapeau sur le coin de l’oreille pour avoir l’air crâne, et se rendit chez le terrible colonel de Lesdigard-du-Vallon-de-Iteàupréau-de-Saint- Alexandre. Ayant remis sa lettre d’introduction à un domestique , il attendit quelques minutes dans un salon
meublé d’une façon simple mais élégante. Des livres encombraient la fable et la cheminée. Joseph en examina plusieurs, c’étaient des livres classiques : PJine» Strabon, Montaigne, d’Aubigné, Ronsard, etc.
♦ — Tiens, pensa le jeune Sauvage, voilà qui est étrange,
pas un livre de stratégie, pas. une arme pendue ah mur. Il serait imprudent de juger le sage J|«a maison.
Le colonel de Lesdigard parut à la porte, et s’avançant le sourire à la bouche et les mains tendues, il dit d’une yoix douce .-
— Ah ! mou cher enfant , que je suis aise de vous voir, vous ôtes le portrait vivant de votre pèi-e, mon digue et brave ami.
M. de Lesdigard avait cinquante ans, il était droit et' admirablement taillé. Sa démarche était élégante, sa physionomie franche et ouverte, sa bonté se lisait dans ses yeux, et sa moustache blanche donnait à son visage une • teinte de douceur charmante.
Joseph avait salué lé colonel et le considérait, il ne re- * connaissait pas le signalement que lui avait donné sou père. Sans les quelques paroles de M. de Lesdigard, il aurait .cru se tromper et d’être par mégarde adressé à un autre Lesdigard, car il y en avait plusieurs dans l’armée. Le colonel reprit :
— Que me dit votre père, mon cher enfant, vous voulez être des nôtres ?
— Sauf votre approbation, mou colonel, j’appartiens au 26 e , répondit Joseph.
— Mon approbation, vous l’avez,- mais dites-moi, je vous prie, pourquoi vous u’ètes pas entré àSaint-Cvr?
— Je ne me destinais pas à la carrière des armes ; des raisons de.famitle m’ont décidé.
— J’espère que ces raisons ne sont pas des raisons d'argent. Mon vieil ami Sauvage sait que je suis riche et que ma bourse est à sa disposition.
— Non, mon colonel, ce sont. Dieu merci, d'au 1res motifs qui ont guidé mdn choix. Mon père sera heureux de ce que vous venez de nie faire l’honnearde me dire.
— D’autres motifs, fit M. de 'Lesdigard, pourrais-je vous les demander?
— Mais d’abord, répondit Joseph assez embarrasse, l’amour de la gloire, j’aime le métier des armes et je veux y conquérir un nom ainsi qu'a fait mon père.
— Vous aimez le métier, demanda le colonel avec un grand étonnement ; tiens, et pourquoi?
Joseph était fort empêché de répondre à cette question ; l'ami de son père lui imposait beaucoup, et, dans le fond, il n’avait aucune bonne raison pour soutenir son mensonge. 'Cependant, se rappelant à quel dur-;Veuire il avait affaire, il fit un effort pour paraître un vrai gaillard, et il répondit
— Je veux goûter l’odeur de la poudre, mon colonel.
— Pobrqupi faire? demanda M. de Losdrgard de plus Cn plus étonné.
— Pour combattra les ennemis de la France.
— La France, Dieu merci, n’a pas d’ennemis.
— On faitla guerre en Afrique, j’irai, et les Bédouins auront à en découdre avec mon sabre.
— Mais, mon enfant, on ne se bat plus avec le sabre, mais bien avec la baïonnette. Puis dftes-moi donc, je vous prie, ce que les Bédouins vous ont fait?
— Mais rien.
— Alors ?
Joseph ne répondit pas.
— Auriez-vous vptrc clieval ici, demanda M. de Lesdigard en voyant les éperons et la cravache du jeune homme.
— Non, mon colonel, répondit Joseph en rougissant, mon cheval, est resté à la Renaudie.
— Ne craignez-vous point.de faire rire vos nouveaux
camarades lorsqu’ils vous verront dans ce .singulier accoutrement? . ..
— Je sais assez tenir une épée poür punir les rieurs, répondit l'amant de Micheline.
— Mon ami, reprit M. de Lesdigard, vous ressemblez fort à votre père physiquement, je vous engage à chercher à lui ressembler moralement. Croyez-moi, mon enfant, les airs tapageurs ne prouvent ni bravoure ni jugement. Les temps sont ehai/gés. Aujourd’hui, plus un militaire est brave, plus il cherche à être doux et modeste. Si vous aimiez véritablement 4 vous battre, j’aurais de vous une triste opinion. Que sur le champ, de bataille on cherche à faire son devoir, c'est bien; mais qu’on tue par plaisir, c’est mal; de militaire, on devient boucher et assassin,
— Monsieur! s’écria Joseph, depuis que j’ai l'honneur d’être près de vous, je sens combien je dois être ridicule, mais ce n’est vraiment pas ma faute. Mon père, qui ne vous a pas vu depuis vingt ans, désirant me voir conquérir votre amitié, m’a donné sur votre personne des < renseignements qu’il croyait sincères ; il s’est trompé,
— Que vous a-t-il donc dit?
Joseph passa la note explicative du bon sous-intendant. . M. de Lesdigard la parcourut en souriant et Ja rendit à Joseph.
— Tout cela, dit-il, était exact il y a trente ans. C’était le temps des grandes guerres ; on avait beaucoup calomnié
Didfizedia^aogle
ia noblesse, nous eûmes la lièvre de la globe comme d’autres avaient eu ia fièvre de la guillotine. C’était plus honorable, mais au fond c’était toujours une maladie de sang. Nous prouvâmes que nous étions les mômes à Austerlitz qu’à Foiitenoy, chose dont personne ne doutait.
Ainsi, fit-il en souriant, vous n’étes pas un buveur de sang.
— Je ne suis pas lâche, mon colonel, mais c’est tout : je n’ai jamais song'é à tuer personne; les Arabes me sont sympathiques, et je me suis engagé par désespoir d’amour..
— Allons donc ! s’écria M. de Lesdigard, voilà qui est parler. Asseyez-vous, mon cirer enfant, nous allons déjeuner et nous parlerons d’e/Ze.
Le déjeuner fut simple et cordial. Joseph raconta son histoire. I.e gentilhomme regardait avec attendrissement le fils de son vieil ami. Après le café, le colonel se leva et dit à Joseph :
— Vous êtes bien le fils de votre père, je vous aime de tout mon cœur, Joseph. Allez, vous arriverez, et aussi bien il vaut mieux qu’un gentilhomme porte une épée qu’une éeritoii e. Croyez-moi, vous arriverez vite. Mais • comme l ien ne fait prévoir une guerre, tournez-vous vers
les bureaux. On a fini par apprécier les services rendus par l’intendance; votre père y a laissé un nom doublement estimé ; c’était un administrateur et un soldat. Vous allez partir pour Blois, où se trouve le dépôt. Je ne tarderai pas à vous donner des preuves démon amitié.
Joseph remercia le bon colonel avec effusion. Le lendemain il était à Blois.
Sa visite chez le colonel l’avait rendu prudent; il pensa avec beaucoup de raison que si M. de Lesdigard avait changé à ce point-là, le major Castafiol pouvait bien avoir
changé aussi. H se promit d’observer et d’être plein de réserve.
Dans le bureau du major, il remit la lettre de son père à un jeune caporal qui, après l’avoir toisé assez insolemment, le pria d’atlendre.
Joseph s’était assis sur un banc et examinait attentivement des trophées qu’une main ingénieuse avait exécutés; c’étaient des soleils brillants formés avec 'des poignards. Il fut tiré de sa contemplation par une voix terrible.
— Sacré mille millions de tonnerres du diable! criait la voix, qu’est-cc que c’est encore que ce pékin qui vient me déranger maintenant ?
— Il à une lettre pour vous, major, répondit le jeune caporal.
— Qu’il la montre! cria le major comme s’il eût commandé un régiment.
Le caporal remit la lettre et introduisit Joseph.
— Qu’est-ce que vous me voulez maintenant? demanda le major sans se retourner.
— Si vous voulez bien lire la lettre de mon pèré, M. Antoine Sauvage de la Renaudie, dit Joseph, elle vous apprendra le but de ma visite.
— Sauvage de la Renaudie? je connais ça, dit le major en montrant la plus rébarbative tête du monde.
ST. Castafiol était gros, court, rouge et noir. Ses cheveux, sa moustache, ses favoris et ses sourcils teints étaient coupés en brosse. Son œil droit avait un air interrogateur et furieux, le gauche était presque toujours fermé.
— Sauvage de la Renaudie, reprif-il, je connais ça. il commandait le 7' chasseur à cheval.
— Non, monsieur, H était sons-intendant, on du moins sons-inspecteur aux revues lorsqu’il eut le plaisir de vous connaître,
— Sacré mille tonnerres ! c’est vrai ; vous êtes son fils? je sqïs enchanté de vous voir -maintenant.
Joseph instruisit le major de ses projets, iui remit ses pièces et termina ainsi son discours :
— Vous avez été le secrétaire de mon père, je serais très-heurenx d’étre le vôtre,
— J’ai été le secrétaire de votre père moi? Mais c’est pardieu vrai, je m’en rappelle comme si c’était hier -, j’ai une sacrée mémoire, moi,
— En effet, major, mon père m’a parlé de votre prodigieuse mémoire. Aujourd’hui, après près de trente ans, il affirme n’avoir rencontré personne plus admirablement doué que vous sous le rapport delà mnémonique.
— Mnémonique! s’écria le major, pourquoi pas mnémotechnie T Je une homme, plaisantez vous, ou votre intention serait-elle de me dire des choses désagréables?
— Oh ! major, dit le jeune homme, pouvez-vous penser cela ?
— Je ne le pense pas, heureusement, reprit le vieux brave, parce que si je le pensais, apprenezque vousaui iez affaire au major Castafiol, qui a les oreilles chaudes, et qui ne serait retenu ni par son ûge, ni par les obligations de son grade, sacrebleu !
‘ — En vérité, je suis confus et chagrin de vous voir si mat interpréter ma pensée.
— Je ne l'interprète pas, reprit le vieux brave; seulement, je vous ferai observer que le mot mnémonique, adressé à un homme qoi a de la mémoire, est une injure.
— Mais !
loi LE CAPITAINE SAUVAGE
— Je m’explique, la mnémonique, la mnémotechnie et le reste, c’est toujoursdu même tonneau. Qu’est-ce que; c’est que toute cette boutique? l’art d’aider la mémoire au moyen de signes, voilà ce que c’est et pas autre chose. Moi, qui vous parle, j’aide ma mémoire avec rien du tout, et je vais vous réciter la Mort de César et la Jérusalem délivrée, si <;a peut vous faire .plaisir,
Joseph ne put retenir un mouvement de terreur; le major continua.
— Je n’ai pas besoin de signes pour me rappeler que, lorsque votre père me prit, j’avais l'honneur d'appartenir au 19» de ligne.
— Eu effet, dit Joseph.
— Nous étions en garnison à..,
— A Bordeaux.
— Parbleu J s’écria le brave major Castafiol, je. crois
bienque je me le rappelle. Le premier bataillon était à Bordeaux naturellement ; le second était à. . .voyons donc... j’ai le nom sur le bout de la langue.* une belle ville, ma foi !... du bon vin et des femmes: agréables ..allons donc, je ne connais que ça... à quatre lieues avant d’arriver à Bordeaux. .
— Libourne, dit Joseph.
— Libourne, c’est cela même, pardieu! je savais bien que je m’en souviendrais;, il èst Pien rare que ma mémoire me fasse défaut. Le troisième bataillon, continua l’ intrépide major, était j ustement commandé par un brave à trois poils dont le nom m’échappe, le commandant... attendez donc...
— Le commandant Philippeaux, dit timidement Joseph qui avait mille fois entendu parler du i9e par son père.
— Philippeaux, c’est cela même, j’étais sûr que j 'allais
trouver ; ce commandant s'était même très-distingué en mil huit cent... je ne me rappelle plus bien, .eu Afrique, à l’affaire de .. allons bon... enfin dans une affaire en Afrique. Ce brave Philippeaux commandait le troisième qui se. trouvait... là, en descendante rivière, la Gironde... oui, c’est bien la Gironde, je me rappelle tout, aucun détail ne m’échappe... une ville sur la gauche ou la droite ; allons donc, je ne connais que cela, mille millions de diable, il y a une citadelle...
— Blaye, fit Joseph. , -
— Blaye, continua le major, certainement le nom ne devait pas m’éclytpper longtemps. Blaye, parbleu oui, ce lut même là que fut enfermée la duchesse d’Angoulême.
— De Berry, dit Joseph.
— Comment dites-vous?
— La ducliesse de Berry.
— Ah! Eh bien! qu’est-ce que j’avais dit?
— Vous aviez dit la duchesse d’Angoulême.
— Tiens, voilà qui est particulier, ça m’étonne : avec ma mémoire je me trompe rarement. J’aurais d’autant plus mauvaise grâce de me tromper à ce propos, que j’ai moi-même été en garnison dans le Berry; or, cela aurait dû me mettre sur la voie.
— Ah ! major, dit Joseph, il est tout naturel qu’on se trompe quelquefois.
— Non, reprit Castafiol, ce n’est pas naturel, avec ma mémoire. Tenez, je vous disais que j’avais été dans le Berry, nous tenions garnison dans une ville; eh bien, j’avais compté une à une tontes les pierres de la cathédrale de cette ville, et je me suis souvenu du nombre pendant plus de vingt-cinq ans, je ne l’ai oublié que l’an dernier, à la suite d’une forte migraine.
ïÆ CAPITAINE SA ETAGE
— Ak ? c’est extraordinaire, dit 1e jeune Sauvage, qui commençait à trouver le brave major suffisamment ennuyeux. ' *
— Oui, c'est extraordinaire, fit le bon comptable.
Comme la conversation tombait, Joseph demanda machinalement.
— Comment appelez-vous là ville où vous avez compté les pierres de la cathédrale?
— Mais, reprit le major, c’est à... parbleu! je ne connais que ça... une ville très-ancienno... près de... sur la gauche... ah ! un bien beau pays.
Comme l’entretien devenait pénible, Joseph prit le parti de parler tout seul. II expliqua au major son grand désir d’arriver, et il prit congé en affirmant que son père serait bien heureux d’apprendre la bonne réception qu’on avait faite à son fils.
— Mais il n’y a là rien d’étonnant, s’écria M. Castafiol, ie fils d’un brave, c’est sacré, mille millions de diable! Aussi, à la première affaire, je vous jure que je ferai mon possible pour que vous vous fassiez casser la tète.
— Croyez, major, 'que ma reconnaissance sera sans bernes.
— Il n’y a pas de borne ni de reconnaissance qui tienne, mille tonnerres, il faut qn’un jeune homme se fasse casser la tète, son avancement, est là.
— C’est mon avis.
— C’est aussi le mien, sacrebleu ! votre père ne sait pas ce qu’il dit.
t- Comment cela ?
— Ni vous non plus, quand vous venez me demander à être mon secrétaire.
— Je croyais... - •
— Ne me parlez pas des bureaux.
— Mais... • ■ - *
— Jetais né pour la vie des camps, moi ; je serais général aujourd’hui ; au lieu de cela, H faut que je sois doué au dépôt à garder des enfants de troupe et la compagnie hors rang, mille millions de tous les diables 1 Ëcoutez-moi, je vais vous dire ce que vous allez faire.
— J’écoute.
— Vous allez apprendre la théorie et faire l’exercice, avant deux ans vous serez sergent instructeur; les Instructeurs nous manquent ; l’insiruction, voyez-vous, il n’v a que cela pour pousser un homme.
— Je suis à vos ordres.
— C’est ben : allez, mon brave.
Joseph retourna à la caserne fort empêché-, le colonel lui avait dit d’entrer dans les bureaux, le major lui disait le contraire ; c’était bien embarrassant.
— Ma foi, dît-il, j’aurais beau réfléchir Je ne trouverais pas de solution raisonnable. Je vais écrire à Micheline ; Nanie trouvera hien un moyen de lui remettre ma lettre.
Pendant que Joseph Sauvage tâtonnait entre les grandeurs et les servitudes de la vie militaire, Micheline veiHait au chevet du vieux Michel qui s’en allait mourant.
Le bon docteur Thuillier suivait d’un -mil pensif les progrès de la maladie. Parfois l’un des membres de la famille l’attirait dans l’enibrasure d’une fenêtre bu dans l’encoignure d’une porte et lui disait :
.-T- Eh bien, monsieur le docteur?
Le médecin faisait un vilain signe de la tète» prenait son chapeau et sa canne à pomme d’or et sortait avec un balancement de tête qui n’annonçait rien de bon. '*
Un matin, le vieux Michel surprit ces signes inquiétants. Les malades ont une étrange perspicacité pour lire sur les visages, rien ne leur échappe.
A peine le docteur fut-il parti, que le moribond se leva autant que son état de faiblesse le permettait, et s’écria :
— Allez chercher le docteur Dutreilloux!
Cette demande, si simple en apparence', fit tressaillir toute la maison.
Le docteur Dutreilloux était à cette époque le plus habile médecin de la ville. Autant son talent était complet, autant sa douceur laissait à désirer; il était de l’école brutale.
S’inquiétant peu du moral dH malade ou des doléances delà famille, il arrivait près du lit, il regardait, palpait, 'sentait et disait suivant la gravité du mal :
— Il est perdu , ou je le sauverai.
Quand le docteur Dutreilloux, en parlant de son malade, avait dit: « Je le sauverai, » il faut lui rendre cette justice qu’il le sauvait assez souvent. Mais lorsqu’il avait condamné le moribond, cette fois il n’y avait pas d’appel possible ; c’était aussi sûr que si le notaire y avait passé, comme disent les bonnes gens.
Il est à remarquer que les bonnes gens disent toujours des bêtises.
Dans presque tous les procès, il existe un acte notarié fait double « et de bonne foi. » C’est un acte qui est l’objet de la contestation.’
Dans tous les procès, môme lorsque le tribunal renvoie les parties dos à dos, en compensant les dépens, il y a toujours une partie lésée.
Or, deux notaires y ont passé, donc les notaires ne
sent pas aussi sûrs que les braves gens veulent bien le dire.
Qu’ont de commun les notaires avec le docteur Dutreiiloux? Rien. Dans certains cas, le docteur Dutreil- Ioux était plus sûr que le passage du notaire, et voilà tout.
Michel savait cela, toute la ville le savait aussi.
■Michel, quüjusqu’au bout voulait tromper la destinée, désirait savoir au juste où il en était avec elle.
Après mille représentations de madame Micbel, de Zoé et d’Isidore, on linit par obéir; le docteur Dutreilloux fut mandé et arriva sur l’heure ; il était voisin.
Le docteur Dutreilloux était petit, mais très-vigoureusement constitué; ses mains étaient .tories, et ses robustes épaules soutenaient une tète large et énergique ; ses yeux noirs étaient perçants, et son gros nez rouge lui donnait un air-de chanoine qui tempérait un peu l’àpreté de sa nature. • s . ,
— Eh bien, maître Michel, dit-il en entrant, vous voilà donc sur le flanc
— Hélas! oui, docteur, je n’ai plus d’espoir qu’en vous.
— Je le vois bien.
— A quoi voyez-vous cela?
— Mais, je no suis pas votre médecin, que je sache, et si vous m’avez envoyé chercher, c’est que le vôtre ne peut rien potir vous.
— Il y a un peu de vrai dans' ce que vous dites là,
murmura Michel. . ♦
— Tant mieux ! s’il n’y en a qu’un peu.
— Docteur, continua Michel, veuillez ordonner que tout le monde sorte ; moi, on ne m’écoule plus ici, de-
LE C APITAFXB SAUVAOE
f CO
puisque je suis au lit? ordonnez cela, je Vous prie, j’ai tout à fait à vous parler.
— Faites ce que le malade désire, dit le docteur.
Madame Michel, son fils et ses deux filles se retirèrent.
Miclieline avait les y eux pleins de -larmes, Zoé et son frère chuchotaient ensemble.
— Comme c’est malin de nous faire sortir, disait Isidore, avec ça qu’en ne les connaît pas ses secrets. Et d’ailleurs si on ne les savait p.ls, est-ce que ce serait bien difficile d’écouler aux portes?
— Voyons, maître Michel, dit le docteur quand la porte fut refermée, nous sommes "seuls, jé n’ai pas grand temps, parlez,
— Monsieur Dutreilloux, dit Michel, je vous payerai bien.
— Vous êtes assez riche pour cèta, répondît Te docteur. Fui reste, vous savez mes principes, rien pour les pauvres, cher pour les riches.
— Oui, je sais, vous m’avez expliqué cela un soir que je vous rencontrai au Champ-de-Juillet. Entre nous, je trouve votre manière d’agir très-convenable.
' — Ça me fait plaisir.
— Tenez, docteur, moi je ne vais pas par quatre chemins, je crois que je suis très-malade.
Le docteur tira brusquement les couvertures et examina la poitrine de Michel, tâta son pouls et lui dit :
— Oui, vous êtes bien malade ; vous avez eü un grand chagrin, une grande émotion, n'est-eepas ?
