L ATELIER
L'atelier de maître Simon Vouet, peintre de Sa Majesté le roi Louis XIIT, était situé à Tangle de la rue des Fossés-Sain t-Germainl'Auxerrois, en face du Louvre. Cet habile et opulent artiste occupaitseul une vaste maison.
Rarement il travaillait avec ses élèves; un atelier secret cachait les oeuvres du peintre à la mode, jusqu'au moment où il lui plaisait de les livrer à la publicité. A cause de ce mystère, on s'occupait beaucoup du réduit inconnu.. Les uns disaient que maître Vouet avait là une galerie entière de tableaux sublimes, et tous dûs à son pinceau d'une merveilleuse fécondité; d'autres, connaissant mieux le peintre, qui se faisait paresseux en vieillissant, prétendaient que sa retraite ne cachait nulle œuvre précieuse, mais bien d'immenses trésors acquis à Rome sous le pape Urbain VIII, et en Orient à la cour du Grand-Turc ; d'autres enfin, — des envieux, sans doute, — affirmaient qu'il passait là des heures de molle et luxurieuse oisiveté, au milieu d'un essaim de femmes charmantes. Selon ces derniers, maître Vouet avait rapporté de Constantino-
pie des mœurs qui n'étaient point celles d'un chrétien.
De tous ces on-dit le premier peintre du roi ne s'inquiétait point. Sa vogue croissait de jour en jour; il ne pouvait suffire aux commandes qui pleuvaient sur lui et se résolvaient en un torrent de beaux, écus, enflant ses coffres sans relâche.
En janvier 1687 surtout, les seigneurs de la cour semblèrent s'être donné le mot. Tous venaient chez maître Vouet, qui pour faire décorer ses galeries, qui la chapelle de son manoir, qui le salon d'apparat de son hôtel. 11 y avait foule à la porte du vieux peintre qui ne savait en vérité auquel entendre. De leur côté, le roi et le cardinal-ministre s'impatientaient fort de voir des travaux commandés depuis longtemps rester en arrière. La cour payait bien alors, et elle voulait être servie de même.
— lui —
Aussi, dans ces jours de grande presse, il fallait voir l'alelier de maître Simon encombré d élèves et de modèles. Il y avait là un tLimulte,une ardeur.. .;il y avait aussi une largeur de proportions, un luxe d'ornements dont aucun atelier moderne ne peut certes donner une idée. C'était une vaste pièce régnant, comme une terrasse, sur toute l'étendue de la maison dont elle formait à elle seule le dernier étage. Elle était éclairée du haut par un vitrage à demeure, latéralement par liuit croisées, ouvertes deux à deux, duiis les quatre directions cardinales. Dans cette salle magnifique, le jour s'épandait à flots. Pas un recoin qui restât obscur; pas un objet qui ne fût inondé de lumière.
Les élèves de maître Vouet étaient disposés dans un certain ordre ; chacun travaillait à une tache déterminée ; la plupart peignaient isojément, mais quelquefois aussi deux ou
trois se réunissaient sur la même œuvre. Il y avait même, près de l'entrée, un gigantesque tableau d'église qui occupait quatre peinceaux à la fois : tandis que deux élèves achevaient les plans inférieurs, deux autres, guindés sur nn échafaudage, prodiguaient le blanc etroutre-mer,afin de badigeonner un ciel qui avait bien deux toises d'étendue.
Et, tout en travaillant, ces trente ou quarante peintres, très jeunes pour la plupart, causaient, riaient, médisaient, de manière à rendre sourd un profane. On était étourdi par un feu croisé de pointes, de lazzis, qui ne se ralentissait guère, pas même lorsque la large porte, grinçant sur ses gonds neufs, annonçait l'arrivée d'un visiteur. En l'atelier de maître Youet régnait liberté entière. Comme ses élèves formaient la meilleure [>artie de son revenu, il n'avait garde de les chagriner. On
travaille iiiieiix et plus vile quand on a le cœur content.
Au moment où nous introduisons le lecteur, il se faisait dans l'atelier une sorte de silence comparatif. Une grande discussion venait d'avoir lieu entre les principaux élèves touchant un tableau commandé au prenfier peintre du roi par un noble de Venise. Maître Vouet n'avait chargé personne de cette tâche, ce qui étonnait grandement tout le monde. Plutôt que de penser qu'il voulût s*en charger lui-même^ la plupart concluaient que la commande avait été refusée. La discussion avait été si chaude qu'un temps de repos était devenu nécessaire.
Mais cet état anormal ne pouvait se prolonger.Bien tôt^en effet, un tout jeune homme, à la physionomie hardie et railleuse, déposa palette et pinceau, et se mit à parcourir du regard les toiles de ses camarades.
— Pierre, mon ami, cria-t-il tout à coup d'un bout à l'autre de la salle, je connais ton Ponce-Pilate ; il acheta Tan dernier une charge d'huissier à vergue près le parlement de Grenoble, qui est ma ville natale.
Une douzaine de têtes se tournèrent vers un grand tableau représentant une scène de la Passion, et devant lequel s'escrimait Pierre Mignard.
— Et ton centurion, continua l'enfant, ressemble comme deux têtes de TAlbane à maître Hugues Maltravers, mon hôte,hallebardier de la paroisse Saint-André-des-Arts.
Un éclat de rire s'éleva, Jean Herbert de Beaulieu, ou mieux Petit-Jean, était le Zoïle de l'atelier. Il travaillait peu et mal ;mais,intrépide parleur et doué du discernement le plus fin, il s'était emparé du fouet de la critique et s'en servait à tort et à traversau g'ré de sa bile capricieuse. Mignard réponditàson apostrophe
par un sourire contraint ; il savait que, contre un tel adversaire, c'eut été grande fortune d'avoir le dernier mot.
— A un autre ta morsure, Jean, petit serpent! dit un grand et beau jeune homme, vêtu avec une recherche théâtrale et qui semblait dominer de fait toute cette populace de jeunes peintres.
— Ho ! ho î maître Lebrun a-t-il appétit de critique?
Le grand jeune homme se redressa dédaigneusement. Fermant l'oeil à demi, il parcourut d'un regard satisfait le tableau qu'il était en train d'achever et ne répondit point.
— i- C'est fort beau et noble, en vérité, maître Lebrun , reprit Petit-Jean avec une apparence de bonhomie. Foin de l'ami Pierre, qui fait Juifs et Romains sur le patron de nos seigneurs le^ bourgeois de Paris ! Vous, c'est autre chose; à la bonne heure î... Voici une
Marianne qu'on dirait copiée sur la Toulou-^ saine^ cette belle et pudique personne qui danse sur la corde raide, dans un costume qu'il serait mal-séant de décrire... Hérode aussi est galamment dessiné. ïudieu ! quelle pose de maître en fait d'armes! Quanta la tête de saint Jean-Bapliste... Mais tout est beau, maître Lebrun, et vous en êtes plus persuadé que moi. Ce pauvre Eustache, qui est là près de vous, doit se mourir d'envie à contempler si noble ouvrage!
