LE SACRIFICE
Lesneur avait vingt-quatre ans. Bien qu'il eût alors toute sa valeur artistique, un événement comme celui que nous venons de raconter pouvait seul rompre les liens qui l'atlachnient à maître Vouet. Son naturel,
d'iinc douceur approcliaîit de la foiblesse, quand nul sentiment honnête ou généreux ne le poussait à la résistance , l'eût tenu longtemps encore dane cette sorte de servage nuisible à sa fortune et plus nuisible à sa réputation. Il sortit de l'atelier du vieux peintre , pauvre et méconnu par la foule;longtemps le prix de ses tableaux resta des plus modiques, et il fallut que toute sa prodigieuse facilité lui vînt en aide pour tenir sa petite famille à l'abri du besoin.
Lesueur, religieux jusqu'à l'ascétisme, tendre à l'excès et se passionnant seulement pour les choses de l'esprit, devait exceller surtout dans les sujets pieux. On est saisi d'un recueillement profond , plein de repos et d'austère poésie , devant ces toiles admirables où le grand peintre a déposé sa dévote candeur. Qu'il y a loin de lui à son siècle ! et que les siècles suivants sont loin de lui ! A d'autres le
soin , la jiensée même de traduire la religion dans ses terreurs , la foi dans son fanatisme. Chez lui , point de muscles tordus ou saignants, point d'inquisiteurs livides attisant le brasier où rougit la tenaille : des saints , des vierges, de pieuses femmes qu'a pâlies la pensée de Dieu, de naïfs enfants , de sublimes vieillards, donnant leur sagesse à la terre , ou gloiifiant le Seigneur au plus haut des cieux.
Bien peu le comprenaient encore. On passait dédaigneusement devant ses tableaux ; la foule voulait du drame; les artistes demandaient à grands cris l'habiletc matérielle ; ils cherchaient en vain Tabus du mouvement, Texagéralion du geste.
— Que veut cet homme , disaient-ils , qui tremble en dessinant un raccourci? Qu'il porte ailleurs sa peinture décolorée, ses formes amaigries, ses chairs où il n*y a point de sang!
i Et »i quelques-uns voyaient mieux, ils se taisaient ou rabaissaient l'œuvre du jeune peintre, car ceux-là se nommaient Mignard, Lebrun, Vouet, etc. L'ignorance peut blesser le génie ; c'est à Tenvie qu'il appartient de l'achever*
A cette dernière la critique ne suffisait pas; elle employait aussi le mensonge et la calomnie. Lesueur était représenté comme un ingrat, comblé des bienfaits du premier peintre du roi, et devenu le bourreau de sa vieillesse. On allait jusqu'à dire que maître Youet , suspectant à bon droit sa probité, l'avait honteusement chassé de sa demeure.
Eustache gardait le silence ; il ne se croyait point permis de rendre injure pour injure à Thomme qui lui avait servi de maître.
Cependant, malgré les perfides efforts de ses rivaux, son pinceau ne restait pas inaclif. Il ne travaillait point, il est vrai, pour Sa Ma*'
jesté on Son Éminence,mais de graves person-» nages avaient appris le chemin de son atelier Ils lui promettaient des jours meilleurs ; leurs éloges et l'amitié constante de Petit-Jean suffisaient à relever son courage.
Petit-Jean avait abandonné le pinceau pour burin; c'était maintenant un homme; il ne permettait plus qu'on l'appelât autrement que maître Herbert, à moins pourtant, chose rare et flatteuse, qu'on ne voulût l'intituler messire Jean de Beaulieu, Comme graveur, il ne manquait point d'habileté, mais sa légèreté incorrigible, son amour effréné du plaisir le tenait toujours dans cette position douteuse où nous l'avons vu au commencement de ce récit. Son pourpoint n'était guère plus brillant que jadis, et, sans les bontés d'Eustache, il n'eût pas eu souvent quatre écus dans sa bourse pour en faire part à ses amis en souffrance* A cause de cela, et d'une autre circon-
staiice que nous dirons en son lien, son ancienne amitié avait pris le caractère d'un fanatisme véritable ; il était toujours prêt à met- Ire à la main rapière ou bâton, au choix de son adversaire, contre quiconque laissait devant lui planer un doute sur Texcellence du pinceau de maître Eustache Lesueur.
