LE PORTRAIT
Les premiers rajons du jour trouvèrent Enslache s\'îgitanl sur sa pauvre couche , Pœil grand ouvert cl le front en feu. Nous ne Cil^ rons point son délire et ses visions folles ; on' devine sans notre aide que la jeune fille mys-
léricnsc ne quitta pas une minute son clievot, Eustache était à peu de chose près dans les mêmes conditions morales que Marie. Ce que la retraite avait fait pour elle , la passion de Part, le travail constant Tavaient fait pour lui. Il avait alors plus de vingt ans , et jamais aucune idée de plaisir ou d'amour n'*avait envahi sa tête ni son cœur. Eustache avait pourtant une àme tendre , faible même et invinciblement portée vers la c^iUemplation ; mais jusqu^ici la femme n'avait point eu de part à ses pensées : ce que ne prenait pas l'ait, il le donnait à la religioii.
Vers la sixième heure après minuit, sa fièvre se calma, et le sommeil vint enfin; harassé de latigue , il dormit longtemps et paisiblement. Quand il se réveilla , midi avait sonné à Téglise de Saint-Germain-rAuxerrois , près de laquelle était située .^a demeure.
Le jeune peintre se je(a liOis du lit et prit à
la haie ses vet(3iijents. 8a première pensée fut pour le coiUTOiix de son maître ; mais , à mesure que les dernières brumes du sommeil disparaissaient, la crainte s^enfujait avec elles; Eustache sentait en lui une fierté, une force inusitées; il semblait que, depuis la veille, son intelligence se fut élargie et éclairée, que sa volonté eût pris de la vigueui'. L^adolescent avait lardé à se faire homme , mais Theure de la virilité morale avait enfin sonné pour lui.
Ce fut d\\n pas ferme et la tête haute qu^il entra dans Tatelier de maître Vouet. La veille encore , il eût tremblé à Tidée des reproches du peintre et des méchants sarcasmes de ses camarades; maintenant, il se sentait capable d^iffronter l'un et de rendre aux autres mépris pour railleries.
Il marcha droit à son chevalet , et , trouvant Mignard occupé comme d'habitude à réchautfer les tons de son ouvrage, à donner de
la vie à rcnsemble , il Técai ta doucement , mais avec autorité.
— Ami Pierre, dit-il, dorénavant et grâce à Dieu, je ne veux plus d^aide que la sienne. Il faut vous le tenir pour dit.
Mignard leva sur lui son regard, où Tétonnement le disputait à la compassion. Les autres élèves de Vouet partirent en choeur d*un gigantesque éclat de rire.
— Eh 1 mon pauvre camarade, dit Mignard en haussant les épaules , crois-tu que ce soit un plaisir de corriger tes pauvres barbouillages?... Mais tu t'es levé trop matin, je pense; quelques heures de sommeil t^auraient fait grand bien... N'aurais-tu point la fièvre?
Un autre , s'avançant à ces mots , saisit gravement le bras d'Eustache , et se mit en devoir de lui lâter le pouls.
Lesueur eut un moment de doute amer; il hésita. Sa main n'avait point touché de pinceau
depuis la veille ; matériellement il n'avait aucune preuve de cette puissance qu'il annonçait avec tant d'audace ; mais le rapide examen intérieur qu'ail fil en une seconde le convainquit de plus en plus. Il prêta Toreille et entendit au dedans de lui la voix de son génie : là pensée bouillonnait dans son cerveau ; sa main frémissait d^impatience auprès du pinceau qui allait donner une forme à ses conceptions.
— Allons , mes maîtres , reprit-il en se redressant avec une fierté calme , remettez à demain vos sarcasmes , je vous prie. Laissez-moi peindre jusqu^au soir, et alors me raille ou me corrige qui voudra.
— Voilà qui est hardi , Eustache, murmura près de lui la voix de Petit-Jean. Mais, bon courage , et vous ferez comme vous dites !
— Voici que le pauvre Eustache est fou ! dit Mignard.
— Pauvre Euslache ! lépclèreiil ironiquement les aulres élèves de Vouel en regagnant leurs places ordiuaires.
Charles Lebrun^ durant cette scène, n'avait pas même daigné lever les yeux de sa toile.
Lesueur saisit sa palette et travailla.
Ce fut pour lui un moment d'orgueil el de joie délirante, quand il vit que sa main tenait les promesses de son cœur. Plus d'hésitation , plus de tâtonnements , plus de ténèbres ; en quelques coups de brosse , il effaça les corrections de Mignard , el reprit son oeuvre au point où lui-même l'avait laissée.
Plus d'un, dans l'atelier de maître Vouet , dut croire qu'il y avait en ceci de la magie. Eustache , après s'être un instant recueilli , choisit dans son tableau une tête de vieillard qu'il avait naguère dessinée avec amour, et que Mignard venait de retoucher maladroitement. Cette tête, aux contours savants et
purs, était jusqu'alors restée clans ce vague état d'imperfection commun à toutes les productions de Lesueur ; il y avait comme un voile entre elle et le regard. A peine eut-il pris en main sa palette, que ce voile sembla se déchirer. Son pinceau, courant sur sa toile avec une rapidité merveilleuse, y répandait la vie à flots : lui aussi était maintenant créateur, et cette tête lumineuse, pensante, animée, sortant tout à coup du néant où sommeillaient encore les autres figures, empruntait au contraste un éclat presque surnaturel. Insensiblement, et sans qu'Eustache y prît garde , les élèves les plus voisins s'étaient rassemblés autour de lui , muets d'admiration et de stupeur. Bientôt tous , à Texception de Lebrun, qui ne se dérangeait pas pour si peu , quittèrent de nouveau leur place et s'approchèrent de son chevalet. Il ne les voyait pas et peignait toujours; ce furent seulement les
premières exclamations échappées à ce groupe, dont l'admiration ne pouvait plus se contenir, qui le tirèrent de sa préoccupation.