Celui qu'on nommait ainsi ne fit pas un mouvement : on aurait pu croire qu'il n'avait point pris garde à l'atlaque directe de Petit- Jean, si une rougeur subite n'eût empourpré sa joue pâle et maladive. Il se courba davantage sur son œuvre et travailla avec une nouvelle ardeur.
— Fi ! Petit-Jean ! dit superbement Lebrun qui avait pris fort au sérieux tout ce qui lui
— liO —
était personnel dans la harangue de l'enfant , — on perd sa raillerie à s'attaquer si bas,mon ami!
La raillerie, si tant est que Petit-Jean eût voulu railler un autre que Lebrun,se faisait insulte grossière en passant par la bouche de ce dernier , grand artiste , mais aveuglé, abruti, pour ainsi dire, par un orgueil qui ne connaissait point de bornes.
Eustache Lesueur ne répondit point encore pourtant. Il tourna sur Lebrun son regard plein de tristesse et de timide reproche, puis il continua de peindre en silence.
Petit-Jean et Mignard s'approchèrent en même temps de lui.
— Eustache, dit l'enfant dont la voix était maintenant sérieuse, — maître Lebrun s'est mépris comme toujours. Dieu me garde de railler î .
— Arrière, serpent! interrompit Mignard en le repoussant.
Puis, prenant la main deLesueur,il ajouta :
— Ami, veux-tu que je le châtie?
Il entendait parler de Petit-Jean et n'eût point été fâché de se venger ainsi des sarcasmes journaliers de l'enfant.
Eustache pressa la main de Mignard avec reconnaissance.
— A quoi bon? dit-il, pensant qu'il s'agissait de Lebrun. — Ne sais-je pas que je n'ai ici d'autre ami que toi, Pierre?... S'il parle ainsi, c'est que, dans son orgoeil, il se croit fort au dessus de moi.
Il allait continuer, mais il vit le regard de Pierre parcourir insoucieusementson travail, puis se fixer avec envie sur l'œuvre de Lebrun. Il comprit et courba la tête.
— Toi aussi, tu le crois, murmura-t-il
(l'une voix brisée; toi, (ont le monde... et moi-même quelquefois. -
— C'est un généreux compagnon que ce Pierre Mignard! se disaient à la ronde les élèves de maître Vouet.
Pierre les entendit et regagna son chevalet, tout fier d'avoir donné une preuve éclatante de sa magnanimité.
— Dieu et la Vierge que je prie chaque jour, se disait Eustache avec désespoir, n'auront-ils donc point pitié !
Petit-Jean était resté à peu de distance , sérieusement repentant d'avoir blessé, par son étourderie, ce pauvre jeune homme, objet des lâches attaques des faibles et de l'insultante commisération des forts. Pour Lebrun, il laissait errer négligemment son pinceau sur la toile, oublieux du mal qu'il venait de faire, et presque honteux de s'être occupé un instant d'un autre que lui-même.
Charles Lebrun était alors, dans l'opinion de tous ses confrères et de maître Vonet, le meilleur élève de l'atelier. Dans son opinion à lui, il était le premier peintre du monde. Après Lebrun, la voix générale plaçait Pierre Mignard; pour Lesueur, il n'avait pas même de rang. Admis par charité chez Simon Vouet, il travaillait sans relâche, et passait néanmoins pour un élève du plus douteux avciiir. Il possédait bien une certaine habileté de dessin, une admirable en lente de la disposition et des draperies, mais ses figures ne vivaient point. Mignard^ Lebrun ou même des élèves de moindre mérite, étaient obligés de retoucher tous ses tableaux qui,. en sortant de ses mains, ressembaient, au dire de maître Vouet, à des groupes d'académies estompées fl'après la bosse.
L'heure du travail était passée ; l'atelier se fît graduellement désert, et bientôt Eustache
resta seul avec Mignard.Ge dernier, quoi qu'il fUt, ne put Tentraîner à%brtir avec lui. Eustache voulait profiter des derniers rayons du soleil pour étudier encore.
— Puisque Dieu m'a donné moins d'intelligence, disait-il avec une tristesse profonde, je dois travailler davantage. Peut-être bénirat-il enfin mes efforts.
A peine Mignard fut-il parti à son tour, qu'Eustache, demeuré seul , releva la tête comme un homme harassé de contrainte qui se retrouve enfin en liberté. Il dérangea son tableau, et, derrière, prit une petite toile qu'il contempla longtemps avec attention.
Bien que la tendance des élèves de Vouet n'ait point été une, on peut dire que, dans leurs différents styles, on trouve plus particulièrement l'héritage de l'école des Carrache , comme, au contraire, chez le Dominicain et Poussin, on reconnaît les inspirations puisées
dans rétude de Raphaël. Plusieurs même, encouragés par les secrètes sympathies de maître Vouet,suivirent les errements de^Michei- Ange, de Caravage, continué alors par Valentin. Lesueur était bien faible pour aller contre cette unanimité; aussi attendait-il avec grande impatience les rares instants où il pouvait travailler seul. Alors, il s'efforçait d'imiter les beaux modèles de l'ancienne école romaine ; il évoquait Raphaël, soh idole, et, sans conseil qui le guidât, sans encouragements d'ami, il continuait avec une persévérance infatigable cette étude que contrariaient ses travaux de chaque jou r.
La petite toile qu'il contempla quelque temps en silence semblait une copie de basrelief antique, tant il y avait de grâce inimitable dalis les contours, de largeur et de simplicité dans les draperies. 11 la plaça sur son chevalet et se mit à travailler avec ardeur.
— O Raphaël ! murmurait-il de temps à autre, où as-tu enfoui ton génie?
Puis, joignant les mains et interrompant tout à coup son travail :
— Mon Dieu! s'écria-t-il avec passion, faites que je voie Rome ! La vie est là pour moi.... Rome !
Une porte opposée à l'entrée principale roula sans bruit sur ses goyds, et un homme d'une cinquantaine d'années, à la mine bénigne, entra doucement dans l'atelier. Il passa Tune après l'autre en revue toutes les œuvres commencées, en manifestant par des s'ignes muets sa satisfaction ou son mécontentement. Arrivé devant le tableau de Lebrun, il s'arrêta.
— Bien, Charles, bien! ni'jrmura-t-il. Je revis en toi, mon enfant; d'autant que je si- . gne tes oeuvres .. comme toutes celles de mes
élèves bien-aimés... celles qui en valent la peine, au moins.
