‹ Le capitaine sauvageChapitre 7 sur 9 · LIMOGES · texte numérisé non relu

LIMOGES

Cher père,

Comme tu es bon et que je t’aime ! Croirais-tu que, malgré la douleur que me cause notre séparation, je suis presque heureux dïtre éloigné de toi? Sais-tu que je n’aurais jamais cru que tu m’aimasses ainsi? Sais-tu (pie je ne mérite pas tant d’affection, je n’ai rien fait pour la conquérir.

.liais dis-moi bien vite ce que tu as à tes pauvres yeux qui étaient si fiers et si brillants quand je t’ai quitté. Quel mal est donc venu les affliger? Tu me parles de vieillesse, mais tu n’es pas vieux du tout, je t’assure ; as-tu montré

tes yeux à cet horrible et bon docteur Butreilloux ; qu’en dit-il ? Je sais bien que tu n’aimes pas "beaucoup les médecins dans l'exercice de leurs fonctions, ni moi non plus-; mais il faut se faire une raison, vois-tu, cher père. D’aillenrs, le docteur est un véritable ami ; il est même trèsaimable quand il veut, e’csl toi-même qui l’as dit. Qui t’empêche, par exemple, d’aller voir le docteur Philastre, c’est un ancien chirurgien-major. Eh bien ! de militaire à militaire, on peut bien se montrer son œil-, ça n’a rien d’humiliant, je pense. '

Je vais écrire à mon bon abbé André* pour lui dire — tn vois que je ne te prends pas eu traître — pour lui dire que je veux, tu m’entends bien, que tu ailles consulter tous les jours; fais ça pour moi, dis? Vois-tu comme je serais malheureux si tu perdais la vue ! Et puis, tiens, suppose que, comme on le- dit, le régiment parte pour l’Afrique, suppose encore que, me rappelant ce qu’a fait mon brave et digne père, je me Batte bien, oh! mais, bien; si j’ai du bonheur, et j’en aurai, depuis quelque temps tout me réussit, la preuve, c’est que je suispassé caporal-fourrier; eh bien, si ma chance continue, j’aurai bien l’honneur d’attraper une bonne blessure, bon.. Eh bien, qu’est-ce qu’on fait à Un sous-officier qui s’est bien battu et qui a une bonne blessure? On lui donne la croix, n’est-ce pas? Eb bien ! suppose que j’arrive en congé à Limoges avec un beau ruban rouge comme le tien ; qûi est-ce, je te prie, qui bisquerait crânement, de ne pouvoir contempler son fils ? c’est le colonel Sauvage de la Benaudib. Ah ! il regretterait joliment d’être aveugle, mais il ne serait plus temps. 1

C’est bien entendu, j’écris à l’abbé. Tu sais que, pour rien au monde, je ne voudrais te mentir, voilà plus de six

ils

mois que je sais la mort de M. Michel. André me l’avait annoncée. Dans sa lettre il me disait tout, même ce dont tu ne parles pas, toi. Tu jettes tout le mérite à M. deBrouillebard. sans te vantefMe ce que tu as fait toi-même ; je te reconnais bien là.

Je sais aussi une autre chose, cher barbare que tu es. Tu as rencontré Micheline sur la route do Yerncuil, un dimanche soir qu’elle avait été passer la journée chez les dames Barny. Elle t’a dit en tremblant comme une feuille t

« — Bonsoir, monsieur Sauvage. »

Toi, tu lui as répondu d,’un air grognon :

« — Bonsoir, bonsoir, mademoiselle. *

Mais, quautf tu as vu qu’elle était seule, tu es revenu sur tes pas, tu l’as appelée bien doucement et tu lui as dit en prenant sa tête dan» tes mains, tu lui as dit :

' « — Embrassez>-mei, chère enfant, et priez Dieu que je vive assez pour remplacer le pauvre père que vous avez perdu. »

Et tu es parti pour ne pas lui faire voir que tu pleurais toutes les larmes de ton cœur; tu ne veux pas pleurer devant uoepetite fille, toi, mon colonel, je comprends bien ça. Que tu es bon et que je t’embrasse de bon cœur !

