‹ Le capitaine sauvageChapitre 4 sur 9 · I.E CAPl'f A L\K sauvai · texte numérisé non relu

I.E CAPl'f A L\K sauvai

— Puis, d’ailleurs, en quoi Isidore pourrait-il m’ctn-

jvèçker d’exécuter mes volontés ? . . - •

— Il empêcherait que personne u’entràt ici avant ce

soir. ’

— Mais s’il ne réussissait pas?

— S’il ne réussissait pas, dit madame Michel en jetant snfson mari un conp d’œil horrible, quarjd le notaire entrerait ici... il serait trop tard.

Michel répondit: «*’ ^

— C’est bien ce que je pensais. Mais ne craignez rien

etlalsseï-moîr • v -

Madame Michel avait -commis une grande faute. Par avarice, Michel serait mort volontiers dans Jim pénitence ünale. Pendant bien des nuits son esprit avait cherché à sonder les impénétrables mystères de la mort Sans guide, son esprit avait suivi sa pente matérialiste, et le résultat de tant de pensées atait été en faveur de la matière. Un matin Michel s’étaît endormi Ou murmurant:

« Tout ça ce sont des bêtises, quand je serai mort, je n’aurai plus rien à démêler qu’avec les vers. » Et voyant sa maigreur extrême, il avait ajènté «vec'üne certaine satisfaction: « En tout cas, ce n’est pas avec mot qu’ils feront une bonne affaire.- » '

Mais quand il se prit à songer que son aigent n’était plus là, il éprouva ni» malaise humain. ' 1 *•

Quand on a de l’argent dans sa poche, on n’a envié de rien ; quand on n’en a pas, on voudrait acheter tout ce qu’on voit. V

Puis, l’approche delà mort jetait un grand trouble dahs le cœur de Michel. En pensantque son coffre n’était plus là, U lui sembla que ses terreurs étaient revenues. Une heure après, son état était pitoyable, il agita le cordon

de sa <onnelte pour demander l’abbé de Laitv; mais songeant aux menaces de sa femme, il pria qu’on fît mander le docteur, ce qui lui fut accordé sans peine.

M. Dutreilloux demeurait à deux pas, il ne tarda pas à venir.

— Docteur, lui dit tout bas Michel , ordonnez qu’on ' oons laisse seuls, j’ai un service à tous demander.

M. Dutreilloux fit retirer tout le monde.

— De quoi s’agit-il? maître Michel, demanda-tdl.

— Docteur, je sais que je vais mourir, dit le vieillard.

— J’en ai peur. . •

— Vous pouvez oie sauver, le voulez-vous?

— Je le voudrais, mais c’est impossible.

— Je ue parle pas de mou corps, je parle de mon âme.

— Je ue suis pas un confesseur.

— Je le sais, mais vous pouver m’ea donner un.

— Lequel! .

— L’abbé de Larty.

— C’est le vôtre.

— Oui, mais on ne veut pas me le laisser voir.

— S» vous l’exigiez... • •

— Vous ne connaissez pas ma famille.

— Je m’en réjouis.

— Il faut, m’entendez-vous bien? que yous trouviez le moyen de rester ici, près de moi, et d’envoyer quérir, sans qu’ou le sache, ce bon M. André.

— C’est facile.

— Comment ferez- vous ?

— C’est bien simple. Ün mol à Dubois, le pharmacien, sous prétexte d’ordonnance ; il enverra à l’évêché, et je ne vous quitterai que lorsque l’abbé sera ici*

— Ah ! docteur, que faire pour vous prouver ma reconnaissance ?

— Tâchez de mourir en paix.

— Ainsi soit-il.

M. de La'rty„ prévenu par le bon pharmacien, ne se fit pas attendre. Ce fut Isidore qui alla lui ouvrir ki porte.'

— Que désirez-vous, monsieur l’Abbé ? lui demanda le jeune homme en gognennrdairt.

— Votre père se meui t, dit le prêtre; il a réclamé mon ministère et j'accours.

—Avec tout le respect que je vous dois, Monsieur l’abbé, reprit Isidore, vous me permettrez de vous dire que vous mentez comme un crocheteur.

M. de Lartv sentit le rouge lui môntcr au visage ; son regard s’alluma, sa droite allait sc lever terrible. Le mauvais drôle qui venait do l’msulfer eut peur. Mais le visage du prêtre se calma soudain et reprit sa sérénité ordinaire.