Il se croyait seul et se frottait les mains en riant d'un petit rire béat. Lesueur, de son côté, n'avait point pris garde à l'entrée de maître Vouet. Quand ce dernier quitta le tableau de Lebrun, il reconnut avec étonnement qu'il avait parlé devant témoin. Mais son sourcil eut à peine le temps de se froncer à demi.
— Ce n'est qu'Eustache, murmura-t-il eu reprenant toute sa sécurité première.— -Pauvre enfant !
Et il s'approcha sur la pointe des pieds, afin de regarder par dessus l'épaule de son élève. Tout à coup il recula, et une exclamation de surprise lui échappa. Eustache, tîré de sa préoccupation par le bruit, se leva effrayé.
— Maître, dit-il en essayant de cacher malï. II. 8
adroitement son travail, je mettais la dernière main...
Mais Vouet l'interrompit, et, saisissant la petite toile, il tomba, tout en l'examinant, dans une profonde rêverie.
Euslache demeurait tremblant et décontenancé. Il savait que, dans l'atelier de maître Vouet, il était permis de travailler seulement pour le compte de maître Vouet lui-même.
— Maître... voulut-il dire encore.
Vouet l'interrompit d'un nouveau geste et continua son examen. Quand il eut considéré le tableau^jttsque dans ses moindres détails, il jeta sur Euslache un regard de profond étonnement.
— Est-ce toi qui as fait cela? dit-il. Enstache s'inclina.
— Où as-tu trouvé le modèle?
— Ici, dit Eiistacbe eîi nioiitrant son cœur.
Un sourire d'incrédulité parut sur la lèvre de maître Vouet.
— Impossible! dit-il à part lui. Et pourtant... Dis vrai, Eustache; n'est-ce point une copie?
— Ce n'est point une copie.
— En jurerais-tu?
— Sur mon salut, maître !
— Alors, enfant, s'écria Simon Vouet avec chaleur, que Dieu t'aide, et tu seras un grand peintre !
Eustache écoutait les yeux baissés, la poitrine haletante. Il se recueillait pour savourer mieux la première joie sans mélange qu'il eut goûtée dans la vie.
— Et pourtant il manque quelque chose, reprit le vieux peintre après un silence. Tout cela est merveilleusement disposé, le dessin
est correct, la couleur douce et harmo* iiieuse.. . Mais, à coup sûr, il manque quelque chose.
— Maître, dit Lcsueur, je le vois comme vous, et j'en perds courage. Depuis deux ans, je prie et je pleure; car Dieu a mis en moi ce qu'il faut pour faire un peintre, hors le feu créateur.
— Et pourquoi nous cacher cela? demanda \ouet qui devenait plus paternel à nic^r.re qu'il regardait mieux la toile de Lesueur.
— Ghl balbutia ce dernier rougissant et confus, maître Lebrun se serait moqué de moi.
Vouet sourit imperceptiblement.
— Maître Lebrun a beau railler, pensa-tilj voici, je pense, son rival et son maître.
l'uis il ajouta tout haut :
— Prie, i.ustathe, quiaid tu auras du loi* t\\ ; w ais lie I iture plus, ciois-nioi; cela lati*
giie la vue et gâte le travail. Nous finirons par faire quelque chose de toi, mon ami... va !
Maître Vouet mit la petite toile sous son bras et redescendit par l'escalvipr privé. Lesueur, l'âme soulagée, regagna son logis presque joyeux. Il avait donné l'œuvre chérie de ses heures de solitude pour un éloge. C'est là un marché d'or au début d'un grand artiste, car alors les œuvres se pressent en foule dans sa tètC; et les éloges sont rares sur son chemin.
l'apparition.
Le génie peut demeurer parfois à Tétat latent durant de longues années, attendant une occasion de se révéler, une issue pour jaillir. Ce disant, nous ne prétendons en aucune façon avancer une vérité nouvelle. Dieu nous garde
d'aii'.eius de nous compromettre avec le génie! C'est une chose ou un être bizarre et singuliô' rement fantasque qu'il nefautpoint chercher à définir ou à analyser. Où prendre son type, comme disent nos moralistes au petit pied, parmi tant de variétés capricieuses et inconciliables? Certains poètes chantent au vent de la fortune; le malheur enroue leur voix. D'autres, qui chantèrent ayant faim, se turent dès que leur lablefut servie. Albert Durer mettait, dit-on, soigneusement à profit ses migraines; un grand écrivain moderne utilise chacun de ses accès de fièvre, et lord Byroh s'inspiraitde son spleen britannique. Comment cela et pourquoi? Nous ne savons; chercher serait fatigant ; trouver, inutile ; et disserter, ennuyeux. Répétons seulement, ce qui est incontestable,que certaines intelligencesrecueillies, vastes, calmes, pouvant atteindre , dans leurs suaves produits, aux plus magnifiques
proportions du génie, manquent de ressort et de fougue pour éclore sous le ciel gris de Finfoitune. Il leur faut pour naître un rayon d'espoir; pour grandir, une éclaircie de bonheur.
Lesueur était pauvre et soutenait une nombreuse famille. Cette cause seule n'eût peutêtre point suffi à comprimer l'essor de son génie, mais les déchirantes et journalières préoccupations qui naissaient de sa misère, contribuaient puissamment à paralyser les efforts que faisait sans cesse sa patiente et généreuse nature pour opérer cette sorte d'enfantement long, douloureux, d^où devait sortir le grand peintre.
En rentrant chez lui, il trouva sa famille, — une sœur et trois frères, dont Taîné n'avait pas quinze ans, — rassemblée et plongée dans un morne silence. A sa vue, un cri sortit de toutes les bouches à la fois :
.-*— Frère, du pain î
Lesueur employait les courts instants de relâche que lui laissait Tatelier à peindre pour son compte, à donner des leçons de dessin à ses trois frères, enfin et surtout à colorier des frontispices de livres pieux. Quelques-uns de ces derniers ouvrages nous restent : ce sont des chefs-d'œuvre uniques en ce genre. Depuis un mois il s'était exclusivement occupée de ce tableau que nous avons vu aux mains^ de Simon Vouet. Le seul travail qui aiae^ât quelque argent dans la pauvre d^m^é^^ti^- '' donc cessé.
Le cri de détresse poussé par son frère lui alla au cœur comme un coup de poignard. Il fouilla machinalement son pourpoint , et sont pâle visage se couvrit d'une rougeur subitei
— Je n'ai rien ! murmura-t-il. i;*4f;:
— Tu n'as rien î s'écria l'aîné de ses frèi*«g avec colère. Oh ! que ne suis -je à ta place,
moi ! Que n*ai-je passé quatre ans dans l'atelier du premier peintre du roi I mes pauvres frères ne manqueraient pas de pain.