Our, je sais tout ce qui se passe là-bas, mais pour que lu ne sois pas trop intrigué, je vais te dire toute la vérité. Mais, je t’en supplie, ne te fâche pas.,

Quand labbé m’a annoncé la mort du vieux Michel, j’ai cherché à prendre un air grave, sinon triste; la mort d’un homme est toujours une triste chose. Tout ce que j’ai pu faire, ç’a été de ne pas danser. Voilà où j’en étais avec les convenances. - •

Puis je me suis mis à réfléchir, et le fruit de mes ré-

flexions a ctë que je devais sur l’heure partir pour Limoges. J’ai été demander un congé d’un mois au bon major Castafiol, qui s’est empressé de me l’accorder. Mail» la nuit m’a porté conseil. J’ai compris qu’il n’était pas convenable que j’allasse troubler la sainte douleur de ma chère aimée. J’ai pensé qu’il était de mon devoir de songer à elle et non à moi, et je suis resté.

Le lendemain, ton major, qui a su jadis lu Monde César par cœur, a cru se rappeler que je lui avais, la veille, demandé la permission de dix heures, et tout a été dit.

Malheureusement, là se sont arrêtées mes bonnes résolutions. Au bout de trois semaines, j’ai éprouvé l’impérieux * besoin de savoir si Micheline m’aimait toujours, si elle pensait à moi; puis, je voulais une ligne, un mottrneé par elle. Alors, père, .je lui- ai écrit. OhJ je sais bien que c’est mal, très-mal -, mais que veux-tu, c’était un désir plus grand que ma volonté. Ma pensécétait toujours à elle et je devenais triste, rêveur, distrait, enfin, un bien mauvais soldat .

André m’avait bien promis de me parler d’elle. Mais sais-tu ce qu’il me disait, ce bon abbé? « La santé de

mademoiselle Sf est assez satisfaisante, ses idées sont

tendues vers le bien, et son époux sera un homme heureux. » Tu comprends bien que cela ne me suffisait pas. D’un autre côté, je ne voulais pas qtie, par amitié pour moi, André fit quelque chose de contraire à son caractère.

Micheline m’a répondit; si tu lisais ses lettres, comme tu l’aimerais; c’est la vertu, la grâce et l'honnêteté même. Si tu savais comme elle parle de toi, tu ne nous en voudrais plus.

D’ailleurs la chère enfant est pleine de raison et de courage, juges-en toi-mômé :

Elle exige que je reste deux ahs au régiment. « D’ici là, dit-elle, le temps aura effacé bien des choses, et si ton père y -consent, nous essayerons de renouer notre bonheur échappé. Si ce temps ne Suffit pas, nous attendrons. D’ailleurs si nous précipitions notre mariage ce serait manquer à la mémoire de mon père. »

Me voilà doné encore troupier pôur plus de sfx mois, à moins que lu ne m’appelles près de toi si tu es malade ou ennuyé.

Du reste, rassure-loi, je fais mon métier comme si je ne devais jamais l’abandonner. Mon colonel est fort content de moi et me prie de te le dire en te rappelant son amitié. Dans deux mois il va faire un voyage à Guéret pour voir une partié de sa famille. Î1 m’a promis de s’arrêter un jour à Limoges, rien que pour te voir. Vas-tu être content, et allez-vous assez raconter des histoires ! Que je voudrais être près de vous! /

Adieu, père, je t’embrasse des millions de fois, dis mille bonnes choses à la Nanie et surtout ne la gronde pas trop ; écris-moi bien vite, bien vile, soigne-toi et aime toujours ton fils.

Joseph Sauvage.

Après la lecture de >cette longue lettre, M. Sauvage ferma ses yeux fatigués et se prit à penser.