Il se retourna vivement. Toute fierté avait disparu de son œil, quMl baissa devant ces regards hostiles ou admirateurs.
— Bien , bien , bien ! s'écria Petit-Jean au comble de l'enthousiasme. — Mes bons maîtres, que dites-vous de cela?
Il se fit un murmure; la plupart louèrent, quelques-uns se turent. Mignard était de ce nombre.
— Pierre, mon ami , reprit Petit-Jean, qui le couvait de son regard triomphant, ne ferezvous point aumône d'un éloge à ce pauvre Eustache qui est fou?
Mignard fit un geste violent; il fut sur le point de se précipiter pour broyer cet enfant qui mettait ainsi à nu sa basse jalousie : mais^
se retenant , il courba la tête et quitta silencieusement l'atelier.
— Eh ! dit encore Petit-Jean , qui délirait de joie comme si la victoire eût été sienne ; — notre seigneur à tous, Charles Lebrun , n'a point vu cela. Ce serait grand égoïsme de le priver de ce plaisir.
Il s'en alla prendre Lebrun par son pourpoint et l'amena d'autorité devant le tableau de Lesueur.
— Voyez ! s'écria-t-il. Si vous raillez par aventure , votre raillerie ne se perdra point pour s'attaquer trop bas , cette fois.
A peine Lebrun eut-il jeté les yeux sur la toile, qu'un nuage assombrit son front hautain; son oeil prit une expression de terreur; mais il se remit aussitôt, et, souriant avec condescendance^ il laissa tomber ces paroles en regagnant son chevalet :
— Eustache vient maintenant après moi.
Je ne l'aurais pas cru plus habile que Mi-
gnard.
— Que vous disais-je hier, Eustache? murmura Pelil-Jean à l'oreille de son nouvel ami ; ne craignez point ce paon qui se mire en luimême ; gardez-vous seulement de tous les autres , et de Mignard plus que de tous.
Eustache serra la main de Tenfant. Quand les travaux de Patclier eurent repris leur cours, il descendit en lui-même et se prit à rêver.
La blonde inconnue , cette ravissante jeune fille dont la vue avait si puissamment remué son âme , voilà quelle était , selon lui, la cause de cette transformation soudaine ; c^est à elle, après Dieu, qu^il rendait grâce au fond du coeur. Et son amour naissant s'augmentait de toute sa reconnaissance.
Se trompait-il ? En vérité , nous ne savons. Parce qu'une croyance est douce , poétique ,
consolante, (aiU-il, de nécessité, la regarder comme illusoire? Certes, il est probable que cette lutte engagée au dedans de lui-même entre la lumière et les ténèbres, touchait dés lors à son terme. Mais si , ce qui n^est point douteux, la première aurore d\m génie latent ou étouffé est une véritable naissance ; si riiomme, au cœur duquel se livrent ces mystérieux combats , subit une sorte de travail ou u enfantement moral, pouiquoi n'admettrait-on pas qu'un choc violent, moral aussi , pût brusquer la péripétie !
Quoi qu'il en soit, à dater de ce jour, Euslache, comme homme et comme peintre , ne fut plus reconnaissable; ses camarades d'atelier durent s'avouer sa valeur. Mais il est dans la nature du commun des artistes de s'indigner d'une supériorité, surtout si cette supériorité, se manifesianl à Timprovisle , lait monter brusquement au pinacle un rival obscxu' jusqu'à-
lors. Il y a chez eux do ce sentimenl élroil et boudeur qui porte un vétéran à détester son jetine capilaine. Ces hommes, dont Texistence est en quelque sorte ime longue lutte d^où ils se retirent battus pour la plupart , nient chez autrui la faculté de vaincre , le génie ; ils ferment les yeux pour ne le point voir. Si, aveuglés par sa splendeur, ils sont forcés de reconnaître sa présence , ils veulent au moins le contraindre à suivre, pour arriver au som» met, la route vulgaire; à monter un à un les degrés inférieurs où se sont arrêtées un beau jour leurs propres médiocrités hors d'haleine. Les élèves de Vouet remplacèrent par la haine un mépris devenu impossible. C^est à peine si Lesueur ne perdit point au change ; on ne le raillait plus , mais tous les visages prenaient à son approche une expresâon froide et malveillante ; on laissait un large espace vide autour de lui. Les braves jeunes gens avaient
grand tort; le génie n'est point contagieux de sa nature , et aucun d'eux ne courait risque de gagner le mal d'Eustache Lesueur.
Pierre Mignard s'était mis à la tête de cette persécution sourde , lâche , implacable ; il ne put jamais pardonner à son ancien protégé d'avoir grandi subitement au point de le dépasser de la tête. Petit-Jean seul restait fidèle ; il avail planté son chevalet tout près de celui d'Eustache ; et quand Tabsence de ce dernier donnait cours aux envieuses critiques de ses camarades , Pelit-Jean était Ih qui le soutenait de sa voix stridente et de ses intrépides lazzi.
Eustache, lui, n'en était déjà plus aux joies du triomphe. Durant les premiers jours , il s'était complu dans sa force nouvelle : l'image de Gemma , sans cesse présente à sa pensée, avait été un encouragement, non une entrave; mais, lorsque la première ivresse fut passée, Tobsession devint tyrannique. Le jeune pein*
Ire n'apporta plus à râtelier qu\me ardeur distraite ; il mesurait les heures et attendait le soir avec impatience.