— J’ai eu 1& deux. *
— Vous savez que je ne fais pas de grandes phrases, moi. et que je ne crache’ pas du latin-et du grec au nrz de mes malades ? -
— Oh ! oui, dit Michel douloureusement, votre franchise est bien connue de toute la ville.
— Eh bien ! reprit te docteur, pour moi, vous êtes un homme perdu.
Les yeux du ma fa de se tournèrent, sa lèvre se tordit, sa pâleur devintJugubre; et des perles de sueur couvrirent su peau parcheminée.
— Vous avez, continua le docteur, une décomposition du sang, comme disent les bonnes femmes, votre sang se tourne en eau. Chaque goutte de transpiration est une goutte de votre sang de vieillard qui s’on va.
— Sauvez-moi, dit Michel d’une voix suppliante et navrée, sauvez-moi, je vous donnerai cent mille francs.
-- Cent mille francs ! fit le docteur avec un rire sardonique, cent mille francs! je le crois bien, vous pas généreux.
— Je donnerai ce qd’il faudra, s’écria Michel, cent, deux eent, trois cent mille francs.
— Avant la guérison ? demanda le docteur avec son éternel rire.
— Non, après, murmura le vieillard ; après il sera toujours temps.
— Non, il ne sera plus temps, reprit gravement le docteur; à l’heure qu’il est, même, il est trop tard.
— Trop tard ?
— Oui, nulle puissance au monde ne peut vous guérir, Dieu seul pourrait faire un tel miracle.
— Ainsi, voilà donc. toute votre science, s’écria le malade qui s’était levé par un effort désespéré ; voilà donc comment voiis êtes tous ! Vous, le premier médecin de Limoges-! allons donc, vous êtes un âne.
— A qui le dites-vous ? Je te sais bien.
— Oui, vous vous intitulez les sauveurs de l’humanité, les princes de la science, puis, un beau jour, un pauvre homme devient malade et vous venez tranquillement lui dire ! vous êtes perdu. Mais savez-vous bien que c’est horrible; que cela ne devrait pas être? Si j’avais été condamné à mort pour avoir commis un crime horrible, j’aurais encore de l’espoir. Après ia Cour d’assises, il y a la Cour de cassation, après la Cour de cassation, il y a la clémence royale; après la clémence royale, il y a le hasard, le peuple qui se soulève, le bourreau qui meurt, le couperet qui se brise, la corde qui se casse, la bascule qui ne jouejdus; si bien que tant qu’on sent sa tête sur ses épaules, on peut espérer. Mais avec vous, c’est terrible ; vous brisez toute espérance. « Vous êtes perdu : b vous dites cela comme si c’était tout simple. Oui, je vous le dis, vous êtes plus cruel que le bourreau.
— Monsieur Michel, dit bravement le docteur, tout ce que vous dites est vrai ; mais il est une ehose à laquelle vous ne songez pas, c’est que l’échafaud est la fin de la justice humaine, et que la mort n’est que le commencement de la justice de Dieu.
— Ah ! des phrases que tout cela, voyez-vous, reprit Michel eu se cramponnant à son oreiller, des phrases ! Mais je ne suis pas un simple, moi. Vous ne croyez pas plus en Dieu que moi. Les médecins, ça ne croit à rien, c’est comme cela. Ah! comment croiriez-vous, vous qui voyez mourir tout le monde? Vous qui avez vu mourir des gens de bien et des misérables, dites-moi si au dernier moment vous avez vu leur âme s’envoler vers le ciel ou se tordre vers l’enfer ?
— C’est vrai, dit M. Dutreilloux, je n’ai jamais vu rien qui puisse me faire soupçonner autre chose- que la ma-
lière. Cependant, j’ai remarqué que la mort est douce aux gens de bien et horrible aux misérables.
— Oh ! ne me dites pas cela à moi, reprit Michel
dont la bouche écumajt : moi aussi, j'ai bien vu des morts; j’ai vu des gens dont le nom était le symbole de l’hon~ neur, se tordre de désespoir dans d’épouvantables agonies; j’ai vu les vauriens, le front chargé de crimes, s’avancer en souriant et saluer la mprt. Les faibles ont des remords, c’est vrai,, mais que sont les remords, je vous prie? des lâchetés déguisées. Le lâche, eût-il la conscience en paix, ne saura pas mourir. Voulez-vous que je vousdise, moi, pourquoi les uns meurent bien et mal les autres? ... ■ < ..
— Causez, fit le docteur, j’aime à m’instruire, et cela ne peut pas vous faire du mal.
— Ceux qui affrontent la mort sans pâlir, reprit le vieil-
lard, sont ceux qui ne regrettent rien, ceux dont les affaires sont en règle, ceux qui ont touché au but qu’ils s’étaient proposé en naissant, ou qui sentent qu’ils sont impuissants à y arriver. ' '
— Heu ! heu ! fit le docteur, c’est possible.
— Allez donc dire à Joseph Sauvage, qui aime ma fille: « Garçon, voici la mort, meurs avec dignité, » vous verrez si ce cœur honnête, loyal et sans reproche n’éclatera pas en imprécations furieuses envers la destinée et Dieu même. Allez dire au père : « Vieillard, l’heure a sonné pour loi; achève une vie sans tache sans revoir ton fils qui t’a quitté hier matin, » ah! vous le verrez, ce soldat résigné et stoïque, comme il s’indignera.
— Certainement, je ne dis pas, fit le docteur, mais. .
— Eh bien ! moi, je n’ai pas fini mon œuvre: je vais
-JOÊK-
toucher au but, je ne veux pas m’en aller; nonjeneveux pas, m’entendez-vous bien ?
— le vous entends.
— Quoi î j’aurais travaillé soixante ans à faire une fortune que j’ai ramassée dans la boue, dans le sang, dans la rase, dans l’avarice, partout enfin où l’homme peut fourrer ses ongles, et je n’aurais pas mon heure de triomphe et de victoire ! D’aillenrs, j’ai des enfants, j’ai des filles k pourvoir, j’ai mon bien à défendre, j’ai mille choses enfin que vous ne comprendriez pas, qui me crient de vivre. Je veux vivre, je veux vivre. II me faut du temps. Docteur, par pitié, un peu de temps, un peu de temps, vous dis-je ! Je vous payerai chaque minute au . poids de l’or !
— Voyons, finissons-en ; combien de temps vous faut-il ! demanda le docteur.
Trois mois.
— Si aucun accident ne survient, vous pourrez vivre trois semaines. - .
— Oh ! ce n’est pas assez, s’écria Michel en pleurant, il me faut davantage. Oh! mon Dieu ! en quel temps vivons-nous, mon Dieu ! qu’il n’y ait pas un homme assez intelligent pour vendre un pen d’existence!
— II gagnerait de l’argent, je n’en disconviens pas.
— Voyons, docteur, reprit Michel qui était rèdevenu calme parce qu’il allait tenter une affaire, voyons, clier monsieur DutceîHoux, vous êtes un savant, toute la ville le dit.
— Toute la ville se trompe.
— Ma maladie vous est comme?
— Comme le catéchisme.
— Vous avez soigné pins d'un cas comme le mien?
— Cinquante, à peu près.
— Avez-vous eu le bonheur de sauver quelqu’un atteint de ma maladie?
— Personne. * . '
— Le monde est grand; à Paris, à Berlin, à Londres, il est des médecins qui vous valent?
— Qui me valent mille fois.
— Eh bien ! vous devez savoir cela ? Ne s’est-il jamais rencontré qu’un de ces princes de la science ait sauvé un malheureux atteint de mon mal? -
— Si, un. . , .
— Son nom, s’écria Michel, son nom?
— Ivan Springleff.
— Ivan Springleff, répéta Michel, je n’oublierai jamais ce pom-là, Ivan Springleff !
— Ce savant réussit à faire vivre dix ans le vieux prince Kermaïîoff au moyen de l’opération de la transfusion du sang.
— Ohî pion Dieu ! fit Michel, SjuâDgleff, Kermaïloil, ce sont des Russes, cela; si le docteur Spiingleff habite la Russie, je suis perdu; il est impossible, en, admettant qu’il veuille se dérapger pour moi , de le faire venir eh trois semaines.
— Ivan Springleff est mort..
— Mort! dit Michel, alors je stiis perdu! Mais ditesmoi, reprit-il après un silence, ce savant n’a-t-il jamais dU son secret?
— Les savants n’ont pas de secrets, maître Michel , répondit le docteur. La transfusion du sang n’est pas chose nouvelle, on la connaissait au moyen âge. Le premier qui la pratiqua ouvertement fut un Français, Denis Enmerêts, en 1666. Il pensait guérir la folie. Il n’y réussit pas. De
nos jours, Valleix, Doubledaix et autres illustrations ont opéré avec succès la transfusion sur des femmes.
— Mais alors, je suis sauvé! s'écria lë vieillard.
— Vous êtes perdu, ieprit l’implacable docteur.
— Si vous ne s ivez pas faire celte opération , je ferai venir toute la faculté de Paris et Celle de Montpellier, je suis assez riche pour cela.
— L’opération par ellc-mômè est un jeu d’enfant.
— Mais Vous me torturez à plaisir, monsieur Dutreilloux, s’écria Michel. Quoi! c’est un jeu d’enfant! Mais alors sauvez-nioi, dëpéchez-vous; si vous saviez combien j’ai besoin de vivre !
— Écoutez-moi sans m’interrompre , dit gravement le docteur. On sauve une jeune femme qui a perdu du sang jeune en lui transfusant un satig jeune et Vigoureux. Pour ces mères de vingt ans, il faut peu dé sang ; à vous, le sang de vingt hommes ne suffirait pas.
— Mais, n’avez-vous pas dit que Ivan Springleff prolongea l’existence de Kërmaïloff, qui était un vieillard.
— Oui, mais Kërmaïloff était un prince qui avait droit de vie et de mort sur ses serfs.
— Oh ! que cela ne vous inquiète pas ; il y a par la ville assez d’ouvriers sans ouvrage qui donneront volontiers de leur sang pour de l’argent, que dis-je? pour de l’argent! pour de l’or !
— Ces infortunés ne manquent pas, reprit le docteur, vous en trouveriez malheureusement beaucoup. Mais vous ne trouverez aucun médecin qui veuille faire une sem* blable opération. ‘
— Mais vous?
— Mol, moins que tout autre.
“ — Et pourquoi, je vous prie?
— Parce que je ne crois pas qu’il appartienne à riiomme de détruire l’existence de plusieurs individus au profit d’un seul.
— Que dites-vous? que dites-vous? s’écria Michel éperdu.
— Je dis que je ne nie crois pas le droit de toucher à la vie d’un homme pour sauver la vôtre; ce serait un crime aux yeux des hommes et aux yeux de Dieu.
— Ah ! dit Michel avec amertume, vous croyez en Dieu, j’avais oublié cela.
— Que voulez-vous, dit le docteur en mettant son chapeau, j’ai été- si mal élevé !
— Trois semaines î trois semaines, cela ne fait que vingt et un jours, et encore celui-ci est bien avancé, pensait Michel désespéré. Misérable médecin! il est parti sans dire bonjour. Canaille, il s’en va sans faire la moindre ordonnance, sans dire : Prenez ceci, cela ou autre chose, ce qui ne l’empêchera pas dé bien faire payer sa visite. Quel monde que le nôtre ! on est toujours trompé.
La famille Michel entra; le docteur Dutreilioux venait de lui dire toute la vérité sur le cas de Michel. Sauf Micheline, qui pleurait, toute la maison avait conservé son air ordinaire. Madame Michel était un peu plus pûle, Zoé un peu plus jaune, Isidore un peu plus rouge, et c’était tout.
— Venez, dit Michel en les voyant, j’ai à vous parler, et le temps presse-; nous allons causer de nos intérêts.
— Père, dit Zoé d’un ton mielleux, ne vaudrait-il pas mieux le reposer que de parler d’intérêts? tu es faible et souffrant.
— Tais-toi, Zoé, dit le vieillard, tu brûles de m’entendre.
— Pourquoi brûlerait-elle? fit Isidore, elle se doute bien un peu de ce que tu vas nous dire.
— Je vais mourir, murmura le vieillard. Fermerai-je les yeux sans avoir entendu autre chose que des insolences sortir de la bouche de mon fils ?
— Nous allons tomber dans le sentiment , dit le drôle.
— Mon ami, dit en- s’avançant madame Michel, tu te méprends, je crois.
— Je vous connais assez ponr ne point me méprendre. J’ai donné un ordre qu’on se taise, m’entendez-vous bien. Et toi, Micheline, continua le vieillard, embrasse-moi et va dans ta chambre prier pour ton pàuyre vieux père; ce que j’ai à dire ici, lu n’as pas besoin de l’entendre.-
La jeune fille alla poser les lèvres sur le front du malade,, et se retira en cachant ses larmes.
— Nous voilà seuls, dit Isidore ; eh bien 1 voyons, père . chéri-, raconte-nous ta petite affaire; voyons, qu’as-tu à nous dire ?
— Le docteur Dutreilloux vient de me condamner, murmura Michel.
— Nous savions cela, répondit Isidore.
— Vous saviez cela? s’écria le vieillard en se levant, et de ses yeux démesurément ouyerts, il chercha sur le visage des siens une trace de douleur qu’il n’y rencontra i>as. Vous saviez cela? reprit-il, et vous entrez ici calmes, gais ettranquilles.
— C’était pour ne pas f effrayer, dit Isidore ; mais avec toi on a beau vouloir bien faire, tu ne nous en sais jamais aucun gré.
— Si papa doute de notre chagrin , fit Zoé , toutes les paroles ne le convaincraient pas.
— Et toi, femme, demanda le vieillard, ne me diras-tu
rien ?
— Nous sommes tous mortels, répondit sèchement madame Michel , aujourd’hui c’est ton tour, demain viendra le mien, cest la loi commune; ceux qui s’en vont sont plus -heureux que ceux -qufrestent.
— Merci de ces- bonnes consolations, fit le vieillard ; puis il ajouta lentement : J’ai encore quelque chose à vous dire : j’ai à vous dire que, moi mort, vous êtes tous ruinés.
Celle fois une épouvante sérieuse s’empara de la famille Michel.
— Ah! ah ! fit sèchement le vieillard, voici une nouvelle qui vous fait plus d’effet que l’autre, ce me semble.
Cela était vrai; les deux femmes étaieut bouleversées,
Quant à Isidore, il éclata de rire.
— De l’effet, s’écria-t-il, de l’effet; veux-tu voir l’effet que cela me fait ? tiens, regarde, voilà l’effet que cela me fait.
En disant cela, le garnement haussait les épaules de la façon la plus comique du monde. Il reprit :
— Ruinés! et par qui, et pouripioi? Tout notre bieu est en terres, en maisons, en argent ou en rentes. Tu ne dois pas un sou à personne ; au contraire. Tu n’as plus de capitaux engagés dans les affaires; pourquoi üodc que Insérais ruiné ? tu nous blagues.
Michel supporta- sans sourciller celte irrévérencieuse sortie et il continua :
— Votre cousin, Édouard Pharagu.qui est majeur depuis six mois, va vous faire un procès en revendication. Il va réclamer la propriété du Puits-Jentaud estimée à liait cent mille Irançs, plus les intérêts de ces huit cent
mille francs depuis vingt ans, soit encore huit cent mille francs, ce qui fait seize cent mille francs, plus des dommages-intérêts faciles à apprécier, puisqu’ils seront -évalués sur les terres extraites pendant vingt ans, quelque chose comme un million .
La stupeur était à son comble. Isidore lut le- premier qui revint à lui. '
— Voyons, dit-il, qu’esl-ce que lu nous chantes? Il doit
y avoir prescription# .
— La prescription î dit le vieillard ; il n’v a que les sots qui croient à eda. La .prescription n’existe pas, puisqu’il suflit pour l’annuler d’un acte simple lancé périodiquement.
- — Édouard est un enfant et mon oncle est mort depuis longtemps ;• qui donc aurait fait signifier ces actes dont tu parles?
— Tous les gens qui me baissent.
— Diable î
— Tant que j’ai été débout, reprit Michel avec fierté, personne n’a osé se frotter à moi: ni tuteur, ni avocats, ni philanthropes On savait que j’avais la griffe forté et que je mordrais quiconque viendrait se mettre sur mon chemin. On savait que je pavais toutes mes dettes, on savait qu’avec l’argent on peut font avoir, on peut tout acheter; et j’ai montré cent fois que je savais jouer de l’argent. Mais, moi mort, vous dis-je, une nuée de robes noires et d<‘ gens vertueux vont s’abattre sur mon bien comme' les corbeaux sur un cheval mort aux champs. Tous ces mlsérables-là auront une belle excuse pour faire passer leurs méfaits, fis auront un beau rôle pour cacher leur cupidité ou l’esprit de vengeance qui les guidera : ils seront les défenseurs de l’orphelin. Etl’on s’inclinera sur le
LE CÀI'ltAINE SAUVAGE - 171
passage de ces dèponHhurs qui seront censés défendre le faible. Ils feront tout jouer, l’argent, les inthionces. Ils ne pourront pas acheier les juges, ils les circonviendront. Ali! comme ils vont jeter de la boue sur moi. et qu’ils auront beau jeu quand je ne sciai plus là pour les faire trembler! .
— Mon Dieu, s’écria madame Michel, qu’allons-nous devenir?
— Ah ! fit Isidore d’un air impudent, nous ne sommes pas encore sans pain ; je ne suis pas plus bête qu’un autre, je pense.
— Tu penses mal, dit le vieillard; non-seulement tu es un sot, mais tu as gaspillé ta vie, ta santé, ta réputation et le peu d’intelligence que tu pouvais avoir dans des débauches honteuses. Tu fréquentes les mauvais lieux que tu étonnes par tes vices brutaux. On te méprise sans te craindre.
— A qui Ja faute, si- je fais ce qiie . vous dites ? demanda Isidore ; croyez-vous <jue je ne sache pas ce que je suis? Croyez-vous que je sois tellement abruti que je ne me sache pas juger? Oui, tout ce qne vous dites est vrai, m;ris c’est votre faute et-non Ta mienne. Qui m’a appris à mentir? Vous. Qui m’a appris à ne croire ni à Dieu ni au diable ? Vous. Qui a souri à mes premières débauches? Vous, vous, toujours vous, Vons m’avez poussé dans le vice pour m’éloignerde la maison. Vous aviez peur de moi. Ne sachant pas vous faire aimer, vous avez redouté mon intelligence, avez craint que le jour où je deviendrais un homme, je ne vous demandasse pourquoi vous m’aviez rendu l'existence impossible en souillant le nom que vous m’avez donné? Vous me reprochez de fréquenter les mauvais lieux en mauvaise compagnie ! Où* irais-je,
je vous prie? Quand je suis au logis vous tremblez pour votre argent, vous me redoutez comme un voleur. Voulezvous que j’aille dans le monde ? Qui me voudrait recevoir? Au collège, les enfants me fuyaient. Les jeunes hommes de mon âge détournent la tête on me voyant passer, et nul d’entre eux n’oserait me presser la main. Le jour je dors, et savez-vous pourquoi je me plonge dans 1 Ivresse la plus crapuleuse du monde? C’est pour ne pas entendre murmurer quand je passe* « Voici le fils de Michel le voleur* — voici le fils de l’assassin 1 » Jamais je ne vous ai dit tout cela, jamais je ne m’étais plaint de la vie odiemse que vous m’avez donnée, mais voHà qu’à votre ht de mort il vous prend fantaisie de m’insulter et de me martyriser jusqu’à votre dernière minute ; je me révolte et vous crache tout ce que j’ai sur le cœur !
— As-tu fini, demanda Michel en regardant son fils avec attendrissement ; sais-tu que je ne le croyais pas aussi fort que cela? je te prenais pour un abruti. Mais tu raisonnes, ma foi, bien, et tout ce que tu dis là est rigoureusement vrai ; tu es un observateur, mon ami. En effet, c’est moi, c’est bien moi qui t’ai poussé dans la vie que lu mènes* Tu me faisais petn'. Si j’avais osé, je t’aurais empêché d’apprendre à lire.
— - Comme Louis XI fit pour le dauphin, dit Isidore.
— Je ne sais, reprit Michel ; mais si Louis XI fit cela, il, fit bien : notre premier ennemi est notre fils. Maintenant, dis-moi, quand je serai mort, que feras-tH?
— Je mettrai à conserver ce que vous me laisserez autant d’acbarncmcnt que vous en avez mis à l’amasser, cl malheur à qui y portera la main ! Je vous jure que je saurai le défendre.
— Il n’y a qu’un moyen, dit Michel-
— Lequel ? demandèrent la mère elles enfants» .
Michel fit un effort suprême et se souleva tout à fait.
— Mes. enfants, dit-il, je vais donner mes instructions à votre mère; mais avant, jurez-moi de lui obéir en touies choses.
— Certainement nous obéirons à notre mère, dit Isidore.
— Nous lui avons toujours obéi, ajouta Zoé.
— Ce n’est pas là ce que je vous demande, continua le vieillard ; je réclame de vous un serment sacré, solennel, inviolable.
—Bon! s’écria Isidore, du sentiment, à présent. Eli bien, vrai, père, je suis fâché de te le dire, mais tu baisses. . -
Une-sueur froide passa sur le front de Michel ; il reprit :
— Isidore, mon enfant, le moment est grave, croismoi.