— Un serviteur de Dieu ne sanrait mentir, monsieur, dit-il doucement ; je viens ici parée que j’y suis mandé, soyez-en sûr.

— de suis sûr dn contraire, répondit Isidore, par cette bonne raison, que depuis trois jours personne de la maison h est sorti et n’a écrit, et que j’ouvre moi-môme la poète à ceux qui viennent. Donc, s’il va un menleii\icide nous deux, ce h’est pas moi.

— Votre père m’appelle, monsieur, je vous le répète. Vuiiltcz songer que les rnoîiients sont précieux, et que enaque minute que vous me laites perdre vaut petit-être l our lui un siècle de félicité. Ne cherchez pas, je vous en conjure, S contrarier les désirs de votre père et à contre- C:lrrei ‘ les desseins dé Dieu.

~ Ah ! voilà où je vous attendais, monsieur lecuré. Vous

2oû

nie faites Lien de l'honneur de me croire assez puissant pour entraver l'autorité divine. Écoutez-moi, vous n’entrerez pas ici, dusse -je mettre mon corps au travers de la porte. Quand vous m’aurez écrasé le ventre, vous trouverez eu face de vous ma mère et ma sœur Zoé armée de ses ciseaux ; elle vous crèverait les yeux, la sainte fille, et vraiment ce serait dommage.

— Malgré vous, malgré madame votre mère et surtout malgré les ciseaux de mademoiselle votre sœur, dit l’abbé A ndré en souriant, j’arriverai au chevet de votre père mourant, rien n’arrête Je serviteur de Dieu qui marche dans , la route du devoir. . - .

— Eh bien ! s’écria Isidore, si vous parvenez à entrer dans la chambre de papa, vous serez un malin, vous. Je vous ferai décorer, ma parole d’honneur. Mieux que ça, si vous faitès ce miracle, je vous promets de ma confesser, de me confesser, vous m’entendez bien, moi,- Isidore Michel. Le ciable me brûla si ce n’est pas vrai.

— Je désire pour vous que vousaccompUssiezjeette promesse; dans vingt minutes je serai près du malade.

— Jeune et audacieux, c’est très-bien, monsieur l’abbé, vous irez loin. Au plaisir de vous revoir. -

Et le drôle ferma la porte au nez du prêtre en riant aux éclats.

Ainsi qu’il l’avait annoncé, M. de Larty revint avant que les vingt minutes ne fussent écoulées. Mais cette fois ce n’était plus l’humble ecclésiastique timide, doux et modeste-, c’était le piètre dans l’exercice de sou saint ministère, marchant le front haut et le regard inspirér-Le jeune abbé, muni d’un ordre de l’évêque, avait été à Saint-Miehel. Là, il avait revêtu l’étole et le surplis; puis, s’étant armé du Viatique, il s’avançait précédé d’uu clerc qui,

Digitiz

LE CAPITAINE SAUVAGE 2o7

tout en agitant line sonnette, portait une grande croix d’argent.

Au bruit de la cloche, les passants s’arrêtaient, les bourgeois sortaient de leurs maisons, les marchands de leurs boutiques, et tous mettaient un genou en terre en faisant le signe de la croix. En se relevant, ils formaient des groupes, s’inquiétant quelle était la personne malade.

En province, ta mort d’un homme est presque un événement. La voix du nouvelliste du carrefour s’élevait.

— C’est, disait-elle, le secrétaire de Monseigneur qui porte le Ion Dieu au vieux Michel.

Et les commentaires allaient leur train. Les uns s’indignaient.

— Ah.! s’écriaient-ils, il aura beau avaler le pain ù cacheter et se faire frotter d’huile, le vieux drôle, ça n'empêchera pas le diahle.de le reconnaître.

— A tout péché miséricorde, disaient les autres; puisset-il se .repentir sincèrement et mourir en paix !

Cependant la majorité s’élevait avec force contre Michel, et mille imprécations tonnaient près de son agonie.