Le soir, on Peut rencontré dans un coin
obscur de la rue des Fossés , l'œil fixé sur les
fenêtres de maître Simon Vouel. Il regardait
de toute sa force; mais, si une lumière brillait
à ces fenêtres, c'était toujours l'ombre du
vieux peintre lui-même qui se projetait sur
les vitraux. Pendant bien des jours, Eustache
vint passer de loni^^ues heures à ce poste, et
jamais nul indice, aperçu, ne le paya de sa
persévérance -
Dppuis que maître Vouet avait ouvert un atelier, il n'y avait point d'exemple qu'un de ses élèves eût violé le secret de son appartement privé. Les ordres du peintre étaient , à cet égard, formels et sévères. Au premier étage de la maison se trouvait sa galerie, puis l'escalier se bifurquait. L'une de ses branches,
haute de deux étages , conduisait à Tatelier public ; l'autre , on ne savait où.
Mais Lesueur le savait. C'était ce chemin qu'il avait suivi une fois par hasard dans sa préoccupation ; c'était ce chemin qui l'avait conduit dans ces pièces étranges et luxueuseï ou ^ selon lui , s'était décidé son destin. Souvent, depuis lors , poussé par un inquiet désir,, il s'était trompé sciemment de route, et , montant les marches défendues, il avait poussé la porte , qui toujours lui présentait un obstacle infranchissable; puis, en face de sa toile, sa palette à la main, il ne retrouvait plus ces inspirations suaves et chaleureuses qui l'avaient grandi tout à coup à la taille d'un mètre , lui, le pauvre paria de la veille !
Comme toutes les aines tendres à l'excès ,
Lesueur était superstitieux. Se voyant faiblir,
il crut que sa force tenait par un lien mysii«
que à cette belle fille , cachée par maître Vouet T. II. 12
à tous les regards. Il se figura qu'à cette source bienfaisante il fallait puiser plus d^une fois. Dès lors , il n'eut plus un instant de repos ; deux sentiments, dont un seul élait avoué par lui, l'amour d'une femme et la passion de la gloire, se réunirent pour le pousser sans relâche. Il jura dans son coeur qu'il la reverrait.
Ainsi , tant que durait le jour, les élèves de maître Vouet s'étonnaient de rencontrer Euslaclie errant dans les escaliers ; lui voyait à peine ceux qui passaient , un sourire méchant à la bouche ; il épiait , il regardait cette porte toujours close. Quelquefois, il est vrai, celte porte s^ouvrait, mais c'était pour donner passage au vieux peintre , qui la refermait aussitôt. Le pauvre Eustache perdait courage.
Un jour enfin , maître Vouet , sortant pour peu de temps sans doute , laissa la porte entr'ouverle. Eustache était à son poste ; il se précipita.
Tout était comme il l'avait vu la première fois, ornements, tapis, draperies; mais cela lui importait peu. Il traversa rapidement la première pièce.
Son coeur battit violemment lorsqu'il écarta la draperie ; il se sentait défaillir, tant il espérait de bonheur. Aussi fut-il une seconde avant d'oser lever les yeux.
Il regarde enfin ; le piédestal était vide , le salon solitaire.
Telle était l'émotion de Lesueur, qu'à cette vue il éprouva un mouvement de bien-êlre ; il s'avouait maintenant trop faible pour ce bonheur si ardemment souhaité.
Il s'avança d'un pas timide jusqu'au milieu de la chambre. Plusieurs choses qu'il n'avait point remarquées la première fois frappèrent alors ses regards. C'était d'abord une série de tableaux représentant tous la même personne : une belle jeune fille aux longs cheveux noirs ,
tantôt (ressés sur son cou de neige , tantôt roulés en diadème à son front, tantôt flottant capricieusement sur ses épaules , bouclés , peignés ou épars. Toutes les poses , tous les costumes étaient mis à contribution. Il semblait que l'imagination de maître Vouet se fût complue dans cette tâche bizarre, au point de déserter tout autre travail.
Eustache regarda distraitement. Ce n'était point ce qu'il cherchait.
Mais lorsque son oeil, après avoir fait le tour de la chambre, s'arrêta sur un petit chevalet dressé vis à vis du piédestal, un cri étouffé sortit de sa poitrine. Il joignit les mains et resta quelques secondes immobile , plongé dans un indicible ravissement.
Il y avait, sur le chevalet, un portrait ; non pas celui du modèle copié tant de fois; c'était une jeune fille aussi, mais de beaux cheveux blonds tombaient à flots sur ses épaules et son
sein demi-nu. Au bas, était écrit un nom : la Gemma.
— La Gemma ! dit Eustache avec passion. Nom divin pour une divine créature ! Oh !
c'est elle; je la reconnais Et pourtant
combien elle est plus belle encore î
Il se mit à genoux tout près de la toile.
— Ma Gemma! mon gémie ! dit-il d\uie voix basse et suppliante, donne-moi ton aide afin que j'aie un nom parmi les peintres.
Il avait penché sa tête sur sa main. Toup à coup il se releva el son Iront se couvrit de rougeur.
— Cet homme la voit ! murmura- t-il avec amertume, tous les jours, à loute heure! elle est à lui ! son vulgaire pinceau trace les lignes de son visage , oublieux de mettre dans ses traits Texpression céleste que Dieu leur a départie..... Je la referai, moi, s'écria-t-il en s'exahant de plus en plus. — A ce corps, je
restituerai son âme Arrière, Caravage,
Valentin , démons de la matière î à moi, Raphaël ! je vais corriger mon maître l
Et, saisissant palettes et pinceaux avec enthousiasme, il attaqua Toeuvre de Simon Vouet. Il travailla aussi sans modèle, copiant son souvenir. Le temps passait ; il travaillait toujours, ne songeant point à maître Vouet, à son retour probable et à sa fureur.
Il y avait déjà plusieurs heures que son pinceau poursuivait l'oeuvre de transformation, lorsqu'une draperie, cachant une porte intérieure, se souieva doucement. La Gemma montra sa charmante tête brune et fît un mouvement pour entrer, mais elle s'arrêta à la vue de Lesueur. Elle l'avait reconnu d'un coup-d'oeil.