— Je te crois.
— Lorsqu’on approche de l’éternité, tous les moments sont précieux .. ils sont comptés,
— Pardon, papa, qu’est-ce que tu appelles l’éternité ?
— La mort, mon fils.
— Bien; j’y suis. Ensuite?
— Dans cet instant suprême, dit Michel, je cherche à vaincre la douleur qui dévore ma tête et ma poitrine. Je m’oublie pour songer à votre avenir. Dans cet instant, te
m’interrompre est une faute, me manquer de respect est presque un crime.
— Oh ! des bêtises, alors ! s’écria Isidore.
— Mon enfant! Mon frère! dirent madame Michel et mademoiselle Zoé.
— Mais c’est vrai aussi, s’écria le fils en faisant ta mine
d’un enfant contrarié. Qu’efct-cé qti’H nous chante,- papa? 11 nous prend pour des oies, je n’aime pas ça, moi,- d’abord ; il vient nous demander des serments sacrés, je ne peux pus nfcm pécher de rire, moi. Je trouve ça plus fort que de jouer au bouchon arvcc des pains à cacheter, quand il pleut.
— Malheureux ! murmura le père.
— Des serments! reprit Isidore en ricanant; des serments! sur qui et sur quoi? C’est-il smr Dieu que tu veux un serment? dis-nous ça un peu, pourvoir.
— Oui, jure sur Dieu, dit le vieillard.
— Allons donc! reprit le jeune homme, tu me fais trop rire avec Ion Dieu, tu n’y crois pas, tu n’y as jamais cru en Dieu. Où est-il, ton Dieu? quel est-il? Voyons, ne te gène pas, raconte-nous ça. "
— Isidore, ne blasphème pas! s’écria Zoé.
— Qui est-ce qui m’a appris et prouvé que Rien n’existait pas? reprit le fils Michel. C’est papa. Qui estce qui a dégommé' le bon Dieu pour mettre la déesse Raison ù sa place? c’est papa. Qui est-ce qui dit que toits les prêtres sont des imposteurs? c’est papa^-Qui est-ce qui se moque de ceux qui à Pâques mangent le pain à cacheter? c’est papa Qui est-ce qui veutmaintenant faire jurer sur Dieu? c'est papa. Eh bien, non-, c’est trop eoeassc, on n’a pas idée deçà.
— Hélas! qu’entends-je? s’écria le vieillard. Et cependant, reprit-il, je’ne dois pas me plaindre; tout ce qu’il dit est vrai. C’est ma faute, c’est ma faute, c’çst ma trèsgrande faute. Je ne crois en Dieu que depuis que le docteur est parti.
— Ah ! s’écria Isidore, je m’attendais à celte facétie Le Dntreilloux t’a dit : Vous n’avex pins que trois se-
LE CAÎ’lTAl.NE SAUVAGE
mafnes à vivre. Alors toi, naturellement, lu (e fais*' ce raisonnement : II y a peut-être un Dieu. Pour vingt jours que j’ai à vivre, ce n’est pas la peine d’être brouillés. .le vais faire la paix avec lui. Je comprends ça, mais je ne donne pas dans ces rengaines.
— Puis; tu sens qu’une grande contrariété peut- me tuer, et tu jie serais pas fâché de me voir partir '-tout de suite, dit le vieux Miehel, en regardant son fils avec dégoût.
—Moi? reprit Isidore. Par exempiel j'ai bien le temps, voilà quatre ans que j’attends : trois mois de plus ou de moins, qu’est-ce que cela me fait ?
— C’est trop fort, dit le malade, tu veux donc que je te donne ma malédiction?
— Toi, donner quelque chose pour rien ? ce serait là première fois que cela l’arriverait. Mais voyons, je ne plaisante plus, je ne tiens pas à t’irritér, mais, je t’en prie, ne dis pins de bêtises. Ce n’est pas à moi qu’il faut parler de Dieu, j’y crois peut-être plus que vous tous. Mais, liens, l’autre jour, j’ai été à la messe à Saint-Pierre parce que les ouvrières des Ardys y vont et que je voulais" en vrtir une. Tu vas TOir, et suis bien l’histoire : H y avait là le père et le fils Sauvage, maman, Zoé et Micheline. Le vieux troubadour demandait au bon Dieu d’éclairer sou fils, le fils demandait que son père se laissât aller. Zoé priait pour que Micheline, qui est la plus jeune, ne se mariât pas avant elle; Micheline, qui est une sainte, demandait tout simplement au Seigneur que sa sœur ne soit pas écoutée et que Joseph le soit, et maman, s’occupant de ses filles, avait trouvé tout naturel d’adresser au ciel une prière ainsi conçue : « Mon Dieu, faites que les petites ne se marient ni l’nne ni l’autre, -afin que nous n’ayons
pas de dot à donner. » Comment vouhus-tu que le hon Dieu pût se démêler au milieu de tous ces cancans? En vérité, je vous le dis, mes petits amis, je crois plus à Dieu que vous ne pensez, mais j’ai le bon esprit de ne pas L’ennuver; je ne lui demande jamais lien.
La mère et La fille voulurent l’interrompre, mais. Isidore continua :
— Attendez ! je n’ai pas fini, je ne veux ‘pas contrarier papa, je tenais seulement à ne pas me laisser rouler; maintenant, qu’il me demande ce qu’il voudra, je suis prêt à le faire. C’est gentil ça, j’espère.
— Je ne demande rien, répondit, Michel d’une voix étranglée par la colère, je ne demande rien, j’exige.
— Oh! oh! fit Isidore, voici comment tu me récompenses de ma soumission ?
— J'exige, m’entends-tu bien, s’écria le père, et comme tu me désobéirais après ma mort comme tu m’as desobéi pendant ma vie* je vais prendre des mesures légales. Entre nous désormais il y aura la loi, et je te traiterai en ennemi.
— Quel bon petit père tu fais, dit Isidore ; non, mais IA, vrai, sans rire, tu es trop bon, ma parole d’honneur.
— Femme, dit Michel, sans plus attendre, envoie chercher un notaire afin que je te donne un pouvoir régulier pour que tu puisses accomplir les ordres que je te transmettrai. Les instants sont précieux, il s’agit d'empêcher notre fortune de passer en des mains étrangères.
— Voyons père, dit Isidore, ne fais pas de manières, ça ne sert à rien. Je te promets de faire ce que tu voudras.
— Je n’ai pas confiance en toi, répondit le Vieillard. Je désire que ni toi ni tes sœurs vous n’empêchiez votre
LE CAPITAINE SA D V A fi E
mère de faire ce qu’elle voudra, quelles que soient les choses qu’elle accomplisse. Comme vous pourriez promettre et nu pas tenir cet engagement sacré, pris à un lit de mort, je veux vous forcer à ne pas nuiro ù mes projets
— Si tes projets sont de nous conserver la fortune et
d’empêcher les étrangers de fourrer leur nez dans nos intérêts, quelles raisons aurions nous de les oentre-carrer, tes projets? . .
En faisait cette question, Isidore avait pris un air mielleux et insinuant; le vieillard répondit sèchement !
— Le plaisir de nuire te guiderait. Je ne me laisserai
pas fléchir ; ne prends pas la peine d’essayer. D’ailleurs mon devoir est de prévoir vos mauvais desseins 'ou votre incurie. . ^
— A ton aise.
— Donc, femme, reprit Michel, accomplis mes ordres;
un notaire bien vite, puisqu’Isidore ne veut, ou ne sait pas trouver une chose sacrée pour donner du poids à un serment. ■ -
—Je jure sur la tête de maman, s’écriale jeune homme.
— Ah! ab! fit Mûchel en riant horriblement, un notaiie bien vite.
— Mon ami, dit madame Michel, réfléchis bien, l’enfant a l’air sincère.
— Un notaire, hurla Michel-
— Eh bien, non ! s’écria sa femme, non, mille fois non ; nous avons toujours fait uos affaires sans avoir besoin des gens de loi. 11 ne faut pas commencer à nous en servira» moment où lu t’en vas. Los enfants feront ce que je voudrai, ce que tuoi donneras. Tu lasentendu tout à l’heure, Jean-Baptiste, il a juré sur ma tête, ce pauvre garçon ne peut pas mieux faire.
— On ne jure que sur ee que l’on respecte, dit le vieillard.
— Il rti’a t'ait bien souvent du chagrin, reprit la mère, ali ! cela est vrai ; j’ai passé bien des nuits à l’attendre, et j’étais bien inquiète vraiment, niais il m’a toujours respectée, c’est une justice à lui rendre ; il m’a toujours respectée.
— Toi, dit Michel, c’est possible; mais demande-hii donc s’il a respecté l’argent que tu m’as volé et que tu caches depuis bien longtemps derrière la poutre du fruitier.
Madame Miche! pâlit et regarda sou fils et sou mari comme une hyène doit regarder sa proie. .
— Mon argent, dit-elle, ce n’est pas possible ?
— I)emande-le à ton fiis, et nous verrons s'il sait bien mentir. ' ' ’
— Às-lu fait cela? s’écria madame Michel en saisissant son fils au collet, mais parle donc, maudit.
— Comment voulais-tu que je devinasse que t u cachais lè de l’argent qui n’était pis â toi? répondit tranquillement Isidore. Moi, j’ai cru bonnement que tu le mettais, dans cet endroit bizarre pour que je le pusse trouver.
— Oh! maudit, vilain, misérable!
— Bon, bien, je te dis que je croyais que Sachant mes folies, tu voulais m’aider à les réparer à l’insu de papa.
— Oh! le malheureux, s’écria madame Michel, il se moque de moi, voyez-vous cela? voleur et insolent!
Michel dans son lit. riait d’un air satisfait.
— Voyons, maman, reprit Isidore, papa a fini, et tu vas commencer .. il fallait an moins vous entendre, vous auriez pu grogner ensemble.
Madame Michel n’avait pas entendu la triste plaisanterie
de son fils ; elle- s'était élancée vers l’esc&ilier qu'elle franchit en I rois pas.
Le fruitier était un vaste cabinet garni de rayons de bois blanc, recouverts de pmllo.
Chaque année on plaçait là les fruits de la campagne, afin de les laisser pourrir en parx.’ll y en avait à chaque * saison dix fois plus que la famille Michel n’aurait pu en consommer,' mais ils étaient de qualité trop inférieure pour qu’on pût les envoyer au marché. Malgré cela, Michel ne. permettait les fruits que le dimanchc,.si bien que poires et pommes se gâtaient sans profiter, à personne, en vraies pommes-et poires d’avare qu’elles étaient. On ne songeait à les donner aux pauvres que. lorsque les. pauvres n’en voulaient plus. Ce. qui faisait diie à la femme de Michel: . ' .
— Les pauvres, ils prennent l’argent; donnez leur à manger, ils refusent-; ils sont plus riches que nous. Nous les mangeons bien ces pommes-là, nous qui ne tendons pas la main.
Madame Michel. souleva d’une main frémissante la paille d’un casier adossé à une poutre, elle se leva sur la pointe du pied, et apercevant sa cachette vide, elle poussa un cri sinistre. - - - . ' . ' .
Pâle et le regard fixe, elle descendit, s'approcha du lit de son mari, et d’une voix étranglée elle dit :
• — MicheL-ton fils est un voleur, oui, un voleur, lu «l’entends bien. Il finira aux galères, c’est mot qui te le dis; tu sais que ce que je t’ai prédit est toujours arrivé. Mais tu restes là avec ton éternel rire ;, est-ce là ce qui me rendra mon argent? Mais cela ne se passera pas ainsi, je vous le jure. Pour les enfants comme .pour les étrangers il y a la justice; j’irai au procureur du roi. Meséconomies
180 J.E CAPITAINE SACVAGE
de trente ans! -Ah J vraiment non, je vous le dis, cela ne se passera pas ainsi. Qu’en as-tu fait, dis, misérable, vaurien ? qu’en as-tu fait y Ah ! je saisbien, tu J*as donné, mon pauvre argent, à tes ignobles filles des rues, mais j’irai le leur reprendre, eniénds-tu bien ? , «
— Vas t’y frotter, murmura Isidore,
' — Tu l’as semé dans fessâtes calés ; j’irai le reprendre. D’abord, ils n’ont pas le droit de prendre ainsi l’argent volé ; je ferai ma plainte.
— MamaD, ma chère maman, dit Zoé, pardonne-lui; je suis sûre qu’il a bien du regret de ce qu’il a fait.
Tais-toi, vipère, t ai s-loi î s'écria ki mégère, tu es sa complice, c’est toi qui lui as-dit ma cachette, il n’y a que loi qui aies pu la deviner.
— Vous vous (rompez bien, dit la sainte fille, j’ignorais que vous eussiez des trésors cachés.
Madame Michel leva la main sur.sa fille, et die l’aurait laissé retomber durement si Isidore, venant au secours de si» sœur, ne l’eût pas arrêtée en roule.
■— C’est cela, s’écria madame Michel en se déballant sous le poignet de fer d’Isidore, c’est cela, battez -moi maintenant !
— Décidément, dit Isidore, c’est aujourd’hui le jour de la fantaisie; tu veux frapper Zoé et tu prétends que nous voulons te battre, c’est par trop cocasse.
— Maman est bien libre de me frapper ; si die juge convenable de le faire, je ne me plaindrai pas, dit Zoé avec componction.
— Je ne veux pas de ça, moi 1 s’écria Isidore que le petit rire du vieillard excitait et 'encourageait, tu n’es pas fautive. D’ailleurs maman fait là un. tas de simagrées si comiques que papa, qui est majade> ne peut pas s’em-
pécher d’en rire. Son argent, son argent; elle m’amuse !
t- Voleur ! cria la mère.
— Oui, je t’ai dupé ton sac, ça, c’est vrai, je ne m’en dédis pas ; mais toi, tu l’avais chipé à papa, ça ne sort pas de la famille.
— Voleur! continua la mère dont l’agitation croissait.
— Voyons, ne crie pas, on te rendra ton argent.
— Quand me le rendras-tu, dis, voleur!
— Tiens, quand papa sera mort, donc! . • >
Madame Michel regarda son mari; il continuait de rire.
La scène allait sans nul doute dégénérer en violence, lorsque Micheline, attirée par les cris de sa mère, apparat àla porte; tout le monde se tut.
— Mon Dieu, dit la jeune fille, j’ai eu peur ; du salon, * on aurait juré que l’on se disputait ici.
— C’était vrai, ma chère enfant, dit Michel d’un ton affectueux, j’avais donné un ordre, et ta mère, ton frère et ta sœur se disputaient à qui l'exécuterait; tu connais trop leur affection et leur respect pour moi pour que tu te puisses étonner de cet empressement. Cependant, comme je ne veux pas faire de jaloux, œ’ est à toi que je vais demander le service qu’ils brûlent de me rendre.
— Je ne mérite pas cette préférence, mon père, dit Micheline, pourtant si vous l’ordonnez je suis prêté’ à obéir.
Michel savait combien la candeur et l’honnêteté de Micheline imposaient de crainte aux siens. Les méchants se sentent mal à l’aise avec les âmes honnêtes et pures. Il avait, du resté, compté sur leur étonnement; en effet, mère, fille et frère restèrent abasourdis. Michel continua :
— Oui, ma bonne fille, oui, ma chère petite, je sais que tu m’obéis, toi, je sais que tu m’aimes, et que tu es une brave et digne créature. C’est toi qui me fermeras les
yeux; niais avant, va chez maître Banchon, le notaire, notre voisin, et dis-lui de me venir trouver sur l’heure,
— J’y vais, dit Micheline qui sortit et alla nu-tête chez le notaire.
— Vous faut-il un prêtre, par la même occasion ? dit sèchement Zoé.
— Non, répondit Michel, plus lard.
— Les affaires d’abord, Dieu ensuite, murmura la fausse dévote. -
Michel fit semblant de ne pas entendre et reprit :
— Voyez-vous, mes enfants, si je ne vous avais pas fail disputer, je n’aurais pas eu mon notaire.
— Pourquoi cela?
— Mais parce que vous vous seriez entendus tous les trois; diviser pour régner, voici ma farce.
— Elle est jolie !
— Maintenant que je suis sûr que maître Banchon sera ici dans cinq minutes, je puis vous dire quelles sont mes intentions et mes volontés.
— Nous écoutons.
— Je vais donner à votre mère une procuration aussi large que possible pour que, sans attendre un jour, elle vende, n’importe à quels prix, tout ce que je possède en terres, meubles et immeubles ' -
— Pourquoi faire?
— Pour faire de l’argent. Que tout, tout, vous m’entendez bien, sort converti en argent. Non des titres, non des valeurs, non même des billets, de l’or!
— Après, et pourquoi? demanda Isidore.
— Après , votre mère vous partagera ce qui vous revient. Pourquoi ? demandes-tu ; parce que For est la seule chose qui n’ait pas de maitre, et que nul ne peut le saisir
ou le revendiquer lorsque celui qui le possède a assez d’adresse pour le bien cacher. Qu’importe que vous perdiez le procès si l’or vous reste! Si, contre mon attente, vous le gagnez, avec de l’or vous pourrez tout racheter.
— Père, s’écria Isidore , je saisis ton idée, tu es plus grand que le monde.
— Et je suis plus prudent que lui, répandit le malade en retombant sur son lit, accablé par tant d’ett'orts.
Le notaire arriva, conduit par Micheline.
Michel, d’une voix calme, le pria de faire une procuration donnant 4 sa femme les droits Tes plus étendus. L’officier ministériel satisfit à son désir sans faire la moindre observation.
Le soir, en souhaitant benne nuit à son père, Micheline se pencha sur son chevet et lui dit tout bas :
— Le prêtre, vous savez? il viendra quand vous voudrez.
— Qu’il vienne demain, ça me fera passer un moment, répondit Michel. Ces diables de journées sont si longues!
Le lendemain,. au point du jour, Michel donna de longues instructions à sa femme sur la conduite qu’elle devait tenir.
— Quand tout sera vendu, lui dit-il, et à mesure que l’argent rentrera, tu le cacheras; seulement que la leçon te serve. Tu as perdu ton trésor, tu n’as que ce que lu mérites. Il était impossible de trouver une plus sotte cachette que celle que tu avais trouvée dans le fruitier.
— Je crovais mon pauvre argent bien en sûreté, dit madame Michel d’un air piteux.
— En sùr-eté avec un pèlerin comme Isidore?
— Si l’on ne peut plus se fier à ses enfants...
— Pas plus qu’-à sa femme, répondit le vieillard, qui du reste lança ce petit reproche sans colère.
— Je n’avais pas le ohoix des cachettes, reprit madame
Michel. ' . .
— Pour qu’une cachette soit bonne, il faut qu’elle soit protégée par de bons verrous et de bonnes barres de fer, sans cela le hasard fait des siennes, c’est le Dieu des voleurs.
— Ces cachettes-là sont rares, les serrures ne poussent pas toutes seules.
— Je vais t’indiquer la mienne.
A cette déclaration inattendue, madame Michel fut prise d'un tremblement nerveux, son cœur battait violemment, et une nuance rouge apparut sur les pommettes pâles de ses joues.
— Si je ne te l’ai pas montrée plus tôt, reprit le vieillard, c’est que cela n’était pas nécessaire ; mais on n’emporte pas son argent dans la tombe.
— Ça ne servirait à rien.
— C’est vrai, continua Michel. Cette matsop a été achetée avec l’argent de la dot, donc elle t’appartient en propre. Lés Pharagu gagnassent-ils leur procès, ne pourraient te la prendre. C’est, pour cela que je l’ai choisie pour cacher notre bien en cas de malheur.
— La cachette est dans la maison ! s’écria madame Michel, qui ne put retenir un cri de convoitise.
— Oui, reprit son mari, la cachette est ici, mais n’écarquille pas les yeux, ça n’en vaut pas la peine, elle est vide.
— Vide! fit la mère d’Isidore, alors ce n’est point la peine de me faire des histoires à perte de vue^
— Qu’importe, lu la rempliras.
— Avec quoi ?
— Mais avec l’argent des biens que tu vas vendre.
— Oui, c’est entendu, ensuite?
— Ensuite, quand tes enfants se marieront, tu les do- Icras.
— Si je puis les marier sans dot?
— Ça vaudrait miaix, mais c’est difficile.
— Voilà déjà Micheline mariée à Joseph Sauvage qui ne veut pas d’argent.
— C’est vrai.
— Zoé entrera au -couvent.
— Tant mieux.
— Isidore restera donc seul.
— Il faudra le doter. • -
— Le moins possible.
— Pourquoi?
— Mais paree qu’il mangerait tout. Si le bon Dieu me prête vie, il finira, j’espêre, par devenir économe. •'
— Je le désire.
— D’ailleurs, à ma mort, tout leur reviendra.
— . C’est juste, ma chère femme ; un conseil mainte- n;.nt,
— Je t’écoute.
— Quand tu iras cacher notre argent, tu feras en sorte de ne jamais y aller deux fois à la même heure.
— Je crois bien l
— Tu vas être sans cesse épiée par Isidore et Zoé.
— Ça, je n’en doute pas.-
— Heureusement tout est prévu.
— Quel homme tu es, Michel !