— Pauvre cher garçon, murmurait-il, quel cœur! — mes yeux l’inquiètent; je crois bien. — Tiens, consulter Philastre, c’est une idée, cela. Il parle de la croix, lui, il ne doute de rien. — J’ai trierais autant qu’il ne l’ait jamais. — Les croix, on ne les sème pas pour les sous-offi-

cici'S. Quand par hasard ils en trouvent mte qui traioe, ils n’ont plus de bras pour les ramasser, comme disait Fxémysseq. — S’ils s’écrivent, ce n’est pas malin qu’il sache ce qui se passe. — Pauvres cheis eiifiyits, quel mal fontils après tout. — Les blâme qui voudra, ce netiera pas moi. — Les convenances! voiïà-t-il pas une belle affaire! — Allons bon ! . qu’est-ce que je dis là à présent. — Ce major Castafiol qui confond un congé d’un., mois avec une permission de la soirée me confond moi-même. — Ce que c’est que de nous 1 — Peuh 1 je comprends bien que l’ablié ne se soueiait guère de jouer ee rôle-là. — De Lesdigard va venir ; tant mieux, sapristi ! — 11 est consent de mon Joseph, il n’est pas difficile. — Quç veut-il dire quand il me prie de ne pas gronder la Nanie ?

— Ah ! j’y suis.

M. Sauvage se leva soudain et appela 1a Nanie d’une voix tonnante.

La vieille arriva tranquillement ; son visage placide recelait pourtant une certaine inquiétude.

- Nanie, s’écria le sous-intendant, asseyez-vous là et dites-moi ht vérité.

— Hélas de Dieu ! fit la bonne femme, vous me dites ça comme si j’avais l’iiabitnde de mentir.

— Je ne m’occupe pas de vos habitudes, répondez oui ou non ; ne servez-vous pas d'intermédiaire entre Joseph et Micheline ?

— Moi, intermédiaire, dit la vieille avec indignation, je ne sais même pas ce que c'est.

— Voyons, voyons, Nanie, ne vous faites pas plus bête que vous ne l’êtes ; ne vous êtes-vous, pas chargée de faire les commissions de Joseph près de mademoiselle Michel ?

— l)os commissions, s’écria la bonne servante, des commissions ! et comment le pd livre petit pourrait-il m’eu donner, puisqu’il n’est pas ici et que je ne sais ni lire ni écrire ?

— G’est vrai, murmurait M. Sauvage, mais il y a quelque chose là-dessous. Voyons, reprit-il, vous n’avez jamais porLé aucun message ?

— Non. -

— Vous le jurez? -

— Pour le jurer, certainement que je pourrais très-

bien le jurer, si vous vouliez. • • .

— Alors, dit M. Sauvage, c’est for-t malheureux, le régiment mut gâté mon fils ; fl est devenu menteur.

— Lui ! s’écria la Naine.

— Sans doute,, reprit le sous-intendant, puisqu’il m’ée crit des mensonges ne vtent-H pas me dire que c’est vous qui êtes chargée de remettre ses Jcttres'à sa prétendue ?

— C’est vrai; dit la Nanie d’un air piteux.

— Quoi ! s’écria le sous-intendant, c’est vous qui mentiez, qui me trompiez !

— Je ferais tout pour mon pauvre petit, répondit la Nanie en satfgiofctnt. Pauvre, pauvre petit, c’èst comme s’il était à moi, voyez-vous; je l’ai élevé quand ld pauvre' madame est morte. Depuis qu’il est parti; je ne Vis plus; j’aime mieux mourir tout de- suite que de ne pas le revoir.

— Basil hast! vous le reverrez,. disait M. Sauvage qui se promenait pour cacher son émotion, vous le reverrez, il n’est pas perdu, que diable t Mais, dites-moi, rcprjt-ü après un momenttie silence, qui vous remettes lettres ?

— Le facteur.

T-afc, ' ■

— C’était done convenu d’avance! ■

— Seigneur Dieu ! non.

— Expliquez-moi...

— C’est bien simple : un -matin, le facteur m’a remis une lettre-, tenez, ra’a-t-il dit, c’est pour Vous-mêmes J’ai ouvert la lettre et j’ai reconnu le papier de mon pauvre petit dans ma lettre à moi qui était blanche — il sait hier, que je ne sais pas lire — il y en avait une autre toute barbouillée; je n’ai pas eu besoin de demander pour qui. J’ai vu Micheline dans le jardin, j’ai fait semblant d’étendre mon linge sur le' mur ; j’ai attaché la lettre avec une épingle après une nappe. Quand je suis revenue, il y en avait une autre à la place; j’étais bien embarrassée, mais j’ai fini par la mettre à la poste-. Comme il en est revenu d’autres, il faut -croire qu’elle sera arrivée; voilà.