La jeune fille demeura immobile sur le seuil, contemplant avidement le peintre , et retenant son haleine, de peur sans doute de
le faire fuir comme la première fois. Elle le trouvait beau ; il Fêtait réellement ainsi , car Fenthousiasme et le génie savent colorer tout visage d^un reflet de beauté. Elle eûl voulu le voir de plus près, mais , outre sa frayeur enfantine, un sentiment qti'elle ne connaissait point, avant-coureur d^un autre qu'Eustache devait aussi lui révéler, la timidité, la retint.
A ce moment, la porte extérieure grinça stir ses gonds, et Ton entendit la voix de maître Vouet se gourmandant lui-même sur sa négligence. La Gemma fit un geste de regret naïf, laissa retomber la tenture et disparut •effrayée.
Pour Lesueur, il n'entendit pas. Seulement, comme son oeuvre était achevée, il se leva et fit un pas en arriére afin de la juger mieux.
Vouet entra. A la vue d'un homme, pinceau et palette à la main, devant son tableau chéri , il s'élança^ tremblant de fureur.
— • Misérable! s'écria-l-ilen secouant rudement Eustache, oses-tu bien loucher ce que ton regard ne devrait effleurer qu''avec crainte !
Lesueur le repoussa d^un geste calme ; d^un autre geste, il lui montra la toile.
Vouet n^avait pas été sans s^apercevoir des rapides progrès de son élève ; mais, négligeant de plus en plus son atelier, il n"*avait pu donner à ces progrès l'importance d^une complète transformation. Son élonneinentful donc entier lorsque, suivant le geste de Lesueur, son œil tomba sur le portrait de la Gemma.
Eustache y avait toute son âme. Quelques touches restaient à modifier dans les détails, quelques accessoires à finir; mais le visage ressortait sublime, sous sa magnifique parure de cheveux blonds. Pourtant, ce n'hélait point encore, à bien prendre, la Gemma ou sa ressemblance mathématique ; Lesueur Tavait
peinte comme il la voyait au travers de ses souvenirs enchantés : plus belle qu'il n'est donné de l'être à une créature humaine. C^élait une de ces oeuvres choisies dont la suavité timide , inaperçue de là foule, monte lentement au coeur et Tclève au dessusdes choses de la terre; harmonie pieuse et recueillie, liymne écrite au pinceau, prière humble, mais splendide, faite avec deux mots ravis au ciel : amour et religion ! une (le ces œuvres enfin telle que nous en a léguées en quantité le fécond génie du grand peintre. El c'était mieux que cela encore : Lesueur n'a pas peint deux fois sa maîtresse.
Pour comprendre les sentiments qui durent agiter Simon Vouet , il faut se souvenir que , depuis dix ans, il poursuivait inutilement la solution de ce problème. Il y eut chez lui dépit, humihalion et regret, dominés par une admiration mdicible. Sa colère avait fui. L'i-
dée lui vintpeut-être de demander à Euslachc le motif de celte violation de sa retraite; il n'osa, se sentant là devant son maître.
— Mon fils, dit-il à voiît basse et en se découvrant, je vous remercie.
Et comme Eustache, rendu à lui-même par cette humilité quelque peu théâtrale, ouvrait la bouche pour s'excuser, Simon Vouet sempressa d'avancer un siège et ajouta gravement :
— Ce me sera une grande gloire, dans ce siècle et dans ceux à venir, d'avoir fourni mes leçons à un peintre tel que vous , Eustache Lesueur.
Tous deux gardèrent le silence pendant quelques instants. Eustache restait timide, embarrassé, suivant son habitude, dès qu'une lutte terminée à son honneur le rendait à sa modestie native ; maître Vouet regardait lou-
jours le tableau. Mais, tout en admirant, il réfléchissait.
Vouet avait parcouru le monde en observateur. Il avait vu les fenêtres grillées de l'Italie espagnole , les murs épais des harems d'Orient; il avait vu les duègnes, les eunuques blancs et noirs. Serviteurs et clôtures lui avaient semblé faire assez mal leur devoir. De ses voyages il avait rapporté , entre autres choses, une foi entière à cet antique axiome : Ce que femme veut, Dieu le veut.
Or, pour faire la Gemma si ressemblante, Eustache deyait l'avoir vue ; s'il l'avait vue , à quoi bon lui fermer désormais le mystère de sa retraite? Les verroux, excellent préservatif suivant le vieux peintre, perdent leur vertu dès que le mal a pris naissance.
D'un autre côté, en ouvrant sa porte à Eustache, il s'acquerrait un élève dévoué, un ami ! Nul, dans l'atelier supérieur, ne saurait
les emprunts que le premier peintre du roi pourrait faire ultérieurement à ce précieux et inimitable pinceau. Il est vrai qu'en agissant ainsi, Lesueur serait de moitié dans son trésor; il reverrait la Gemma; s'il ne Taimait point il pourrait l'aimer.
— A cela ne tienne! b'écria tout à coup le vieux peintre. Vous serez tous (\eu% mes enfants!
Eustache le regarda étonné; Vonet lui ouvrit ses bras et le pressa sur son cœur avec de grandes démonstiations de tendresse.
— Mon fils, dit-il, qu'il n'y ait plus de mystère entre vous et moi. A toute heure, cette porte vous sera ouverte. Je ferai transporter ici votre chevalet... J'ai cru voir que, parmi mes élèves, il en est qui ne vous estiment point à votre haute valeur. Ils pourraient manquer au respect qui vous est dû, et je ne veux point que cela soit.
Eustache marchait de surprise en surprise et ne pouvait trouver de parole pour répondre.
— Refuseriez-vous ? demanda Vouet se méprenant à son silence.