— J’ai été, dit le vieillard.
— Et où se trouve ta fameuse cachette ? demanda. madame Michel d’un ton indifférent.
— Là, répondit Michel en montrant une glace surmontée d’un trumeau Louis XVI.
— Cette glace?
— Cette glace... Ne vôisrtu pas dans la bordure une tête de lion?
— Il y en a quatre.
— Une a dans la bouche un petit clou carré en acier, c’est une serrure qui s’ouvre avec la clef de ma montre. Je lis préparer tout cela il y a trente ans, pendant que tu étais à Saint-Yriex.
— Je me rappelle, en effet, que j'avais remarqué tes voyages.
— Je fis faire cette merveille par un pauvre diable d’I-
talien à qui je donnai deux bons sacs de mille francs pour retourner dans son pays; le malheureux, est -mort en route, donc nul que toi et moi ne peut connaître ce secret. >
— C’est bien heureux.
Cette porte,,continua Michel, donne sur gn. escalier ignoré qui conduit dans une cave naturelle qui était autrefois le souterrain qui conduisait du couvent du Temple à Saint-Martial. Deux éboulements latéraux rendent ce caveau inaccessible.
Madame Michel frissonna.
— On a perdu Je souvenir de ce souterrain, que bien peu de personnes d’ailleurs connaissaient autrefois, continua Michel. Si l’on faisait des travaux de déblayement, cela ne servirait à rien, et d’ailleurs tu en serais informée dix ans d’avance, le conseil municipal ne marche pas
vite. C’est là que chaque nuit tu descendras notre bien. Si ton neveu ne fait pas le procès en revendication, ou s’il le perd, tu pourras montrer au grand jour la fortune que je laisse à mes enfants. Si le procès est gagné, notre trésor sera à l’abri.
— Il sera fait comme tu le désires, dit madame Michel.
— Bien, dit lé vieillard, que la mort vienne quand elle voudra.
Michel cherchait à s'illusionner. Il n’était pas tranquille. A mesure qu’il' voyait approcher son dernier moment, quand il sentait ses forces diminuer, il éprouvait d’horribles angoisses.
Les affaires sont arrangées, comme il disait ; mais il comprenait qu’il y avait une affaire suprême qui ne s’arrangerait pas aussi facilement que les autres.
• Il avait mis à l’abri l’argent qu’il avait volé, peu lui importait la justice humaine ; il commençait à songer à l’autre.
Un matin il dit à Zoé :
— Tu me parles toujours de ton abbé Lafaye, il faudra lui dire de venir me voir un de ces jours.
— Pourquoi remettre, dit humblement Zoé, plus tôt il viendra, mieux cela vaudra.
— Tu crois, demanda Michel avec inquiétude.
— Je ne crois pas, j’en suis sûre^ répondit la dévote.
— Eh bien, qu’il vienne.
— Je cours le chercher.
Zoé sortit ; dans la rue elle rqpcontpa son frère Isidore.
— Où vas-tu, petite sœur ? lui demanda le vaurien.
— Je vais chercher l’abbé Lafaye, répondit-elle ; papa a fini par s'apercevoir qu’il avait une âme.
LE CAPITAINE SAUYAGE
— Il est bien temps, fit le drôle.
L’abbé Lafaye ne se fit pas prier ; il arriva en trottinant, saluant à droite et à gauche les paroissiens et les paroissiennes quise trouvaient sur son chemin. Au détour de la rue, il s’arrêta pour causer avec un marchand qui se reposait de son oisiveté sur le pas de sa porte.
— Bonjour, bonjour, mon cher Chétivaüd, comment va votre dame ?
— Vous êtes bien honnête,- monsieur l’abbé; tout le
monde va bien à la maison, la mère et les enfants ne se lèvent de table que peur aller dîner. • - •
— C’est bon signe, cher monsieur Chétivaüd.
— Et vous, monsieur l’abbé, vous voilà en promenade?
-- Mon Dieu non, mon Dieu non, dit l’abbé en souriant d’une fa,çon si gaie que sa bouche fendue jusqu’aux oreilles laissait, voir une formidable rangée de longues dents blanches ; non, mon cher Chétivaüd, je vais assister un mourant, M. Michel, qui, m’a-t-on dit, est fort mal.
— Vous en aurez pour longtemps, monsieur l’abbé, si le vieux brigand vous raconte tout.
— Chétivaüd, mon cher ami, ne dites point de mal de votre prochain, ça ne sert à rien.
— Ma foi, vous avez bien raison ^ça ne sert qu’à dire
la vérité. , ■
-T- Ah ! ah ! Chétivaüd, vous avez le mot pour rire, mon cher ami.
— Vous êtes bien bon.
— Comment vont ^affaires ?
— Couci couci.
— Ait plaisir de vous voir.
— Monsieur l’abbé, j’ai bien l’honneur.
— Hum ! fit le marchand en regardant passer le prêtre
qui souriait à tout Je monde, oïl, dirait que ce gaillard-là va à une noce.
— Hum! fit l’abbé en pensant au marchand, en vùici un qui a l’air de plaisanter; son tour arrivera peut-être un de ces jours.
L’abbé Lafaye était à cette époque un homme de trentecinq ans. Ses cheveux roux et son air jovial lui avaient donné à Limoges une certaine célébrité.
Troisième fils d’un pauvre diable de tailleur d’habits, il s’était fait prêtre comme il se serait fait coiffeur. Sa mère l’avait donné à Dieu parce qu’elle était pieuse, son père avait donné son consentement parce qu’il lui était fort indifférent que son fils fut d’église ou d’autre chnse pourvu qu’il fût quelque chose et qu’il ne lui coûtât plus rien.
L’abbé avait conservé de sa basse extraction les allures les plus communes du monde. Il était entré au séminaire à l’âge de quatorzè ans, avait été ordonné prêtre à vingtcinq, et était entré dans le monde sans en' connaître ni les mœurs ni le langage.
Dans un salon, il était naïvement grossiér; à ï’égfisè,’ il était naïvement sincère.
Sa vie était régulière et honnête. Comme prédicateur, „ il n’existait pas; mais ses sermons étaient assez courus parce qu’ils étaient courts, ce qui est une grande qualité pour les mauvais sermons et même pour les bons.
En somme, ce n’était ni un bon ni un mauvais prêtre ; c’était un prêtre nul, c’esUû-dire un prêtre de la pire espèce.
Un mauvais prêtre csi bien vite connu et jugé dans le temps de scepticisme où nous vivons. Une fois connu, il n’est plus à craindre. Quels que soient ses écarts, il en endosse la responsabilité ; la grande famille cléricale n’a
pas à en souffrir. Au contraire, si un athée de province ou un sceptique d’estaminet s’amuse à répandre ses méfaits dans la ville, tout aussitôt mille voix se font entendre.
— Qu’est-ce que cela prouve?
— Après tout, les prêtres ne sonttpic.des hommes'.
— 11 y en a de bons et de mauvais.
— J’en ai connu un qui était un saint.
— Et moi aussi.
— Et nous aussi, nous en avons connu.
Tout le monde a connu un bon prêtre, parée qu’en France il y a beaucoup de bons prêtres; il y en' a nenf cent quatre-vingt-dix-neuf de bons pour un mauvais; malheureusement, presque tous sont fort mal élevés.
Presque tous appartiennent à des familles honnêtes, sans doute, mais pauvres et communes.
En Italie, les monnynori sont presque tous des gens de condition , en France, ce sont des paysans.
La majorité se recrute chez des fermiers, chez des ouvriers ou des bourgeois mal aisés.
En province, un épicier qui a cinq enfants, deux gar- ÇOn$ et trois filles, se fait ce raisonnement ;
— Ma boutique, coupée en cinq parties, ne vaudrait pas grand’chose. Il cherche, combine, creuse, imagine, et finit par trouver la'combinaisori suivante : Mon aîné sera .épicier, mon cadet sera prêtre. Mon aîné perpétuera ma race, mon cadet priera pour elfe. Mon ainé prendra femme et belle dot* mon cadet dotera ses sœurs.
Il est à remarquer que les prêtres de province sont si économes qu’avec huit cents francs d’appointements ils I couvent le moyen d’entretenir leur famille, de marier, convenablement leurs sœurs. Ils sont la providence des
neveux qui tirent à la conscription, et iis finissent par mourir en laissant une 'modeste fortune, bien convoitée et vivement attendue par leurs nièces.
La facilité du clergé à pousser les bons sujets pauvres rend la chaire accessible à tous.
U n’y aurait aucun mal à cela, le clergé serait par excellence une institution démocratique, et voilà tout. L’apôtre doit être pauvre, mais à la condition d’être un apôtre et non un grossier propagateur.
Quoi! voici un garçon qui quitte la charrue, qui se barbouille de latin, qui écoute des commentaires plus ou moins réussis sur la Somme, et quand cela est fini, on lui dit:
— Allez prêeher la parole de Dieu, allez- consoler vos
frères. , .
Ils partent bravement, mais comme ils ont tous l’accent gascon, auvergnat ou bas normand, personne ne reconnaît la parole de Dieu, et leurs frères ne veulent pas être consolés en charabia.
Quand vous voyez un prêtre remarquable ou un grand prédicateur, demandez ce qu’il faisait avant d’avoir endossé la soutane, on vous répondra :
— II était avocat , ou : Il était soldat.
Les Jésuites, les Lazaristes, les Oblats, sont en général des gens bien nés et d'une instruction solide. On les envoie catéchiser les sauvages du Nouveau-Monde ou de l’Afrique centrale. Il serait cependant bien plus naturel d’y envoyer les Auvergnats et de garder les prêtres dis* tmgués pouf nous. La charité, cette fois, serait bien ordonnée. ' ' ‘ ‘ - "
De cet ordre de choses, il advient qûe les gens du peuple n’ont, pour des prédicants qu’ils reconnaissent trop
pour être deublemenUeurs frères, Aucun respect, aucune confiance. Les gens du monde traitent ces bons abbés Lapincheux avec cette espèce de déférence qu’on a pour les domestiques fidèles. , -, -
Ah ! tout ceci n’est point une critique, c’est un cri d’alarme.
Quand l’abbé Lafàye se présenta au chevet de Michel, le vieillard darda sur lui ses yeux de soixante-dix ans. En un instant il comprit que l’homme qui était devant luine hïi était supérieur sur aucun point* et il poussa un profond soupir.
A quoi me servira cet homme, pensa-t-il, je l’ai fait mander pour qu’il guérisse mon âme, il m’a l’air d’on piètre médecin, et mon âme est, en bien grand danger.
L’abbé entama la conversation par sa phrase bête et habituelle :
— Bonjour, monsieur Michel, comment va la santé? Michel le regarda stupéfait et lui répondit :
— Ma santé, monsieur l’abbé, est celle d’un homme qu i va mourir-, elle ne va plus.
— Allons doncl allons donc! s’écria l’abbé,' ne vous mettez donc pas des choses comme ça dans la tête ; il y a toujours de la ressource. •
— Les médecins m’ont condamné.
— Dieu fait quelquefois des miracles^ .• ,
— Il n’en fera pas pour, moi, dit Michel en souriant tristement. / • - ’ ■
— Pourquoi ? dit le vicaire avec componction, n’en fit-il pas pour d’humbles pêcheurs en leur faisant prendre des quantités considérables de poissons là .où quelques instants avant ils n’avaient pu eu prendre aueun. Ahl no
désespérez pas de la bonté dn» Créateur, sa miséricorde est infinie.
— Ah ! fit Michel, je ne demande pas mieux,
— Portez-vous, demanda l’abbé, une médaille de la sainte Vierge?
— Non.
— Comment cette chère mademoiselle Zoé ne vous en a-t-elle pas donné une? Elle sait pourtant combien la protection de la divine mère du Sauveur est efficace.
— Ma fille, en effet, a voulu m’attacher une médaille au cou, c’est moi qui n’ai pas voulu me prêter à son désir.
— Ah ! s’écria le prêtre, vous avez eu bien tort ; on a vu mille exemples de l’inlércession de la divine Marie dans des cas plus graves que le -vôtre. En 1829, dans le village de Terragone, une pauvre paysanne avait perdu son unique enfant ; elle pleurait sur son berceau où, depuis la veille, son fils ne respirait plus; poussée par la foi, elle attacha une médaille au cou de l’enfant en s'écriant : « Vase d’élection, ayez pitié de nous. » A peine avait-elle prononcé ces mots, que le pauvre petit remua la main, ouvrit les yeux et sourit à sa mère qui, pleine de reconnaissance, le porta au pied de l’autel de Marie, où le cher ange ne tarda pas à expirer en état de grâce. Ce fait a été connu en Italie et dans le monde entier. En 1831, dans la ville de Cadix...
— Monsieur l’abbé, interrompit Michel, n’êtes-vous venu ici que pour mê faire de semblables contes?
— Monsieur Michel, répondit le vicaire, vous prenez pour des contes des histoires édifiantes dont l’authenticité ne saurait être mise en doute par personne. C’est en se fortifiant le cœur par de semblables récits qu’on prélude au retour de la grâce .
— Le retour de la grâce, dit Michel, 'qu’est-ce qne c’est que cela ?
— Comment J s’écria l'abbé, vous ne savez pas ce que c’est que le retour de la grâce ?
— Non, fit le malade.
— N’avez-vous jamais étudié les saints préceptes de notre divine religion ?
— Jamais.
— Ah! miséricorde, vous êtes un païen !
— Si j’étais un saint, je n’aurais pas besoin de vous..
— Oh! mon Dieu! mon Dieu! que me dites-vous lâ, mon cher monsieur Michel^dit le prêtre en affectant d’éprouver un chagrin extrême, que dîtes-vous là ? mais c’est N désespérant!
— Moi qui vous ai fait demander afin que vous me donniez un peu d’espoir, je n’ai pas en la main heureuse.
L’abbé s’était assis comme un homme accablé et tenait lamentablement sa tête dans ses mains.
— Ah ! malheureux pécheur ! exclama l'ecclésiastique; pécheur endurci, âme pleine de ténèbres. Avez-vous pu vivre durant soixante années sans vous soucier autrement de votre salut? Une - voix d’én haut ne vous criait-elle pas de vous repentir ? N’avéz-vous eu jamais la noble ambition de vous asseoir à cftté du frêne de Dieu?
Michel fit une grimace et répondit sèchement.
— Monsieur l’abbé, ce sont des consolations que je délire et non des reproches.
— Avez-vous été baptisé ?
— Je l’ignore.
Le prêtre se voila de nouveau la face.'
— Vous l’ignorez, reprit-il, voilà qui est trop fort.
— Comment le saurais-je? demanda Michel, j’étais bien trop jeune pour m’en souvenir.
— Votre père ?
— Je n’en eus pas.
— Votre mère ?
— Je ne l’ai jamais connue.
— Les personnes qui vous ont élevé ?
— C’étaient des bandits de grands chemins; je vous laisse à deviner s’ils me parlaient souvent de Dieu:
— C’est triste, c’est bien triste.
— Ce qu’il y a de plus triste encofe, c’est que, lorsque j’eus quinze ans, j’étais aloi s colporteur et je vendais nies marchandises dans les couvents; pour avoir la clientèle des monastères, j’affectais des dehors religieux, je me livrais impudemment à toutes les pratiques de la religion. Doué d’une grande mémoire, je connaissais toutes les prières et tout cê qui est écrit dans le bréviaire parcœur, et j’aurais pu dire la messe et les vêpres sans me tromper d’un amen. Si bien que je pus, par ma duplicité, tromper tous' les’ couvents de la province. Je n’ai jamais été baptisé, je pense; mais, ce que je puis malheureusement affirmer, c’est-que j’ai bien fait cinq cents communions plus indignes les unes que les autres.
Michel s’attendait à voirie prêtre éclater en imprécations contre. Ipi : il n’en fut rien.
L’abbé réfléchit un instant et lui dit avec tranquillité: • *
— Ce qu’il y a de bon dans tout cela, c’est qu’au moins vous savez vos prières.
— Don, dit Michel, Béranger a bien raison de chauler que « l’intolérance est fille des faux dieux. » Votre indul-
gence prouve bien que vous ôtes le serviteur du Dieu vrai*-.
— Ne me parlez pas de ce chansonnier* hurla l’abbé, c’est un impie, un athée exécrable, suscité par le démon pour la perdition des hommes.
— N’en parlons plus, puisque cela vous est désagréa-
ble, dit le malade qui ne put s’empêcher de trouver que l’abbé n’était pas aussi indulgent qu’il avait pu le supposer. „ ,
— Voyons, reprit le prêtre, que réclamez-vous démon
ministère ? ,
— Je voudrais, soupira Michel, être édifié sur certains points.
— Parlez.
— Dieu existe-t-il ?
— En doutez-vous ?
— Je l'ignore, donc je ne doute pas.
— Pouvez-vous demander une pareille chose? Qui aurait créé la terre, le ciel, le soleil, la lumière, l’homme et les animaux ?
— Les uns disent que c’est la nature, d’autres disent que c’estle hasard.
— La nature ! le hasard! quels sont ceux qui disent cela ? Des sots ou des orgueilleux qui n’ofit jamais regardé attentivement un brin d’herbe ou un insecte. Des malheureux qui ne veulent pas convenir que tout est parfait dans la nature, ce qui prouve surabondamment qu’une volonté supérieure et diviné a présidé à la création.
— L’est possible, dit Michel, je n’en disconviens pas.
— J’aime à le croire.
Mais, reprit le malade, permettez-moi encore une
question, elle est relative à' ce que vous appelez la vie éternelle.
— Je vous écoute.
— Eli bien» dites-moi, où allons-nous quand nous sommes morts ? . w
— Notre âme se détaché de noire enveloppe corporel le et s’envole dans le ciel pour y être jugée parmi les vivants et les morts.
— C’est singulier, dit Michel, je ne me rends pas du tout compte de ce que peut bien être mon âme; je ne m’en faispasla moindre idée.
— 11 faut croire ceqûiest éerit.
— Pourquoi ? , - •
— Parce que les livres saints nous le recommandent.
— Qui les a écrits, ces livres?
— Les saints.
— Qui les a dictés ?
— Les prophètes.
— Les prophètes et les saints étaient des hommes?- -
— Sans doute.
— Comment pouvaient-ils savoir ?
— Ils étaient inspirés par JQieu.
— Pourquoi ?
— Parce que telle- était la volonté 'divine.
— Mais Dieu, qui est tout-puissant, ne pouvait-dlpas,
une fois pour toutes, se manifester aux hommes et agir de telle sorte que le doute ne puisse plus germer dans leur esprit? * .7. . -
— Dieu, plusieurs fois, se manifesta à son peuple et lit
les miracles annoncés. . .
— Je sais cela, monsieur l’abbé, mais pourquoi n’en fait-il plus..
— Parce qu’il a fait assez à l'humanité, à laquelle, en somme, il ne devait rien.
— Ne l'avait-il pas créée?
— Qui, dit l’abbé en regardant fixement le vieux ladre ; mais combien de pères se contentent de nourrir leurs enfants sans s’inquiéter du reste?
— C'est vrai.
— D’aiileurs, plusieurs de ses miracles et de ses prédictions existent encore.
— Lesquels.
— Dieu n’a-t-il pas dit que ceux qui avaient mis son fils à mort seraient dispersés par toute la terre, et qu’à causé de leur désobéissance, ils ne reverraient plus la terre de Sion !
— Eh bien?
— Eb bien ! depuis ce temps, ils s’en vont par toute la terre, errants et proscrits. Malgré les immenses trésors qu’ils ont amassés, ils ne formeront jamais un peuple, et jamais ils ne reverront la terre de Sion.
— Qui ça?
— .Mais les Juifs.
Michel se mit à rire convulsivement et regarda le prêtre avec pitié.
— Monsieur l’abbé, lui dit-il, vous me prenez vraiment pour un imbécile. Je veux bien me convertir, mais je ne veux pas passer pour un sot. Que diable venez-vous donc me chanter.
— Ne blasphémez pas! s’écria l’abbé Lafaye, l’heure du jugement va sonnei* pour vous, le glaive de'Dieu va tournoyer sur votre tète !
Michel- n’écoutait plus ; il suivait son idée.
— Quoi! murmurait-il, peut-on dire de pareilles niai-
Diqi
séries? Les Juifs ne verront plus la terre de Sion. Mais, ne savez-vous pas, monsieur le vicaire, qu’il y a à Cologne, à Berlin, à Paris et à Vienne des Juifs qui pourraient, à eux vingt ou trente qu’ils sont, acheter le royaume de France et le payer comptant ?
— Cela ne leur rendrait pas leur patrie.
— Allons donc ! fadaises que tout cela. Si M. le baron t
de Rothschild voulait se d,ojiner le luxe d’acheter la terre
de Sion, cela lui serait bien plus facile que d’acheter une terre comme celle de Ferrière. Maintenant, supposez que le célèbre banquier se passe cette fantaisie et qu’il fasse bâtir une ville, aucun Juif ne voudrait aller y habiter quand hien même on les y l&gerait pour rien. Allez, monsieur l’abbé, si les Israélites ne revoient plus la terre de Sion, c’est purement et simplement parce que cela ne leur convient pas.