— Antoine, dit Eustache dont la pâleur était devenue plus matte, plus livide , je te pardonne, pauvre enfant. Tu ne sais pas quel mal peut faire un reproche...
— Je sais que j'ai faim! interrompit rudement l'adolescent.Qu'on medonneun pinceau et une toile ; je ferai mieux que toi, Eustache.
Un sourire de pitié douloureuse vint errer sur la lèvre de ce dernier, mais il nVut pas le temps de répondre. Les trois plus jeunes enfants entonnèrent de nouveau le chœur lamentable :
— J'ai faim; du pain! disaient-ils.
— Pitié! s'écria le peintre en proie à un véritable désespoir.
Puis, se ravisant tout à coup :
— Écoutez! dit-il.
Tous les fronts se relevèrent; tous les yeux le regardèrent avec anxiété.
— Ce tableau que maître Vouet a gardé, poursuivait Lesueur en se parlant à luimême... si je lui demandais...
Un insurmontable mouvement de fierté l'arrêta. Son âme se révoltait à l'idée de réclamer un salaire contesté.
— Non, dit-il, non. Je ne puis.
— Eustache, dit faiblement Cécile, douce et frêle enfant de douze ans , n'iras-tu point nous chercher du pain ?
La tête de la jeune fille se pencha. Crainte anticipée ou besoin véritable, elle se sentait perdre connaissance.
Lesueur fit sur lui-même un violent effort*
— Il le faut! murmura-t-il. Que Dieu me pardonne d'avoir hésité entre ces chers enfants et mon orgueil.
Et, saisissant son feutre, il quitta brusque-
ment la pauvre chambre , poursuivi par les cris suppliants de la famille entière. Son père et sa mère étaient morls;ilse regardait comme leur représentant auprès de ses frères et sœur plus jeunes. Ce n^était pas la première fois qu'il imposait silence à sa fierté native pour l'amour d'eux.
Le cœur gros , la tête en feu , il franchit le ]^crinil de maître Vouet, et, montant rapidement l'escalier, il poussa une porte avec tant de violence que le pêne, fermé intérieurement, joua et lui livra passage,
Eustache s'était trompé d'étage; il entra sans prendre garde.
Ce n'était point l'atelier commun où s'ébattaient journellement les élèves du premier peintre du roi. De brillantes tentures de soie cachaient les lambris sous leurs gracieuses draperies ; un tapis au long et floconneux pe« lage couvrait le sol. 11 y avait dans cette pièce
iiri luxe tout à la (ois italien et oriental; mais Eiistache, emporté par sa préoccupation , ne vit rien de tout cela. Il traversa précipitamment la chambre, et, soulevant d'un geste machinal la draperie qui lui faisait face, il se trouva dans un petit salon octogone. Là , les accords d'une harpe vinrent frapper son oreille et le tirer de sa rêverie.
11 leva les yeux et s'arrêta tout à coup, le corps penché en arrière, les bras tendus en avant, dans l'attitude du plus profond étonnement.
Demi-couchée dans un fauteuil élevé sur un piédestal au milieu de la chambre , une jeune fille tenait entre ses mains une petite harpe de forme antique, dont elle tirait au hasard et négligemment de capricieux accords.
Cette jeune fille était vêtue d'une manière étrange. Les innombrables boucles de ses cheveux blonds s'échappaient d'une sorte de
turban et tombaient, éparses, sur ses épaules et son sein que voilait à peine un léger flot de gaze. Un large pantalon attachant au dessous du genou ses agrafes d'or, donnait passage à une jambe nue de la forme la plus exquise. Ses pieds, nus aussi , petits et délicats comme les pieds d'un enfant , se perdaient à demi dans les plis ondulants d'un coussin.
Son visage était beau, si beau que Lesueur ne se souvint point d'en avoir vu de plus suave dans ses rêves. De grands yeux d'un bleu obscur chatoyaient sous l'arc hardiment tracé par ses noirs sourcils ; son teint uni, doucement coloré, n'avait point cette arrière-nuance douteuse qui dépare la beauté des blondes; à voir cette abondante chevelure aux reflets d'or encadrer capricieusement ce visage de brune, on eût dit une ravissante fantaisie de peintre.
A la vue d'Eustache, un confiant sourire entr'ouvrit les lèvres de la jeune fille , tandis
— ia2 -^
qu'un étonnement iiaïCse lisait dans son regard. Elle ne bougeait pas et retenait son haleine.commesi elle eût craint, par le moindre mouvement, de faire évanouir une illusion qui la charmait.
Pour Lesueur , il resta une minute contemplant dans une muette extase cette apparition merveilleuse, qui lui semblait n'avoir rien d'humain. En ce moment, famille, misère, tout avait fui loin de sa pensée; son cœur bondissait dans sa poitrine; auge ou femme , cette vision bizarre le transpo/^tait dans un monde autre et meilleur.
Puis, tout à coup , saisi d'une crainte inexplicable, il se couvrit le visage de ses mains et s'enfuit.
Dans la rue, quiconque l'eût rencontré l'aurait pris pour un insensé. Il allait tantôt droit devant soi , heurtant tout sur son passage , tantôt chancelant comme un homme
ivre et s'appuyant ça et là aux murailles. Sa vue éblouie lui représentait sans cesse l'étrange vision. Le trouble produit dans son organisation morale par cette aventure, que plusieurs trouveront médiocrement surprenante , fut tel cependant que nous renonçonsà le dépeindre.
Longtemps il erra ainsi par la ville, incapable de suivre un chemin déterminé. Un nuage d*idées folles et confuses se pressait lians son cerveau ; il ne pensait plus, il délirait.
La nuit était tout à fait tombée. A dix pas de sa propre demeure , qu'il avait gagnée au hasard et sans s'en douter, luie main familière l'arrêta par son pourpoint, et Petit-Jean passa son bras sous le sien.
Celui-ci était un de ces êtres incomplets,
communs en tous siècles , mais si pullulants
au nôtre , qu'on a été contraint d'inventer
tout exprès pour eux le glorieux nom de lia-^ T. y. 9
pin. Bavard, liargneux , railleur, Petit-Jean était bon au fond de l'âme , et ne s'attaquait guère qu'à plus fort que soi. Avec cette délicatesse de jugement qui distingue souvent les gens inaptes à produire par eux-mêmes, il avait deviné dès longtemps la supériorité de Lesueur. Malgré une différence complète de caractère, il aimait Eustache, dont la bourse était légère mais toujours au service de chacun; il saisit donc volontiers l'occasion de réparer sa récente étourderie.
Lorsque Lesueur sentit le contact de son bras, il tourna sur lui un œil distrait, et voulut se dégager.