Comme on le pense, Eustache n'avait garde, Vouet ne venait-il pas de le dire lui-même? A toute heure, cette porte lui serait ouverte. Il pourrait donc la voir...
— Maître, dit-il avec émotion, je suis tout à vous.
Sur le point de sceller ce contrat, où les deux parties taisaient leur but et leurs desseins, Vouet hésita encore.
— S'il allait me l'enlever ! pensa-t-il. Mais il comptait sur sa pénétration et sur
la simplicité de Lesueur. L'événement, d'ailleurs, le poussait malgré lui; rien ne pouvant empêcher le jeune peintre de connaître son
secret , il valait mieux i'initier de bonne grâce.
— A demain, mon cher fils! dit-il en renouvelant son accolade.
JLA POSEUSE.
Le lendemain, maître Simon Vouet était établi dès le matin dans son atelier secret, La Gemma posait devant lui, nue et les cheveux dénoués.
Maître Vouet avait peu dormi la nuit pré-
céclente. Ses craintes de la veille avaient pris de la consistance, et il se reprochait vivement son imprudente précipitation. A force de rêver aux moyens d'éloigner le danger, une idée lui était enfin venue qui ne pouvait surgir que du cerveau d'un vieux peintre. Un peintre seul, en effet, peut connaître Tintensité de la répulsion produite par une femme descendue au métier de poseuse, sur l'homme que sa profession appelle chaque jour à voir les pauvres créatures de cette espèce braver avec une indifférence brutale les yeux de tous pour un maigre salaire. Un vieillard seul, spéculant sur une telle connaissance, peut profaner de sang-froid son trésor, afin de le conserver intact.
— Arrondis ton bras de fée pour envoyer un baiser à ton berger. . . ma perle ! . . . Rejette en arrière tes beaux cheveux afin de ne point voiler la poitrine... Bien! ï'estcela! Je veux
jurer par tous ies peinlres de Ja Grèce et de Rome qifil n'y eut jamais de bergère comme toi, ma Gemma!... Que tu es belle ainsi!
Ce disant, maître Vouet lançait un regard furtif vers la porte.
— Vienne Eustache maintenant, murniura-t-il.
Maria obéissait, mais c'était avec répugnan- ^
cç.Elle, d'ordinaires! iiidiiférenteaux caprices du vieux peintre, souffrait à se montrer ainsi. Une honte vague, une crainte qu'elle ne s'expliquait point, allanguissait ses mouvements. Il semblait que son instinct devinât le perfide espoir de Vouet.
— Peut-être va-t-il venir encore ! soupirat-elle.
Le vieux peintre tressaillit à ce mot.
— Qui ? demanda-t-il vivement.
Et comme Maria, au lieu de répondre, baissait ks yeux avec embarras, il pensa que les
deux jeunes gens sélaienl parlé, qu'ils élaient d'accord déjà pent-étre. Mais, avant qu'il pût adresser à Maria une autre question, des pas se firent entendre dans la chambre voisine. Lors il jeta un regard de détresse sur ia jeune fille, tremblant de l'avoir faite ce matin si séduisante, tout exprès pour aiguillonner une passion déjà née au cœm^ d'Eustache.
Il n'était plus temps. Eustache parut à l'ouverture, et maître Vouet se leva précipitamment.
— Voici mon fils bien-aimé ! s'écria- t-il en allant à sa rencontre avec toutes les apparences de la joie.
Lesueur prit la main que son maître lui tendait, et la pressa dans les siennes avec respect. Dès le seuil, il avait jeté ses yeux autour de la chambre ; la jeune fille, debout sur le piédestal, n'avait point échappé à ce regard; il l'avait reconnue dès l'abord pour l'original
de tous les portraits appeiuliis aux lambris : c était le modèle ordinaire de maître Youet. Pour la céleste fille qui lui était un jour apparue eii ce lieu, il ne la voyait point. * Si Eustache avait soupçonné l'identité de ces deux femmes, la condition de poseuse, bas placée qu'elle était dans son opinion, n'eût point suffi pourtant à rompre son amour. Mais qui eût mis ce doute dans son esprit ? Sa vision ne lui était apparue qu'une seule fois; il se la rappelait seulement pour se l'idéaliser chaque jour davantage, suivant en cela la tendance de sa nature rêveuse et toute spiritualiste. Cette brune enfant avait, dans la perfection de ses formes, quelque chose de sensuel qui eût contrarié déjà son vague souvenir. D'ailleurs, les longs cheveux blonds, cette parure des têtes virginales, faisaient positiveiU' nt corps avec l'idée qu'il avait conservée de la Gemma.
Si, (l'un antre côté, l'tiifniit qui était là devant lui n'eût point été poseuse, il l'aurait sans doute considérée avec d'autres yeux. Frappé de la ressemblance, si petite qu'elle put paraître à ses sens prévenus, il aurait soupçonné le mystère.
Mais le hasard, le caractère de Lesueur et le stratagème de maître Vouet semblèrent se combiner pous servir à Tenvi ce dernier. Il dut voir que désormais son trésor était en sûreté, du moins en ce qui concernait .Eustache; mais il ne se douta point de la complication de circonstances qui amenait ce résultat; il ignora surtout qu'il y eût dans la croyance de Lesueur deux prisonnières sous ses verroux: l'une, debout maintenant sur le piédestal, statue que le jeune peintre admirait distraitement; l'autre, la Gemma, la reine de ses songes, son amour et son génie.
Pour la pauvre fdie, objet de ce conflit et
de cette méprise, ia vue de Lesueur l'avait fraj3[)6^e cotDine un coup de foudre. La pudeur venait de se révéler en elle avec une soudaineté pleine de violence. Comme la première femme, après qu'elle eut goûté le fruit mystique, Maria, confuseetrougissantesefjt lin voile de sa chevelure ; une angoisse inconuiie remplit ses yeux de larmes; elle eur voulu mourir pour' échapper à celle honte cruelle qui lui navrait lecœiu'.