«Ah! disent les sceptiques, qu’importe l’opihion publique alors qu’on va mourir? A quoi sert un bel enterrement? A qui profitent les regrets? »

Hélas! braves gçjis, il importe beaucoup. C’est rire grande consolation pour un fils qui conduit son père à Sa dernière demeure de voir*, de chaque côté de la rue, une foule sympathique et émue dire tout bas :

« Salut ù l’homme de bien ! »

C’est une grande consolation pour celui qui meurt que de se dire : « Tous ceux que j’ai aimés, les miens et mes amis, ceux'qui ont serré ma main loyale, ceux à qui j’ai donné ma parole, ceux qui m’ont confié leur honneur ou

leur argent, m'accompagneront le cœur plein de regrets. »

Arrivé devant la porte du moribond, le prêtre s’arrêta, se retourna suivant l’usage et donna la bénédiction à la foule en élevant le vase sacré qui contenait l’Eucharistie. En même temps le sacristain agitait sa cloche et frappait à la porte de la maison de Michel. / -

Isidore parut; en voyant tous les gens du quartier agenouillés autour du prêtre, il pâlit, comprenant bien que même un semblant de résistance était inutile. S’il eût fermé sa porte au nez du prêtre comme il l’avait fait quelques instants auparavant, les bons habitants de Limoges, trop dévots pour respecter la liberté individuelle, eussent démoli la maison pierre par pierre.

Le fils de Michel s’inclina silencieux. Sa pâleur livide, ses yeux effarés, sa bouche contractée, firent supposer aux assistants que sa douleur était extrême, et chacuu s’en étonna, tant on connaissait sa nature odieuse.

— Soyez le bienvenu, mon père, fit Isidore à l’abbé de Larty

Puis tout bas il lui dit :

— C’est égal, vous êtes un rude misérable tout de même.

Qu’importe l’indignité du serviteur de Dieu, répondit

l’abbé de Larty, lorsqu’il apporte le pardon avec lui.

Madame Michel avait tout compris. En entendant la sounette du clerc, elle s’était élancéé*éperdue. La çérénité du prêtre, la colère sourde de son fils, le recueillement de la foule l’avaient clouée immobile au pied de l’escalier. Appuyée contre la rampe, elle se tenait, débout, les doigts crispés, les yeux hagards. Elle voulut vomir une imprécation, ses paroles restèrent dans son gosier contracté. Mademoiselle Zoé, elle, se mit tout simplement à pleurer de rage.

Agenouillée à la porte de la chambre de son père, Micheline priait avec ferveur.

La porte s’ouvrit. Le docteur Dutreilloux s’avança Yers le prêtre et lui dit :

— Soyez Je bienvenu, monsieur, vous êtes bien vivement attendu.

Zoé, Isidore et madame Michelcomprirent tout. Cependant un espoir leur restait encore, ils savaient que souvent on administrait l'extrême-onction et l’Eucharistie.aux malades en présence de leurs familles et de leurs serviteurs, d’un même mouvement tous les trois furent s’agenouiller près du lit du mourant.

— Je veux être seul, dit Michel d’une voix faible.

Personne ne changea de place.

-- Sortez, dit le docteur avec autorité, qu’on laisse seuls le malade et son dernier médecin.

La vieille louve et ses petits hésitèrent, mais il fallut se décider à obéir, car tout le monde savait que le docteur était homme à ne reculer devant aucune brutalité ni aucun scandale.

— Je ne tous, remercie pas, monsieur, dit le jeune prêtre au médecin, selon moi vous ne faites que votre devoir; mais permettez-moi de me féliciter de m’être trouvé sur votre route.

— Ma route est celle des gens de bien, répondit le savant praticien,. nous devions nous rencontrer.

Le docteur sortit à son tour et resta sur le carré dp l’escalier pour protéger Micheline contre la colère des siens et aussi pour empêcher une invasion dans la chambre du moribond.

— Avez-vous prié? demanda le prêtre au vieil usurier.

— Oui, mon père, répondit Michel ; mais, hélas ! je dois

l’avouer, l’esprit du mal est venu contre-halancer le germe du Lien que vos paroles avaient semé dans mon cœur.

— Vous avez encore ! e temps, dit l’abbé.

— Ce n’est pas ce que dit ie docteur.

— Il ne faut qu’une minuie pour se repentir.

- — Oh ! je me repens, mon père, je vous le jure. ‘

~ — Désir ez-vous t’absotntion et la rémission de vos péchés?

— Ardemment, mon père.

— Depuis ma dernière visite, avez-vous commis par pensée, par paroles, par action ou omission une faute blâmable? -

— Oui, mon père, j’ai menti. J’ai menti à vous et â moi.

— Dites-moi comment?

— Suivant votre ordre, j’ai fait faire le relevé des sommes que je devais restituer. Le total était de plus de neuf cent mille francs. Je voulais tout rendre, ah! je vous le jure sur mon salut, j’étais sincère!

— Pourquoi ne pas Favoir fait ?