— Holà! maître Eustache^ dit en riant Petit-Jean, vous nous gardez rancune, je pense. Que faudra-t-il faire, s'il vous plaît, pour être pardonné?
Eustache ne répondait pas ; Jean poursuivit d'un ton plus grave :
— Vous êtes sévère , Eustache. Ne m'avezvous point assez puni en disant que Pierre Mignard est votre seul ami à l'atelier ? Croyezmoi» mon camarade, — d'autant qu'il ne m'arrive point de parler ainsi tous les jours^ — s'il est parmi nous quelqu'un qui vous aime, c'est moi.
Petit-Jean attendait sans doute un grand effet de cette brusque déclaration ; mais Eustache, immobile, jetant à droite, à gauche, ses yeux égarés, gardait toujours le silence.
— Çà , maître Eustache , reprit aigrement Petit-Jean , dédaigneriez-vous notre alliance, par hasard?... Pauvre garçon ! ne voyez-vous pas que ce Mignard n'aime en vous que votre impuissance? Le jour où vous ferez mieux que lui sera le premier jour de sa haine; et, garez-vous bien alors, car, chez nous comme chez messieurs du Parnasse , l'esprit ne pardonne point au génie... Mais vous ne m'écou-
tez pas ; anriez-voiis quelques chagrins nouveaux ? Vos jeunes frères ?...
— Mes frères ! s'écria Lesueur.
Il répéta quatre ou cinq fois ces mots, semblant faire des efforts désespérés pour saisir une pensée qui refusait obstinément d'entrer dans son cerveau.
— Mes frères 1 s'écria-t-il une dernière fois en se frappant le front tout à coup.
Il retourna convulsivement les poches de son pourpoint , et baissa la tête avec un profond découragement.
— Je leur avais promis du pain, murmurat-il.
Son compagnon, qui l'examinait avec surprise depuis quelques secondes , tressadlit à ces derniers mots. Il sortit de la poche de son pourpoint suffisamment mûr , une longue bourse de mailles, et fit tond>er dans sa main
les quatre seules pièces d'argent qu'elle contînt.
— Eustache, dit-il d'un ton presque solennel, quand vivait ma pauvre vieille mère, dont Dieu ait l'âme, je vous rencontrai un soir et je vous dis : « Ma mère souffre ; je n'ai rien. » Vous me donnâtes votre bourse. Une autre fois... Je serais bien long si je voulais tout dire, car vous êtes généreux et bon , Eustache.
Ici Petit-Jean prit la main de Lesueur dans laquelle il glissa les quatre écus ; puis il ajouta gaîment : v
— IVJ^fls'jte %i4drais parier que la mauvaise honte %hjQ§ étouffera quelque^îour. Que ne parliez-votts^ mon camarade? Ecoutez, si vous êtes trop fier pour permettre à Petit-Jean d'acquitter sa dette , vous lui rendrez cela plus tard. Et d'ailleurs... Bonne nuit, maître Eustache !
A ces mots, Petit-Jean se hâta de s'enfuir et se perdit bientôt dans Tombre des maisons.
Eiistache monta rapidement les quatre étages de sa demeure. Tandis que ses frères, s'emparanl des écus de Petit-Jean , couraient chez le boulanger voisin , il se laissa tomber sur un siège , rendu de fatigue et brisé par les émotions de cette soirée.
l'enlèvement.
Quelque dix ans avant les événements que nous venons de raconter, Simon Vouet , revenant de Rome à la suite de son grand voyage en Orient , était tombé malade à Falcone, village des environs d'Asti en Piémont. La
maladie élait peu de chose, mais la convalescence se prolongea. Vouet pouvait passer encore alors pour un cavalier de figure, et son talent élait dans toutesa force; il eut le temps de faire un tableau et de nouer une intrigue galante.
De son intrigue, nous n'en avons que faire; son tableau nous occupera davantage.
Un jour qu'il se promenait à l'ombre des grands peupliers sur la place du village, aspirant au départ et ne songeant guère à retirer ses pinceaux de sa boîte de voyage , il s'arrêta devant une maison de riante apparence,captivé par une scène qui devait parler à l'imagination d*un peintre. Un vieillard, revêtu du costume ecclésiastique, assis sur le seuil , était entouré d'une foule d'enfants des deux sexes et conversait avec eux, faisant couler dans leurs cœurs, à l'aide d'enseignements simples et familiers, la sainte morale du christianisme.
C'était un groupe d'une naïveté charmante. Parmi tous ces visages curieux et animés d'uii^ respect commun pour le prêtre, dont chaque parole était accueiUie avec le silence de l'attention, une léte brune, aux grandsyeux bleus pétillants d'intelligence, fixa le regard de Vouet. C'était un enfant comme les autres,une petite fille de six ans, mais si merveilleusement belle que le peintre la contempla longtemps avec admiration. Elle, tout entière aux enseignements du vieillard , ne prenait pas garde; on voyait son œil briller tout à coup au récit d'une noble action , puis se mouiller de larmes quand la parole du prêtre devenait plus touchante.
Bien que Vouet ne fùtpas un génie du premier ordre, il était excellent peintre et passait surtout pour être particulièrement heureux dans le choix de ses sujets. Sa conduite , en
cette circonstance , donnerait peut-être le pourquoi de ce bonheur.
— Laissez çenir à mot les petits enfants , murmurait-il tandis que son oeil couvrait la charmante fille dont la mobile physionomie reflétait avec la fidélité d*un miroir les diverses impressions qui passaient par son âme. — Délicieux tableau de piété !
Et, sans perdre de temps, s'asseyant par terre au pied d'un arbre , il jeta rapidement sur ses tablettes un croquis de la scène qu'il avait sous les yeux.
Le lendemain, faible et souffrant encore, il se mit à l'œuvre et fit une ébauche.
Vouet travaillait avec une grande facilité. Au bout d'un mois, son œuvre était presque achevée ; un seul détail manquait. Une place restait vide au milieu du premier plan, et cette place était destinée à la figure principale, après celle du Christ.
En vain maître Vouet avait essayé de peindre de mémoire la ravissante jeune fille dont la beauté enfantine lui avait suggéré l'idée première de son tableau. Les lignes de son visage, tracées vingt fois et vingt fois effacées, semblaient fuir sous la main de l'artiste qui les voyait sans cesse devant lui, et jamais ne pouvait les saisir. Il dut s'avouer qu'il fallait y renoncer, à moins d'avoir sous les yeux le modèle; mais ceci n'était point chose facile. Le Français n'avait pas su gagner l'affection des habitants de Falcone; des bruits malveillants circulaient sur son compte. Dans ce pauvre hameau, reculé de toutes villes, les lumières abondaient peu ; les villageois ne savaient trop si l'étranger ne possédait point quelque infernal maléfice, car son hôtesse, ayant un jour mis discrètement l'œil à la serrure, l'avait vu debout devant une toile qui ressemblait en vérité, sauf le cadre, au grand tableau de la pa-
roisse. Sur cetle toile, — cbose 1res certainement diabolique, — elle avait vu tous les enfants du village assis, debout , à genoux, entourer un beau seigneur qui leur faisait signe d'approcher.