— Vous êtes un incrédule, répondit tristement l’abbé ; vous êtes comme saint Thomas, et, ce qui est plus grave, c’est que vous ne voulez pas être converti.
— Je n’y tiens pas, répondit sèchement Michel.
Le prêtre leva les yeux au ciel en signe de regret et sortit lentement.
— Quel animal ! avec sa terre de Sion, murmura Mi-
chel. Où diable Zoé, qui est fine comme, l’ambre, a-t-elle pris ce nigand-Ià. 1
L’abbé Lafaye alla trouver son curé et lui raconta sincèrement la scène précédente dans tous ses détails.
— Tout cela est bien regrettable, dit le curé; il eût été d’un bon exemple que Ce vieux mécréant fit une bonne fin. Nous aviserons.
— Il faudra se dépêcher, dit humblement l’abbé. Je me tromperais beaucoup s’il allait plus de quinze jours.
LE CAPITAINE SAUVÀUE
Le ^oir, à l’évêché, le curé - de Saint-Michel fit part an vénéra bleppélat desévéneraents-de la journée ; il raconta comment l’abbé Lafaye avait échoué etavec quelle modestie il avait avoué son échec. . • •
— C’est un digne homme, dit Monseigneur en parlant du vicaire ; mais il est né pour tailler des soutanes et non pour les porter.
Tout le monde se mit à rire, parce que tiwt le monde rit quarid Monseigneur plaisante.
— Messieurs, reprit le prélat, il ne fadt pas, vous m’entendez bien, que cet homme quitte la terre sans avoir fait sa paix avec Dieu. La dernière heure appartient à la foi. Qui de vous veut se charger de cette conversion-?
Personne ne répondit. L’évêque reprit, en regardant fixementlës prêtres' qui l’entouraient :
— Je m’exprime mal en disant : Qui de vous veut se charger, je veux dire : qui de vous veut essayer de tenter cette conversion ?
Les prêtres observèrent le même silence.
— Geci est fort grave, reprit ie prélat ; j’insiste, parce qu'il y a'nécessité. Cet homme, qui va mourir, a jadis tué un piètre. Il est donc utile, nécessaire, urgent,, indispensable que l’Église aille au-devant de lui pour -montrer à tous que, suivant* les maximes qu’elle enseigne, cUe sait pardonner les offenses.
Comme personne ne, répondait encore,, l’évêqae se tourna vers un jeune prêtre à l’ceil noir, au teint pâle et, maladif, mais doué d’une figure expressive et charmante.
— Monsieur de Larty, dit Monseigneur, veusplaîrait-il
de tenter cet effort ? • .
LE CAPITAINE SA liVACE âOl
- Je suis aux ordres de Votre Grandeur, répondit le jeune abbé, je ferai ce qu’elle m’ordonnera.
— Allez, mon enfant, je prierai Dieu qu’il vous seconde dans celte difficile entreprise ; allez et soyez prudent. î$urtout, lâchez' de trouver- un moyen naturel pour pénétrer dans la maison ftfrebel, sans que votre arrivée puisse effrayer de malade.
— Cela me sera d’autant plus facile, Monseigneur, que, depuis trois ans, -je suis le directeur rie mademoiselle Micheline, la plus jeufie des filles de M. Michel et la plus vertueuse des filles de Limoges.
— Allez donc, dit le prélat en souriant, et il ajouta d’un
air grave : *
— Que Dieu vous tienne en paix.
— Père, dit un matinMicheline au vieillard qui la remerciait de ses soins, mon bon père, je voudrais te dire quelque chose, -mais je n’ose pas.
— Dis.ce que tu voudras, ma chérie, répondit le malade, et ce que tu as à me dire, devrait-il me faire de Ip peine, je ne t’en voudrais pas ; toi seule, pour qui je n’ai rien fait, tu m’aimes sincèrement, tandis que les autres...
— Père, interrompit Micheline, qui ne voulait pas que Je vieillard recommençât ses récriminations contre les sienç, père, tu ne me comprends pas. Je n’ai pas peur de t’ètre désagréable, oh ! grand Dieu ! non, mais je crains de t’attrister.
— Parle.
— L’autre jour, cher père, tu as mandé M. l’abbé Lafaye, le vicaire^de Saint-Michel.
— Un fier animal !
— Ah ! papa !
— Un lier animal ! s'écria Michel, je ne in’en dédis pas.
— C’est bien mal, père, dit la jeune fille, de parler ainsi des prêtres.
— Mais je ne parle pas des prêtres, je paile de celui-ci qui est un niais. Ab ! à Dieu ne plaise que je maltraite les ecclésiastiques; j’en ai connu de très-forts. Celui qui fit défricher la eommunede Mérignac avec l’argent de madame Graslin, il était très-fort, celui-là, je n’en disconviens pas, et cependant c’était un brave homme. Tu vois que je sais rendre justice à qui de droit.
■*— C’est parce que je le sais, dit Micheline, que je voulais te parler de 31. de Larty.
— M. de Larty ? Qu’est-ce que cela? demanda Michel.
— Mais, répondit Micheline, M. de Larty est le secrétaire de Monseigneur ; c’est à lui que je me confesse.
— Pauvre cher ange, quel mal peux-tu faire !
— Ah ! mais, beaucoup, dit la jeune fille, en faisant une petite mine si charmante et si convaincue que le vieil usurier eut un élan d’adniiration.
— Voyez-vous cela î fit-il.
— Hélas ! père, tout le monde pèche ; personne n’est parfait ici-bas.
— Je îe sais mieux que tout autre, reprit le malade ; mais, dis-moi, ceM. de Larty- serai t-R parent, par hasard, de madame la marquise de Larty qui habite Verneuil?
— Mais vraiment oui, c’est son fils.
— Diable ! mais alors il doit être fort riche ?
— Je ne sais pas, mais je crois qu’il est, en effet,
possesseur d’une belle fortune. • ' * . .
— La marquise, combien a-t-elle d’enfants? demanda Michel qui, dans sa pensée, faisait l’inventaire des biens
de madame de Larly, qui passait pour une des plus-riches propriétaires du Limousin.
— Mais elle n’a qu’un seul enfant, répondit Micheline, M. l’abbé André de Larty, celui dent je vous parle.
— Tu dois te tromper.
— Mais non, père, je suis sûre de ce que je vous dis.
— Allons donc! comment voudrais-tu qu’un fils unique, un gentilhomme qui possédera un jour deux millions en biens-fonds, comment veux-tu, dis-je, qu’il aille s-’amuser à se' faire prêtre?
— Ce n’est pas pour s’amuser, dit naïvement la jeune fille, c’est par vocation.
— Et sa mère a permis cela ? e’est impossible ! Un aime à voir un beau nom se perpétuer ; une mère veut avant toul son fils heureux. N
— Sa mère a dit : « Dieu me l’a donné. Dieu me le reprend, que sa volonté soit faite ! »
— Mais alors, c’est qu’il est laid, bossu, bancal ou difforme ?
— Il est au contraire très-beau monsieur, papa, voilà ce qui vous trompe ; pour ma part, continua la jeune fille en souriant, je n’ai jamais vu quelqu’un qui soit plus beau que lui.
— Plus beau même que Joseph Sauvage ? demanda
Michel en souriant des yeux. - '
*— Ah! non! s’écria Micheline en rougissant comme une cerise, celui-là excepté. *
— Eh! dis-moi, ce M. de Larty ne serait-il point ce prêtre que j’ai aperçu souvent dans le jardin de M. Sauvage.
— C’est ldi.
— N’était-ce pas i’ami intime de Joseph ?
— Joseph, après son père ei moi, n’aime personne davantage.
— Ah ! ah 1 fine mouche, dit en riant la vieux Michel, c’est pour cela que tu l’as choisi pour confesseur, je parie.
— Oui, répondit Miebeline avec candeur, il savait que
nous nous aimions, et j’ai eu moins de confusion à m’accusa* de mon amour devant lui qüe je n’en aurais éprouvé si j’avais dû faire cet aveu, à un autre. Et puis, il me semble que, comme il aime Joseph, mon crime doit lui paraître moins grand. • ' - •
— Ton crime ! que me racontes-tu l£ ; où diable as-tu vu que c’était un crime pour une belle jeune fille comme toi d’aimer un beau et'noble garçon comme Joseph ?
— Gue vous êtes bon, que tu es bon, cher père ! dit * Micheline en embrassant la main du vieillard.
— Un crime ! répéta Michel, sur ma foi, voici un singulier mot à propos d’une inclination honorable. Qui t’a dit que c’était un crime à ton âge que d’aimer honnêtement ; je pense que ce n’est pas l’abbé de Larty ?-
— Si, c’est lui.
-T- Et où a-t-il pris cela, eetabbé? Quoi ! il connaît Joseph, il l’aime et il te dit que c’est mal faire que de l’aimer; en vérité, voilà qui me surpasse. Comment t’a-t-il dit cela, je te prie ?
— Ah ! d’une façon bien simple : « Ma chère enfant, — S^voix est douce comme une musique, — une jeune fille bien née ne doit pas aimer sans l'assentiment de sa famille. Quand par malheur l’amour s’est glissé dans son cœur, et que des raisons de fortune, de convenance, ou la simple volonté de son père ou de sa mère empêchent qu’une union, vienne couronner cet amour, cette jeune
liHe doit l’oüblier. Je vous absous, parce que l'amour est un sentiment involontaire qui se glisse même dans l’Ame des saints. Mais si, pial gré vos parents, yous Cherchiez à entretenir cet amour dans votre cœur, il. y ferait naître de eoHpables pensées; alors, je ne pourrais vous pardonner. »
— Il a dit cela? demanda Michel étonné ; il a dit cela, r’est très-beau. Et qu’as-lu répondu, toi, chère petite?
— J’ai répondu ce que je pensais, dit Micheline avec calme.
— Eh bien 1 dis-moi ee que tu as répondu.
— J’ai répondu : Mon père, j’aime Joseph et je sens bien que je l’airherai toujours. Je ne ferai rien pour cherctier à chasser son image démon cœur. Son souvenir- est le seul bonheur qui vienne illuminer ma vie. Mais je vous jure que je chas'serai sans pente toute mauvaise pensée ; je vous jure que jamais je ne désobéirai à mon père et à ma mère ; je Tous jure que quand je m’approcherai de l’autel, j’aurai toujours le droit de prier pour lui sans faire rougir les anges. Voilà ce que je lui ai dit.
— Ah ! s’écria Michel, pourquoi Yais-je mourir? comme je t’aimerais! Mais, dis-moi, -reprit-il, ne s’est-il pas fâiiié de ta petite révolte? ; \
-^Non. Il a .songé un instant et m'a dit: « Allez et péchez encore. Dieu parfois aime à pardonner. >
— Voilà un prêtre! -s’écria l’assassin, c’est celu^fà que je veux et pas d’autre, tu m’entends , envoie-le chercher.
Micheline ne se fit pas prier, l’abbé de Earty non plus. H arriva vers les deux heures.
— Que veut ce muscadin ? s’écria mademoiselle Zoé.
. — Papa l’a demandé, répondit Micheline.
— Encore un cuFé ! s’écria à son tour Isidore. Ah çà !
mais, la maison est donc devenue le Conservatoire des calotrns, maintenant? <
*- Ton pauvre père divague, dit la mère.
— Ils sentent le cadavre, ces corbeaux-là : qu’ils attendent donc un peu qu’il soit mort avant de s’abattre dessus, lit Isidore.
— Àh l frère, dit Miclœline, que c’est mal !
— Laisse-moi donc tranquille, toi, la belle éplorée. Je n’arme pas ces oiseaux-là, moi. Quand ils se baissent sur un chevet, c’est pour savoir s’il y a de l’argent dessous. Si papa se laisse effrayer et qu’il leur fasse une donation, c’est mot qui ferai un joli petit scandale; je te promets ça pour ta fête.
y — Et d'ailleurs, reprit aigrement Zoç, si papa veut un confesseur, en manquons-nous dans la paroisse et est-il besoin d’aller en chercher ailleurs. Ceux de l’évêché sontils meilleurs que ceux do Saint-Michel.
— 11 est sûr, fit la mère, que l’abbé Lafaye vautbien
celui-ci. > • -s
— Parce que mademoiselle Micheline a un confesseur à f’évêché, il faut qu’on suive son exemple.
-r Mais je t’assure, murmura Micheline, que je n’ai fait qu’obéir aux ordres de papa.
— Allons donc, mademoiselle la pleureuse, allez-vqus nous faire croire que papa connaissait cet abbé galant qui porte des chemises de batiste avec des manchettes plissées, des culottes en velours de soie et des escarpins vernis ; laissez-npus donc tranquilles !
Pendant que cette querelle avait lieu, l’abbé de Larty attendait dans le salon, d’où il entendait toute lq conversation. Lorsque la voix aigre de Zoé reprochait à sa sœur de-ne l'avoir choisi que parce qu’il était l’ami de Joseph
Sauvage, il se leva, ouvrit la porte et montra son visage calme, doux et noble à cette famille irritée.
— Madame, dil-ii en s’adressant a madame Michel, vous avez bien voulu me faire demander ; vous plairait-il de me faire enseigner la chambre de votre cher malade; mes instants ne m'appartiennent pas.
Quelle que fût son envie de résister, la mégère n’osa pas ; elle grimaça un sourire en disant :
— Monsieur l’abbé, je vais avoir l’honneur de vous conduire moi-même.
Comme le prêtre s’avançait pour suivre madame Michel, Isidore le prit par un bouton de sa soutane et lui dit d’un ton ridiculement respectueux :
— Monsieur le curé, un mot, s’il vous plaît.
— Parlez, monsieur, je vous écoute.
— Si par hasard papa, dans un accès de générosité peu probable, voulait faire de pieuses donations, veuillez lui rappeler qu’on ne monte pas au ciel surjjne échelle d’argent.
— Monsieur, répondit l'abbé de Larty, je n’oublierai pas votre commission, et je me tiens heureux, le premier .jour où j’ai l’honneur de vous voir, de pouvoir vous être agréable en quelque chose.
L’abbé salua courtoisement Isidore interdit, et suivit madame Michel. *
— II jette ses, cheveux en arrière, dit Zoé, c’est sans doute pour cacher sa tonsure; si ça ne fait pas pitié!
Quand le prêtre et Michel furent seuls, ce dernier tâcha de se soulever et de s’appuyer sur son chevet. •
— Monsieur l’abbé, dit-il, je suis un grand coupable; mes enfants pensent que, ma fin étant prochaine, je me dois convertir. J’ai bien peur qu’il ne soit trop tard.
— Il n’est jamais trop tard pour revenir à Dieu, dit le prêtre.
— J’ai bien tardé, j’ai peur d’qvoir lassé sa patience.
t- Dieu peut attendre; il est éternel.
— Je dois vous dire que ma fille Zoé m’avait envoyé l’abbé Lafaye.
— Je sais cela.
— J’ai prié cet ecclésiastique de vouloir bien m’éclairer sur l'existence deia Divinité; je dois vous avouer qu’il ne m’a point satisfait.
— C’est votre faute.
— Non, dit le vieillard^ mon esprit est dans le doute.
— Je dissiperai ce doute, si telle est la volonté de Dieu.
— Eh bien ! donnez-moi la preuve qu’il est un Dieu au ciel, et vous me trouverez soumis, repentant et prêt à faire vos volontés.
— Maître Michel, répondit gravement le jeune prêtre en regardant sévèrement le malade, Dieu est si puissant qu’il n’a pas besoin d’un chétif comme moi pour plaider sa cause. Cependant je suis son serviteur, et je viens ici en son nom. 'Demandez - moi d’éclaircir ce qui vous parait obscur, je vous répondrai. •
— Oui, vous me parlerez de miracles comme l’a fait l'abbé Lafayer qui prétend que les Juifs ne reverront pas leur patrie! mais tout cela ne m’apprendra rien.
— Parlez, vous dis-je.
— Parler, mais vous ne voulez pas répondre à ma première question : Où est Dieu ?
— Dans votre cœur, dit l’abbé.
Michel regarda M. de Larty; il chercha à pénétrer ce pâle et jeune patricien dont l’austère regard supportait avec calme l’examen qui avait tant gêné l’abbé Lafaye.
— Celui-ci est ua lmmme, pensa Micltel, ei il continua
tout haut : Dieu est dans mon cœur, dites-vous?jene comprends pas. * - .
M. de Larty approcha sa chaise du lit, et dit:
— Je vais vous expliquer.
. — Je vous en supplie.
— Maître Michel, vous êtes né sur Je grand chemin, et bien jeune encore vous avez été exposé à tous les hasards de la vie.
— Qui vous a dit cela?
— To(jt le monde le sait. Ne m’interrompez pas, je vous prie. Livré à vous-même, vos penchants mauvais ont pris le dessus, vous êtes devenu un homme sans foi ni loi. Vous avez commis bien de mauvaises actions, des crimes même.
— Hélas I c’est vrai.
— Vous avez marché dans la vie, vous riant des lois divines, parce que vous ne les connaissiez pas, des lois hamainçs.jparce que vous les connaissiez trop.
— Oui, oui, vous savez parler, vous, je vous écoute.
— Un jour, arrivé au but que vous vous étiez proposé, vous avez voulu entrer dans le droit commun. Vous avez voulu devenir considérable et honoré. Ce jour-là, pour la première fois, vous avez compris qu’il est des choses 'lui ne s’achètent point, et votre âme s’est troublée.
— Mon âme s’est troublée, oui.
— Vous aviez aeheté bien des consciences, bien des honnêtetés, et tout à coup vous avez été plein d’effroi en voyant tout votre or redevenir un vil métal, impuissant à corrompre la conscience d’un médecin pauvre.
— Le docteur Dutreilloux se serai:-il permis de dire que j’avais voulu le corrompre fs’éciia Michel.
' — Non, mais je suis médecin moi-même ; je sais que M. Dutreillbux est un savant homme et je ne doute pas qu’il ne vous ait'dit la nature* de votre mal et quel en était le remède. Je sais aussi que M. Dutreilloux est un honnête homme et que vous n’auriêz pu, quelles que soient vos séductions, l’éloigner du sentier du devoir.
— "Vous êtes médecin ? fit Michel étonné.
— Oui, répondit M. de Larty.
— Vous êtes médecin? répéta Michel.
— Mon Dieu, c’est bien simple, répondit le prêtre ; j’ai, pour toute ambition, 'Tespoir de devenir un jour curé de campagne. Dans les communes pauvres, les médecins sont rares, peut-être pourrai -je fendre quelques services à mes paroissiens.
Michel contemplait le jeune ecclésiastique, et cherchait à trouver dans sa réponse autre chose que ce qu’elle contenait; le vieil usurier ne pouvait croire ni à la vertu, ni ail dévouement, ni ;1 la résignation.
— Plus tard, continua le digne prêtre, vous avez eu peur que Ceux que vous avez spoliés ne vinssent mettre du papier timbré sur votre cercueil, vous avez cherché et trouvé un expédient qui met votre fortuné a 1 abri de lôute revendication. Madame Michel a été chargée par vous de vendre vos biens afin de réaliser votre fortune.
Le vieillard fit un bond terrible.
— Malheur à vous, cria-t-il, vous êtes un mauvais prêtre. Vous avez arfnch’é mon secret à ma fille qui aura sans doute écouté aux portes. Âft î l’-on a bien raison de dire que vous vous mêlez de tout et que vous êtes dangereux. Qu’avez-vous besoinde venir espionner les familles?ah ! la haine qu’on a pour vous est bien justifiée par vos menées ténébreuses.
— Monsieur Michel, reprit l’abbé en souriant, voire
secret je l’ai deviné en vous voyant vendre à tout prix et perdre sur vos immeubles; j’ai deviné que vous vouliez soustraire votre fortune aux chances d’un procès; cela ne m’a pas été difficile, étant avocat. Votre fille n’a donc eu rjen à me dire. Je ne me mêle de rien , je n’espionne personne et mes menées sont bien peu ténébreuses. Votre fils m’a prié de vous dire qu’on ne montait pas au ciel avec une échelle d’argent, vous voyez que je m’empresse de faire sa commission. *
— Vous êtes avocat, vous? demanda Michel, vous moquez-vous ?
— Mon Dieu, non, je vous l’ai dit, je veux être utile à mes paroissiens futurs,, autant que possible je les empêcherai de mourir, et de plaider.
— Vous avez deviné tout cela? voilà qui est étrange.
— Je devine encore, continua tristement l’abbé, une chose lamentable : après avoir enseveli votre trésor, vous mourrez désespéré en pensant que cet or que vous avez tant aimé sera dissipé en folles orgies par votre fils, mal employé par votre fille Zoé; et que Micheline, que seule vous aimez parmi vos enfants, sera séparée du bonheur par toute la largeur de quatre millions mal acquis.
— Vous êtes sorcier, vous êtes devin, dit Michel en retombant sur son lit. *
L’abbé répondit :
— Il s’en faut de beaucoup; je ne suis qu’un pauvre prêtre apprenti curé de campagne.
Il se fit un long silence. Le vieillard était absorbé. Le prêtre, après l’avoir laissé quelque temps à ses réflexions, continua tranquillement ;
— Maintenant si vous voulez, dit-il, nous allons revenir aux choses sérieuses, parler de Dieu et de votre cœur.
— Je vpus écoule.