M. Sauvage avait affecté de se fâcher, mais la Naniô avait supporté tranquillement sa colère.

— Comment! s’était écrié le sous-intendant, comment n’avez-vous pas honte, à votre âge, de faire ce que vous faites ?

— Que fais-je? avait demandé candidement la Nanie.

— Mais vous prêtez les mains, à, un commerce que je ne veux pas qualifier.

— QupI commerce? avait fait la bonne vieille.

— Tenez, taisez-vous, j’en ai honte pour vous !

— Eh bien ! moi pas. Comment,. notre petit aime la demoiselle Michel. Les pauvres enfants sont séparés, et je n’aurais pas le droit de les aider à supporter l’absence! Tenez, monsieur, je ne sais pas si ce que j’ai fait est un commerce, mais ça ne m’a rien rapporté. Ce que f al fait, je l’aurais fait pour des étrangers, à plus forte raison pour

Digi

mon pauvre cher Joseph que j’aime plus que tout au monde, je puis bien le dire.

La vieille servante, après ccftc déclaration, s’était retirée dignement. Resté seul, M. Sauvage murmura :

— Brave et digne femme, elle aime presque ce gaminlà autant que je l’aime moi-même. Après tout, comme elle le dit bien, où est le mal ?

Dans la famille Michel on n’avait pas été aussi tolérant.

Mademoiselle Zoé épia sa sœur. La sainte fille fit mieux encore, elle profita d’une absence de Micheline pour fouiller dans -sa chambre. D’abord, elle ne trouva rien ; mais, se rappelant que là jeune fille avait coutume de faire son lit elle-même, elle chercha sous le chevet et découvrit deux lettres de Joseph. •

Sans pitié pour sa sœur, elle alla en toute hâte porter les deux missives à sa mère et les lut en présence d’Isidore. •

Lorsque la pauvre Micheline rentra â la maison, elle fut mandée devant cet odieux et sévère tribunal:

La mère aurait pu gronder sa fille loyalement et lui reprocher, comme elle avait le droit de lo faire, son manque de confiance. Sans nul doule, Micheline, la sainte et douce enfant, aurait dans sa candeur pleuré amèrement sur sa faute vénielle ; heureusement pour elle les choses ne se passèrent pas ainsi.

Micheline, entrant au salon, trouva son frère assis entre sa mère et sa sœur.

— Assieds-toi là et réponds, mademoiselle Pincée, lu:

dit brutalement Isidore. ' ' .

— Qu’v a-t-il? demanda la jeune tille.

— Il y a, reprit le drôle, que tu vas avoir à me répondre de tes faits et gestes.

— A toi ?

— A moi.

— Pourquoi pas à ma mère ?

— Parce qne désormais je suis le chef de là famille que tu veux déshonorer.

Micheline regarda sa mère et sa sœur comme pour les interroger. Toutes deux baissèrent les yeux comme font Icüxiarues du monde lorsqu’elles rencontrent' une amie de pension qui a jeté son bonnet par-dessus l’alcôve conjugale,

— Mon Pieu ! -s’écria Micheline, je ne sais ce que tout cela veut dit e, je n’ai rien fait.de mal. Depuis un instant je cherche dans ma conscience sans rien y trouver de repréhensible. Cependant je suis là cofnme une criminelle le vous en supplie, parlez ; que me reprochez-vous?

— Nous avons tant de choses à te reprocher depuis la mort du père, que si nous rappelions tous tes méfaits, nous n’aurions pas fini à minuit.

— Des méfaits?

— Parlons du présent. Tu as écrit à Joseph Sauvage ?

— Je ne m’en cache pas.

— Il t’a répondu ?

— Sans doute.

— Ah ! fit mademoiselle Zoé, on n’a pas pins d’audace.

— Quand on fait ces choses-là, on devrait au moins s’en cacher, dit madame Michel.