En outre, on savait que l'étranger allait plus souvent qu'il n'était besoin à la villa de Pallanti, où une noble et jolie dame vivait solitairement en Tabsence de son mari et de ses frères. Lebruit courait même que le peintre avait fait dessein de l'enlever en quittant Falcone.
Malgré ces chances défavorables, Vouet se mit pourtant en quête et chercha patiemment dans toutes les cabanes. Nulle part il ne put trouver son modèle. Partout, à son approche, on cachait les petits enfants, comme s'il eût été un ogre friand de chair humaine. Dans une seule cabane où la ménagère était sans progéniture, il fut accueilli passablement. Là, il apprit que la jolie enfant était une or-
pbeline nommée Maria, et connue de tous sous le nom de la Gemmina. Le curé lui-même avait donné ce nom à Marie, parce qu'elle était la perle des enfants du village. Elle était adorée de tous, et personne n'eût parlé de la Gemmina sans ajouter le trésor ou le gentil jojau de Falcone. Du reste, elle habitait la maison du curé qui l'avait recueillie et l'éle-" Vùil a 1 dide de la charité des fidèles.
Vouet n'en demanda pas davantage et cou» rut au presbytère. Il se nomma. Le bon prêtre avait bien entendu parler quelquefois de Simon Vouet, peintre de sa sainteté le pape Urbain ; mais, comme il n'avait aucune raison d'espérer sa visite, il prit l'étranger pour un imposteur et le traita en conséquence. A toutes ses instances pour voir la Gemma, le viellard répondit par des éloges enthousiastes de l'enfant qui était bien plus belle^de cœur que
*tt?
de coips, disait-il ; mais il refusa obstiiiéaient de montrer le cher joyau de Falcoiie.
Vouet revint chez lui la tête basse et réfléchissant peut-être aux vanités des renommées humaines. En rentrant, il examina son tableau ; la place vide le mit dans une sorte de fureur.
— Par le nom du christ! s'écria-t-il , c'est œuvre pie que de passer ses jours à ressusciter les saints faits de Jésus, notre Seigneur. Or, qui veut la fin veut les moyens... et je veux avoir le diamant de Falcone !
Le soir même, Vouet fil ses préparatifs de départ. Quand ses bagages furent en état, il eutîîvec son. valet romain la conversation suivante :
— Micaël, dit Vouet, j*ai besoin de deux chevaux pour demain soir.
— Votre Essélence a besoin de deux chevaux?...
— Pour demain soir.
— Siguor, si.
— Tu monteras l'un, Micaël. Tu tiendras l'autre sellé et bridé au bout du village, sur la route...
Ici, maître Vouet crut entendre un léger bruit derrière la cloison de sa chambre ; il prêta l'oreille une seconde, et reprit à voix haute et intelhgible :
— Sur la route d'Asti.
Le valet fit un pas vers la porte. Maître Vouet l'arrêta et lui dit tout bas quelques mots.
— Signor, si, répondit encore le Romain qui sortit aussitôt.
Dans la chambre voisine , l'hôtesse , qui avait tout entendu , sauf les derniers mots , faisait de grands signes de croix :
— Maria Santa! disait -elle, le Français maudit va enlever la jeune signora de Pal-
lanti. La villa est justement sur la route. Allons ! le devoir d^une chrétienne est d'empêcher ce malheur.
Et la bonne femme se mit en marche. Les frères et le mari de la signora venaient d'arriver par bonheur. C'étaient de vaillants cavaliers italiens de l'époque , combattant au besoin trois contre un , mais plus à l'aise quand l'ennemi était seul contre dix. Dès le lendemain, ils mirent sur pied tout le village, et, lorsque la nuit tomba, une force respectable était cachée derrière les buissons, à l'entrée du chemin d'Asti.
Pendant ce temps, Micaël, le valet romain, attendait son maître avec deux chevaux, à cent pas de la demeure du curé. Youet patienta jusqu'à ce que la nuit fût bien noire.^ Alors il s'introduisit chez le saint homme, qui, n'ayant rien qu'on pût voler, laissait sa maison ouverte. Puis, Micaël le vit reparaître
tenant un fardeau entre ses bras. Tous deux partirent au galop, se dirigeant vers le Pô.
Pour les protecteurs de la belle signora, ils passèrent la nuit dans des transes mortelles.
Quand vint le jour, ils s'étonnèrent fort d'avoir évité sains et saufs les dangers de cette terrible nuit, et rentrèrent triomphants au village. Là, le vieux prêtre, se frappant la poitrine et versant d'abondantes larmes , leur apprit que le Français avait volé la Gemma, le gentil joyau de Falcone.
Ce fut un deuil général; Maria était la fille adoptive de tous. La douleur était si grande qu'elle fut plus forte que la peur; quelquesuns, parmi les plus hardis, montèrent sur leurs chevaux de labour et suivirent le vieux curé sur la piste du ravisseur. Mais Youet avait une nuit d'avance. Au moment où les paysans de Falcone enfourchaient la selle, il était,
lui, déjà de l'autre coté du Pô.
Micacl avait , au point du jour, reconnu avec étonnement la nature du vol commis par son maître. Il ne dit mot et se tint, comme d'habitude, respectueusement en arrière pendant le reste du voyage. Mais, arrivé aux portes de Fenestrelle, la dernière ville italienne qu'ils eussent à traverser , il poussa tout à coup son cheval et vint se mettre aux côtés de Simon Vouet.
— Son Essélence est satisfaite de son valet? demanda-t-il.
Vouet s'arrêta étonné du mouvement de ritalien encore plus que de sa question. D'ordinaire, la conduite de Micaël était un modèle de discrétion et de retenue.
Ce dernier, jetant un regard sur Maria qui s'était éveillée seulement depuis quelques heu res et pleurait dans son vague effroi, chgna de l'œil et dit :
— Nous voici bien près de la frontière , si.
gnor. Je me sens pris déjà du mal du pays. Plairait-il à Votre Essélence de récompenser dès à présent mes faibles services?
Maître Vouet revenait comblé des faveurs du souverain pontife; il donna à MLcaël une poignée d'or sans compter.
Celui-ci reçut de même.
— Que Votre Essélence daigne agréer les humbles actions de grâces de son serviteur, s'écria-t-il. — Encore deux fois autant et je fais serment de ne l'oublier jamais dans mes oraisons.
— Comment, maraud ! commençait
Vouet.