— Ma Tomme, furieuse de cette restitution, m'a soufflé Te mal. Puis, par un raisonnement dont f ignore la justesse, etle prétend que je dois rembourser aux gifants de mon beau-frère Pharagu le prix de la carrière de Sainf- Yrieix, et l’argent que j’en ai retiré depuis que je l’exploite.

— En ceci votre femme a raison.

— Mais, dit Michel avec effort, c’est ma ruine et celle de mes enfants. •

— Dieu «1 dit : Tu ne' retiendras pas le bien d’atitrni.

— Mais, mon père, il s’agit» en tout de trois millions.

— Plus la somme est considérable, plus il est important de la rendre.

— Mais je ne pnis mettre les miens sur la paille.

— Que leur restera-t-il, cette restitution faite?

— Huit cent miHe francs S eux et à leur mère.

— C’est plus qu’il n’en faut.

— Mais si je restitue, n’est-ce pas avouer que je suis un voleur?

—Quand on a fait le mal, il faut subir les conséquences du mal.

— C’est affreux, cela, savez-voiis? s’écria Michel tjvec exaltation. C’est injuste! Dieu ne peut pas vouloir que je vole le bien de nies enfants !

— Dieu ne voulait pas que vous prissiez le bien des enfants des autres.

— D’ailleurs, je vais tout vous dire : ma femme a pris mon argent; vous voyez bien que je ne puis rien rendre. Mon Dieu ! si j’étais seul, je ne dis pas; mais je connais nia femme, elle ne voudra pas.

— En votre- âme et conscience, n’avez-vous aucun moyen de la forcer?

— Si, j'en ai un.

— Lequel ?

— Vous dire où sont cachés nos millions.

— Voulez-vous me confier ce secret ?

— Craignez-vous que j’abuse de votre confiance?

— Oh ! non, mon père; mais, s’écria-t-il en se soulevant, je ne veux pas rendre, non, je ne rendrai pas, je le sens, cela est au dessus de mes forces; non, je ne rendrai pas, pardonnez-moi.

Dieu seul peut vous pardonner.

— Ab! dit Michel, vous m’abandonrez, et cependant je suis ù ma dernière heure, je sens la vie qui s’en- va... Tenez, c’est affreux ce que j’éprouve !... Ab! il me semble

ia.

2<tè I.E CAPITAINE SAUVAGE

que je roule dans lin gouffre!... Mon corps se brise ensanglanté!... Chaque l'ois que je veux m’accrocher à une pierre ou aux ronces, je vois un fantôme me repousser!... Ah ! je les reconnais, je les reconnais tous, ces trépassés! Ah! mon père, que je souffre! Ah ! encore une prière! Promettez-moi qu’on ne laissera point entrer lu pleijuïro , n’est-ce pas qu’elle n’entrera point? Pitié! Pardon !... Michel retomba lourdement.

3Ion Dieu! s'écria l’abbé, ayez pitié de lui ! et il alla ouvrir la porte.

Le docteur entra le premier et dit :

— Il va revenir à lui et aura quelques minutes de luci-, dité, puis tout sera fini.

En effet, un instant après, Michel ouvrit les yeux. Tout le monde gardait le silence; seuls les sanglots de Micheline troublaient le calme de la mort.

— Monsieur le docteur, dit doucement Michel, c’est fini, n’est-ce pas?

— Oui, à moins d’un miracle, répondit le docteur.

— Monsieur l’abbé, reprit Michel, voulez-vous quinze cent mille francs?

— Il faut tout rendre, répondit lé prêtre.

Le moribond commençait à râler. •

— Monsieur l’abbé, reprit-il, prenez deux millions. Deux millions sont bien faits pour adoucir la justice de Dieu.

— Non, dit l’abbé.

— Vous voulez donc me voir damné?

— Non, repentez-vous.

— Ah! j’étouffe, je vais mourir; tenez, si je donnais cinq. cent mille francs de plus.

— lîendez tout.

Dkjitized by.’GpOgle

— Jamais ! oh ! je meurs ! Eh bien ! soif, je donnerai les trois millions; approchez bien près de moi, je vais vous dire où est la cachette.

— C’est inutile, répondit le prêtre ; il est trop tard , on ne marchande pas la clémence de Dieu!

— Alors, balbutia le vieillard en rendant le dernier soupir, je suis damné!

— J’en ai bien peur, murmura le docteur.

L’abbé André fit le signe de la croix, jeta de l’eau bénite sur le cadavre et sortit le visage empreint d’une vive et poignante douleur.

Page 1