— Pourqdei mé cacherais-je?

— Voilà qui est trop fort, s’écria Isidore. Certes, j’ai connu bien des femmes dans ma vie ; sur le nombre, il y

en avait qui ne passaient pas pour avoir inventé la vertu, des drôlesses, quoi î mais jamais, au grand jamais, je u’ai vu Lant de cynisme.

— Ainsi ! appuya mademoiselle Zoé.

— Malheureuse enfant, dit madame Michel en affectant d’essuyer une larme absente.

— Tu -comprends, réprit Isidore avec une conviction comique, que tout ceci mérite une pnnition ; je ne laisserai pas déshonorer la famille.

Micheline resta songeuse, promenant son doux et pro fond regard sans le fixer. Les membres de la famille Michel se consul ta ieiît des veux La jeune lille.se redressa tout à conp, comme si elle venait de prendre une résolution, et dit en regardant son frère :

— Il me semble* que je fais un mauvais rêve; que voulez-vous dire quand vous parlez de déshonneur?. Je ne sais pas ce que c’est .

— Ah ! l’indigne créature ! s’écria Zoé. • • . '

— Mon Dieu ! hurlait madame Michel, est-ce moi qui ai pu mettre au monde tant de fausseté et de dissimulation ?

Tout gangrené que fût Isidore, la naïve et sublime réponse de la jeune fille l’avait touché; mais les méchants ne s’arrêtent point au premier avertissement de leur conscience. Il reprit :

— Tu entretiens des correspondances d’aiuour nvec ce soldat; flis-nous qui le remet ses lettres.

— Jamais, répondit résolument la jeune fille.

— Soit, garde ton secret Seulement tu comprends que nous ne saurions toléier un état, do choses qui nous expose au mépris et à la risée de toute la ville.

— Au mépris? et pourquoi? demanda Micheline.

ni.

— Mais, reprit Zoé, parce qu’ilji’est pas d’usage qu'une jeune (il le bien élevée envoie des autographes dans les casernes

— Pour arrêter cet. état de choses, dit Isidore, ta mère et moi nous avons décidé que demain tu partirais pour le couvent d’Eymoutiers ; tu resteras là jusqu’à ta majorité. Après tu seras libre de faire ce que tu voudras. Nous aurons fait notre devoir,, nous nous en laverons les mains

Micheline restait calme, niais ses yeux s’emplissaient de larmes. Elle se réjouissait à la pensée d’entrer au couvent où elle trouverait la tranquillité et le silence ; mais elle songeait que chez les soeurs de Saint-Joseph elle Re pourrait pas recevoir les lettres de son amant, et sa douleur était extrême.

— Ah! ah ! lit en riant Isidore, il parait que la nouvelle te défrise un peu, ma blondinette; le couvent de Saint- Jose| h devrait cependant té plaire à cause du nom.

Micheline ne répondit pas.

— Vafaire les préparatifs de départ, dit madame Michel, que dans deux heures tout soit fini.

Micheline sortit lentement.

— Peste ! fit Isidore, la gamine a du courage.

— Ou de l’apathie, dit Zoé.

— Ce n’est pas là ce que nous attendions.

— En effet, fit la mère, notre moyen n’a pas porté. Il faut en chercher un autre.

— Oui, il est nécessaire qu’elle avouequi luia remis les lettres.

En arrivant dans sa chambre, Micheline avait éclaté en sanglots.

Elle s’élait agenouillée devant son lit et s’était écriée comme si elle eût fait une prière :

— Joseph, mon bien -ai mû Joscplr, ne sois pas inquiet, *

n’aie poiut de chagrin. Ils auront beau faire, ni leurs

menaces, ni leur persécution -ne t’arracheront de mon cœur. Quel que soit l'endroit où le destin m’envoie, ton souvenir m’accompagnera.' Je puiserai du courage dans " tes deux lettres que désormais je p ouïrai porter sur mon cœur. ' .

Elle étendit le bras, passa sa petite main blanche sous le traversin, puis, ne sentant rien, elle se leva. Eu un instant elle eut bouleversé le lit. H n’y avait plus à douter, » les lettres n’y étaient plus.