— Nul ne conteste à Votre Essélence le droit d'injurier son serviteur, interrompit Micaël en se courbant au point de loucher du front la crinière de son cheval.
En se relevant, il jeta un second regard vers
la Goninm. Une insolence menaçante se cachait évidemmeiit sous sa feinte humilité.
— La route est longue d'ici Rome, signor, reprit-il, et le remords est lourd. Encore trois petites poignées de ducats pour faire contrepoids au souvenir de la faute dont vous m'avez rendu le complice.
La plaisanterie n'était pas du goût de maître Vbuet; il voulut passer outre; maisMicaël, mettant son cheval en travers, continua de sa voix doucereuse en redouhlant d'inclinations et de respects.
— Que votre Essélence condescende à pardonner ma hardiesse. Voici Fenestrelle qui serait à cette heure à Sa Majesté le roi de France, si monseigneur le prince Eugène eût voulu le permettre...
— Que veut dire tout cela, drôle? s'écria Vouet avec colère.
— Patienza! dit doucement le Romain, Je
ne pense pas avoir manqué à la vénération que je professe pour mon généreux maître... Cela veut dire, signor , que nous ne sommes point encore en France. Cela veut dire aussi que votre Essélence va me donner , dans sa munificence , qualre poignées de ducats , si mieux elle n'aime me voir confesser notre équipée au gouverneur deFenestrelle.
Vouet réfléchit un instant et n'eut pas de peine à se convaincre qu'il n'était pas temps d'hésiter. Il ouvrit, bien à contre cœur , sa lourde ceinture à cadenas; sa main s'emplit et se vida quatre fois.
— Que Dieu et Notre-Dame la Vierge donnent longue vie à votre Essélence! dit le Romain en agitant son bonnet.
Puis, piquant des deux , il partit au galop, oubliant, dans sa joie sans doule , que maître Vouet ne lui avait point fait don du cheval.
Notre peintie se remit en marche de son
côté. Malgré sa colère , il se délectait à contempler l'enfant qu'il trouvait plus belle, ainsi baignée de larmes. Telle était sa fantaisie, qu'il n'eut pas un instant de regrets ; nous ne parlons point de remords, maître Vouet avait peu de préjugés.
Tout en regardant la Gemma et en pestant parfois contre ce fripon de valet qui lui enlevait du même coup son cheval et quelques centaines de beaux ducats, il poussait sa monture et galopait de son mieux. Il traversa ainsi sans s'arrêter un des faubourgs de Fenestrelle, et poursuivit incontinent sa route vers la France.
Bien lui en prit. Micaël, en effet, n'avait pas tardé à réfléchir que sa bourse, si bien remplie qu'elle le fût maintenant, pouvait contenir encore quelques pistoles. Au premier détour du chemin, il prit à travers champs et gagna Fenestrelle à toute bride. Aussitôt arrivé, il se fit
conduire au lieutenant du duc de Savoie, et
dénonça son ancien maître ; ies portes furent
immédiatement gardées.
Quelques heures après, arriva la caravane
des bons habitants deFalcone. Ils cherchaient
une enfant, un Français et un valet romain;
le valet seul fut trouvé et paya pour tous.
Nous ne voulons point dire par là que le vieux prêtre reçut un dédommagement pécuniaire; les autorités de Fenestrelle entendaient mieux leur devoir. Le valet fut complètement dépouillé, il est vrai ; mais les rustiques plaignants s'en retournaient les mains vides. Paix soit à la justice savoyarde !
Maître Vouet aurait ri de bon cœur s'il eût pu voir Micaël reprendre pédestrement le chemin de Rome, après avoir laissé son cheval dans les écuries du seigneur gouverneur , et ses pistoles dans les vastes poches de la Thémis italienne. Il lui fallut se passer de ce plai-
sir; eu revanche il franchit heureusenienl la frontière et put dormir en paix le lendemain dans une auberge française.
La Gemma restait inconsolable. Quelque soin que prit le peintre delà combler de tous ces riens qui charment l'enfance, elle pleurait toujours ; elle songeait toujours au vieux prêtre et à ses compagnons du village. Longtemps après que maître Vouet se fut installé à Paris dans la maison où nous l'avons vu au commencement de ce rrcit, la jeune Italienne garda sa tristesse.Mais,queIque soit l'excellent naturel d'un enfant, ses regrets ne peuvent être éternels ; maître Vouet, comme s'il eut compris qu'il lui fallait bien de la douceur pour faire oublier à la jeune fille le bonheur dont il Tavait privée , redoublait de soins et de caresses. Le sentiment que lui inspirait Marie était autre, mais presque aussi vif que la tendresse d'un père. Il ne se rassasiait point
de sa vue;sa présence le délassait des travaux de son art ; il va sans dire que le fameux tableau fut achevé.
Cependant la Gemma croissait en beauté ; c'était la perfection du type féminin dans toute sa grâcesuave, voluptueuse et décente à la fois.
Ce fut une singulière vie que la sienne, durant ces dix années, et plus singulière son éducation. Vouet l'avait d'abord laissée libre de ses actions, mais, au bout de peu de temps, les enfants du voisinage avec lesquels elle avait accoutumé de jouer,la virent disparaître tout à coup et n'entendirent plus parler d'elle. A mesure que l'enfant se faisait femme, la tendresse de maître Youet se transformait et devenait susceptible de jalousie. Voyant sa Gemma si belle, il prétendit monopoliser sa beauté. Dès-lors, cachée à tous les regards, n'apercevant jamais que le peintre et une
vieille servante, elle passa ses jours dans la plus rigoureuse retraite. Les pièces somptueuses que nous avons essayé de décrire, un vaste jardin couvert de treillages impénétrables à Toeil, tel était son univers. Son espril,aidé par ses souvenirs, s'élançait bien au delà quelquefois, mais elle n'avait matériellement ni les moyens de franchir la barrière qui la séparait du monde,niraudaee de le tenter. Son maître, car la pauvre fille était bien véritablement esclave, lui avait défendu de quitter sa prison dorée; elle obéissait.
Z^^mowr de maître Vouet, — nous employons ce mot à défaut d'im meilleur; nous décrirons cet amour, ne pouvant le définir, — avait tous les caractères d'une passion; passion exclusivement artistique, où il n'entrait rien de sensuel. C'était une admiration enthousiaste pour ce qu'il y avait de physiquement parfait dans la jeune fille ; un dédain complet,
brutal^ de tout le reste : sentiment téméraire et impie qui, mutilant l'œuvre de Dieu, faisant de sa créature une sorte d'objet d'art, dégradait implicitement l'auteur de toutes choses au rang de modeleur en chair humaine; sentiment bizarre et puéril qui changeait l'être animé en poupée, et s'applaudissait de la transformation! En un mot, Maria était, pour Vouet, un inappréciable trésor, parce qu'elle était le plus beau des modèles; il l'aimait en ce sens qu'il croyait sincèrement ne pouvoir trouver sa pareille.