Et pourtant elle n'était point au bout de son supplice. Maître Vouet avait pris à part son élève; tous deux, la désignant {\n doigt, semblaient discuter tranquillement. Quelques mots arrivaient jusqu'à elle.
— De belles lignes, disait Lesueur de sa voix douce et calme.
— Belles! s'écriait maître Vouet, que saisissait involontairement son enthousiasme or-
dinaire, — dites magnifiques, mon fils, dites incomparables î
Le regard de Lesueur, — un de ces regards froidement aj3préciateurs qu'on jette à un cheval de prix, à une chose quelconque, — vint glisser de nouveau sur le corps nu de la Gemma. Alors seulement il prit garde à son attitude suppliante.
— Celte jeune fille ne semble point habituée voulut-il dire dans son étonne-
ment.
Vouft l'interrompit par un haussement d'épaules.
— Cette jeune^lle pose pour moi depuis des années, dit-il en appuyant sur ce mot avec une impitoyable malice.
Maria laissa tomber sa tête sur sa poitrine ; le sang abandonna ses joues, qui devinrent d'une pâleur mortelle. L'instinct de femme qui venait de surgir en elle lui montrait dans
ces paroles un arrêt de mort. Il était au dessus de ses forces de supporter la souffrance qui la torturait en ce moment. Pourtant elle n'osait fuir : un poids écrasant, la conscience de sa nudité, la clouait à sa place.
Lesueur cessa de s'occuper d'elle après la réponse du vieux peintre ; il tourna le dos, et se prit à examiner les portraits qui décoraient le salon. Maître Vouet le suivit. Quand ils se retournèrent pour comparer les copies au modèle, le piédestal était vide.
Le vieux peintre laissa errer sur sa lèvre un sourire méchamment railleur.
— Mon fils, dit-il avec une emphase ironique, désormais il ne nous faut plus jurer de rien , puisque voici la petite Maria qui se fait pudibonde.
Lesueur fit peu d'attention à ces mots , et cependant le coup porta. La poseuse fut décidément pour lui ce qu'étaient ses pareilles :
nue créature n'nyîiut (l'huinaiii que la forme, tonibée à ce point que ses actions, bonnes en elles-mêmes, excitaient le rire ou le mépris. Maître Vouet n'en demanciail pas davantage.
La C^enima avait profité du moment où les deux peintres avaient le dos tourné pour sautei" légèrement du piédestal à terre et s'enfuir dans son apjjartemenl. Là^ elle se laissa touiber à genoux près de son lit et versa d'abondantes larmes.
Pauvre enfant I l'amour qui remplissait son âme à son insu venait de lui enseigner la plus sainte de toutes les vertus de la femme, la pudeur ; et la première manifestation de eelte vertu avait été saluée par un rire insultant et crnel. Maria ne savait pas toute retendue de sa misère ; elle ne craignait point les mépris de cette foule qui n'admet pas d'exceptions à certaines règles derrière lesquelles est
l'infamie; elle ignorait cette malédiction impie et stupicle qui pèse sur des castes entières, ce dédain irréfléchi, implacable, versé à flots par des bouches souriantes, débordant de cœurs purs suivant le monue> et que Dieu eût défié en vain pourtant de jeter li première pierre à la femme coupable; comment eûtelle craint tout cela? Mais la vue d'Eustache avait amené la rougeur à son front; à son cœur une émotion poignante, indéfinissable ; elle pleuiail à ce souvenir. Car Euslache était tout pour elle qui ne connaissait rien, et qui, li'eût-elle rien ignoré , eût eiicore nus Eus*tache avant tout le reste.
Celui-ci était définitivement installé dans l'atelier secret. Ses rivaux virent avec une rage impuissante son chevalet enlevé de la salle commune ; ce fut, contre le jeune peintre, un nouveau levain d'envie et de haine. Son sort était peu enviable pourtant; toîit le
jour, il travaillait sans lelâclie ; Simon Vouet, débarrassé de toutes craintes, usait de lui sans pudeur comme sans arriéré-pensée.
La Gemma venait poser parfois. Elle s'avançait d'un pas timide et montait sur son pié" destal de l'air d'une victime résignée. Maître Vouet avait beau railler cette souffrance et accuser l'enfant de manège, Lesueur ne put s'empêcher de remarquer le dépérissement len«t, mais continu, qui s'opérait en elle. Souvent la pauvre Gemma, posant sous quelque forme gracieuse, se laissait aller à sa silencieuse douleur; deux grosses larmes, démentant son sourire de conuïiande , coulaient le long de ses joues plus pâles que la gaze blanche de ses draperies. Maître Vouet l'éloignait alors, riant de ce qu'il nommait un caprice, mais Lesueur la suivait du regard , involontairement touché de ce muet martyre.
Celle compassion était passagère et stérile
Le jeune peintre avait, lui aussi, sa souffrance, et restait plongé dans cet inerte égoïsme qu'inflige une maladie morale. Il était venu dans la retraite de maitre Youet, plein de vie et d'espoir; et, depuis bien des mois qu'il entiaitlà librement, qu'il parcourait cetle mystérieuse demeure en maître, son espérance ne s'était point réalisée. Où était la Gemma, cette blonde fille qu'il ne voyait plus qu'en rêve? Chaque jour il attendait avec cette obstination d'espoir que donne une passion puissante ; chaque jour son espérance était déçue. Timide outre mesure, il n'osait s'ouvrir à maître Vouet. D'ailleurs , n'était-il pas croyable que le vieux peintre cachait volontairement cette enfant? et, parler en ce cas, p'était-ce pas renoncer d'avance à tout hasard heureux qui pourrait amener une rencontre.
Une seule fois, poussé par son désir, Enstache essaya une question détournée.