Celui-ci, grâce à l'entremise de ses protecteurs, fut chargé, vers cette époque, de décorer le cloître du couvent des chartreux de Paris.C*étaitun travail de première importance; il s'agissait de peindre la vie de saint Bruno en vingldeux tableaux. Lesueur se mit à l'œuvre avec ardeur,et sa singulière facilité lui fit voir la fin de ce travail avec une rapidité qui passait toute prévision. Pour la première fois il fut récompensé généreusement, et les religieux, ne pensant point s'être acquittés encore, lui gardèrent jusqu'à sa mort et par«delàle tomb«»au, leur admiration reconnaissante,
S'il eût été dans sa destinée d'être glorifié de son vivant, son nom serait devenu dès lors populaire. La foule se portant dans ces immenses galeries naguère encore nues et tristes, dut, en effet, mesurer avec étonnement la puissance de production de l'homme qui les avait faites, comme par magie, si brillantes. Mais, dans ces vingt-deux tableaux, se retrouvaient toutes les qualités de Lesueur, défauts impardonnables pour le vulgaire, La sottise publique venant en aide au mauvais vouloir des envieux, cette œuvre magnifique n'eut, en définitive, qu'un faible et douteux résultat.
Pendant cette période, la plus heureuse
sans nul doute de la vîc d'Eustache Lesueur,
il vivait en famille, jouissant d'une liberté
jusqu'alors inconnue. Dans l'intervalle de ses
travaux, il reven.iit s'asseoir à son foyer où
régiîait un calme presque palriarchal. Outre
ses trois frères et sa sœur, il trouvait là Maria, T. lï. 15
sa sœur aussi par rado^>tion, et maître Herbert, qui prenait ses lieures de repos dans la maison de son ami, et qui se reposait toujours.
Maria n'avait jamais été plus charmante ; la liberté avait opéré en elle un heureux et rapide changement. Cette riche nature, que le malheur avait eu peine à courber, se redressa d'elle-même au souffle du bonheur. La première fois qu'Eustache l'avait vue, Maria était encore une enfant ; il la voyait femme maintenant, et jamais femme plus séduisante, — hors une qu'il n'espérait point revoir ici-bas, — n'était venue enchanter son regard.
L'éducation de l'étrangère avait été tout d'abord confiée à Cécile, jolie et douce fille, clairvoyante et avisée, si ce n'est à l'endroit de maître Herbert qu'elle regardait comme le modèle des cavaliers accomplis. Eustache luimême suppléait souvent sa sœur. Quelque-
fois, avant que les enseignements nouveaux qu'elle recevait eussent appris à Maria ce qu'une femme doit taire, elle avait laissé Eustache lire bien avant dans son cœur. La pudeur du jeune peintre ne s'effrayait point de ces aveux naïfs ; il savait maintenant ce que Tâme de Maria renfermait de noblesse et de pureté. Un jour pourtant, Cécile, •arri vaut à Timproviste durant leur causerie, vit Eu&tache s'éloigner d'un front sévère j Maria avait des larmes dans les yeux.
Aux questions de sa sœur d'adoption, Maria répondit avec sa franchise ordinaire : autrefois, quand elle était prisonnière, elle avait vu souvent Eustache suspendre son travail et se laisser aller à sa rêverie. Un nom alors sortait de sa bouche, un nom qu'il prononçait les mains jointes et les yeux au ciel ; c'était le nom d'une jeune fille, et jamais, quoi qu'elle fît, Maria n'avait pu le saisir. Quelle était celte
jeune fille? où élait-elleP Maria venait de le demander à Eustache.
Le front de celui-ci s'était rembruni; une larme avait coupé son sourire.
— Cécile, dit Maria en frémissant, — étaitelle donc aussi sa sœur?
Cécile entendait parler de cet(e circonstance pour la première fois. Elle eût vivement désiré connaître au moins tout ce que savait Maria; mais, respectant un recret que son fière n'avait point voidu lui confier, elle rompit l'entretien, recommandant à sa sœur aduptive de ne plus jamais entamer ce sujet. Maria n'avait garde de désobéir; la tristesse subite d'Eustacbe l'avait déjà trop punie.