La jeune fille, pâle, irritée, le regard fixe, dépendit au salon et s’avança résolument vers madame Michel.

— Mère, dit-elle, vous m’a vendit départir pour le cou- .

vent, je n’ai faii aucune observation. Il parait que, sans m’en douter, j’avais fait une faute, je devais en subir. les conséquences. Vous êtes sévère pour moi, mais c’est votre devoir de mère. Maintenant, en échange dénia soumission, je viens vous demandera genoux de me rendre les lettres qui éiaient sous le chevet de mon lit. Si vous le voulez, je vous les lirai, vous verrez qu’elles ne contiennent rien de mal; je vous supplie à genoux, mère, rendez-moi ces lettres sans lesquelles je ne puis vivre. *

— Ce n’est pas maman qui a tes lettres, fit aigrement Zoé, c’est moi.

— C’est toi ! s’écria Micheline, c’est toi, ma sœur! Ah! c’est bien mal ce que tu as fait là ! Ah ! c’est plus méchant que je ne saurais le dire ; on n’a jamais fait une aussi vilaine chose. Je comprends que notre mère se soit alarmée, c’était presque son devoir; mais toi! (lequel droilviens-lu

espionner mes actions? Ai-je jamais clmrchë à connaître les tiennes ? Tu es ma sœar aînée, soit ! mais qu’est-ce que cela prouve? Isidore' aussr est mon frère aîné, et il s’érige en juge croyant m’intimider; en vérité, vous me croyez donc Irien petite tille?

— Oui, je crois que je t’inthniderai, petite drôlesse, hurla Isidore. ’

— Patience, frère, dit tout bas Zoé, il faut savoir se modérer, même devant certaines monstruosités.

Micheline fit un petit souriée dédaigneux et reprit avec assurance : *

— Vous parlez d’autorité, la meilleure de toutes c’est le bon exemple. Aux yeux de Dieu, je vous dois de l’affection & du respect ; je vous ai bien aimés et je voudrais pouvoir vous respecter. Dieu voit le fond de mon âme ; aux yeux des hommes, je vous dois de la déférence ; soyez pour moi ce que vous devez être, jé serai une soeur affectueuse etsoumise. Mais, ma déférence n’ira jamais jusqu’à oublier le noble cœur à qui j’ai voué ma vie et à dénoncer • la bonne créature qui m’aide à supporter les maux longs et cruels de l’absence.

— C’est une révolte, dit. Zoé'

— Mademoiselle fait dés barricades, dît Isidore en go- • guenardant, c’est charmant .

— Écoutez, reprit Micheline, ma mère veut que j’aille au couvent; soit, j’irai.

— C’est encore heureux.

— y y trouverai le cahrte et la solitude que je n’ai pas toujours ici. Mais, au couvent ou ailleurs, je saurai des non vctles de Joseph qui m’aime -trop pour me laisser pleurer toute seule.

— Maman, cria Zoé, peux-tu supporter tant d’audace?

— Je sais le respect que je dois à ma mère, mais ma mère sait aussi qu’avant de mourir mon père m’avait autorisée à aimer M. Joseph Sauvage. Ma mère était près du lit quand mon père m’a dit: « Pauvre chère enfant, si au moins tu étais la femme de Joseph, je mourrais heureux î » Dites, ma mère, dites si je mens.

— Je ne me souviens pas, répondit sèchement madame Michel.

— Eli bien ! c’est que votre mémoire vous fait défaut, cela ne fait rien ; vous vous souviendrez peut-être - qu’il va deux ans Joseph m’avait demandée en mariage, vous vous souviendrez peut-être aussi que mon’pèreavaitdonué son consentement et que le mariage ne se fit pas parce que Joseph avait refusé ma dot et que mon père exigeait qu’il l’acceptât tout entière ; il est. impossible que vous ne vous souveniez pas de cela Tenez, nous étions dans ce même salon ; mon père était là où vous êtes, ma mère; il était pâle et désolé pendant qu’Isidore disait des sottises et que Zoéren pensait.

— Eli T dis donc, toi, fit Isidore, crois-tu que je vais te permettre de nous dire des injures?