— Maître Vouet, denianda-t-il, auionsnous donc éternellement le même modèle?
A cette question, l«? vieux peintre eut peine à dissimuler sa joie. C'était^ en effet, la preuve la j)lus complète qu'Eiislache ne songeait guère à lui enlever son trésor. Dès le lendemain, Maria fut remplacée par une autre et ne reparut pins qu^à de longs intervalles. Le tout, disait maître Vouet, pour ne point offrir cl son fils bien aimé un objet dont la vue pût lui déplaire.
Ainsi se passèrent trois années. Lesueiir était dès lors dans toute la sève de son magnifique talent. Outre les travaux qu'il faisait journellement chez maître Vouet, il avait peint huit grands tableaux qu'il avait signés de son nom. Sa réputation était ce qu'elle fut
jusqu'à sa mort : contestée parlajalousie, peu répandue dans le peuple, qui préférait de beaucoup l'afféterie de Mignard, l'affectation théâtrale de Lebrun, ou le clinquant de certains peintres inconnus maintenant et divinisés alors. Chaque génération élève ainsi son autel éphémère aux dieux que la postérité doit renier. Les vrais appréciateurs de Lesueur étaient rares, mais dignes. C'étaient des lioiiiiac:» iuodestes comme lui, chrétiens et gens de cœur, jugeant avec lein- âme ^ et n'employant point de mots techniques pour formuler leur sincère et profonde admiration.
Maria, comme nous l'avons dit, ne venait presque plus à Tatelier. La pauvre enfant subissait, dans toute son amertume, l'angoisse d'une passion sans espoir. Naïve et n'ayant reçu aucun enseignement qui lui défendît d'avouer son amour, elle eiit sans doute ré-
vélé depuis longtemps le mal qui la consumait, si Lesueur, toujours froid en sa présence, ne lui eût inspiré un respect qui tenait de l'effroi. Le vieux peintre n'avait eu garde, d'ailleurs, de laisser incomplet son système de précautions. Il n'était impitoyable que devant son élève; seul avec la Gemma, il redoublait de caresses.
— Que tu es belle, ma blanche perle! disait-il. Oh! quoi qu'il fasse, n*aie point de crainte; je veillerai sur toi!
— Pourquoi craindre? avait dit la Gemma le premier jour.
— Hélas! mon gentil trésor, cet homme voudrait!... Pauvre fille! mais je te défendrai, sois sûre. Seulement, garde-toi de le croire s'il te parle ; garde-toi surtout de lui adresser la parole, car alors...
— Alors? avait répété curieusement Maria.
— Tu serais perdue! avait murmuré le vieillard, tandis qu'un frisson de terreur assez bien joué faisait trembler tous ses membres.
En agissant ainsi, maître Vouet avait proportionné son moyen à l'état moral et à l'éducation de Marie. Le vieux peintre avait choisi son stratagème entre les plus grossier^, parce que ceux-là surtout réussissent à tromper les enfants. Mais Maria, enfant par l'esprit, était femme parle cœur; elle ne crut point; son amour lui disait que le malheur étail dans l'indifférence d'EustacVie, non dans une haine impossible. Seulement ces mystérieuses réticences du vieillard, son emphatique effroi, se combinant avec la mine sévère etdédaigneuse du jeune peintre quand il était près d'elle, brisaient le courage de la pauvre Gemma. Elle se laissait mourir en silence.
Cependant, chaque jour exaltait de plus en
plus sa passion. Elle en étail à regretter ces heures (le honte, passées en face de Lesueur. Il la voyait du moins alors ^ son regard s'arrêtait parfois sur elle; et maintenant une autre, debout à sa place sur le piédestal, lui ravissait ce regard cpi elle eût voulu racheter au prix de son ancien supplice. Souvent, depuis le malin jusqu'au soir, elle restait immobile derrière la draperie. Son Ame passait entière dans ses yeux; elle regardait; et, les deux mains sur son cœur pour en contenir les battements, elle maudissait la force impérieuse et cachée qui l'empêchait de tomber aux genoux de Lesueur.
Maître Youet faisait de fréquentes absences. Telle était alors sa confiance qu'il laissait Eustache maître absolu dans sa maison. Celui-ci n'en abusait point. A force d'espérer en vain durant de longues années, il avait perdu foi en Tavenir de son amour. Mêlant son uni-
que £Oiivenir,rt'vesiîaYe et confus maintenant; avec l'idée de Dieu qui le remplissait sans cesse, il s'était fait une sorte de mélancolique résignation. S'il espérait encore, le but de son espoir n'était point de ce monde.
La Gemma, ce doux ange, dont le regard avait éclairé sa jeimesse, avait passé sans doute aune vie meilleure; il la retrouverait au ciel.
Il y avait un mois que Maria n'avait paru à Tatelier; Euslache avait oublié jusqu'à sou existencepeut-étre, lorsqu'un jour elle ouvrit tout à coup la porte de son appartement, et s'avança vers lui. Elle portait une robe blanche, sans ornement; depuis longtemps elle avait mis à l'écart ces vêtements étranges, ces parures où le vieux peintre prodiguait autrefois son or et ses pierreries. Son pas était lent, mais ferme ; sa contenance grave et triste
Té n« 14
Lesueur était seulj maître Yoiiet, absent, ne devait point revenir ce jour-là.
— Eustache, dit-elle en levant sur lui ses grands yeux agrandis encore par la maigreur de ses joues. — Veux-tu avoir pitié de moi?
Eustache la regarda, et fut effrayé du ravage qu'un si court espace de temps avait produit sur le visage de cette enfant que, naguère encore, il avait vue si pleine de vie et de beauté. C'était la première fois qu'elle ouvrait la bouche devant lui. Sa voix musicale et pénétrante, son accent étranger, surtout ce tutoiement qu'elle employait ainsi tout d'aboTd, comme si elle n'eût point connu d'autre formule, lui donnèrent à penser. En même temps, un doute subit se présenta à son esprit,il s'étonna de ne l'avoir point eu plus* tôt.