Quand la nuit était vetiue et que s'allumait la haute lampe suspendue au plafond, c'était un tableau d'intérieur d'un effet calme et reposant que cette famille d'orphelins qui avait retrouvé un père dans un jeune hommede
vingt-quatie ans. Les trois frères dessinaient ou lisaient; Maria s'asseyait entre Cécile et Eustache, écoutant leurs paroles, et savourant ce bonheur intime qu'elle goûtait depuis si peu de temps. Messire de Beaulieu papillonnait de l'un à l'autre, interrompant un des jeunes gens dans sa lectuie [)Our lui conter quelque bistoiro folle, causant avec Eustaclie de son dernier tableau, ou j)rolestant tout bas à Cécile qu'elle était bien la plus jolie fjlle qu'il eût rencontrée sur son chemin, et que, s'il plaisait à maître Lesueur, lui,* Jean Herbert de Beaulieu, pourrait bien èticun heureux époux quelque jour.
Cécile baissait les yeux et souriait, ne prenant point souci de cacher son plaisir.
Malgré cette apparence, tout n'était pas concorde et calme sous le toit d'Eustache. On aurait pu dès lors découvrir certains signes présageant, sinon une tempête, du moins une
désunion dans la famille. Antoine, l'aîné des frères, pendant qu'il semblait exclusivement occupé de son dessin, ne perdait pas de l'œil un€ minute le groupe dont Maria faisait le centre. Si, par hasard, tandis qu'il la contemplait ainsi, Eustache se penchait en souriant, si Maria relevait sur lui son grand œil bleu, qui ne savait point encore cacher sa tendresse, le regard du jeune homme flambloyait subitement, sa main tourmentait son crayon avec colère ; il semblait sur le point de s'élancer, furieux. Antoine, depuis le premier jour^ était amoureux de Maria.
C'était un jeune homme d'humeur farouche et sauvage, orgueilleux outre mesure et laissant parfois échapper la pensée qu'il pourrait bien valoir davantage qu'Eustache, son frère aîné. On a pu le voir autrefois reprocher rudement à ce dernier sa misère. Depuis, son caractère ne s'était point amendé ; dur, égoïste,
violent à l'excès, il faisait tache dans cette famille, dont pourtant il restait le favori.
Or, la vue constante de Maria avait fait sur le cœur d'Eustache une impression lente, mais profonde. Il s'était complu d'abord à l'instruire de ce qu'une jeune fille peut savoir; son ignorance, sa candeur l'avaient charmé d'autant plus qu'il l'avait insultée jadis dans le secret de son âme, sur la foi de maître Vouet. Il n'oubliait point la Gemma, son premier, son unique amour; mais il se disait souvent que, s'il avait à faire choix d'une compagne, Maria, cette pauvre enfant que Dieu semblait avoir mise à sa garde, devrait suffire à son bonheur. Cependant il était loin d'être déterminé encore; le mariage était pour lui chose si sérieuse, si sainte ! Il voulait méditer longtemps, éprouver à loisir lui même la compagne choisie, avant de se lier à jamais; il voulait savoir surtout si , chez lui , l'affection
poriée à une femiue ne serait point affaiblie et mince à la longue par Taction d'un souvenir (rop cher, et qu'il sentait devoir être ineffaçable. Mais tandis qu'il se consultait ainsi, croyant son secret à l'abri, trois personnes l'avaient deviné : Cécile d'abord, qui se réjouissait franchement d'avoir pour sœur sa bonne Maria 5 Maria elle-même qui espérait, mais n'osait croire à tant de bonlieur.
Et enfin Antoine, qui devinait aussi et frémissait de rage à cette seule pensée.
J.e temps marchait. Eustache, maître absolu de ses actions et n'ayant de conseil à recevoir que de lui-même, se décidait lentement. Depuis quelques jours , préoccupé par cette idée qui le dominait de plus en plus , il avait déserté la veillée et passait les heures du soir seul, dans sa retraite privée, à prier et à méditer. Cécile et Maria, sans se confier leurs inquiétudes , eurent la même } ensée ; elles
crurent qu'Eustache s'éloignait de sa jeuqe protégée , et que sa conduite indiquait un changement de l'ésolution.
Anloineseul ne se méprit point. Il connaissait le cœur de son frère ; il savait combien sa conscience était pure et timorée; cette retraite subite mit le comble à ses alarmes.
Un soir qu'Eustache était dans sa chambre, occupant ses mains à peindre un frontispice de livre saiiit,-!fiais partageant son esprit entre Maria et Timage de la Genuna qui se voilait peu à peu dans soii cœur, il vit entrer Antoine.
— Frère, lui dit le jeune homme avec une feinte humilité, je viens vers toi pour le dire un secret et réclamer ton aide.