— Tout ceci fait, le trésor acquis, la cachette trouvée, vous pensiez vous endormir en paix: il n’en est rien.
— C’est vrai.
— À mesure que vous avancez vers la tombe, l’effroi s’empare de vous.
, — C’est vrai.
— Les actions passées de toute votre vie se retracent dans votre esprit avec une surprenante netteté et votre conscience vous crie : « Tu as mal fait. »
— C’est vrai, murmurait toujours le vieillard, c’est
vrai. •
— Si bien que, dans votre trouble sombre, vous vous êtes pris à penser que s’il existe un Dieu qui doit juger les vivants et les morts, vous étiez bien perdu, et que tout habile que vous êtes, vous ne sauriez tromper sa justice.
— C’est vrai.
— Un jour, il y a de cela quarante ans, un marchand
de bœufs fut assassiné au pont de Vallouène, on lui vola vingt mille francs. S,ur votre mauvaise réputation on vous accusa de ce crime. " - ,
— C’est vrai, dit Michel palpitant ; mais je fus relâché par le juge d’instruction v
— C’est vrai, vous aviez couché à douze lieues de là, à Châlus.
— C’est bien cela.
— Mais, reprit le prêtre, là-haut un alibi ne suffit pas. Le juge ne vous dira pas : « Où étais-tu la nuit du 20 novembre? » Il vous dira: « Le 20 novembre, à sept heures et demie, tu as tiré un coup de fusij et tu as tué un de les
frères. Pour cacher ton crime aux autres, tu as enfourché un cheval rapide. Par des chemins de traverse, tu es arrivé • à dix heures à la.Maisougrande. Là. tu as laissé locheval et caché l’argent. Une balle était dans l’écurie ; après • l’avoir mise sur ton dps, tu as été frapper à la porte de l’auberge, en disant : « J’arrive harassé de Champagnac,
* je ne voulais pas manquer la foire du vingt-un. » Gain, qu’as-tu fait de ton frère?
Michel, les yeux hagards, les bras tremblants, restait pétrifié» Le redoutable prêtre s’écria en- montrant!^ ciel :
— Là-haut, il n’y a pas de prescription ! Celui qui aura mal fait sera puni, car il n'est rien de caché pour le regard de Dieu. Pensez, réfléchissez ; puissent vos méditations de la-nuit vous inspirer la pensée salutaire de demander au Seigneur le pardon de. vos fautes et la rémission de vos péchés. Puisse Dieu, qui a jeté l’épouvante dans votre cœur, y semer le repentir. Espérez, espérez ! en vérité, je vous le dis, la miséricorde de Dieu est infinie.
— Ne vous en allez pas, s’éçria Michel en voyant M. de Larty se diriger vers la porte, par pitié ne partez pas.
Le prêtre vint s’asseoir et lui dit doucement ;
— Reposez-vous pendant quelques instants, je vais
prier pour vous. ,
L’abbé s’agenouilla, et Michel s’endormit d’ipi sommeil tranquille qui dura plus d’une hepre.
A son réveil, il ouvrit des yeux étonnés ét chercha à se souvenir.
— Ah"! monsieur l’abbé, s’écria-t-il, vous êtes bien là? je croyais avoir rêvé-
— Votrê sommeil était calme et paisible, dit M, de Larty.
— Oui, répondit le vieillard, depuis bien longtemps
LE CAPITAINE SÀiJVAGE
je n’avais pas dormi ainsi. Hélas! bien souvent je fais d'horribles rêvés; j’ai d’affreuses visions ; vous l’avoueraije, j’ai toujours peur. Je tremble en m’endormant, mes nuits sont pleines de terreurs. Aujourd’hui je vous sentais là, près de moi. Il me semblait que vous nie 'protégiez, mon Ame était sereine, ma conscience se taisait.
L’abbé ne répondit pas. Il regardait Je vieux misérable avec une attention douce, mais sérieuse; les femmes et les prêtres Sont toujours méfiants.
— Parlez-moi, monsieur l’abbé, dit Michel, le son de votre voix m'aide à respirer. Micheline a bien raison lorsqu’elle dit que vos paroles sont douces comme une musique.
— Je n’ai plus à vous parler, répondit le jeune prêtre, aujourd’hui ma tâche est terminée, je reviendrai demain.
-- Quoi, vous p irtez?
— Il le faut; les devoirs de mon ministère m’appellent ailleurs.
— Et moi, dit le Vieil homme, que vais-je devenir, si vous me laissez seiil ?
— Vous allez prier, dit l’abbé.
— Oui, c’est cela, c’est une Idée, une bonne idée que vous avez là, fit le malade; oui, je vais prier; cela vous étonne, n’est-cè pas? niais cela est ainsi. Il faut bien vous dire que tel que vous me voyez, je sais toutes les prières du Rituel romain par cœur. L’abbé Lafaye a été étonné de cela, vous serez surpris aussi sans doute, mais rien n’est plus vrai.
— Je ne suis pas étonné du tout, reprit le jeune ecclésiastique, 'je sais què les Bénédictins et les Carmes avaient été très-bons pour vous.
— Vous savez donc tout? dit Michel en rougissant.
2li>
t- Tout, répondit l’abbé.
— Et vous croyez que je puis -avoir encore l’audace de . prier?
— Je le crois.
— Vous îe croyez, mais vous n’eu êtes pas sur.
— J’en suis sûr.
— Vous me sauvez la vie, monsieur l’abbé, je vais prier ; mais indiquez-moi-, de grâce, les prières que je dois dire, celles que vous voudrez, je me les rappelle toutes.
— Dites une prière que vous ne sachiez pas. Cherchez dans votre cœur des paroles qui puissent attendrir Dieu; vous en trouverez si vous avez la foi.
L’abbé se leva, salua en souriant, et murmura :
— A demain.
Au bas de l’escalier il trouva Micheline qui l’attendait mxieuse. ...
— Eh bien, mon père? demanda timidement la jeune fille.
— Courage, chère enfant, dit le prêtre, espérez en Dieu qui peut tout, et dont la miséricorde ett infinie.
Et comme madame Michel, Isidore et Zoé venaient audevant de lui, il salua la mère et la fille, et s’inclinant devant le jeune homme, il lui dit avecun&politesseexquise:'
— Monsieur Isidore,, j’ai eu l’honneur de remplir la commission dont vous aviez- bien voulu me faire la grâce de me charger. J’espère -que monsieur votre père voudra bien tenir compte de votre avertissement.
Malgré son aplomb, Isidore resta interloqué; il ne reprit la parole qu’en entendant la porte de la rue se refer-, mer sur M. de Larty.
216 * LK CAPITAINE SAl'VAliE
— Mais, sacré nom de nom ! s’écria-t-il, je crois que ce ealotin Tient de se ficher de moi.
— Ça me fait cet effet-là, dit mademoiselle Zoé qui ne voyait pas sans plaisir la colère de son frère.
— Qu’il y prenne garde, s’écria le vaurien, ce n’est pas parce qu’il est prêtre et secrétaire de l’évêque que jaurais peur de lui, au moins 1
— Tu es bien trop brave pour avoir peur d’un prêtre, dit Micheline d’un Ion malicieux sous lequel perçait une pointe de mépris.
— Montons voir votre père, fit madame Michel qui déguisait mal une certaine inquiétude. .
— Eh bien, papa! demanda mademoiselle Zoé d’un air beat, les prêtres de l’évêché sont-ils mieux que ceux de Saint-Michel? et l’éloquence de M. de Larty a-t-eile plus touché ton cœur que celle du bon abbé Lafaye?
— Il n’v a heureusement aucune comparaison à établir entre ces deux ecclésiastiques, dit Michel.
— Et pourquoi eda? continua la dévote.
— Parce que l’abbé Lafaye est un homme qui s'est fait prêtre.
— Eh bien !- M. le marquis André de Larty est-il autre chose?
— Oui, répondit le vieillard, M. de Larty est un prêtre qui s’est fait homme.
— C’est peut-être très -subtil, fit Zoé en regardant son frère et sa mère, mais je ne comprends pas; et toi, Isidore?
-*• Sortez, dit Miehel avec une douceur qui étonna fort les siens habitués à son caractère violent, sortez, je vous prie, j’ai besoin de me recueillir;. allez, si je souffre, je sonnerai.
Tout le monde obéit. Pendant que le vieillard baisait la
main de Micheline, restée la dernière dans sa chambre Isidore, ù peine sorti, s’écriait :
— Quand je vous, le disais, qu’il allait tourner à la bigoterie et qu’il donnerai son Lieu à la prétraite! Vous voyez bien que j’avais raison.
— On y veillera, murmura madame Michel.
Le lendemain Michel appela sa plus jeune fille. II faisait à peine jour.
— Micheline, mon enfant, lui demanda-t-il, -M. l'abbé de Lacty n’est-il point encore venu?
Mais, père, dit la jeune fille, il est à peine six heures du matin; M. l’abbé ne viendra pas avant deux heures de l’aprèst-raidi.
— Pourquoi cela?
— Mais il a ses occupations.
— Lesquelles?
— La messe d’abord.
— Ensuite?
— Son travail chez Monseigneur.
— Après ?
— Son confessionnal.
— Et quoi encore?
— Les pauvres à pourvoir.
— Ah ! oui.
— Les malades à visiter, les sonfiraixis à consoler.
~ P UI ’ oui ’ J e comprends ; c’est un saint, n’est-ce pas Micheline.
Pour moi, je- le- crois, cher père.
— Tu fais bien de croire cela.
— Comme il est bon !
— OuL •
— Doux !
— Non.
— Comment?-
— 11 est bon, c’est vrai -, mais sous sa bonté sincère, il cache une sévérité extrême. Il a le droit d’être ainsi, lui qui n’a jamais fait le mal.
— Tu m’étonnes, cher père,
Avec toi, qui es un ange, H doit être souriant;
mais pour moi qui sue le mal, il a été, il devait être sévère. Ah! - comme H m’a parlé de haut, comme son regard hautain fouillait jusqu’aux sombres profondeurs de mon Ame, et comme il savait lire couramment la longue liste de mes méfaits. C’est un homme, celui-là, c’est un vrai homme.
— Ainsi, malgré sa sévérité, tu es content de l’avoir vu!
— Sans lui, je serais mort désespéré.
— Ne dis pas cela.
— Tandis que maintenant il me semble que, s’il le veut, je mourrai tranquille, et sinon -sans remords, du moins sans regrets.
— Que dis-tu là ?
— Je m’exprime mal ; si, j’aurai des regrets, je gémirai de te quitter, toi, ma chère enfant, dont je comprends maintenant la tendresse et la vertu; j’aurai dés regrets, mais je n’aurai pas de teneur; il me semble même, s’il le voulait, que je pourrais regarder le ciel, ce que je n’ai jamais osé faire que pour voir si le temps menaçait.
— Père, dit Micheiine que ces aveux gênaient , veuxtu me rendre heureuse ?
— Ah ! de grand cœur.
— Eh bien, ordonne-moi d’aller dire à l’abbé André qu il a fait un miracle.
— T'ordonner, dis-tu ; je t’en supplie.
— Non, ordonne, sans cela on ne me laisserait pas sortir.
— Qui cela?
— Ma nière et Zoé.
— Sais-tu bien que je syis le seul maître ?
— Oui, père.
— Je ne suis pas encore mort, je pense.
— Ab! non, cher père, tu vivras; Dieu n’est pas ben à demi ; il t’a déjà touché de sa grâce, qui dit qu’il s’arrêtera là dans sa bonté?
— Ah ! je ne m’illusionne pas, je suis bien perdu; mais jusqu’à ma dernière heure j’entends être le maître chez moi -, eux doivent m’obéir, toi seule as le droit de commander.
— Que dis-tu là ? Ab! tu n’y songes pas.
— Si, maintenant j’y songe ; toi seule es honnête, toi seule es véritablement vertueuse. Ah ! si je pouvais vivre un peu , mon pauvre cher cœur , comme tu serais heureuse ! Oh !■■ oui, tu serais bien heureuse, je t’assure cela , vraiment. Et d’abord tu épouserais Joseph ; mais certainement ; c’est nn digne et loyal cœur, et son père aussi est un brave homme. Je me moquerais bien aujourd’hui qu’ils veuillent ou ne veuillent pas de mon argent. Je dirais: Avant tout, je veux que ma Micheline soit heureuse.
— Cher père ! " ...
— Qui sait, j’aurai peut-être encore le temps. Tu le disais tout à l’heure , Dieu est bon ; H pourrait bien me laisser un peu sur la terre pour faire le bonheur d’un de ses anges.
La jeune fille prit les mains du vieillard et les serra avec attendrissement.
— Ah ! cher père, dit-elle, je savais bien, moi, que tu étais bon.
Cette louange, si candide et si peu méritée, fit rentrer Michel en lui-môme; il se sentit gêné et confus.
— Va, dit-il, chère enfant, va et reviens bientôt.
Micheline alla prendre un chapeau et prévenir une
paysanne qui n*avait d’autres fonctions dans la maison que de laver la vaisselle, soigner le jardin et accompagner les demoiselles Michel à l'église.
Comme elles traversaient le corridor,, la voix sèche et dure de madame Michel se fit entendre.
— Peut-on savoir, Mademoiselle, qui vous a permis de sortir si matin , et pouvez-vous nous dire où- vous allez courir ainsi avec cette fille ?
— Je vais à la messe de Saint-Étienne, répondit Micheline.
A la messe de l’abbé de Larty ? fit Zoé.
— Oui, ma sœur. •
— Eh bien, je te défends de sortir, dit madame Michel
en colère. -
— Je ne demande pas mieux que d’obéir, répondit Micheline, mais, en vérité, je suis bien embarrassée.
— Embarrassée pour m’obéir? - • .
— Oui. • '
— Et pourquoi cela, je te prie ?
— Je ne sors jamais d’aussi bonne heure, vous le savez, et ie ne vais à la messe qu’à la paroisse ; or, si ee matin je change mes habitudes, c’est que mon père m’a ordonné d’agir ainsi.
— Notre père t’ordonne d’aller à la messe ? Voilà qui
est bien invraisemblable, dit mademoiselle Zoé; si-ceto était, rien ne m’étonnerait davantage.
— Veux-tu prendre la peine de monter lui demander ?
— Je ne fais les commissions de personne, dit la dévote.
— Bon, fit madame Michel, fais-moi le plaisir d’aller ôter ton chapeau et ton châle; ta diras à ton père, dans une heure, que tu reviens de Saint-Étienne. .
— Je ne sais pas-mentir.
— Sainte Micheline, ayez pitié de nous ! dit Zoé.
— Quand je commande* je dois être obéie; fais ce que je te dis. . . . N
— Soit ! mais, je t’en supplie, chère mère, va parler à papa.
La discussion aurait duré longtemps, si un formidable coup de sonnette, partant de la chambre de Michel, ne fût venu ébranler la maison du haut en bas.
— Va faire ta commission, dit vivement madame Michel, va, puisque ton père juge à propos d’envoyer une jeune fille à cette heure jusqu’à l’autre bout de la ville. Et la mégère monta rapidement chez son mari, qu’ellç craignait beaucoup.
— Dis donc, petite sœur, fit Zoé, entre nous, tu peux bien me dire ce que tu vas faire à Saint-Étienne?
— Oh ! volontiers ; je suis sûre que tu seras bien heureuse de ce que je vais t’apprendre. Je vais dire au bon abbé Larty que sa douce parole a converti notre cher ' père ; que notre père espère mourir dans la paix du Seigneur, et qu’en attendant, il supplie l’abbé de Larty de le venir voir le plus tôt possible.
— Voyez-vous ça !
— C’est ainsi.
— Par la même occasion, tu demanderas au secrétaire
de Monseigneur des nouvelles de son ami Joseph Sauvage, ton bien-aimé.
— Ce serait inutile, répondit simplement Micheline, qui ne voyait pas avec quelle méchanceté impitoyable sa soeur lui parlait, ce serait inutile, M. de Larty m’a fait la grâce de me dire hier que Joseph se portait bien et qu’il m'aimai! toujours.
— Voilà un bon prêtre, dit la dévote.
— Oui, répondit Micheline, nul ne sait mieux que lui vous encourager à la résignation.
Zoé regarda partir sa sœur; quand elle la perdit de vue, elle murmura
— Isidore croit que Micheline est bien bête, je finira! par croire qu’elle est bien forte.
Vers deux heures, l’abbé de Larty arriva. La famille Michel se contenta de le saluer d’un air renfrogné. Malgré les invectives dont la province accable le clergé, un prêtre est toujours une puissance dans une petite ville. On sait que quiconque lui manquerait serait universellement blâitfépùr tout le monde. Ceux même qui ont une haine invétérée pour la soutane se gardent bien de la manifester.
Avant tout, il faut faire son chemin. Leà Michel auraient volontiers jeté l’abbé de Larty par la fenêtre, le qu’en dira-t-on seul les avait retenus.
— Mon père! s’écria Michel en voyant le piètre, mon père, soyez le bienvenu en ma maison, c’est le ciel (jui vous envoie.
— S’il ne m’envoie pas, cher monsieur, j’ai pris la liberté de venir de sa part, répondit l’abbé en souriant.
— C’est beau d’être le serviteur de Dieu.
— Oui, dit simplement M. de Larty, et ii ajouta d’un ton grave : Eh bien, avez-vous songé t
— Beaucoup, répondit le vieillard.
— Et quel est le fruit de vos réflexions?
— Vous m’avez fait aimer et croire en Dieu.
— C’est beaucoup, sans doute ; mais quelles sont vos intentions ?
— Je désire vous confesser mes fautes.
— Pourquoi ?
— D’abord parce qu’elles pèsent sur mon cœur et sur ma conscience.
— Ensuite ?
— Parce que je désire en obtenir l’absolution afin de paraître devant Dieu.
— Est-ce tout ?
— Mais.. . oui, balbutia le malade.
— Ce n’est pas assez, dit sèchement le prêtre.
— Quoi ! reprit Michel, l’Église ordonne-t-elle autre ch'ose? J’ai la foi, la contrition et l’espérance; je suis prêt à pratiquer la charité suivant Tos inspirations.
— Maître, reprit le jeune prêtre, je vous le dis, en vérité, cela n’est pas suffisant.
— Parlez.
— Pensez-vous qu’il soit suffisant de croire en Dieu, de sc repentir, de souffler doucement ses péchés dans l’oreille d’un prêtre, d'espérer et de répandre quelques aumônes, pour aller s’asseoir à la droite de Dieu ?
— Je ne sais, mon père. ..je croyais...
— Vous avez mal cru. La foi, l’espérance et la charité ne sont pas vertus divines lorsqu’elles cessent d’être désintéressées. Rappelez-vous d’ailleurs ceci : La charité
vraie est celle qui est dictée par le cœur et non par »nc inspiration étrangère.
— Mon père, je suis un ignorant, dit Michel au nom du Dieu que vous servez, instruisez-moi, que rue faut-il faire ?
— Tout d’abord, répondit M. de Lalry, il me faut prouver votre sincérité.
— Comment?
— En sacrifiant ce que vous avez de plus cher au monde.
— Quoi ?
— Beaucoup d’argent.
— Je comprends ; vous désirez me voir établir quelques fondations pieuses?
— Non.
■— Vous voulez jjue je dote quelque couvent ?
— Non.
— Ou que je donne à votre église assez d’argent pour que Monseigneur puisse faire rebâtir la tour carrée du premier clocher ; c’est son rêve, je le sais.
— Non, non.
— Mais alors que dois-je faire ? dites-le-moi.
— Il faut, répondit lentement le jeune prêtre, montrer sincèrement votre repentir.
— Je me repens, je Vous le jure, monsieur-* je le jure
sur ce que j’ai de plus sacré au monde, sur la lête bienaimée de ma Micheline. '* •
— Dieu, qui est la vérité, n’aimé pas les serments.
— Que vous dire alors? ah ! en vérité, je ne sais que vous dire pour vous convaincre ; je ne sais pas parler, moi ; non, vraiment, je ne suis qu’on pauvre colporteur
LE GAPITATNE SAUVAGE 22o
enrichi, voyez-vous. Je voudrais avoir voire éloquence, vous me croirieZi
— Les paroles sont choses vaines. Pour me convaincre, pour que je croie à votre sincérité, pour que ma conscience -ne tremble pas quand je vous dirai : allez en paix; il faut m’obéir.
— Parlez, je m’v engage.
— Vous allez commencer par rendre tout l’argent que vous avez pris, dérobé ou retenu injustement.
Le front du vieil usurier se. couvrit de sueur, un tremblement nerveux agita tous ses membres ; après cinq minutes d’un combat intérieur, il répondit péniblement.
— Il sera fait selon que vous l’ordonnez.
— Bien, dit froidement l’abbé, je sais que ces restitutions sont nombreuses ; si par intention yous en omettiez une seule, ce que vous rendriez ne servirait en rien à votre cause. ,
— Je n’oublierai rien, je vous le promets, mes livres
sont en ordre. *
•»— Comment procéderez- vous à ces restitutions?
— D’une façon bien simple, je vais tester en faveur de tous ceux que j’ai lésés ou de leur famille.
— Non, dit l’abbé, il faut restituer sur-le-champ, ou pour mieux dire à court délai. Je ne veux entendre votre confession que lorsque vous aurez satisfait tout le monde.