Qu'était Maria? une poseuse? Mais les
créatures de celte espèce ont leur gîte ailleurs que sous le toit d*un artiste comme maître Simon Vouet, premier peintre du roi; on s'en sert, on les paie, puis elles oublient la route de Fatelier. Et, si ce n'était pas une poseuse, pourquoi ces sarcasmes du vieux peintre? pourquoi cette obéissance passive de l'enfant? pourquoi ce mystère que lui-même était seul admis à pénétrer?
Tandis qu'il réflécbissail ainsi, Maria, découragée par son silence, faillissait dans sa ré^ solution. Elle répéta pourtant encore, mais d'une voix déjà brisée :
— Eustache, ne veux-tu donc point avoir pitié de moi?
— Qui étes-vous?demanda-t-il, énonçant, au lieu de répondre, la conclusion de sa rêverie,
La jeune fille secoua tristement la lête* -— Maria, répondit-elle.
Euslache seniit redoubler sa compassion.
Maître Vouet avait >ouiu le lioniper; il en était sûr à présent. Pourquoi ? Il ne savait ; mais une simplicité si grande ne pouvait s'unir à la dégradation.
— i- Et... que voulez-vous? reprit-il en hésitant.
— Te suivre... Où vas-tu lorsque tu quittes ce lieu, Eustacbe?
La voix de Maria tremblait; une larme se balançait à sa paupière.
— Tu vas près d'elle, n'est-ce pas? continua-t-elle en voulant sourire, — près de cette jeune fille à qui tu parles quand tu es seul?... Laisse-moi te suivre, nous serons deux à t'aimer.
L'émotion prenait le coeur d'EuslacLe. Un instant il fut sur le point dVxaucer le vœu de celle pauvre enfant, qui semblait tant souffrir. Mais il se souvint que sa présence chez maîlre
Voiiel était une preuve de confiance qu'il ne fallait pas mettre en oubli. Il secoua la tête en signe de refus.
Mari^ resta un instant pensive ; puis elfe tourna vers lui un regard de reproche, et se retira sans ajouter une parole.
Tout le reste du jour, Eustache se préoccupa de cet incident. H était intrigué; il avait pitié. En regagnant sa demeure, il pensait encore à la jeune fille,
— J'aurai, à ce sujet, une explication avec maître Vouet, pensait-il. Cette enfant souffre et n'ose accuser... S'il y a dans tout ceci quelque criminel mystère^ je ferai en sorte que Maria quitte son toit. Je chercherai sa famille...
— Maria n'a point de famille, interrompit une voix à son côté.
Il se retourna vivement ; l\Taria était prè^; de lui.
— Vous ici! s^écria-t il.
— Je l'épiais derrière la draperie, dit-elle doucement. Quand tu es sorti... tu ne m'avais point défendu de te suivre.
Ils étaient dans l'allée sombre qui conduisait à la demeure d'Eustache. Maria prit sa main, qu'elle serra sur son cœur.
— Ne me chasse pas, reprit-elle. J'ai bien peu de temps à t'aimer... Laisse-moi mourir près de toi.
Il y avait dans ces mots une tristesse profonde ; dans la voix qui les prononçait, un charme irrésistible. Eustache était ému jusqu'au fond de l'âme.
— Maria , dit- il faiblement, je ne puis; je ne puis, en vérité. Vous m'étiez en quelque sorte confiée... Donnez-moi votre main, ma pauvre fille; je vous conduirai en la demeure de maître Simon Vouct.
Maria tressaillit de la tôle aux pieds et répéta ce nom ; puis elle se prosterna.
— Pitié ! murmura-t-elle d'une voix défaillante.
Un combat se livrait dans le cœur d'Eustache. Il se sentait pris d'une passion crois* santé et mêlée de tendresse pour cette malheureuse enfant qui l'implorait à genoux. En même temps, une illusion étrange, qu'il prit pour un ordre céleste, éblouit ses yeux et remua ses plus chers souveniis. Dans Tombre, la figure de Marie lui rappela un autre visage; il crut voir la Gemma suppliante; il n'hésita plus.
— Venez, dit-il tout à coup , vous aurez mon toit pour asile.
Puis, im doute lui traversant l'esprit, il ajouta sévèrement :
-' Mais souvenez-vous que ma maison ren-
ferme quatre orphelins, doiit une jeune fille qui ne connaît pas même le nom du vice.
Maria s'élait relevée vivement , et laissait éclater sa joie naïve. Elle n'avait compris que les premiers mots.
Ils montèrent. Eustacbe, qui avait sur la famille l'autorité d'un père, ordonna de traiter la nouvelle venue comme une sœur ; Cécile la baisa et la fit asseoir près d'elle; les deux plus jeunes enfants poursuivirent indifféremment leurs jeux. Antoine, l'aîné des frères, suspendit son travail et se mît à l'écart. Jusqu'à l'heure du sommeil son œil ardent couva le charmant visage de l'étrangère.
Eustache retourna le lendemain , comme d'habitude , à l'atelier de maître Vouet. Au retour de ce dernier, le jeune peintre raconta l'événement avec franchise. Nous ne dirons point la fureur du vieillard qunnd^ après avoir lente tous les movens de flécliir son cicve . il
le vit fermement décidé a ne point rcmelire l'enfant sous sa puissance. Il pria bassement, menaça comme un insensé ; tout fut inutile. Comme suprême ressource, il s'avisa enfin de proposer de l'or.
Eustache déposa pinceaux et palette , se couvrit et sortit sans mot dire. Depuis, on ne le vit jamais passer le seuil du premier peintre du roi.