Eustache déposa le missel et tourna vers son frère sa loyale et bienveillante figure. ,
— Parle, dit-il
Antoine semblait hésiter. Une pâleur inac-
coLilumée couvrait son visage. Eiistache lui prit la main et l'attira vers lui.
— Antoine, tu souffres, dit-il. Depuis quand crains- tu de m'avouer tes peines?
-—Depuis quand l s'écria tout à coup le rude jeune homme , incapable de se contenir davantage... Tu me demandes depuis quand ! Écoute. Je venais à toi pour te dire mon secret; mais sache auparavant que j'ai deviné le tien. Tu l'aimes ; tu veux en faire ta femme... ne nie pas; je le «ais.,» Abusant de l'autorité que ta donnée le hasard, lu veux... Sur mon salut, je ne le veux pas, moi !
Antoine s'était dressé de toute sa hauteur et menaçait son frère du regard; l'oeil de celui-ci n'exprimait que la surprise et la compassion.
— J'aurais dû m'en douter, murmura-t-il. Elle est belle ; il est jeune et fougueux...
— Entends-tu? répéta Antoine avec colère, je'ne le veux pas !
— Pauvre enfant! dit doucement Eustache. Tu l'aimes donc ?
Mais cette patience, au lieu d'apaiser le jeune homme, porta sa fureur au comble.
— Que t'importe ? s'écria-t-il. N'as-tu pas pris de longue main tes mesures pour l'emporter Bur moi ? Prends garde! il n'y avait pas un si enviable trésor entre les premiers-nés d'Adam ! Renonce à elle, ou bien....
Eustache se leva. Son front pâle était coloré du rouge de l'indignation. D'un geste plein d'autorité, il montra la porte de sa chambre.
— Antoine, dit-il, je vous plains et je vous pardonne. Allez. Dieu punit les mauvais frères; je le supplierai afin qu'il ait pitié de vous.
Le jeune homme baissa la tête en silence ; le premier mouvement de son impétueuse
rudesse lavait emporlé malgré lui. il se dirigea vers la porte 5 sur le seuil, il se retourna. Eustache crut voir une larme briller dans son oeil; il se sentit désarmer.
— Mon frère ! s'écria-t-il en lui tendant les bras. ^
An loi ne resta immobile.
— lùistaclie, dit-il d'un îon de rancune profonde, j'ai blasphème; je me rcpens. Mais, si je demande le |)ardon de Dieu^ je n'ai que faire de ta niiséricorde... Eustache, je ne coucherai pas une fois de plus dans une maison qui est tienne.Tu as dit que les mauvais frères sont maudits de Dieu ; crois-moi, prie pour toi; non pour les autres ; car demain , ce sera toi qui te reprocheras la mort de ton frère.
A ces mots, Antoine franchit le seuil. Une seconde après, Eustache entendit un corps cheoir lourdement dans l'escalier, il s'élança et trouva le jeune homme qui, brisé par l'ef-
fort qu'il venait défaire, était tombé sans mouvement sur les premières marches.
Il le souleva et le porta dans sa chambre.
— Frère, disait une heure après Antoine rendue la vie, cède-la-moi, par pitié! N'as-tu donc pas assez de bonheur en ce monde? Seul, dans la famille,tu as pu donner, non recevoir; seul, tu n'as point vécu du pain d'autrui. Tandis que nous restions dans notre misérable ('o ro'^re , tu avais les enseignements d'un grand peintre; maintenant encore, ne subissons-nous pas tes bienfaits ? Nous sommes pauvres, obscurs ; toi, si maître Herbert dit vrai, tu marches vers la gloire.... La gloire , Eustache ! cela seul n'est-ii pas trop pour un homme! Oh! veux-tu donctoujoursaugmenter ta part aux dépens de la notre? Te faut-il tout à la fois gloire, fortune, bonheur, quand les enfants de ton père sont inconnus, pauvres, malheureux !
Eustache écoutait, immobile, cet étrange discours. Telle était sa mansuétude, qu'il ne fut point blessé par l'injustice d'un frère qui lui reprochait jusqu'à ses propres bienfaits. Antoine reprit avec une humilité pleine d'amertume :
— Garde ta gloire, je ne puis l'atteindre ! garde ta fortune, je n'y ai point de droits; mais Maria! Maria î... oh! frère, laisse-moi Maria!