Presque toute la journée, elle posait devant lui. Il la peignait en Vénus, en Hébé,en Léda, sous toutes les formes mythologiques ; puis, entremêlant de perles les boucles plus noires que le jais de ses longs cheveux, il la drapait en Aimée, ou plaçait sur son front le diadème d'une reine. A ses élèves les travaux de commande, à lui son idole, sa Gemma, qu'il voyait
toujours \)\us belle sur le piédestal que sur sa toile, et dont il poursuivait avec ardeur la parfaite ressemblance, sûr qu'il serait alors d'avoir produit un chef-d'œuvre.
Maria se prêtait avec douceur à tous les caprices du peintre. Le souvenir du village, du bon prêtre qui avait élevé son enfance, restait au fond de son cœur, mais voilé, méconnaissable , comme les vagues ressentiments d'un songe heureux et lointain. Devant maître Vouet, elle se dé[)Ouillait de ses vêtements sans rougir, souriant innocemment à l'homme qui contemplait son beau corps sans voile. C'était, à coup sûr, un spectacle unique que cette jeune fille , vierge d'âme et de corps, ignorant jusqu'à la pudeur , nue devant ce vieillard incarné dans son pinceau, ne tressaillant à son aspect que d'émotions artistiques, voyant à peine en elle une femme, mais voyant mieux et pis , une œuvre à laquelle
s son imagination ne devait rien retrancher,
rien ajouter; une perfection comme l'art humain n'en avait encore ni rêvé ni produit.
Vouet n'avait hvré au pubHc aucune des innombrables toiles sur lesquelles il avait esquissé la Gemma. Par un juste retour de son adoration exclusivement matérielle, sa puissance de reproduction restait bornée; aucun de ses tableaux n'était irréprochable ; il le savais Cest à peine si, au rebours de Zeuxis, il eût pu recomposer son uiodèle avec la bouche d'un de ses portraits, les yeux d'un autre, la carnation d'un troisième, etc. A l'époque où commence notre histoire , son ami le plus intime, André Polo, noble Vénitien, lui avait demandé une étude de femme ; il désira le satisfaire sans emprunter le pinceau de ses élèves. Mais il ne pouvait peindre que la Gemma ; pour toute autre tâche , il se sentait pris de fatigue et de dégoût. D'un autre côté, il ne
voulait point livrer son diamant , quelque imparfaites qu'en fussent les copies , à la eu?riosité d'un regard profane. Dans cet embarras , il imagina, pour éluder la difficulté, de transformer Maria, pour ainsi dire, de la rendre en un mot méconnaissable.
Un jour, la jeune fille dut, avec sa patience ordinaire, cacher ses magnifiques cheveux noirs sous les longues boucles d'une chevelure blonde. Un turban oriental couvrit la moitié de son front, ses belles formes disparurent en partie sous de légères draperies et la soie d'un pantalon à la persane. Ce fut ainsi qu'elle apparut à Eustache Lesiieur,
Lorsque, revêtue de ce costume, elle prit place sur le piédestal, le premier peintre du roi recula, surpris de la trouver plus séduisante encore , s'il est possible , sous ce déguisement. Ce n'était plus, il est vrai, cette perfection irréprochable devant laquelle
il s'agenouillait la veille; il y avait maintenant^ non un défaut, mais une bizarrerie ; les cheveux blonds mettaient une langueur inaccoutumée sur ce visage de brune ; maître Vouet eut besoin de son habitude de dix années pour ne devenir point amoureux dans le bon sens du mot.
11 la peignit ainsi et fit un tableau passable qui ne le satisfit point. Décidément, il semblait qu'il y eût comme une maligne influence entre lui et la Gemma. Les obstacles qu'il avait rencontrés dès les premiers jours à Falcône n'avaient point disparu; jamais, sous aucune forme, il n'avait pu saisir sa physionomie. En présence de son modèle, comme autrefois loin de lui , il demeurait sinon impuissant, du moins incomplet.
Eustache Lesueur était entré, comme nous l'avons vu, par hasard, dans celte partie de la maison à lui inconnue. La vue de la jeune
fille fit sur lui une impression si vive que nous n'avons point osé la peindre dans toute sa violence, craignant d'être accusé d'exagération. Pour Maria^ nous sommes plus à l'aise; du plus loin qu'elle pût se souvenir, elle n'avait jamais vu de jeune homme. Nous ne dirons pas qu'elle fut frappée au cœur comme Eustache ; une douce surprise la saisit ; elle le trouva beau et fit intérieurement une comparaison qui n'était point à l'avantage de maître Vouet.
Eustache Lesueur n'était pas. cependant ce qu'on appelle un bel homme; il n'était pas non plus un joli garçon ; mais, à cette époque de sa vie où les veilles et la douleur n'avaient pas achevé d'imprimer leurs stigmates sur son visage, il avait cet attrait qui résulte de la jeunesse unie à une vaste intelligence. Son front était haut et large; ses jeux d'un bleu pâle îivaient un regard fier, calme, lim-
pide, et ses rares cheveux, frôlant de leurs boucles clair-semées le duvet naissant de sa joue,ajoutaienl un charme singulier àTensemble de sa physionomie.
Maria Tavait examiné curieusement. Quand il s'enfuit soudain avant d'avoir prononcé une parole, la jeune fille le suivit d'un regard étonné; son sourire se perdit dans les lignes si pures de sa bouche ; elle regretta sou absence. Puis, lorsque rentra maître Vouet, par un instinct inexplicable chez une enfant ignorante de tout, elle tut la petite aventure qui venait de rompre inopinément la longue monotonie de sa solitude.
Cette nuit-là, le sommeil de la Gemma fut agité de songes étranges et joyeux. Elle se voyait dans ce lointain village, dont elle ne savait plus le nom, mais qui envoyait parfois à son souvenir son vert })aysage et sa rustique félicité; elle se voyait assise^ comine ja-
dis, aux genoux d'un vieillard dont les yeux se mouillaient de larmes à son aspect. Il l'attirait paternellement à lui et la pressait sur son cœur. Maisalors, au lieu d'un vénérable visage, le vieillard prenait tout à coup un front sans rides ; sa tête chauve se couvrait de blonds cheveux: c'était le jeune inconnu de la veille.
Et la Gemma se réveillait souriant à ce rêve qui eût effrayé tant d'autres jeunes filles. Elle ne rougissait point. Le rouge peut être la couleur de la vertu, puisque Socrate l'a dit dans la Morale en action, mais, à coup sûr, ce n'est point la couleur de l'innocence.