— C’est difficile.
— Pourquoi ?
— Les sommes sont fortes*
— N’avez-vous point d’argent comptant ?
— Si, monsieur, assez pour tout payer.
— Qui vous retient? - • ' - '
22fi
— Mais, répondit Michel en clignant de l’œil, et si, lorsque j’aurai tout rendu, j’allais ne pas mourir.
— Vous n’auriez pas tait une affaire . à fonds perdus, répondit M. de Larty en regardant avec pitié le mourant qui, malgré lui et, forcé par l’habitude, ne voulait exposer ses capitaux qu’à coup sûr.
— Pardonnez-moi, reprit Michel en rougissant, je suis * un misérable.
— Non, vous avez une fois de plus succombé à la tentation. Vous allez, autant que vos forces vous le permettront, activer cette tardive réparation. .
— Devrai-je payerdes intérêts Y
— Non, ceci n’est point une affaire.
— Cela m’aurait ruiné, et je ne sais jusqu’à quel point j’aurais le droit de dépouiller mes enfants.
— Voici une phrase que je connais, dit èn souriant le jeune abbé, elle a servi à commettre bien des injustices, bien des lâchetés. Le droit de dépouiller ses enfants 1 non, personne ne saurait avoir le droit de spolier les siens, mais personne n’a le droit d’enrichir ses fils avec le bien d’autrui sans les rendre complices innocents, sinon coupables, d’un vol odieux.
— Quoi ! mes enfants seraient responsables aux yeux de Dieu des fautes que j’ai commises?
— N’avez-vous pas déjà vu qu’ils l'étaient aux yeux des hommes. N’avez -vous donc rien éprouvé le soir où Joseph Sauvage, un doux et noble enfant qui mourrait vingt fois pour Micheline, s’est écrié : « Je veux votre fille et non votre argent. » C’est que les maius loyales répugnent à toucher à un bien mal acquis. Jadis vous avez vécu avec des religieux ; vous connaissez le texte des Ecritures. Ne
vous souvenez-vous point qu’il y est dit : « Celui qui fait le mal sera puni jusqu’à la troisième génération. v
— En effet, mais cela. me paraissait injuste ; je ne pensais pas que Dieu pût rendre les enfants responsables des ' crimes de leur père.
— Vous aviez tort. Vous êtes vieux, souvenez-vous. Avez-vous jamais vu heureux les fils d’un malhonnête homme?
— Je ne sais.
— Cherchez dans vos souvenirs, vous verrez que les familles riches par un bien mal acquis sont toutes cruellement frappées. À Paris, cet examen serait difficile. Ici, tout le monde se connaît, rien n’est plus aisé. Voyez les fils de Duroclier, votre ancien ami, ils sont fous; voyez les enfants do Malauny, ils sont épileptiques ; voyez les fils de Chaumier, l’un est aux galères, l’autre ira l’y rejoindre ; voyez votre propre fils, sa vie est une orgie honteuse, sa mort sera comme sa vie.
— C’est vrai, c’est vrai, murmura Michel. Pourquoi ne. vous ai-je pas entendu plus tôt ? .
— La voix qui instruit ne s’entend point an milieu du tumulte de la vie, il lui faut le silence de la mort.
’ — La mort, toujours La mort, murmura le vieillard.
— Allons, dit l’abbé, ne voulez-vous pas commencer à mettre de l’ordre dans vos affaires ?
— Je suis prêt à m’accuser si vous voulez m’entendre.
— Vous n’êtes pas à l’article de la mort. Restituez ce que vous avez pris ; ceci fait, quand vous me direz : « J’ai réparé le mal autant qu’il m’était possible de le faire Je n’ai rien oublié et j’ai fait te sacrifice avec bonheur, » alors je serai prêt à vous entendre. -
Le vieillard agita le cordon- de sonnette qui pendait près de son Ht, et s’écria d’une voix forte :
— Qu’on fasse monter Micheline. Monsieur l’abbé, continua-t-il en voyant entrer la jeune fille, djtes-lui de faire diligence pour accomplir les ordres (^ue je vais lui donner ; dites-lui qu’il y va de mon salut.
— Mon dévouement vousest acquis, fit Micheline; monsieur l’abbé le sait. Quelle que soit la chose que vous .m’ordonniez, elle sera faite avec zèle.
— Eh bien, reprit le vieillard, prends sous mon oreiller la clef de mon secrétaire, et compte d’abord l’argent qui s’y trouve.
Suivant les ordres de son père, la jeune fille ouvrit le meuble désigné.
— Prends ce livre qui est devant toi, là, bien, ma chère enfan t. Dans ce livre, Monsieur l’abbé, continua le vieillard, j’ai noté jour par jour mes opérations commerciales et industrielles, les autres aussi. Ce que j’ai retenu indûment est inscrit d’une façon particulière. J’avais pris cette- précaution, non que j’aie jamais songé à rien rendre, mais parce que dans les affaires ii faut avoir de l’ordre. Un homme qui n’a pas d’ordre est bientôt coulé, voyez-vous? Avec l’aide de Micheline, je vais additionner tout ceci, et dans trois jours tout le monde sera désintéressé. Dien des gens vont être étonnés, en voyant arriver ce tas d’écus sur lesquels ils ne comptent guère.
— La surprise eD sera meilleure, dit en souriant M. de Larty.
— Ah! mon père, vous êtes content, fit Michel que le rare sourire du prêtre comblait de joie.
— Oui, cher monsieur Michel, répondit André de Larty,
je suis heureux de votre ■docilité à suivre mes conseils ; puisse Dieu -être satisfait de votre repentir!
— Quand reviendrez -vous? demanda le malade en voyant le prêtre s’éloigner.
— Quand vos affaires temporelles seront terminées, plHs tôt si cela est nécessaire; Micheline me préviendra, dit le secrétaire de l’évêchéen saluant d’un sourire amical le vieil usurier repentant.
— As-tu entendu, petite? s’écria Michel lorsque le jeune prêtre eut dispaïu. As-tu entendu, il m’a appelé « cher monsieur » ; quel digne prêtre,. mon enfant! il n’v a encore que Dieu pour être servi* comme ça.
— Qu’exiges-tu de moi, cher père? demanda Miche-, line, qui avec un tact exquis Changeait le tour de la conversation, pour ne pas avoir l’air de se faire un mérite d’avoir amené M. de Larty, c’est-à-dire le boBbeur et la tranquillité dans l’àme de son père.
— Écoute, reprit le père, tu vas fermer la porte à clef, pour que personne ne puisse entrer.
— Mon Dieu! si maman venait?
— Eh bien?
— Si elle m’ordonnait d’ouvrir?
— Elle n’ordonne pas devant moi-
— Mais, père,.pn ne se caclie que pour mal faire.
* — Oui, les méchants se cachent des bons pour mal faire ; mais les bons ont aussi le droit de se cacher des méchants pour faire le bien. ' ' '
— Ah! père, tais-toi, n’accuse personne, c’est un péché. .
— Je n’accuse pas, je crains. Loin de maudire, j’espère voir les autres faire comme moi, et rentrer dans l’esprit du bien.
— Ainsi soit-il, dit Micheline 'en se signant.
— La porte fermée, reprit le vieillard, tu vas venir là, et compulser ce livre. Des chiffres, ce n’est pas bien amusant pour une jeune fille, mais il m’est impossible de faire ce travail-là.
— Ne te mets pas en peine, cher père, je vais accomplir tes volontés avec tant de cœur, que rien ne me semblera dificile. Voyons, comment dis-tu qu’il faut faire cela T
— C’est bien simple, lis-moi quelques lignes, je vais t’expliquer à mesure qnç les sommes que tu devras relever se présenteront.
« Micheline ouvrit le livre à la première page.
— Il n’v a pas de date, dit-elle.
— Non, répondit Michel, ceci n’est qu’un relevé. Autrefois nous tenions nos livres en partie simple, c’était plus commode; il fallait bien des années avant d’y rien démêler, tandis que maintenant...
— En quoi cela était-il plus commode? interrompit Micheline.
— Ah ! maudits chiffres, s’écria Michel, leur vue a suffi pour me remettre dans la mauvaise' voie. Ah! pourquoi le prêtre n’est-il pas là. Il aurait vu qu’une force invincible m’entraîne ; il aurait vu ce phénomène étrange s’accomplir. Un trouble sans nom s’empare de moi. Quand* j’aperçois des chiffres groupés, mes paupières se dilatent, et je vois les monceaux d’or et d’argent qu’il ; représentent. Mes doigts se crispent., je voudrais saisir cet or impalpable en criant : c’est à moi, c’est à mou Oui, il aurait vu tout ce qui se passe en moi, le prêtre, et, de son œil luisant, il eut démêlé cet infernal mystère qui me domine.
— Oui, dit Micheline troublée, oui, il démêle les plus secrètes pensées de l’ioie^ vous avez aussi remarqué cela?
— Comment ne l’eussé-je pas remarqué? Il a lu à livre ouvert dans mon cœur.
— Et il vous a dit de prier ? dit doucement la jeune fille.
— Oui.
— Eh bien,! prie, cher père, et ce trouble étrange que tu appréhendes s’envolera avec ta prière.
— A coup sûr, répondit Michel, ce ne sera pas par le même chemin.
— Vous.riez,.ee ne sera rien, lit Micheline, continuons; je lis :
« Avoir touché de Roumajou quinze cent soixante-six livres, douze sous et six deniers pour payement de cinq ceut dix-sept aunes et quatre crues dedrognet croisé garanti tout laine. » •
— , Passe, dit le vieillard.
— « Avoir payé... »
— Passe. ■ • ’
— « Avoir reçu seize cent nonanle-trois livres de divers pour différentes livraisons. »
— C’est cela, marque sur cette feuille seize cent quatrevingt-treize francs.
Micheliffe écrivit le chiffre indiqué sur une feuille blanche détachée.
— Maintenant, dit son père, quel est le numéro de cet article ?
— Numéro trois.
— Bien, cherche à la table le numéro trois.
— Voilà.
— Que! est te nom inscrit?
— Lafougère, de la Ville-Aubrun.
— bien, ajoute ce nom au chiffre que tu as placé sur cette page.
— C’est fait.
— Très-bien ! Poursuis, maintenant, moi je vais dormir.
— Mais, comment me reconnaître ?...
— C’est plus que facile. Chaque fois que le mot « divers » remplacera un nom propre, tu inscriras la somme touchée. En regard tu placeras le nom inscrit au répertoire au numéro correspondant.
— Je comprends, dormez, je vais me dépêcher.
Quand Michel se réveilla, sa fille avait achevé sa tâche.
— Eh bieB, !ui dit-son père, combien as-tu trouvé?
— Neuf cent quatorze mille francs, répondit la jeune fille.
— Presque un million, murmura le vieillard -, oh î c’est horrible.
t— Quoi?
— Rien.
— Un million, un million, murmurait Michel; un million! et ii faut rendre tout cela. Si ça n’allait servir à rien ?
— Et maintenant que faut-il faire ? demanda la jeune fille. Voulez-vous que je vous lise les sommes et les noms ?
— Non, répondit Vusurier, les sommes je les sais, les noms je veux les oublier.
Un léger bruit se fit à la porte.
— On nous écoute, dit Michel.
— Qtf’imiforte, nous ne disons rien.
— On nous surveille.
— Qu’importe la clef est tournée dans la serrure, on ne
saurait voir. * • - * " ..
— Tu crois?
— J’en suis sûre.
— C’est égal, enferme vite le livre; bien, tire le tiroir et ferme vivement afin que la ferrure du secret puisse se clore. Et maintenant, chère enfant, retourne auprès de ta mère -, on te questionnera ; sur ta vie ne réponds rien. Tu diras que nous causions, que tu me veillais -, enfin ce que. tu voudras.
— Je pars.
— Va, mais avant approche ces deux chaises de mon lit ; bien, maintenant place le fauteuil après la première chaise afin que je puisse m’appuyer.
— Vous appuyer, pourquoi ?
— Je vais me lever.
— Vous lever? s’écria Micheline stupéfaite, mais vous n’y pensez pas.
— It le faut.
— Mais c’est impossible:-
— M. de Larfy me l’a ordonné, dit le vieillard avec conviction; j’espère que tu ne m’empêcheras pas d’exécuter ses ordres.
— Si, vraiment ; quand M. l’abbé vous a ordonné cela, il ignorait votre état de faiblesse.
— Il lé connaissait.
— Ne lui avez-vous pas dit que c’était impossible?
— Il m’a répondu que Dieu me donnerait la force d’accomplir l’œuvre du repentir.
— Au moins, dit Micheline, si c’est une nécessité abso-
lue, s’il est vraiment impossible de faire autrement, laissez-moi vous aider.
— Non.
— Mais je ne puis vous laisser seul.
— Il le faut, te dis-je.
— Mais pourquoi ne voulez-vous pas que je reste.
— On pourrait nous surprendre.
— TWais on vous surprendra encore mieux tout seul.
— Non.
— Mais si vos forces trahissent votre courage et que vous tombiez avant d’avoir achevé ce que vous allez entreprendre?
' — Je ne tomberai pas.
— Qui sait ? Il y a tout à craindre.
— Va, mon enfant, dit Michel, je ne prie plus, j’ordonne.
— Je ne partirai pas, répondit la jeune fille avec résolution.
Le vieillard la regarda avec étonnement, et lui dit :
— Toi, ma fille, tu me désobéirais?
— Oui.
— Je ne puis te croire ; voyons, c’est mon cerveau qui se dérange ?
— Je resterai.
— Mais, malheureuse tu veux donc me perdre?
— Je veux vous sauver.
— Mais tu ne sais pas ce que tu fais là ; non, en vérité, tu ne le sais pas?
— Je le devine.
— Non, lu ne peux savoir. Eh bien, je vais tout te dire, j’aime mieux cela. D’ailleurs, s’humilier devant son en-
fant, c’est le plus grand châtiment que puisse endurer un père. Dieu m’en saura gré.
*r Ne me dites rien, je vous en conjure.
— Si, car ton entêtement va me perdre. Aujourd’hui, je me sens une vigueur que je n’aurai peut-être pas demain. D’ailleurs, qui sait si demain j’aurai le courage de rendre tant d’argent. Va-t’en, va-t’en, je t’en supplie, moi, ton père, je t’implore, je me mettrais à tes genoux, si je pouvais, moi qui suis ton père.
— Je ne m’en irai pas, dit résolument Micheline.
— Mais ton obstination me perd; tu veux tout savoir, eh bien, tant pis pour toi, tu te maudiras de m’avoir arraché ce triste aveu. Eh bien ! sache que si je ne me lève pas, je suis perdu dans ce monde et dans l’autre ;.mon salut, ma réhabilitation, la vie éternelle et le pardon de Dieu sont à ce prix.
— Je sais tout cela.
— Non, chère enfant, tu te trompes, ta tranquillité me le prouve, tu ignores tout ; j’aime mieux tout te dire. Ces sommes que tu viens d’inscrire, tu sais, ces neuf cent quatorze mille francs, eh bien, c’est de l'argent que j’ai...
-Taisez-vous! tais-toi, père, s’écria Micheline en mettant sa petite main sur les lèvres pâles du vieillard, par pitié, tais-toi ; oui, je sais, il faut qüe tu rendes cet argent; mais c’est bien, tu le rendras, voilà tout. West là dans le double fond de ton secrétaire, dans une boite d’acier.
—Comment sais-tu cela ? s’écria l’usurier en serrant à la briser la main de sa fille ; dis, malheureuse, comment. sais-tu cela ?
— Il y a longtemps. Un soir, je dormais là, sur le grand fauteuil, j’étais tout enfant. Oh! il y a bien longtemps,
je vous dis, un homme était venu tpii vous avait fait des menaces, je ne sais pas pourquoi ; mais il criait si fort que, bien qu’il fût en bas, ses injures m’avaient éveillée. Vous lui dites de se taire, puis vous montâtes ici, pâle, haletant. Vous m’appelâtes par deux fois pour voir si je dormais, la peur m’empêcha de répondre. Comriic l’homme criait toujours, vous fouillâtes dans votre secrétaire, et vous aviez à peine ouvert la boîte de fer que vos doigts crispés en retiraient de l’or et des papiers, dont elle était pleine. Puis vous redescendîtes après avoir tout fermé ; vous avez dù donner cet or à l’homme, car il partit sans rien dire, et moi je me rendormis.
— Et depuis ce temps, tu n’as jamais parlé de cela à personne ? demanda le vieillard plein d’effroi.
— Jamais. - ' ' '
— Mais il y a douze ans de cela !
— A peu près, j’avais cinq ou six ans.
— Jure-moi qué' jamais tu n’as rien dit de tout cela; jure, je t’en prie!
— Je jure, bien que cela soit mal, dit la jeune fiHe, que l’idée ne m’est jamais venue de raconter cela à personne; je le jure, mon père, sur votre salut et sur le mien !
— Je te crois, mon doux ange, je te crois, dit le vieil lard*, oh ! laisse-moi te regarder f Comme tu es jolie et que la vertu est belle *! Tu es une sainte ! et si pure, si grande et si noble, que je ne comprend? pas que tu sois ma fille!
— Ne dite? pas cela.
— Mais tout ceei, vols-tu, ne m’étonne pàs ; je fat tour jours bien aimée, je n’en avais pas l’air ; mais là, vrai, je t’aimais beaucoup, beaucoup.
— Je lésais.':
LE tAl'lTAINE SAUVAGE
— Eh bien! éeoute, puisque tu sais mon secret, c’est bien; ce soir, demain, après-demain peut-être, quand nous serons seuls, tu ouvriras le coffre, tu prendras l’argent et tu exécuteras mes ordres; va, ne reste pas plus longtemps, le nid de vipères aurait des soupçons.
— Oh ! ne parlez pas ainsi de ma racre, de vos enfants !
Jo vais te dire, tu ne les connais pas. -Tu ne sais pas, tu es si bonne, toi, combien ils sont perfides ! Tu ne sais pas qu’ils attendent mon dernier soupir pour se précipiter sur mon or eomme les loups se précipitent sur un cadavre perdu dans les neiges !
— Je veux ignorer.
—Mais ils te prendront tout ! Tu n’es qu’une enfant sans défense !
— Peu m’importe.
— Il m’importe, à moi : je veux que tu sois heureuse avec ton Joseph, je veux que tu sois la belle madame Sauvage de la Renaudie et que tu sois riche, riehe à faire envie !
— Vous savez bien que c’est votre or qui a empêché
mon bonheur. . - • -
— Mais oui, je sais cela ; mais, vois-tu, quand le bon abbé André de Larty dira à Joseph: « En mon âme et conscience, devant Dieu que je sers, tu peux accepter la dot de Micheline. » Joseph n’hésitera pas.
— Vous croyez ? dit Micheline en souriant.
— Oui, oui, je crois ; le prêtre me l’a dit.
— Cher père !
— Va-t’en, ma bieuhaimée! " . •
— A revoir.
Et,, légère comme un sylphe, la jeune fille ouvrit la porte et disparut.
—Enfin, elle est partie ? murmura Michel ; ça n’a pas été sans peine. Pauvre chère enfant ! Allons, pas d’attendrissement ; il faut accomplir ma tâche jusqu’au bout. Les secrets qui sont là ne sont pas tous les miens ; il faut les anéantir.
Michel fit un effort suprême et se trouva debout devant son lit.
— Je suis plus fort que je ne croyais, dit-il.
Mais à peine eut-il murmuré ces paroles,, qu’un nuage noir passa devant ses yeux ; il sentit sa tête tourner et il tomba évanoui.
La porte s’ouvrit, comme si ceux qui étaient derrière n’eussent attendu que le bruit de la chute pour la pousser. Madame Michel et Zoé apparurent sur le seuil.
— Dieu de Dieu ! il est mort, dit la mère.
— Non, fit la fille, il s’est seulement trouvé mal.
— En effet.
— Il aura sans doute voulu se lever.
-*■ Pourquoi faire? ' '
— Je ne sais, relevons-le.
— En aurons-nous la force ?
— Oh ! oui, il a bien dépéri. -
La mère et la fille, avec lé même calme que si elles eussent accompli une fonction ordinaire du ménage, soulevèrent le moribond et le déposèrent sur son lit.
— Mais, mon Dien ? disait toujours mademoiselle Zoé, pourquoi voulait-il donc se lever ? En voilà une idée bizarre, par exemple ! On n’a jamais vu une chose pareille! Cest d’une imprudence qui n’a pas de nom ! un enfant
de cinq uns ne ferait pas cela, certainement; on lui donnerait le fouet d’ailleurs, et on ferait bien.
— Oh ! s’écria madame Michel qui venait de jeter les yeux sur la feuille et qui était devenue pâle comme une morte, moi je le sais pourquoi il s’est levé ; je le comprends, je le devine.
• — Qu’est-ce?
— Oh ! c’est indigne !
— Dis vite.
— Oh ! c’est si honteux que je n’ose !
— Tu me fais mourir.
— Ton père, ton père voulait nous dépouiller !
— O’est impossible U.. Explique-toi.
— Il voulait nous ruiner !
— Mais comment?
— En rendant un million à des étrangers.