Antoine se tut ; il avait prononcé ces derniers mots avec l'accent d'une passion véritable. Une chose d'ailleurs avait ému Eustache; c'était cette renonciation désespérée, cet adieu qu'Antoine faisait à la gloire, lui d'ordinaire si plein d'orgueil. Jusque-là, en effet, ce dernier s'était posé dans la famille en rival de son frère aîné. Il travaillait peu et mal, mais il parlait haut et beaucoup, sinon bien. Grande devait
ôtre sa détresse pour qu'il confessât ainsi son infériorité.
Eustache demeurait pensif et tardait à répondre.
— J'attends! fit Antoine avec un commencement d'impatience.
Il regardait ^n frère en face, tout prêt sans doute à renouveler le scandale de ses emportements.
Eustache réflécliit encore quelques secondes; puis il dit d'une voix grave et résignée :
— Mon frère, la Providence vous a mis tous quatre sous ma garde. J'ai fait pour vous ce que j'ai pu ; peut-être eussé-je du faire plus encore. Ceci ne doit pas nous occuper; le passé n'est point en notre pouvoir. Maintenant, vous aimez la femme que je m'étais choisie pour épouse ; vous la céder ne serait point au dessus de mes forces ; Dieu a exigé
de moi un sacrifice plus long, plus pénible. Mais... vous aimerait-elle, Antoine?
Un sourire d'orgueil vint épanouir la lèvre de l'adolescent; il se plaça tout près de son son frère, comme pour le toiser à sa taille, et, dirigeant son regard vers un miroir, il laissa échapper une exclamation de triomphe.
— Oui, ditEustache, souriant à son tour, vous êtes grand et beau , mon frère. Mais laissons là ces matières frivoles, je vous prie... Maria vous aimerait- elle?
— Pourquoi non, je vous prie?
— Mon frère, elle m'a dit, à moi, qu'elle m'aimait.
Antoine changea de couleur. Un frémissement l'agita de la télé aux pieds.
— Elle t'a dit!... s'écria -t-il.
Mais il s'arrêta subitement, se prit h sourire, et ajouta menlaîement :
— Mensonge!
— Je vous prie de in'écouter, mon frère, continua Eustache avec sa douceur inaltérable. Je n'ai point voulu vous refuser; en voici la preuve : mes travaux récents m'ont procuré la somme nécessaire pour exécuter un projet caressé depuis longues années ; je vais partir pour l'Italie.
Antoine fit un geste de joyeuse surprise.
— Ne vous contraignez point, reprit tristement Eustache. Ce matin, votre joie m'eut blessé cruellement; mais vous m'avex ouvert aujourd'hui le livre du cœur humain, mon frère, et j*ai lu une page douloureuse... Durant mon absence, qui sera de deux années, Maria habitera une maison de religieuses non-cloî« trées. Vous pourrez la voir quelquefois,
— Pourquoi ne pas la laisser avec Cécile? voulut demander Antoine.
— Parce que vous êtes bien jeune, mon
frère, et qu'd m'est permis de mettre en doute T. II. 16
\olrc pru(.lence. .. Si vous me faites passer une lellre de Maria, renfermant son constntement à votre union, je n'y mettrai point d'obstacle.
— Ces lenteurs sont aussi cruelles que vaines, murmura encore Antoine.
— Mon frère, dit Euslache que rien ne pouvait irriter ; je l'aime aussi et je pars.
Le jeune homme n'osa répliquer. Après quelques instants d'un silence chagrin, il se relira sans qu'un seul mol de reconnaissance fut sorti de sa bouche.
Une fois seul, Euslache pencha la tête sur sa poitrine.
— La gloire! murmura-t-il au bout de sa longue et mélancolique méditation. Pierre Mignard, mon ami; Antoine, mon frère!... Est-ce donc un titre à la haine?... La Gemma, Maria!.., Est-ce donc un sceau de malheur?... Dieu a-t-il mis dans la balance la gloire d'un
coté, ton tes les joies de l'autre?... Faut-il faire un choix entre elle et le bonheur !
Il joignit les mains avec vivacité; son œil s'éclaira d'une lumière ardente et soudaine.
— Mon Dieu ! s'écria-t-il en tombant à genoux, si tel est votre arrêt, mon choix est fait. La gloire, donnez-moi la gloire, fut-ce au prix du bonheur !
Puis, au lieu de chercher le sommeil, il fit ses préparatifs de voyage; il avait résolu de ne point revoir Maria, et de partir le lende* main.