TROISIÈME PARTIE
A Monsieur <•
Monsieur Joseph Sauvage ,
' Caporal au 16 e léger.
Mon bon Joseph, mon cher enfant,
Voîlà4-il pas que mes gredins d’yeux s’avisent de refuser le service. Cela n’a rien de bien étonnant, attendu que voilà bientôt soixante-sept «ns que je les envoie en éclaireurs.
Il faut eroire que leur méfier ne leur va plus. Cependant, ce qu’ils avaient à faire depuis ma retraite n’offrait rien de désagréable. *
Ce n’était plus comme au temps où je passais des nuits dans les chiffres pour retrouver une regrettable erreur de trois centimes, dont j’ai dû te parler peut-être, et qui m’a donné bien du fil û retordre. Je n’ai jamais pu la retrouver, celte hôte d’erreur-là, et je ne m’efl serais pas consolé si elle n’avait été au bénéfice du gouvernement. Si jamais tu passes à la comptabilité, soit comme sergent-major ou adjoint au trésorier, tu comprendras tout ce que j’ai dû souffrir.
Mais maintenant, tout était bien changé; mes maudits yeux n’avàicnt qu’à considérer les grands arbres verts de la Renaudie, ou les fleurs du jardin que toi-même tu avais plantées, mon bon Joseph. Et tu vas. voir mieux encore, mon enfant ; souvent je passais des heures à penser à toi; mes yeux allaient où ils voulaient, je ne leur demandais même pas de regarder ou de distinguer le moindre objet. Mon âme te suivait, te voyait, et eux, les fainéants, se reposaient Je les fermais exprès et je me disais :
« Bon, voilà qu’il est midi, mon gaillard est à l’exercice. Une, deux, une, deux; marquez le pas, une, deux.»
Dans ma pensée, je te voyais avec la capote grise et les galons rouges, mon caporal, et aussi avec ton bonnet de police sur l’oreille droite, car je pense que tu portes ça crânement. Allons, bon, qu’est ce que je dis, moi, un bonnet de police; il paraît que vous n’en avez plus, si j’en crois le fils de Misset lé boulanger qui revient de l’armée, du reste aussi simple soldat que possible.
Oui, c’est ce garçon qui m’a dit cela en me montrant une manière de casquette qu’il appelle un képi, je ne sais pas. pourquoi. Il prétend que c’est le pauvre duc d’Orléaifs qui avait inventé cela; ça m’étonne, ce n’est pas beau
LE CAPITAINE SAUVACE
'et je trouve le bonnet de police autrement ficelé. Pourtant, il faut croire que le cirer regretté avait ses raisons. Je le connaissais, rnoi, ce prince. C’était un soldat, un vrai soldai, celui-là; je suis sûr qu’il a plus songé à la commodité des hommes -qu'au chic qu’ils doivent avoir.; enfin, n’importe.
Pour en revenir à nos moutons, je passe ma vie à penser à toi, à ton avenir; si lu savais comme la maison est triste depuis ton départ; il semble que l’ennemi a passé par là et qu’il a tout tué dans le logis. Je grogne, et la pauvre Nanie pleure, si bien que si l’on ne nous connaissait pas, les passants diraient : « Que leur tkt-on prjs à ces deux vieux? » Hélas! on a pris leur cher fils, la joie et le sourire de lajmaison.
Quand tu étais près de nous, je ne faisais pas attention .à loi, je t’entendais Vroser le jardin ou chanter dans ta chambre, je me disais : « üon r voilà Joseph qui chante ou qui arrose. *
Ça n’allait pas plus loin ; je ne me doutais pasque, pour vivre, j’avais besoin d’entendre tes bottes faire crier le sable des allées, que j’avais besoin d’entendre l’eau des ' mille jets de ton arrosoir tomber sur les feuilles frissonnantes, et ta voix qui riait dans l’espace et qui, parfois, m’impatientait; maintenant, je vois bien qu’il me fallait tout cela. Tes fleurs se dessèchent et moi je pleure comme une vieille bête que je suis. La Nanie ouvre ta chambre pour lui faire prendre l’air ; lorsqu’elle referme la fenêtre, je suis bien triste, je me dis un tas de sensibilités ridicules et je la prie d’ouvrir encore, espérant que la chanson va encore se faire entendre. Ah ! mon pauvre Joseph, comme on a bien raison de dire que la vieillesse est une triste chose ! Tu vois à quelles ltêiises je fais ma cour.