— Oh ! s’écria mademoiselle Zoé, voilà une chose bien indigne !
— Mais, reprit madame Michel, n’est-ce point l’écriture de ta sœur?
— Si, vraiment. ’ -
— Je veux qu’elle me dise...
Et'comme madame Michel allait appeler sa tille, "mademoiselle Zoé l’arrêta :
— Garde-toi bien de l’appeler, elle ne dira rien.
— C’est vrai, dit la mère, nous ne sommes entourés que d’ennemis. Que faire?
— Ah ! voilà.
— Si nous prenions conseil d’Isidore T
— Quelle mauvaise idée.
— C’est vrai»
— Si tu priais bien ta sœur.
. — Ce serait inutile; mais voyons, ne perdons pas la tête.
— C’est bien difficile de faire autrement.
— Qui te fait supposer que papa veuille donner un million à des étrangers.?
— Un pressentiment. .
— Basé sur quoi ?
— Cette feuille.
— Je vois des sommes et des noms; maisqu’est-ce que cela prouve?
—Ton père était un homme d’ordre.
— Eh bien ? . ,
— Il avait voulu savoir ce qu’il avait pris et ce qu’il avait gagné.
— Et cela?
— C’est ce qu’il a pris, j’en suis sûre, je le sais.
— Le bien d’autrui?
— Oui.
— Ah! s’écria mademoiselle Zoé, tu as raison. Que n’ai-je deviné tout de suite. Jésus, Marie, Joseph ! que je suis sotte et bornée !
— Que veux-tu dire?
—L’abbé de Larly a entendu la confession de papa.
— Oui.
— Si papa a été sincère, il lui aura tout dit.
, — J’en ai bien peur.
— Alors ce muguet lui aura conseillé.de rendre.
— C’est cela, c’est cela même.
— Il se sera même chargé de la restitution.
-Hélas!
— 11 se sera dit qu’en mettant la main à la pâte il lui en resterait aux doigts.
— Oh ! les prêtres !
— Effrayé par la menace d'Isidore, il n’aura pas osé faire payer son absolution, il a trouvé ce biais.
— Oh ! ils sont fins, dit madame Michel ; tu comprends bien que parmi tous ces gens-là beaucoup sont morts, les autres partis. Il aurait gardé la différence.
— Peut-être tout ! s’écria mademoiselle Zoé, car enfin
qui àurait pu lui dire : « M. Michel vous a donné de l’argent. » f
— Personne.
— Je crois qu’il revient à lui.
— Attends, dit la mère, je vais le faire revenir avec du
vinaigre.
— Ne serait-il pas plus prudent de ne rien dire et de surveiller?'
— Mais si l’argent est parti.
— Alors le mal est fait, nous n’y pouvons rien ; s’il est encore là, continua Zoé, nous veillerons.
— Tu as raison, sortons vite.
Les deux, femmes se retirèrent.
Micheline monta vers le soir et demeura près de son père qu’elle croyait endormi. A (Ax heures, sa mère vint la remplacer.
— Va dormir, chcre enfant, fit-elle, je vais veiller; ton père me parait aller mieux.
— Oui, dit Micheline en embrassant sa mère, le pouls est calme et la respiration est égale et' sans efforts. Bonne nuit, chère mère; si vous avez besoin de moi, appelez bien vite.
— Je n’y manquerai pas.
Il était deux heures de la nuit lorsque Michel sortit de
l’état de léthargie où sa chute l’avait plongé. Il ouvrit les yeux, sc frotta le front et écouta.
— Quel silence, dit-îl, on sc croirait dans un tombeau.
La mémoire lui revint peu à peu, il se rappela son entretien avec Micheline et comment il était tombé. Mais un doute germa dans^on esprit.
— Comment, pensait-il, aurais-je pu remonter dans mon Ht? Si j’avais eu cette force-là, je ne serais pas tombé. Quelqu’un serait-il venu ?
A cette pensée, il eut un tressaillement de peur et chercha sur son lit si la liste des vols y était encore. Une lampe, couverte d’un abat-jour vert, répandait dans la chambre une pâle lumière qui ne permettait pas de distinguer les objets. Le vieillard faisait de vains efforts pour chercher.
— Si je voyais clair encore, dit-il tout haut.
La lampe jeta tout à coup une lumière plus vive, et sa femme lui apparut accoudée au bout de son lit. Le vieillard fit un mouvement d’etfroi. La mégère était horrible; vêtue de noir, ses rares cheveux en désordre, elle jetait sur sou mari des regards flamboyants de haine.
— Cherche ton papier* dit-elle d’une voix sèche, lu ne le retrouveras pas.
— Que veux-tu, que fais-lu là, demanda le millionnaire terrifié.
— Je veille pour que tu ne nous voles pas notre bien, le mien, celui de tes enfants.
— Votre bien !
— Oui ; n’ai-je pas pendant quarante ans travaillé à tes côtés ; n’ai-je pas élé ta complice; n’ai-je pas bu toutes les hontes; n’ai-je pas souffert toutes les humiliations? Toi, tu étais un homme, on te craignait, ôn savait que tu
pouvais rendre le mal pour le mal; mais moi, je n’étâis qu’une femme, et l’on ne se gênait guère pour m’abreuver d’injures. Quoi ! j’aurais été pendant quarante ans la femme de Michel le voleur, de Michel Pusurier, de Michel l’assassin, j’aurais souffert mille et mille morts pour voir un jour disparaître ce bien que j'ai couvé au milieu des infamies ! non, cela ne se peut pas, je ne veux pas.
— Tu ne veux pas !
— Non ; ah ! monsieur se convertit ; ah ! monsieur veut faire une fin chrétienne ; ah ! monsieur veut aller en paradis et tout lâcher pour plaire à un l»eau muguet de la calotte, ce serait plaisant; certes, situ as cru que je te laisserais faire, mon bonhomme, tu t’es bien trompé’.
— J’ai toujours été le maître, et je prétends l’être jusqu’à mon dernier soupir.
— Tu étais le maître, Michel, c’est vrai ; tu ne m’as jamais vu me révolter contre ton autorité ; j’ai été aussi fidèle qu’un chien et jamais je n’ai mordu ; mais tu étais l’homme, tu étais fort, tu voyais loin; aujourd’hui l’approche de la mort a troublé ton cerveau, tu es tombé dans le bigotisme bête des gens sots; aujourd’hui, au lieu d’arrondir le trésor, tu veux le voler. Mais le sort est juste; quand tu as voulu ruiner les tiens, tu n’en as plus eu la force, tu es tombé là comme un vieux chien perdu; c’est moi qui t’ai relevé; sans moi, tu serais mort là, C’est donc moi qui suis la plus forte, c’est donc bien moi qui suis le maître, et tu feras ma volonté comme je faisais la tienne quand j’étais faible.
— Femme, dit Michel, tu as toujours été sotte et tu le seras toujours; la force n’est pas dans les bras, Dieu merci ! elle est dans la tête.
— La tête, toujours la tête, fit madame Michel, je n’en-
tends que ça depuis quarante ans; aujourd’hui tu nie fais bien rire avec ta tête.
— IJ u’y a pas de quoi, dit le vieillard en souriant.
— Si, vraiment ; que viens-tu nie chanter avec tes airs de maître; tu nie fais pitié, vraiment. Alcyons, expliquetoi bien franchement; tu veux donner notre bien à la prôtraille ?
— Non.
— Tu veux rembourser des sommes que tu ne crois pas avoir loyalement gagnées.
— Oui.
— .Mais ici vouîoir n’est pas pouvoir. Tu ne rendras rien, pafcè que tu n’as plus rien. Tantôt, tu as essayé de te lever pour prendre ton or, tu n’en as pas eu la force ; tu es tombé Jà comme urr chien galeux. Cef argent, tu ne le rendra pas.
— Qui in’em pêchera?
— Moi. •
î— Sotte créature, tu crois que, parce que je ne pùis me lever, tu vas t’abattre sur mon bien. -
— Dis le nôtre.
— Le nôtre! tais-îot; le nôtre! Sans moi, qu’aurais-tu? J’étais lame, et tu n’étais qu’un des mille bras que je faisais agir. Voyons, lînissons-en ; quel est ton dessein ?
— Je veux t’empêcher de dépouiller tes enfants. '
— Mes enfants seront assez riches; d’ailleurs, ce n’est pas ii eux que j’ai des comptes à rendre, c’est à Dieu.
— Dieu s’occupe bien de toi; moi, vois-tu, Michel, je ne sais pas parler, je ne sais rien dire; je ne toux pas même essayer de discuter pour te prouver que s’il y a un paradis et un enfer, la place n’est pas au paradis; on n’y achète pas une place avec de Targent. Tout ce que je puis
LE CAPITAINE SAUVAGE 2t'>
te dire, c’est que je ne veux pas que ton or sorte de chez nous.
— Je ne veux pas discuter non plus, reprit Michel, mais ce que je puis ie dire, moi, c’est queje ferai ma volohté. Si j’étais seul,, je sais bien que vous me tueriez; mais j’ai pour me défendre un homme et un ange qui sont plus forts que vobs,
— L’ange, c’est Micheline, dit madame Michelen riant.
— Oui, répondit le vieillard.
— L’homme, c’est le corbeau de l’évôché.
— C’est lui.
— Qu’est-ce que cela nous fait?
— Prévoyant ce qui arrive, reprit Michel, j’ai remis une lettre cachetée ji M. J’abbé de Larty ; si dans trois jours vous avez empêché Micheline de l’aller chercher; si. dans trois jours il n’a pas de mes nouvelles, il ouvrira celte lettre et viendra ici avec le procureur du roi,
Michel mentait, mais il comptait sur la terreur habituelle què le nom du procureur du roi causait à sa moitié..
Celte fois, il se trompait. .
— Oh ! notre homme, s’écria la mégère, je ne sais pas parler, mais j'e ne suis pas faite d’hier. Toi, faire entrer le procureur dans notre maison ! je ne crains pas cela, je suis bien tranquille. Dis-moi donc : qu’est-ce que lu lui répondrais, au juge, quand il te dirait: « Oùavcz-voift pris tout cet argent? » 11 ne serait pas comme le prêtre, à qui tu as répondu : « Je l’ai volé, je veux le rendre, » et qui te répond : « La miséricorde de Dieu est infinie. » C’est peut-être vrai, Michel -, niais ce qui est encore plus vrai, c’est que la justice humaine, elle, n’a pas de miséricorde. Cherche donc autre chose pour m’effrayer.
— Je ferai mon testament! hurla Michel dont les yeux
*io
sortaient de leur orbite, je rte vous laisserai que ce que la loi me forcera de vous abandonner, et non-seulement je r< mirai ce que je {lois, mais je donnerai le reste aux pauvres.
— Il y aurait quelque chose de plus Simple que d’enrichir les pauvres, répondit tranquillement la femme, que n'ajoutes-tu à tes restitutions ce que tu as volé aux Pharagu?
— 11 ne me resterait rien, dit l’avare,
— Que t’importe, puisque tu veux nous déshériter?
l.e vieillard se tut. Avec une bonne foi naïve, il avait
bien pensé à rendre l’argent qu’il avait volé .ou mal acquis, mais jamais il n’avait songé à restituer rien aux héritiers Pharagu qu’il avait si indignement spoliés. Le brave homme avait toujours considéré le vol de la carrière comme une affaire intelligente, comme une transac* tion habile. A la pensée de restituer huit cent mille francs et les intérêts cumulés depuis vingt ans, le misérable se troubla et devint livide.
— Ah! ah! vieux requin, lui dit sa femme, tu commences à comprendre que ton âme ne vaut pas trois millions, n’est-ce pas? A ce prix-là, tu n’en voudrais pas toimême. J’ai vçndu toutes nos terres, tout, exceptd cette maison qui est â moi, personne n’y peut toucher. Pour toucher de l’argent comptant, nous perdons cent quatrevingt mille francs.
— Ce n’est pas trop, répondit Michel, vous avez assez bien manœuvré.
— Allons donc ! s’écria l’horrible femme, voilà que tu deviens raisonnable et intelligent. Je savais bien que tu finirais par là. La vertu, vois-tu, c’est bien joli, mais ça
— — — ni • ' .
coule cher. C’est une faiblesse d’en acheter, surtout quand ou ne peut plus s’en servir.
Michel répondit :
— C’est peut-être vrai.
Les deux complices causèrentencore longtemps. Michel, parfois ébranlé par le souvenir de la morale de l'abbé de Larty, faisait un retour vers le bien. Les discours de sa femme le ramenaient au mjtl.
— Je suis, pensa-t-il à haute voix, comme un vaisseau foudroyé par la tempête. C’est en vain que je tâche de m’approcher du rivage, j’use mes forces; les vents conti aires me repoussent vers l'abîme.
Madame Michel s’en alla marchant sur la pointe du pied.
— Mes enfants, dit-elle à Isidore et à Zoé qui l’attendaient dans la salle à manger, mes enfants, votre père est bien mal. 11 a le délire. Tout à l’heure, il se prenait pour un vaisseau ; ainsi!...
— C’est le commencement de la fin, dit froidement Isidore; quand on est comme ça, on ne va pas loin.
— J’en ai bien peur, murmura mademoiselle Zoé.
. — Allez vous coucher, mes enfants, je veillerai.
— Mais tu vas te fatiguer.
— C’est absurde !
— Non, il faut que je sois là pour veiller.
— Que peut-il faire?
Tout.
— Mais encore.
— Mes enfants, votre père à son avant-dernier soupir sera encore redoutable. C’est un homme fort, voyez-vous: c’est un caractère d’acier ; il luttera avec la mort, et qui sait, la mort ne sera peut-être pas la plus forte.
Madame Miche] remonta dans ta chambre de son mari ; mais Michel' d’une voix calme, déclara qu’il allait mieux et qu’i.l désirait être seul.
Pendant trois jours, il resta calme et silencieux, abimé dans seiÿ réflexions ; on aurait dit que la maladie, d’accord avec sa volonté, avait arrêté sa marche pour lui donner le temps de prendre une décision.
Le docteur Dutreilloux venait deux fois dans la journée, secouait la fête d’un air qui ne disait rien de bon, et s’en allait comme il était venu.
Micheline montait voir son père à chaque inStant du jour, le vieillard mettait un doigt sur sa bouche pour lui demander du silence.
Une fois, la jeune fille s’était hasardée à demander à son père le jour où il serait disposé à recevoir l’abbé de Larty. -
Les yeux de Michel étaient devenus fqrieux et la jeune fille était partie en pleurant et en priant tout bas.
Un instant on crut que le vieil usurier avait perdu l’usage de la parole; mais son fils étant entré dans sa chambre, le fit sortir de son mutisme.
— Peuh! fit en entrant le jeune homme, quel calme! ça vous glace ! on entendrait tomber un remords !
— Les remords viennent, mais ne s’en vont jamais, dit le vieillard d’une voix sourde ,*tu sauras cela plus tard.
— Je désire que ce soit le plus tard possible, répondit Isidore, et il se retira en disant ; En attendant, cher père, je te remercie de ta prédiction ; elle me touche jusqu’aux larmes, ma parole d’honneur !
La faiblesse extrême dans laquelle le vieillard était tombé, avait eu unegrande influence surson cerveau; l’ab-
sencede forces physiques diminue l'exaltation de l’esprit.
Michel prenait sa faiblesse pour du calme.
Ses terreurs nocturnes l’avaient abandonné et il soupesait tranquillement les avantages et lés désagréments de son rachat de conscience. Il arriva que, se rendant complètement justice, il trouva qu’une âme eomme la sienne ne valait pas tant d’argent, et il ditàla pauvre Micheline désolée r
— Qu’on ne me parle plus de rien.
Volontiers, la jeune fille eût enfreint eet ordre et serait allée chercher l’abbé André. Mais sa mère et Zoé veillaient sur elle afin qu’elle ne pût sortir.
Les jours marchaient. Le vieillard diminuait. La vie se retirait de lui goutte par goutte. Cet homme, chétif et grêle pendant sa vie, était devenu horrible de maigreur, ses os apparaissaient sous sa peau décharnée.- - m
Un matin, le docteur Dutreilloux dit :
— C’est pour ce soir.
Micheline n’était pas là; madame Michel et Isidore ne sourcillèrent pas, mademoiselle Zoé, la sainte fille, poussa des cris déchirants.
— Pourquoi beugles-tu? lui demanda Isidore quand le docteur fut parti.
— Pourquoi je Beugle ?p6urqnoi je beugle? répondit la dévote en arrêtant soudain ses gémissements, il faut bien que jo beugle, puisque vous ne dites rien, ni maman ni toi : vous restez là comme des termes : si je ne beuglais pas, comme tu dis (tu as de belles expressions, vraiment) qu’est-ce qu’on penserait de nous !
— Qui, on?
— Les voisins et dans la ville.
— C’est moi qui m’en fiche!
— Toi, c’est possible ; mais moi, je ne m’en fiche pas; on a son petit amour-propre.
Pendant cette charmante discussion, madame Michel était montée au chevet du malade. Cette femme qui, durant quarante ans, avait été martyrisée par son mari, n 'avait pas perdu une occasjon si belle pour rendre le mal à son tour. Pendant toute la durée de la maladie, alors qu’elle n’avait plus rien à redouter des colères de sou mari, elle avait, suivant une expression populaire, remué le poignard dans la plaie avec une volupté qu’elle cherchait à peine à dissimuler.
— Eh bien ! dit-elle, Michel, mon pauvre homme, je viens t’apprendre une bien mauvaise nouvelle.
— Qu’est-ce? demanda le vieillard.
— C’est pour ce soir. .
. — Quoi?
— Tu ne comprends pas ?
— Non.
— Le docteur.
— Eh bien?
— Il dit que c’est pour ce soir.
— line crise !
— Oui, la dernière.
— Ah ! fit Michel, ça ne m’étonne pas, je sens, en effet , en moi quelque chose d'étrange.
— C’est cela, lit tranquillement la mégère. '
— Ma foi, reprit le marchand, j’aime autant ça. Une bonue crise, ou est ou sauvé ou perdu. M. Dutreilloux espère-t-il un peu ?
— Non, il n’espère plus.
La femme Michel prit son mouchoir et affecta de s’essuyer une larme.
LE CAPlTALNE SAUVAGE
“2ol
— Tout le monde est bien triste dans la maison, va, dit-elle: Micheline, la pauvre enfant, est comme un cadavre, et la Zoé pousse des cris à vous fendre le- cœur. Isidore rit, lui, c’est un homme, non qu’il soit content, niais pour tâcher de nous consoler; mais il a beau nous dire: « — C’est la loi commune — chacun fakson temps — l’homme n’est pas éternel » — et mille autres rengaines, ça ne nous console pas, nous avons bien du chagrin.
— Ça n’en vaut guère la peine, dit le vieillard, qui n’élait pas dupe de cette comédie.
— Certes, reprit sa femme, tu n’as pas toujours été bien bon pour moi.
Ici, elle récapitula toutes les douleurs dont son mari l’avait abreuvée pendant quarante ans, et elle ajouta:
— Mais c’est égal, malgré toutes ces misères, je ne te vois pas partir avec plaisir.
Un pâle sourire passa sur les lèvres du vieillard.
— Enfin, dit-il, il faut se résigner. Femme, ajouta-t-il après un silence, as-tu bien exécuté mes ordres.
— Oui, mon ami.
— Tu as vendu tous les biens?
— - Tous.
— L’argent est-il réalisé ?
— Oui.
— Bien, maintenant ouvre mon secrétaire et donne-moi mon coffre, il est nécessaire que je brûle certaines choses, ou plutôt que tu les brûles devant' moi.
— C’est assez difficile.
— Quoi?
— De te donner le coffre. La nuit dernière, pendant ton sommeil, je l’ai descendu dans la cachette.
— Mon argent! s’écria le vieillard, tu m’as pris mon argent !
— Ne voulais-tu pas l’emporter dans la terre ? fit madame Michel en riant. .
— Non, je ne voulais pas l’emporter, mais je voulais en être le maître jusqu’au dernier moment.
— Je ne savais pas, ce que j’ai fait, c’était pour le bien, tu n’es jamais content. Et pour te dire vrai, je craignais qu’au dernier moment tes idées de bigotisme ne revinssent dans ton esprit. J’ai mis le magot à l’abri.
— Ali ! reprit Michel, je te disais bien, il y quelque temps, que tu n’étais qu’une sotte. Crois-tu que si je voulais faire la restitution tu pourrais m’en empêcher ?
— Je le crois. *
— Erreur, je n’aurais qu’à faire un testament motivé.
• — Bon, mais qui trouverait l’argent?
— Le notaire et les gens de loi.
— Tu dirais la cachette? s’écria la mère de Zoé avec effroi.
— Certainement.
— Non, tu ne dirais pas cela, Michel, j’en suis sûre.
— Pourquoi pas, puisque je m’en vais, comme tu dis, que m’importe de laisser prendre mon bien, je ne l’emporterai pas dans la terre, n’est-ce pas?
— J’aurais recours à un dernier moyen.
— Lequel ?
— Je dirais tout à Isidore.
— Ça ne t’avancerait pas beaucoup, ton argent serait bientôt mangé.
— J’aimerais encore mieux que ce cher enfant le dépensât, que de le voir aller entre des mains étrangères.