— Attends, reprit Mieheline, ce que je vais ajouta' te consolera. Ce qui ét fit impossible autrefois, 'a cause des idées de mon père, est aujourd’hui la chose la plus simple du monde. Je devais avoir un million, eh bien! je ; l'emploierai à restituer des sommes dues par notre père. \ Je les connais, j'en ai fait le relevé sous ses yeux.

— Et d’abord, dit vivement madame Michel tu n’auras jamais cette somme que, poussé par la vaifité, ton père promettait et qu'il n’aurait jamais donnée. D’ailleurs la néeessilédans laquelle nous nous sommes trouvés do vendre nos’ biens a beaucoup diminué notre fortune, et du

LE CAPITAINE SAUVAGLE

rosie mon intention n’est pas de me dépouiller; je veux {tarder mon bien pour n’ètrc à la merci de personne.

— Et d’ailleurs, dit à son leur Isidore, si l’on te donnai! lanl d’argent, ce ne serait pas. pour que tu le rendisses, nous préférerions le garder.

— Gardez-le donc, répondit Micheline; je ne désoeque l’amour de Joseph et la liberté.

— A la bonne heure, comme ça, les affaires peuvent s’arranger, dit avec onction mademoiselle Zoé; est-ce ton avis, Isidore?

— C’est mon avis tout à fait, et toi, chère mère?

— Il faut toujours finir par céder à ses enfants, répondit madame Michel : j’en suis au regret, mais enfin je ferai ce qu’elle voudra.

. — Je vous suis profondément reconnaissante, dit Micheline, et elle sortit en s’inclinant.

— Quelle petite tète, fit Isidore-, cet animal de Joseph sera bien heureux ou il aura bien du til à retordre.

— Ilum ! fit demoiselle Zoé, Joseph est bien loin, ,et le bonheur ne court pas après les gens.

A partir de ce jour, on persécuta moins Micheline. Son désintéressement était trop avantageux pour qu’on ne cherchât pas à entretenu- ses dispositions.

Zoé, elle-même, s’était radoucie; un jour elle se laissa aller jusqu’à 'demander des nouvelles de Joseph.

— Hélas! avait répondu Micheiine, il se porte bien, mais je suis bien chagrinée, ce pauvre garçon va se battre en Afrique.

— Ne pourrait-il revenir?

— Si, vraiment; il avait même achété un remplaçant.

— Eh bien ?

— Eh bien, l’ordre de .partir est arrivé; son père, lui el

moi, dit la jeune fille avec fierté, nous avons pensé qu’il ne devait pas quitter l’armée au moment où son régiment allait se battre.

— Vous avez pensé cela?

— Oui. Pauvre Joseph, il m’a écrit une letlrc bien dé-

solée. Il ne savait pas au juste s’il devait partir, il aurait bien voulu revenir. Ah! il ne cache pas sd façon de penser, lui. Il avoue volontiers qu’il n’aime pas la guerre; tuer de braves gens qui ne vous ont. rien fait, c’est bien triste. . '

— Ou se faire tuer par eux, car il y a aussi cette alternative, dit Zoé.

— Hélas! oui. Ne me parle pas Me cela, je t’en prie, ma bonne sœur ; si tu savais comme je pleure la nuit lorsque je pense que mon pauvre Joseph pourrait être blessé.

— S’il n’était que blessé.

— Tais-toi !

— C’est que les militaires ça meurt souvent.

-Ah! Zoé!

— Dame! c’est leur métier, niais ne le tourmente pas d’avance, il sera bien temps de pleurer si le malheur arrive. A tantôt, petite sœur, je vais au salut à Saint-Michel, je prierai Dieu pour ton amoureux.

Chaque jour la pauvre enfant était consolée de celte horrible façon. Chaque jour sa sainte sœur et son aimable frère inventaient de nouvelles piqûres. M. Isidore ne laissait. pas passer une semaine sans dire peinant le diner : -

— Je viens de lire le Siècle au café Perlât, il parait qu’on se cogne ferme en Afrique.

— Dans quelle province ?’demandait Zoé toujours prête à donner la réplique.

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