Quand je t’écrivis la dernière fois, je ne jugeai pas à propos' de te faire part d’un événement qui t’intéresse sous un certain rapport Cependant, je m’étais promis de t’en instruire, bien que j’eusse préféré nié taire. Malheureusement je n’ai pas le droit de garder le silence.
Voilà l’affaire :
Ce vieux brigand de Michel est mort. Mort et enterré. Il y a six mois de cela.
J’ai été à son enterrement, c’était rude, mais je me suis dit: #
« Puisque tu l’as trouvé bon pour lui demander sa fille, tu peirx bien le trouver bon pour le porter en terre. »
' C’était bien naturel, pas vrai?
Ce vieux drôle s’était converti, à ce qu’il paraît. C’est ton ami, l’abbé André, qui a fart cette b^lle conversion, je ne lui en fais pas mon compliment: Cependant il y a des personnes qui prétendent que le pauvre Larty y a perdu son latin, et que le vieux Michel est mort comme il avait vécu. Je penclie pour cette dernière opinion, qui me parait la plus vraisemblable. J’aurais bien pu m’enquérir près d’André, mais je n’aime pas à me mêler de ce qui ne me regarde pas-, Dieu merci, Michel n’appartenait pas à ma division.
Ce qu’il y a de plus eocasse, c’est ce diable de Fongeyras. Ne s’est-il pas avisé de' faire un discours sur la tombe de notre voisin, sous prétexte que le défunt avait été membre du Conseil municipal dé je ne sais quel trou. H faut qu’il parle à tout prix, ce Furétou. Quand il a commencé, oh s’est tu, on ne savait pas ce qu’il voulait dire. Mais lorsqu’il s’est écrié:
« Nous ne laisserons pas partir, sans lui faire nos adieux, celui qui fut toujours notre ami. Bon père de la-
mille, citoÿén vertueux... » une vieille mendiante que tu connais, la Pleîjaïro, a dit de sa voix criarde :
* Permoun armé, qucirio un bravé courjui' ! »
Tout le monde s’est mis à rire, et fou est parti. Seul, Fougeyras est resté ; il voulait à toute force prononcer sou discours dans le vide. Et remarque bien qu’il n’a pas pu continuer. ÏJn tas de gamins étaient sur la hauteur de Louya. Les mauvais drôles ont assailli le pauvre orateur iVgrards coups de motte de terre, il a été obligé de déguerpir. Alors une trentaine de Ponticauts* sont* arrivés menaçants; ils voulaient sans doute profaner le cercueil, ils vociféraient toutes^ sortes d’injures. L’abbé Lafave, les chantres et les pénitents n’ont pas demandé leur reste, .le me trompe, l’un des pénitents est resté et a relevé sa cagoule, C’est le yieux baron de BcouiHébaFd. 11 tenait son porte- cierge, qui est en argent- massif, et il se mit à le brandir comme une massue-. Son bras est encore plein de vigueur et ses yeux, plus heureux que les miens, sont erpeore pleins d’éeîairs.
« Tas de brigands, s’cst-il écrié on patois, mes pères étaient les seigneurs de celte terre où vous serez ensevelis à votre tour. Ils avaient droit de haute et basse justice, de la Bregère à la Maison-Bouge, de Brouillebard au Mas-Loubiers. Vous nous avez pris nos biens, on nous a pris nos droits, mais le droit quo je défie à personne de me prendre, c’est celui qu’a tout homme de cœur de faire tespecter une tombe, même celle d’un criminel ; le pre->